‹ Mission BingerChapitre 6 sur 11 · KONG · texte numérisé non relu

KONG

Vendredi, 3 juin.

Une semaine écoulée déjà. Je ne puis dire qu'elle ait passé vite. Le malheur des villes comme celle-ci, c'est qu'on n'y saurait chercher autre chose qu'une impression, très vive à coup sûr, mais rapide. L'implacable régularité de l'existence, l'exacte répétition des mêmes scènes aux mêmes heures, l'exiguïté du cadre, ne tardent pas à émousser l'attention. Le tableau est de ceux qui devraient, à peine entrevus, s'estomper et disparaître comme une apparition rêvée.

L'aspect de la ville est à la fois soudanien et saharien. Les palmiers à huile remplacent le dattier : le désert, c'est la plaine environnante. En fait de constructions, c'est l'éternelle bâtisse des oasis, le cube de terre brune consolidé par des madriers, les murs tour à tour effrités par le soleil et lavés par les pluies. Une capitale cependant, une des plus grandes agglomérations soudaniennes, la plus remarquable peut-être

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porte. Il passera la majeure partie de ses journées sous un arbre, dans un carrefour, au milieu d'un cercle d'amis, àjaser, à égrener son chapelet, tout en arrêtant les passants pour s'enquérir des nouvelles. A quoi bon , dès lors, un chez-soîî' Un abri pour la nuit, le moins aéré possible {le noir est très frileux) ; il n'en faut pas davantage.

Nous avons retrouvé ici, chez Bafotiké, les tanières puantes de Bondoukou. Notre hôte ne s'est pas mis en frais. Il nous a It^é dans le quartier réservé d'ordinaire à ses captifs. La cour est plus vaste que celte de Sitala, mais aussi malpropre. Nous avons dressé la tente au centre; c'est la seule retraite ombr^ée : chambre à coucher et réfectoire, salle d'audience et magasin.

Nous sommes à la merci des visiteurs dix-huit heures sur vingt-quatre. A cinq heures du matin, le supplice commence. On vous éveille avant l'aube pour vous souhaiter le bonjour. On vous trouble dans votre premier sommeil pour vous souhaiter une nuit heureuse. Tous les notables, tous ceux qui n'ont pas besoin de travailler pour vivre ou vivent du travail de leurs captifs sont là du matin au soir, assidus, tenaces. La collection est complète ; du petit au grand, tout Kong s'est promis d'assister à l'ouverture de nos ballots, à l'étalage de la pacotille. C'est le « Bon Marché u au Soudan. Et il faut voir ces dames, la tête tournée par ces falbalas, négocier une « occasion n, un « solde » de foulards ou de corail avec des soupirs, des gloussements, des impatiences de petites bourgeoises. Le défîié ne se ralentit pas, même à l'heure du dîner. C'est, dans

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;st exalté. C'est un islamisme à fleur de peau, pour la convenance, parce que le fait d'être musulman constitue une supériorité. Cela ne va pas plus loin. On fait salâm; mais on boit du dolo. Toute cette race de Dioulas, âpre et travailleuse, dont les caravanes arpentent la boucle du Niger, a l'esprit trop absorbé par son négoce pour s'attarder dans l'idéal.

Kong ne compte qu'un seul Hadji, personnalité so-

' lennelle et ventripotente, figure béate où rien ne trahit

la flamme intérieure, la ferveur du croyant retour des

Lieux saints. Un grotesque dont le rôle est des plus

efïacés; ses concitoyens paraissent plutôt disposés à

. tourner le digne homme en ridicule. Son pèlerinage lui

I a pris seize ans ; il est revenu seulement il y a quelques

mois. Il nous a présenté son héritier, venu au monde

f peu de temps après son départ. Les relations entre le

I père et le fils témoignent d'une certaine gêne : ils

[ n'ont pas encore eu loisir de faire très ample connais-

I sance.

Ce pèlerin, qui a traversé deux fois l'Afrique de part I en part, dans sa plus grande largeur, a peine à coudre I deux paroles. Sa moisson d'aumônes semble avoir été L abondante, puisqu'il vit à ne rien faire avec un apparat I relatif; sa moisson de souvenirs est nulle.

!-c type du bourgeois de Kong, du commerçant ivép c'est notre ami Mokossia, le boucher, un per- I son 11 âge considérable dans une cité musulmane, A ses I fonctions de tueur selon les rites, Mokossîa joint celle \ de brasseur. Ce mahométan fabrique et débite la bois- , son fermentée, bière de mil ou de mai's, tranquillement.

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— Jam^s de la vie. C'est au contraire le père qui...

— Non?...

— Je t'assure. Cela s'appelle la dot.

La dot !... Mokossian'en revient pas. Il se fait répéter I le mot. La dot!... lit ses yeux pétillent. Il trouve le procédé très supérieur.

