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Les plus célèbres de toutes sont celles de Congress-Hall : aussi les trouve-ton dans plusieurs apothicaireries de New-York et de Boston. Les substances qui entrent dans leur composition me seraient assez difficiles à assigner au juste. Je suis certain cependant qu’elles contiennent de l’acide carbonique en assez grande quantité, et l’analogie de leur goût avec celui de l’eau de mer me porterait à croire que le chlorhydrate de soude y entre pour quelque chose ; mais elles contiennent enccre d’autres substances.
La plupart de toutes ces eaux, suivant la nature des sels qu’elles contiennent, oflrent d'excellents purgatifs. Je regrette beaucoup de n’avoir point eu un thermomètre dans le moment où je les visitai ; leur température, sans être ni bien haute, ni bien basse, m’a cependant paru varier avec chacune d’elles.
Vers le soir du même jour nous prîmes le rail-road pour Albany : nous arrivâmes encore de jour, C:::8 ville, bâtie sur la rive droite de la rivière Hudson, est la capitale de l’état de New-York, dont elle est en même temps la seconde ville pour le commerce et la population, qui s’élève au-delà de 25,000 habitunts. Je n’ai eu le temps de visiter cette place que bien superficiellement : cependant, elle m’a paru bien construite, et renfermer quelques édifices dignes d’attention. De ce nombre sont surtout le Capitole, ou palais de l’état, qui contient des salles décorées avec une richesse extraordinaire ; là se trouve aussi la bibliothèque publique, que je n’ai pu voir. Après le Capitole viennent la Banque d’Albany, le Musée, puis la nouvelle prison. Depuis peu d’années Albany s’est augmentée avec une rapidité étonnante ; les chemins de fer et les canaux qui y aboutissent, ainsi queles bateaux à vapeur qui la font communiquer avec les principales villes voisines, lui annoncent un avenir des plus prospères.
Le 6 septembre au matin nous prîmes le bateau à vapeur pour New-York, et la journée se passa à descendre la rivière Hudson, qui roule lentement ses eaux entre deux charmantes rives, composées de plaines où lagriculture paraît être portée à un haut point de perfection. À peu de distance, s'élèvent de chaque côté deux chaînes de montagnt: généralement basses et encore couvertes de forêts, au milieu desquelles on voit s'élever plusieurs établissements qui ressemblent à auiant de petits chàteaux, où paraît régner l’aisance que l’on remarque en maints
endroits des états du nord de l’Union. A des intervalles peu considérables se renrontrent des villages ou petites villes où l’industrie américaine et le commerce montrent beaucoup de vigueur. Au inilieu de tant de beautés naturelles et factices, les voyages seraient des plus agréables, si le caractère des gens avec lesquels vous vous trouvez nécessairement se prêtait davantage aux manières sociales de leurs hôtes. Presque tous les Américairis, en effet, annoncent beaucoup d'intelligence et possè dent surtout un certain talent d’observation qui varie cependant suivant la diversité de leur origine. La majeure partie sait lire, écrire et compter ; il est rare que leur scienre aille au delà. La raison en est claire, c’est qu'ici chaque individu, à quelques exceptions près, est exclusivement occupé de sa fortune ou moyen d'existence. Aussi les voyez-vous, même en voyageant, les uns avec une liasse de journaux à la main ou crayonnant leur porte-feuille, tandis que d’autres sont absorBés dans de profondes méditations spéculatives. Rarement ils s’ertretiennent entre eux ou plaisantent ensemble. Les interrogez-vous ? out, non, je n’en sais rien, voilà leurs réponses banales. Partout vous reconnaîtrez un Yankee, dit un voyageur, à la manière adroite dont il vous questionne eur ce qu’il sait, à la manière évasive dont il répond aux questions que vous lui faites, sans jamais rien affirmer, et surtout à l’adresse avec laquelle il s’éclipse dès qu’il faut payer.
