I.IC CAMl' KOYAL
Du mardi 8 au jeudi lo, — Visite au camp.
1, "armée est campée à trente kilomètres environ au nord-est de Kong. C'est moins une force destinée à prendre l'offensive qu'un corps d'observation à l'effet de surveiller les Palagas, peuplade pillarde, dont les maraudeurs avaient à plusieurs reprises rançonné les marchands se dirigeant soit dans l'Ouest, par Nafana, vers Sakhala et Tingréla, soit au nord vers Bobodioulassou. Le poste, situé à distance égaie des deux routes, peut assurer, dans une certaine mesure, la sécurité des communications.
Six heures de marche en terrain découvert, sous une réverbération aveuglante. Nous traversons trois villages, que des enceintes palissadées, édifiées récemment, mettent à l'abri d'un coup de main. Un quatrième village, beaucoup plus vaste que les précédents, aux casea toutes neuves. C'est là le camp. Four le moment îl est fort dégarni, la majeure partie des effectifs ayant été
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congédiée pour procéder, en temps utile, à la récolte du maïs et du soi^lio. Kong, en effet, n'entretient point d'armée permanente. Chez ce peuple de commerçants et de cultivateurs, le fait de porter les armes constitue un accident, non un métier. D'ailleurs, il ne s'agît point ici d'une guerre au sens exact du mot. Aucun des adversaires ne paraît se soucier d'en venir aux mains. Tout se borne à quelques razzias. Les hostilités peuvent se prolonger pendant un an et plus sans que, de part et d'autre, le chiffre des morts et des blessés atteigne la centaine.
Il y a bientôt trois ans que les gens de Kong entreprirent de mettre un terme aux déprédations des Palagas. Ils leur ont déjà fait bon nombre de prisonniers. Aussi l'issue n'est-elle pas douteuse. Les pillards, découragés, ne sauraient tarder à se soumettre. SI longue qu'ait été la caniiïagne, elle n'aura pas coûté beaucoup de sang. La guerre terminée, le poste établi naguère pour la défense du territoire subsistera comme village ; les soldats qui l'occupaient y feront venir leurs familles et reprendront leur ancien état de tisserands ou d'agriculteurs. L'endroit continuera à être désigné sous le nom de n Dakhara » (le Camp). Quantité de villages, et des plus importants, aussi bien dans le pays de Kong que dans le Bondoukou, le Djimini et l'Anno, n'ont pas eu d'autre origine. Leur seul nom évoque leur histoire.
1..^ position, à vrai dire, me paraît se prêter médiocrement à une installation définitive. Le sol est sablonneux, la chaleur extrême, l'eau rare ; encore faut-il
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I Aller la puiser à près d'un kilomètre du village dans les avités d'un marigot qui ne coule qu'après les grandes pluies.
Si les troupes se sont dispersées, l'état-major est au complet. Tous les famas (grands chefs) sont demeurés I au camp, près du roi. Tous assistaient, une heure [ après notre arrivée, à l'audience solennelle que nous I donnait Karamokho-Oulô-Ouattara. Assis en demi- ! cercle, un peu en arrière du maître, sur des nattes ou ir des peaux de bœuf, ils avaient, pour la circonstance, levêtu leurs plus beaux atours : les boubous surchargés E'amulettes, sachets de cuir renfermant des versets du Koran , rondelles de cuivre ou de (er-b!anc curieusement martelées, toute une quincaillerie destinée, dans I l'esprit de son possesseur, à le préserver des coups de mi. Les coiffures étaient des plus variées, depuis B bonnet de Kong, façon de bonnet phrygien, jusqu'au ique de guerre, en grosse paille, pointu comme un Aapeau chinois et hérissé de plumes de vautour.