0 Kafé çà/ (Mais c'est très bon!) s'écrie-t-il,

Dans ses visites, Mokossia est souvent accompagné

de sa femme. Il n'en a qu'une, et le ménage semble très

La commère est une ménagère vigilante qui a la

haute main dans la maison, commande aux captifs et

i surveille la fabrication du dolo, pendant que son mari

vaque auxachats de viande surpied. 11 lui communique

I ses impressions et ne manque pas d'ajouter, pour la

[ taquiner, qu'il compte aller bientôt choisir une autre

' épouse en Europe, dans ce pays où tout le monde est

i riche, une de ces blanches qu'on n'achète pas et qui

'ous apportent une fortune. Et il nous prend à témoin :

— Je pars avec vous?

— C'est convenu,

— OKa/éçà.'

Mais l'autre ne s'y trompe pas. Elle sait bien que I Mokossia plaisante. Et tous deux , se regardant un [ instant dans le blanc des yeux, partent d'un grand , éclat de rire.

II se tient un marché tous les jours et, tous les cinq jours, un grand marché, sorte de foire où les habitants

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des villages voisins viennent vendre leurs denrées Marchandises de peu de valeur, mais étalages trj variés. Les comestibles dominent : noix de kola, pi ments, ignames, mil, maïs, fritures de niomis et di assaiâonnementsdivers, beurre de Karité.selduSabarâ: Le sel en barre arrive par caravanes, de gîsementi situés au nord-ouest de Tombouctou à plus de soixanl jours de marche de Kong. Son prix atteint cinq frani le kilogramme. Lorsque des relations régulières seron établies entre Kong et la côte, le transport pourra s'ef-i fectuer en un mois.

11 y a le coin de la viande où, sous des auvents, les captifs de Moko^sia, la hachette à la main, dépîauteni les quartiers de bœuf et de mouton en tout petits morceaux. Les étoffes sont représentées par les tissus di pays, en bandelettes. L'importation d'Europe se réduil aux perles de verre et à des foulards rouges destinés être effiloqués pour fournir aux brodeurs de boubous la nuance qui leur fait défaut. Plus loin, voici des cor beilles d'indigo, du coton brut ou enroulé sur des bines, du blanc pour les fileuses, préparé avec des coquilles d'œufa pulvérisées.

Tou t ce monde mène grand bruit , bien que le marché ne s'ouvre guère avant neuf heures (le nègre n'est paai matinal) ; il bat son plein dans l'après-midi de quatre à six. Le soleil couché, les affaires cessent, les vendeurs plient bagage; les soirs de grand marché, fête de nuit, mais seulement lorsqu'il y a de la lune. Rien, dans ces divertissements populaires, de très caractéristique etqui clifftre sensiblement des réjouissances en pays fétichiste.

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Au surplus, il De faut pas perdre de vue que les féties n'ont point dupani de la circulation. L'islamisme I pas entrepris de balayer les superstitions anciennes. Nous avons, ce matin, occasionné un scandale. De is bonne heure, quand toule la ville dormait encore, Tjzat et moi, étions partis à la chasse. A une lieue , nord-ouest de Kong se dresse une colline isolée uroonée de roches dont mon compagnon eût désiré . iterminer la nature. Tout en poursuivant perdrix et tades, nous atteignions ce belvédère; l'ascension ne nanda que quelques minutes. De là-haut, on découjt dans une vapeur la ville entière nimbée de rose, nnie une fantdste de mirage flottant sur l'océan des aines ; un panorama admirable.

Tandis que, toujours chassant, nous redescendtonH irs Kong, nous vîmes, non sans surprise, les travailors abandonner leurs diamps, accourir de tous côtés i nous interpellant avec violence. Qu'étions-nous allé> ire sur la mont^ne? On ne devait pas aller là; it y ;ait un diable... Pourquoi tirer des coups de fu«il?... Le docteur, très calme, se contenta de répondre à !S agités que, s'ils voulaient palabrer avec nous, iU inasent chez Bafotiké, notre hôte. Ils se le tiennent nrdit et emboîtent le pas. Bientôt nous cAmes une Ile suite. Notre rentrée en ville fit aen>alion. I-ath n» s'assemblaient par groupes, soucieux, «'informant révéncnuiit. Le tortJ-ge grossissait; nous tralnîon* cnts personne». Une is le cantonnement, exposa le»

le ni*'-rf)n lentement causé jKir

i^^^ns

ata FRANCE NOIRE.

notre promenade sur la colline ensorcelée. Les dépu furent congédiés avec de bonnes paroles, assurés qu'a cun malheur ne résulterait de cette équipée; n n'avions péché que par ignorance. Des étrangers s excusables de ne pas connaître la loi.

Au fond, ces terreurs populaires n'ont rien que, très naturel. On aurait tort d'en plaisanter. Ce qu' éprouve ici, c'est non seulement la sensation du cfaa gement de milieu , mais l'impression très nette d't brusque recul à travers les âges. Soyons justes demandons-nous, dans un eiïort d'imagination, commei un de nos contemporains, transporté par magie > pleine société moyen-âgeuse, serait accueilli s'il ' s'installer sur une place publique avec son attirail d'i struments de précision, ses horizons artificiels, : objectif et sa chambre noire. Vous vous représentez I»! scène : l'individu cueilli par la prévôté , traduit en justice comme inculpé de sorcellerie, livré au fagot, h moins que la foule ne lui eût déjà fait son affaire en h pendant haut et court.

