‹ Mission de la Colombie [microforme] (volume 2)Chapitre 12 sur 19 · ARR RO · texte numérisé non relu

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au gré du vent; encore tous ne portent point cette chemise, il n’y a que les plus aisés. Les femmes portent une longue robe qui leur descend jusqu'aux talons. L'usage de s’arracher la barbe ct de se couper les cheveux est général pour les hommes, mais tous ne portent pas le chapeau. Les femmes ici, comme aux îles Gambier, ont les cheveux longs et épars sur les épaules ; elle:ne se servent de chapeau que pour aller au temple. Pour se garantir des ardeurs du soleit, telle se couvrent quelquefois la tête d’une couronne de feuilles. Tous vont indifféremment pieds nus. Les Tahitiens aiment les fleurs, ils en forment des guirlandes dont ils s’ornent la tête, ils s’en suspendent au lobe des oreilles au moyen d’un trou qu’ils y percent, Jusqu'à lâge de 7 ou 8 ans, les enfants vont nus ou vêtus d’une chemise seulement. La coutume de se tatouer le corps, les jamhes, les bras et les mains est encore en vigueur. Les dessins ou figures qu’ils représentent par le tatouage sont peu ingénieux et très-irréguliers. Ainsi, quelqu'un aura une jambe entièrement bleue, tandis que l’autre n’ofrira qu’une suite de petites figures triangulaires, rondes et carrées ; un autre aura la figure d’un cochon, d’une chèvre, d’un poisson, etc., etc. sur le corps ; c’est ordinairement une espèce de cuirasse.

Les naturels de Tahiti savent se construire de jolies petites cases et d’un genre qui leur est particulier. Ils fixent en terre de petits pieux ronds d’enviror. deux pouces de diamètre sur quatre ou cinq pieds de long, laissant entre chacun d’eux des espaces qui forment autant d'ouvertures par lesquelles la lumière et le vent s’introduisent dans la case. Le toît est formé de quelques pièces de bois sur lesquelles ils attachent des feuilles de palmier ou de vaquois, (pandanus odoratissima). La feuille de ce dernier leur sert encore à faire des natte:, trèsfines qu’ils étendent sur le sol, et qui sont, avec les noix de coco, les seuls ornements de leurs demeures. Ennemis du travail par essence, les Tahitiens ne se contentent pas de la nuit pour dormir, ils trouvent dans le sommeil leur bonheur et dorment encore une partie du jour. Leur nourriture est assez mal apprêtée. Tous leurs mets sont cuits dans un trou qu’ils pratiquent dans la terre dé la même manière qu’aux îles Gambier. Ils se fabriquent eux-mêmes une liqueur enivrante avec du jus d’orange fermenté ; mais aujourd’hui, ils ne s’en contentent pas toujours, l’eau-de-vie est devenue

pour eux une passion à laquelle ils sacrifient le peu d’argent qu’ils gagnent au service des Européens.

Tahiti, ainsi que toutes les îles qui composent l’archipel de la Société, est soumis à la domination de la reine Pomaré II. et à plusieurs chefs qui dépendent d’elle. Le 6 mai, M. le préfet apostolique nous conduisit à la demeure de la famille royale. Sa Mujesté était assise par terre, tête et pieds nus, allaitant un prince nouveau-né. (Cela ne l’empêcha point de nous donner une poignée de main. Ses premières questions euisnt lieu sur l’objet de notre voyage, ce qui nous donna occasion de dire quelques mots sur la religion de notre pays et de donner un démenti aux méthodistes, qui lui répètent chaque jour qu’elle ne doit point souffrir de prêtres catholiques dans ses états, parceque la religion qu’ils suivent ne compte qu’un très-petit nombre d’adhérents, qu’il n’y a qu’en France eten Italie que l’on trouve des papistes. Après une audience d'environ une demi-heure, nous nous retirâmes du palais qui n’est qu’une maison bien ordinaire, tant pour la grandeur que pour la magnificence. Sa Majesté Pomaré IT. est une femme qui semble avoir assez d'esprit, mais elle est très-rusée. Cependant, jamais elle n’aurait fermé l'entrée de son royaume aux missionnaires, si elle ne se fût pas laissé influencer par les ministres anglais qui lui disent sans cesse du mal de la religion catholique, et surtout des prêtres qui, suivant eux, mangent les enfants. L’immortel M. Pritchard est en Angleterre depuis quelques mois ; ainsi, je n’ai point eu la satisfaction de le voir ; mais en revanche, j’ai vu sa dame ainsi que le révérend M. Darling, son digne collaborateur dans les œuvres de liniquité et président du conseil législatif. Je suis bien fâché que les deux libelles qu’il a publiés ici à l’arrivée des missionnaires français, soient en langue tahitienne, je en aurais envoyé un exemplaire de chauun ; ce sont deux écrits qui attestent à l’évidence que la blessure de sa tête est des plus dangereuses. Je ne serais pas surpris qu’après notre départ il se soit livré à quelques extravagancez. On croira peut-être difficilement que ce brave homme a décidé que le fruit de l’arbre à pain et l’eau de coco étrient matières suffisantes pour le sacrement d’eucharistie, et pouvaient trèsbien remplacer le pain et le vin, mais la chote s’est passée en pleine assemblée,