A 6 heures du soir nous arrivâmes à New-York. Mais, cher ami, quel bruit épouvantable ! Plus de 200 charretiers attendaient l’arrivée du bateau à vapeur depuis je ne sais combien de temps. Tu eusses vu avec quel acharnement ils se précipitaient sur ces pauvres voyageurs.—Une voiture pour vous, monsieur ;—un carroxse POUT ces Messie: rs ;—montez dans celui-ci;—croyez-m'en, celui ci vaut mieux ;—duns qui hôt l loge mon:érur ? etc., etc., etc, et mille autres tracasseries du même genre. On vous présente l’adresee de cinq ou six maisons qui vous attendent ; on s’empare de vos malles, et voilà, mon cher Cyprien, comme or est reçu à New-York. Se multiplier en quatre dans cette circonstance ne serait que le quod J'ustum ; j’aurais voulu me voir à 200 lieues de là. Néanmoins poursuivone, Le premier objet qui se présenta à mes yeux, en franchissant la barrière, fut un monceau de melons de toute espèce, tellement gros que la ville de Québec aurait eu fort à faire pour le consommer en un mois entier. Puis aussitôt commença à se développer la ville la plus commerçante et la plus
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peuplée de toute Amérique. New-York, en effet, est undes plus grands foyers de l’industrie américaine. Sa population excède 279,000 habitants. Cette ville, comme piesque toutes ® cellés de l'Amérique du Nord, est bien bâtie ; on y voit des fs rues fort belles, larggget longues à perte de vue, surtout dans les nouveaux quartiëfs. La plus longue est, sans contredit, celle qui porte le nom de Broadway, c’est à dire, rue large. J'ai lu quelque part qu’elle était une des plns belles rues du Nouveau:Monde. La beauté des maisons, la richesse etla variété des magasins, la largeur des trottoirs, puis la foule toujours agissante qui | anime, en font, dit un auteur, une des plus charmantes promenades. Mais, mon cher Cyprien, pour des gens qui ne sont jamais sortis de la paisible ville de Québec, le bruit de cette population immense est insupportable. Continuellement les rues sont traversées par des carrosses tellement grands que, s’il en paraissait de cette façon à Québec, la police, toujours amatrice du repos des Canadiens, n’aurait rien de mieux à faire que de lesinterdire sur-le-champ. Plusieurs assurément peuvent cunduire à la fois 25 et même 30 personnes. Persuadés que le séjour de cette ville ne pouvait avoir pour nous que bien peu d'avantage, nous en fixâmes notre départ pour le 9 septembre. Le peu de temps qui nous rsstait après les recherches nécessaires à notre voyage principal fut employé à visiter les différents quartiers de New-York, ainsi que ses principaux monuments. Cependant, comme mon confrère et moi étions entièrement étrangers, nous fûmes forcés de nous contenter de la vue extérieure de plusieurs établissements. Je puis néanmoins citer l’Hôtel-de-ville, la Prison et la Maison de correction, les Eglises catholiques de St. Jean et de St. Paul. New York possède aussi un grand nombre d’instituts littéraires et d’instruction publique, On peut citer la Société littéraire et + philosophique, l’Académie des beaux-arts, l'Ecole des sourds- #1 muets, le Muséum américain, et surtout l’établissement typoà graphique de la Société biblique, qui tient treize presses continuellement en activité. Je ne te dirai rien, cher ami, des temples destinés aux divers cultes protestants ; ne les ayant vus qu’extérieurement, tout ce que je sais, c’est qu’ils y sont en à grand nombre, et si l’on juge de l’intérieur par les dehors, il y 7 en a dé magnifiques. Je dis qu’ils y sont en grand nombre, et cela pour de bonnes raisons ; car aux Etats-Unis il n’y a point U de religion nationale. Toutes lessectes y sont admises, parce que les Américains ne regardent guères les opinions religieuses que conime des opinions philosophiques. Les athées sont
néangoins exclus du sein de la république, encore les regardet-on moins comme les ennemis de Dieu que comme ennemis de la société. Mais cette loi qu’on m'a dit exister dans cha