Karamokho-Oulé est un homme d'environ soixantequinze ans, de physionomie très avenante, le teint assez ^atr, presque jaune. Les yeux sont vifs. La mâchoire S^amie met sur les lèvres pincées un plî d'expression Quelque peu narquoi.se; mais l'ensemble des traits est fune grande douceur, d'une majesté simple, quasi )aterne1le. Un collier de barbe blanche encadre ce Visage d'ascète, éclairé d'un sourire. C'est assurément, )avec l'almamy de Bondoukou , la plus remarquable igure de noir que nous ayons vue jusqu'ici. Au rebours des chefs, le roi était très simplement
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Notre premier entretien avec Karamokho-Oulé eut lieu le soir et se prolongea jusqu'à une heure assez avancée. Jamais je n'oublierai la scène ni le décor : le vieux chef, de blanc vêtu, assis sur le seuil de sa grande case ronde; çà et là, dans la cour entourée d'une palissade de bambou, des groupes de serviteurs allongés autour des feux, devant leurs huttes; dans un coin, un cheval à l'entrave, hennissant à la lune. Tout cela noyé dans une vapeur bleue de rêve. L'heure, le lieu, le silence de la nuit tropicale évoquaient pour nous le temps des rots pasteurs. Jamais je n'ai ressenti plus profondément l'impression des âges bibliques.
Notre deuxième journée au camp a été consacrée aux cadeaux réciproques, ainsi qu'aux visites des différents chefs. Le roi a reçu quelques armes, des étoffes, un boubou richement brodé. En retour, il nous a offert un bœuf et plusieurs calebasses d'un lait délicieux. Puis ce sont, arrivant à la file, cinq ou six grandes jarres de dolo, chacune de la contenance d'une forte barrique. Aussi notre personnel est-il bientôt d'humeur expanslve et folâtre; sa joie se traduit par d'interminables chants autour des feux, où les quartiers de viande rissolent sur des baguettes , par des tam-tams improvisés, lesquels feront rage une bonne partie de la soirée, en dépit de la longue et pénible étape de retour que nous réserve le lendemain.
Durant tout l'après-midi les chefs ont envahi nos cases. La séance est toujours très longue. Le visiteur s'installe, sans que la venue d'un nouveau personnage le détermine à quitter la place. Bientôt c'est un encom-
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irement. L'entretieD, jamais très animé, est coupé de terribles pauses durant lesquelles ces messieurs restent Issis sur leurs talons, à nous contempler d'uD air Wen- Veïllsnt, tout en jouaiit négligemment du chassc-moufChes — une queue de vache — sans lequel un homme 3*un certain rang ne saurait paraître en public. Au «noment de sortir, ils nous prennent la main, la portent i leur front en répétant que rien désormais ne saurait ^HÎser le pacte d'amitié qui nous lie. Cela est dit d'un i pénétré qui ne laisse pas place au doute. On sent Me ces gens-là ont conscience d'accomplir un acte ■ave. C'est, de leur part, un engagement mûrement Edéchi qu'ils sont décidés à tenir.
Nous avions résolu de repartir de nuit, profitant de 1 pleine lune, afin d'échapper à la réverbération solaire Dr les plaines déboisées, dont nous avions fort souffert ) l'aller. Il élait à peine deux heures et demie quand Dtre petite troupe sortait du camp. En dépit de l'heure, taramokho-Oulè était debout, prêt à nous accompaper un bout de chemin. Tout en marchant, appuyé une courte lance, en guise de bâton, il donnait à Otre diatikê ses dernières instructions afin que nos Buf-conduits fussent préjjarés dès notre retour à la îlle. Ces sauf-conduits nous assureront bon accueil e la part de tous les chefs en relations plus ou moins DÎvies avec Kong.
En ce qui concerne le docteur Crozat, le roi insiste cur qu'il ne prenne pas, ainsi qu'il en availl'intention, t route directe de Sakhala, route dangereuse, dit-ïl. amory, l'un de ses chefs, se chargera de le faire passer
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domine toutes les autres rumeurs : Niomis, 6aba é « Des crôpes!... Voilà de belles crêpes! r
Nous allons à travers ce labyrinthe de ruelles, de maisons de terre, faisant halte de-ci de-là dans carrefour près d'un groupe où nous avons reconn quelque figure amie, à l'entrée d'une mosquée au min ret pyramidal vers laquelle des fidèles s'acheminei pour la prière de quatre heures. Nous passons en revu les corps de métiers, le quartier des teinturiers avec cinq cents puits où les cotonnades mijotent dans l'indigo celui des tisserands jouant de la navette, de l'aube a coucher du soleil , dans leur cage de perches , à l'ombi des ficus.