Ces peuples en sont encoreà l'état d'âme où vîvaî nos aïeux. Il convient de se mettre à leur niveau, av^ de les élever au nôtre, ce qui d'ailleurs est réalîsabl car ils sont de mœurs douces, ont l'intelligence éveillé* En attendant, on ne saurait trop se persuader qu'n voyage dans ces régions, c'est une exploration dans passé.

Samedi 5.

Nous avons perdu hier Améki, l'un de nos porteun

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— un des meilleurs malheureusement, — d'une façon

très soudaine. Indisposé à midi, il mourait à la nuit

tombante d'un spasme au cœur. Les premiers symp-

tomes semblaient révéler un ictère grave. Mais, en

^h présence de cette mort quasi foudroyante, on était en

V droit de se demander si le pauvre diable n'avait point

été empoisonné. Il ne fallait pas, au milieu des curieux

qui nous assiégeaient jour et nuit, songer à pratiquer

l'autopsie : c'eût été dangereux, les indigènes ne pou-

K vant y voir qu'une profanation. On a dû se borner à .

^B une enquête sommaire de laquelle il paraît résulter que

^B la mort d'Améki fut naturelle. Il vivait en bons termes

^B avec ses camarades, on ne lui devait pas d'argent;

^B enfin , la demi-once de poudre d'or qui formait tout

^K son avoir avait été retrouvée intacte, nouée dans son

^fc pagne. On lui a fait les seules obsèques possibles en

^K pareil lieu. II a été enseveli comme on enterre à Kong,

" en pleine rue. Seuls les gens de qualité dorment leur

dernier sommeil dans la cour de leur demeure, sous un

mausolée de terre qui sert en même temps de lit de

^H repos à la famille et aux visiteurs,

^B La tombe creusée non loin du marché, à quelques

^Vpas d'une mosquée, la cérémonie s'est accomplie dans

la nuit. Le cadavre avait été ficelé dans une toile de

ballot, la tète enveloppée d'un pavillon tricolore. Le

petit cortège dans la ville endormie, sous le clair de

^Ê' lune, les noirs rangés autour du trou, cette sépulture

^V. sans nom dont la trace serait effacée demain sous le

^IjnétiDement de la foute, tout cela nous impressionnait

^H péniblement. Lorsque le corps fut descendu, on plaça

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près du mort ses objets familiers, sa calebasse, son tabac, sa pipe, la fiole d'huile de palme dont il lustrait ses membres au sortir du bain, son éponge en écorce. Cela fait, Binger a adressé aux assistants quelques paroles que l'interprète traduisait :

— B Nous ne savons pas, leur dit-îl, si Améld avait encore un père et une mère. S'il lui reste des parents, les hommes de Krinjabo, de retour dans leur village, pourront leur dire combien sa mort nous a fait de pcÎDe. C'était un brave garçon dont nul n'a jamais eu à se plaindre; je l'aimais bien. Et les trois blancs qui sont avec moi l'aimaient aussi. Nous aurions voulu lui donner un cercueil. Ce n'était pas possible ; il faut se plier à la coutume du pays. Mais, du moins, nous avons creusé sa tombe très profonde afin qu'elle ne soit pas fouillée par les oiseaux de proie. Qu'il repose en paix ! »

Puis chacun de nous a jeté sur le corps une poignée de terre, et la fosse a été comblée.

7 juin.

Près de six mois écoulés, de marches et de contremarches; tant de journées vécues dans cette intimité du campement que l'éloignement de la patrie rend si douce, et notre petit cercle va se rompre. Le docbeur * Crozat, se dbigeant vers le Nord, gagnera les Étals de notre allié Tiéba, dont il a déjà été l'hôte : il rentrera en France par Bammako et le Sénégal. Le lieutenant Braulot ralliera la rive gauche du Comoé et effectuera son retour vers Grand-Bassam en explorant le Barabo. Le capitaine Singer et moi descendrons par le Djimini

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et — s'il est possible — le Diammala et le Baoulé.

Le docteur devait se mettre à la recherche de la

mission Ménard dont on avait perdu les traces depuis

son passage à Kong, en décembre dernier, et sur le sort

de laquelle on n'était pas sans inquiétudes. Ces craintes

n'étaient que trop fondées. Aujourd'hui le noir Anion,

envoyé de Grand-Bassam , arrivait au camp. Il était en

route depuis cinquante-huit jours ; mainte fois arrêté, il

s'était acquitté de sa tâche avec une persévérance et une

t énergie bien rares chez les indigènes du littoral. Les

[ dépêches qu'il nous apporte — le premier courrier

l'd'Europe distribué à Kong — contiennent une triste

ivelle. Une dépêche du gouverneur du Sénégal,

I transmise par le résident de Grand-Bassam, nous aji-

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