que état de la confédération est tombée de nécessité en désuétude depuis plusieurs années, et n’est nullegart en vigueur. Je dis de nécessité, parce que la population chaque état en souflrirait notablement s’il fallait proscrire tous ceux qui nient Pexistence d’an Etre suprême. J’en ai vu moi-même qui disent que c’est une excellente chose de prêcher une religion aux peuples, que cela entretient la paix parmi les hommes et contribue beaucoup au maintien du bon ordre dans la société ; mais que pour eux, ils sont heureux et pacifiques sans cela, et qu’ils ne peuvent se prêter à la croyance de cet Etre suprême que chacun peint à sa manière. Il n’est pas rare de voir une femme, en se mariant, embrasser la religion de son mari. Plusieurs pères n’en donnent aucune à leurs enfants, afin de les laisser libres dans leur choix quand ils auront atteint l’âge de raison. Tu conviendras facilement, mon cher Cyprien, qu'ils ont sur ce choix une latitude dont aucun peuple ne peut se vanter de jouir; jamais terre n’a été plus fertile en croyances de toutes les sortes, puisqu’on en compte plus de quatre-vingts qui ont des adhérents en grand nombre. Un peu de patience à me suivre, et je te donnerai une liste de celles qui sont le plus à Ja mode. D’abord les Unitaire: proprement dits, et les Quakers (a), appelés aussi Trembleurs, sont les plus dominants, Viennent ensuite les Méthodistes (b), au nombre de trois espèces. Les Trinitaires, les Luthériens, puis les Calvinistes divisés en deux classes qui sont: la classe des Presbytériens et la classe des Indépendants on Congrégationalistes. Tous ces derniers sont en grand nombre dans les Etats du nord. On compte encore un bon nombre d’Anglicans ou Episcopaux, quelques Arméniens ou Remonstrants, Ecossais, Allemands réformés, Anabaptistes, Baptistes libres ou proprement dits, les Frères Moraves, les Ligueurs, les Universalistes ; ajoute encore les Maronites, les Ultra-universalistes, les Déistes, puis les Libres-Penseurs, les Sauteurs et les Juifs, etc., etc.; je
(a) Les Quakers se donnent entr’eux le nom d’Amis, George Fox, cordonnier de Leicester, fut leur fondateur en 1647.
(b) On les pes ainsi par dérision, à cause de la régularité et de la sévérité que leurs fondateurs affectaient dans leurs exercices de dévotion. :
t de la dévo-
m’arrête, en voilà plus de deux douzaines et je serais bien fàché de te parler des plus absurdes : il y a vraiment de quoi mettre l’esprit humain dansla confusion. Cependant, au milieu de tout ce fatras de sectes, toutes plus ou moins ridicules, règne, dit-on, la plus grande union. Jln’y a que la religion catholique contre laquelie on se déchaîne et que l’on voudrait anéantir. Malgré tous les efforts de tant d’ennemis, je tiens d’une personne digne de foi que c’est elle qui fait le plus de progrès dans tous les Etats, et la seule qui ne sait point exposée à ces défections nombreuses qui font la désolation des prédicants de toutes ces innombrables sectes.
Je reviens à mon sujet. New-York étant le principal entrepôt commercial des Etats-Unis, a des correspondances avec les villes les plus comumnerçantes de l’Europe. Tous les huit jours, il part un paquebot pour Liverpool, tous les quinze jours un pour Londres, et de dix en dix jours un pour le Havre en France.
Il était tard lorsque je revins à l’hôtel, et je sentais vivement le besoin de prendre du repos ; mais point du tout, la nuit se passa à entendre les jurements et les imprécations de la canaille qui ne se contente pas du jour pour faire ses excursions. A tout cela se joignirent des cris continuels d’incendie. Ce fut donc sans regret que le 9 septembre au soir nous secouâmes de nos pieds la poussière de cette ville.
La c ie qui conduit de New-York à Boston est peu intéressante, et d’un autre côté on la fait pendant la nuit, quand on se sert des bateaux à vapeur. A quatre heures du matin, le 10, nous mîmes pied à terre à Providence pour prendre là le rail-road qui nous rendit à Boston en 4 heures.