Et, chemin faisant, dans le murmure affairé de \ grande ville, nous éprouvons une impression singalièi à contempler, pour la dernière fois peut-être, cette cit soudanienne que dore le soleil couchant , cette pôle commerçante dont, il y a trois ans à peine, Ii monde civilisé ignorait encore l'existence. Des si] Européens qui l'ont visitée, quatre survivent, Yreviei dront-ils jamais? Quel laps de temps s'écoulera avaa que d'autres mains reprennent l'œuvre commencée créant un courant de trafic régulier entre Kong et mer? Autant de |K)ints d'interrogation dont nous jaloi nions notre promenade, tout en regagnant, à la bu tombante, notre campement, où de nombreux visiteui attendaient.
Dans la toule qui guettait notre retour, un i du roi. Cet homme vient nous confirmer la mort capitaine Ménard. Par un sentiment de délicatesse bien
ajo FRANCK NOIKE.
sachiez que votre frère (aux yeux des noirs, tous le*' blancs sont frères) est tombé en défendant son hôte! ■ Dans l'auditoire, des voix graves ajoutent : o Cela, c'est bien ! • Et tout en écoutant, dans la nuit subitement venue, avec celte sensation de tristesse et d'angoisse que l'isolement , i'étrangeté du lieu où nous sommes, rendent plus cuisante, nous avons la consolation de nous dire que cette mort, du moins, n'aura pas été inutile; que le soldat, dont la dépouille gtt quelque part au fond des bois, a bien servi la France et rehaussé encore aux yeux de ces populations impressionnables le bon renom de notre pays.
Les \'isiles d'adieu ont continué trts tard, dans la soirée. Lorsque nous levons le camp, une heure avant le jour, nombre de gens nous accompagnent jusqu'au marigot, à un quart de lieue de la ville. Parmi eux, notre ami Mokossia. Son adieu, dans sa forme un peu précieuse, vaut qu'on le cite. 11 témoigne d'une subtilité de sentiments qui , de prime abord , surprend dans un pareil milieu. « Je suis, nous dit Mokossia, heureux et fâché de votre départ r heureux, parce que vous devez être contents vous-mêmes de regagner votre pays ; fâché , parce que je vois partir des amis. » D'autres s'écrient ; « Allez, mais revenez-nous vite ! »
Déjà nous avons traversé le ruisseau que , du groupe invisible sur l'autre rive , des voix nous interpellent encore; dans l'ombre ce suprême souhait nous arrive, jeté en chœur ;
— H Saluez de notre part vos mères!.,. »
DJIMINl ET DIAMMALA,
C'est de nouveau le voyage à pied. Il a fallu laisser à Kong les bourriques achetées à Bondoukou. Ces quadrupèdes, considérés désormais comme fétiches, n'ont point accès dans le Djimini. Cela est d'autant plus regrettable que, pendant une quinzaine, nous voyagerons en terrain découvert, sur un sentier très praticable pour les l>êtes de somme. Nous avions compté qu'il nous serait facile de nous procurer à Kong des bœufs porteurs. Mais il ne s'en trouvait aucun sur la place. Les derniers ont été achetés par le capitaine Ménard. et, depuis son départ, l'épizootiequi sévit dans le nord a empêché les caravanes d'en amener d'autres.
Nous avons adopté les marches de nuit, du moins quand il y a lune ou, à son défaut, ciel étoile. A la rigueur, par un temps pur, la lueur astrale permet de se diriger. Néanmoins, ce n'est point impunément que l'on avance, cinq ou six heures consécutives, au milieu
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des hautes herbes chargées de rosée. L'engourdissement vous saisit, une courbature que les premiers rayons du soleil ne parviennent pas à dissiper.
Notre santé générale est bonne, grAce à Dieu. Quoi qu'il en soit, nous ne saurions nous illusionner au point de ne pas constater sur notre oi^anisme les influences du climat. Nous sommes légèrement anémiés, cela est clair, et n'enlevons plus la course avec le même entrain qu'il y a six mois.