Les journaux ont long-temps retenti des progrès de la civilisation tahitienne ; on a beaucoup vanté les écoles de ces

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ministres anglais et surtout l’établissement de la célèbre Académie des mers du Sud dans l'île d'Eméo, qui n’est qu’à trois lieues de l'île principale. Il faut être témoin de tout cela pour n’y rien croire. Cette académie, qui a fait tant de bruit, n’est après lout qu’une simple école, où l’on enseigne aux enfants des missionnaires et à quelques jeunes indigènes les éléments de la langue anglaise, la géographie, etc., etc. On a publié aussi que depuis 1815 la plupart de ces habitants avaient renoncé au culte des idoles, soit ; mais ils n’en ont pas pour cela embrassé le christianisme. Malgré la loi qui ies force d’aller au temple sous peine de confiscation entière de leurs biens, il yen a très-peu qui soient sincèrement attachés aux ministres. Si la loi était une fois abolie, les temples seraient bientôt déserts, ce sont les indigènes eux-mêmes qui le disent. % Ils vont bientôt avoir honte, nous disait un jour un des naturels, en parlant de ces ministres, ils nous vendent leurs bibles très-cher, et encore ils ne cessent de nous dire : toi, apporte-moi un cochon; toi, quelques poules et des fruits, ??

La religion prêchée à Tahiti est un mélange de protestantisme et de judaïsme ; elle ne reconnaît point le dimanche, maïs elle fait celébrer le sabbat avec une extrême rigueur. Il est défendu même par la loi de préparer la nourriture, de se baigner, de faire du feu, de puiser de l’eau, etc., etc. Fidèles observateurs des principes de Wesley, messieurs les ministres défendent à leurs ouailles toute sorte de jeux, les liqueurs spiritueuses, le tabac et les ornements superflus : quant à ce dernier article, ils obtiennent en général une obéissince assez exacte, Malgré tout ce zèle extérieur, ces ministres ont aujourd’hui la douleur de voir leurs prosélytes plongés dans les plus honteux désordres. L’ivrognerie est devenue générale ; hommes et femmes s’enivrent. Les inœurs sont à un point de dépravation qui fait horreur. Il n’y a pas long-temps que la reine fesait un commerce des filles de son royaume avec les marins. Aujourd’hui, il y a une loi qui défend Padultère sous peine d’une amende de deux piastres, mais cela ne met aucun frein au désordre. Les ministres ont beau prêcher à hauts cris que ce crime sera puni par les plus rigoureuses peines, on ne les croit point ; leur conduite, et surtout celle de leurs familles, porte les indigènes à les soupçonner de n’y rien croire eux-mêmes. On a traduit plusieurs fois leurs enfants devant les juges pour fornication. Encore dernière-