L’arrivée en cette ville est bien plus paisible que dans les autres lieux où nous sommes passés depuis Montréal. Un médecin français avec lequel nous fimes connaissance pendant la traversée nous introduisit chez une dame américaine tenant
maison de pension. Celle-ci nous reçut fort bien et eut pour nous beaucoup d’égards,
Le même jour nous nous présentâmes à Sa Grandeur Monseigneur l’évêque de Boston, qui nous fit bon accueil et nous offrit un prêtre de sa maison pour nous accompagner chez les différentes personnes à qui nous avions affaire. Nous n’eûmes
rien de plus pressé que de nous informer si l’occasion qui nous avait été indiquée pour Valparaiso était encore à notre disposition. Le navire était encore au quai; mais le prix de 750 piastres, qu’on nous demanda d’abord, nous parut exorbitant et mit obstacle à la conclusion du marché, avant d’avoir pris de plus amples informations. De retour à notre pension, nous y trouvâmes trois jeunes messieurs français. Le lendemain ces messieurs apprirent qui nous étions et où nous allions. La nature de notre voyage, sans doute, les porta à croire que nous n’étions pas sans argent, et chacun d’eux commença à se montrer très officieux envers nous et surtout à vouloir nous accompagner, sous prétexte de mieux connaître les personnes que nous devions consulter et les lieux que nous désirions visiter. L'un d’eux se chargea même d’obtenir de notre capitaine ou des armateurs du navire des conditions plus favorables, mais tout cela fur en vain. Nous fîmes aussitôt part de notre situation à Monseigneur l’évêque qui jugea à propos de ne point se fier à ces messieurs, et de nous engager à laisser leur maison pour habiter la sienne,
Le 11 septembre Sa Grandeur nous fit introduire chez M. Keilchon, consul russe, homme éminemment religieux et ami particulier C:s ecclésiastiques. L'accueil qu'il nous fit eut quelque chose de surprenant, car nous ne fûmes pas reçus comme des étrangers, mais comme des amis de vieille date. Ce monsieur parle très-bien le français, et nous eûmes le plaisir de nous entretenir quelque temps avec lui. Après nous avoir complimentés sur le bonheur que nous avions de pouvoir travailler à l’avancement de la religion, il nous fit le plus vif tableau des bienfaits qui s’opèrent par le moyen de la Société de la Propagation de la Foi. Nous reçûmnes de lui divers renseignements très utiles pour notre voyage, et enfin nous prîmes congé de cet aimable homme, qui se recommanda à nos souvenirs et nous pria de faire mémoire de lui auprès des missionnaires établis à Valparaiso et aux îles Sandwich.
Notre capitaine, après s’être fait bien prier, nous ayant fait un rabais de 100 piastres sur le prix qu’il nous avait d’abord demandé, le marché fut conclu et le départ fixé au 13 septembre. [l nous restait encore presque deux jours pour nous préparer à une navigation qu’on nous assura ne devoir point se prolonger au-delà de 110 où 115 jours. D'abord, comme sujets britanniques, nous allâmes demander au consul anglais des lettres de
protection auprès des autorités du Chili et desîles Sandwich, ce que nous aurions obtenu sans difficulté aucune ; mais il venait de recevoir de Kingston plusieurs papiers qui contenaient ce que nous demandions et auxquels il crut ne devoir rien ajouter. C’est là que nous apprîmes la funeste chûte qu'avait faite Son Excellence lord Sydenham, chûte qui, suivant la nouvelle, devait lui
. coûter au moins la perte des deux jambes.
Avant de quitter les Etats-Unis, il me reste un mot à te dire sur la vilie de Boston, que tu sais être la capitale de Pétat de Massachussetts. C’est la plus grande du pays appelé autrefois Nouvelle- Angleterre, et la quatrième de toute l’Union. Elle est ag éablement située sur une presqu'île au fond de la baie de Mussachus-ets. Sept ponts, dont trois sont en bois et d’une longueur considérable, font communiquer ia ville avec ses faubourgs, ainsi qu'avec les petites villes de Charlestown et de Cambridge. Cette dernière, comme tu le sais, possède lUniversité la plus célèbre de toute l’A mérique. Boston est une jolie ville et surtout n’est point exposée au bruit terrible que l’on remarque dans New-York. Elle compte plusieurs beaux édifices, parmi lesquels on peut citer le Palais de l'Etat, le Théâtre, l’Hôtel-de-ville, la Salle des concerts et des avocats, qui sont en grand nombre dans cette ville. La Douane, qui n’est pas encore achevée, surpassera en beauté tous les édifices du lieu ; ses colonnes extérieures sont en pierre et d’une seule pièce. Le nouveau marché mérite aussi une attention particulière ; c’est un bâtiment d'environ 700 pieds de long sur 40 de large, et soutenu intérieurement par deux rangs de colonnes d’ordre toscan.
Pérmi les places publiques, on remarque surtout celle de Franklin : les arbres qui l’ombragent, la rendent un lieu charmant de promenade n:ême dans les plus grandes chaleurs. Le ù monument digne d’attention est la statue en marbre de
" rgton.
Boston, étant le siége de la littérature américaine, possède un grand nombre d’établissements littéraires. A la tête de tous, on peut mettre le grand Athénée, situé dans un lieu tout-à-fait agréable, et qui possède une riche bibliothèque. Le Cullége de médecine, l’Académie des sciences et des arte, la Société historiquo de Massachussetts sont des établissements qui font concevoir les plus belles espérances pour l’avancement des sciences et de la littérature dans cette ville.