Nos pauvres noirs sont plus à plaindre^ en ce sens que le moral ne les soutient pas : au moindre malaise, ils s'abandonnent. Rebelles à toute précaution, ils ne franchiront pas un marigot sans s'abreuver à pleines calebasses, fussent-ils couverts de sueur. Aucune remontrance ne les déterminera à disposer autourd'eux des feux durant la nuit pour ye préserver un peu de l'humidité. Tous s'endormiront insouciants le ventre à l'air. Et ce seront, chaque malin, des plaintes. Celui-ci est pris de coliques, tel autre de fièvre. L'indisposition est souvent simulée, l'homme n'ayant d'autre but que d'être débarrassé de son ballot dont il faut répartir le contenu sur les autres charges. Tout cela n'est pas sans nous créer bien des ennuis, et je pressens que, dans un moment critique, nous ne saurions fonder grand espoir sur nos gens.
Notre petite troupe ne compte plus à présent, nous compris, que vingt-six personnes. Les porteurs, il convient de le reconnaître, si démoralisés jusqu'ici, ont paru, au déjiart de Kong, reprendre courage. Enfin, disent-ils, ils voient le soleil se lever à leur gauche ;
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S ont le visage tourné vers le pays de Krinjabo. Ces
ïieureuses dispositions dureront-elles? Pour qui con-
Tnaît le caractère mobile, indiscipliné de cette race, il est
permis d'en douter. Force est , pour triompher des
téfaillances, de recourir à des subterfuges. C'est ainsi
, le 17, afin de traverser la zone déserte qui forme
1 frontière entre le pays de Kong et le Djimini, nous
pvions dû lever le camp à minuit, l'étape étant de sept
j^Iluit heures. Afin d'enk'ver aux Irrésolus toute idée
s s'attarder en chemin, nous leur avons déclaré que
les traces suspectes relevées la veille sur le sentier
kaient, à n'en pas douter, des empreintes de lion. La
ntrée en était infestée jusqu'à Ouandarama. Là seu-
ment nous serions à l'abri. Et, traducteurs fantai-
I nous leur affirmions que le nom signifiait en
: l'endroit où finissent les lions I L'avis a pro-
on effet : rarement trente kilomètres furent
tattus d'un pas plus leste.
Ouandarama, la seule localité du Djimini qui puisse
Étendre au titre de ville, est divisée en trois quartiers
i par des populations d'origines très diverses :
Handés-LIgouy , DIoulas et Kifiris. Ces derniers repré-
pntent l'élément autochtone, qui n'est point beau. Iji
BÏlIe est élevée, la carrure puissante, mais les attaches
[ont grossières, le crâne déprimé, la face bestiale. On
B se les représente guère autrement qu'un fardeau sur
k tête ou la pioche à la main. Bons cultivateurs. Leur
%atU, une sorte de lioae en bois dur, renforcée d'une
Larmaturc de fer forgée dans le pays; leurs armes, la
Ibnceetla flèche. Ils sont vêtus beaucoup plus som-
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mairement que la plupart des indigènes de ces r^ons. Un lambeau de cotonnade , ou même une bande de/o» (écorce d'arbre assouplie à coups de maillet). Parmi les femmes, beaucoup n'ont prour tout costume qu'une ceinture de coquillages (caurîs), parfois une simple cordelette à laquelle est suspendu un petit carré de bois ou d'ivoire en manière de feuille de vigne. Quelques-unes prétendent s'embellir en se perforant la lèvre inférieure et en passant dans l'ouverture une longue clicvillo en roseau. Point d'autres btjoux que de lourds bracelets, des bagues en fer grossièrement martelé.
Tout autre est le reste de la population, en particulier la fraction Dîoula, chez qui l'on retrouve le type de KoiifT, intellii^ent, éveillé, le souci du vêtement, de la maison solide. C'est elle qui occupe ici la situation ]>ré[)ondérante. Le chef de Ooandarama lui-même. l'émiiiiaii, vloux brave homme assez insignifiant, subk