ment, pendant mon séjour à Tahiti, un fils de ministre, remplissant la charge de consul anglais en l’absence dé M. Pritchard, a été trouvé coupable pour semblable cause, et condamné publiquement à payer l’amende ordinaire. Un seul traitte fera juger de la sévérité de la doctrine de ces gens par rapport aux liens du mariage. La reine ayant pris fantaisie de congédier un premier mari qu’elle avait épousé en face du temple, on l’a mariée une seconde fois à un second mari, pendant que le premier est encore plein de vie. C’est un fait certain, j’ai moi-même vu les deux individus. Un des oncles de Sa Majesté et un des grands chefs que je connais bien sont dans le même cas. Enfin, le désordre est à un point qui donne sujet de craindre pour lextinction de ce peuple. Depuis quelques années, la population est cousidérablement diminuée. Les maladies siphilitiques que les Européens leur ont apportées font parmi eux d’étranges ravages. Une gazette publiée à Sydney dit que, sur six Tahitiens, il y en a cinq d’atteints de ce fléau. Les enfants, à peine adultes, tombent en pourriture et périssent au milieu des douleurs les plus aiguës.

Espérons que les missionnaires catholiques qui viennent de se fixer dans cette nouvelle Babylone, obtiendront bientôt Ja liberté de prêcher une religion qui seule, pourra mettre fin au désordre, et sauver ce peuple d’une perte certaine. Déjà M. le préfet apostolique, avec deux colaborateurs, avait fait l'acquisition d’une terre spacieuse que les chefs de lîle lui otèrent injustement peu de jours après; mais un navire de guerre, arrivé presqu’en même temps que nous, lui a oëtenu justice. Il la possède maintenant, et en outre un superbe emplacement que lui a accordé la reine pour bâtir une église et une maison dans un des plus beaux endroits de l’île et entre deux tribus considérables (a),

Le 20 mai, après un séjour de deux semaines, passées avec intérêt et plaisir, notre capitaine fit mettre sous voile, et vint nous prier de nous rendre à bord. Il était encore de grand matin, le temps était superbe et la brise ne se fesait que faiblement sentir. Le pilote nous sortit heureusement des récifs, et nous laissa aussitôt que nous fûmes hors de danger.

(a) Les deux compagnons de M, Caret sont MM. Colomban Murphy Irlandais, et Armand Chausson.

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Le vent ne tarda pas à s’élever avec assez de violence et à déclarer la guerre aux estomace peu amarinés. A midi nous passâmes à la distance de quelques arpents un groupe d’îles basses, dont la principale porte le nom de Téthuroa. Quoiqu’elles soient très-peu étendues, elles sont néanmoins habitées ; nous vimes plusieurs canacs, et un canot vint à quelques centaines de pieds du navire. Le lendemain, nous apperçûmes encore des îles basses, toutes bien couvertes de bois comme les précédentes.

Les vents alisés nous poussérent en route jusqu’au 24, où nous nous trouvâmes par 10 © 57° de latitude Sud. Depuis cette époque jusqu’au 28, nous éprouvâmes une faible brise venant du Nord et apportant une température raisonnablement chaude. A 7° de latitude Sud, le vent d’'Est s’éleva et nous voguâmes pendant plusieurs jours par un temps magnifique. La chaleur était tempérée par le vent, et elle baissa même de plusieurs degrés à l’approche de la ligne.

Le premier de juin, nous passâmes l’équateur pour la seconde fois. Il n’y eut aucune des cérémonies accoutumées ; nous étions déjà tous de vieux enfants de Neptune.

Le temps fut assez variable depuis le 3 jusqu’aul0, et ce dernier fut entièrement calme. Plusieurs requins entourèrent notre navire. Après avoir mangé quelques livres de viandes et enlevé les hameçons et les lignes qu’on leur présenta, Pun d'eux se laissa passer une corde à nœud coulant autour du corps et il lui fallut monter à bord ; quatre matelots l’aidèrent dans cette opération. Lorsqu'il fut suspendu à la poupe, nous fûmes témoins de la force prodigieuse de cet animal. Les mouvements qu’il se donnait étaient tels, que tout le navire en était ébranlé. Lachair du requin est très-blanchg, et n’est pas à dédaigner quand elle est bien apprêtée (b).

Le même jour, le capitaine amena sur le tapis quelques questions de physique, et une grande discussion s’éleva sur celle-ci, savoir : si une bouteille ordinaire, vide et bien bouchée, peut s’emplir en la plongeant à une grande profondeur

(b) ‘J'en ai conservé la dentelure, laquelle consiste en 10 belles rangées de dents, 5 à la mâchoire supérieure et autant à l'inférieure.

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