La position avantageuse de Boston, les six chemins de fer qui y aboutissent, et son port avantageux, font que le commerce y est très étendu. Sa population, d’après le dernier recensement, s’élevait à 90,000 habitants, dont 30,000 sont aujourd’hui catholiques : le reste est partagé en 35 ou 40 sectes qui comptent plus ou moins d’adhérents, suivant leur degré d’absurdité.
Pendant mon séjour dans cette ville, j’eus à soutenir plusieurs points de controverse contre un jeune protestant français. C'était la première fois de ma vie que je me voyais aux prises avec un hérétique pour défendre ma religion. Par bonheur, mon homme n’était point un de ces antagonistes bien redoutables. Voici ce qui dunna occasion à cette petite rencontre. M. Langlois avait laissé sur ma table une petite brochure intitulée: Hors de l’Eglise il n’y a point de salut. M. V... pour quelque affaire particulière vint chez moi, et ayant aperçu la susdite brochure, en trouva le titre très audacieux et commença aussitôt à s’élever fortement contre les faussetés qu’il renfermait,
disait-il, Moi de ne point admettre les prétendues preuves et de :
les réfuter de mon mieux, lui prouvant, l’Ecriture à la main, qu’il n’y a qu’un seul Seigneur, qu’une seule foi, qu’un seul baptême. ? Que dans l'Eglise catholique, il y a unité dans la croyance des mêmes vérités, unité dans l’usage des mêmes sacrements, urité dans le saint ministère continué depuis lorigine jusqu’à nous, par le moyen de cette longue chaîne de Souverains Pontifes non interrompue depuis le chef des Apôtres jusqu’à nous. Ne me parlez pas de vos Souverains Pontifes, me dit-il avec un air de mépris extraordinaire. Je vois dans l’histoire que St. Pierre n’a eu de successeurs qu’au commencement du quatrième siècle. Mais, mon cher ami, lui dis-je, est-ce de bonne foi que vous parlez ainsi? Dans quelle histoire trouvez-vous cela ? et me prenez-vous comme ne connaissant nullement l’histoire ? Point de réponse à la question.—Mais au moins vous avouerez que, parmi vos Papes, plusieurs ont été de fameux scélérats.—Sans être de fameux scélérats, lui répondis-je, quelques-uns, mais en bien petit nombre, n’ont pas toujours été ce qu’ils devaient être, mais qu’avez-vous à dire de leur foi? C’était le moment de lui énumérer les désordres des fondateurs de la réforme, et comme ce champ est vaste, le chapitre fut long. Je lui plaçai ensuite sous les yeux quels étaient lex tristes résultats de cette maxime protestante qui est de ‘ re connaître la Bible comme ‘a seule règle de sa croyance et n’admettre d'autre interprète du sens de la Bible que soi ; ” car il
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m'avait demandé pourquoi on interdisait la lecture de la Bible dans l’Église catholique. Je traitai de plus son interrogation de calomnie, et lui prouvai que jamais semblable chose n’avait eu lieu; mais que ce que l’on défendait était l’interprétation particulière, cause de presque toutes les hérésies, et qui a divisé les protestants en autant de sectes qu’il s’est trouvé d’hommes capables de s’attacher quelques disciples ; aussi le philosophe de Genève ne pouvait s'empêcher de dire, bien qu’il fût protestant d’origine : “ Les réformés de nos jours ne savent “ plus ce qu’ils croient, nice qu’ils veulent, ni ce qu’ils di- “ sent ; et ailleurs, en parlant des ministres eux-mêmes : ‘ Ce ‘ sont en vérité de singulières gens que messieurs vos ministres on ne sait ni ce qu’ils croient, ni ce qu’ils ne croient “ pas: on ne sait pas même ce qu’ils font semblant de croire : & Jeur seule manière d’établir leur foi, c’est d’attaquer celle “ des autres. ” Je lui aurais cité ces paroles de Dutidh écrivant à Bèze son ami et grand réformateur : “ Nos gens se laissent aller à tout vent de doctrine ; si vous savez quelle est leur doctrine aujoard’hui, vous ne pouvez dire ce qu’elle sera demain. ”—Mais en voilà assez sur ce point, me dit-il en m’interrompant ; et je voudrais bien avoir queiques preuves de ce que vous avez avancé au commencement : “ que dans l’Eglise catholique il y a unité dans la croyance des mêmes vérités. ” C’est un point fort obscur et je n’y vois goutte. Au commencement de l’Eglise, je ne vois qu’un très petit nombre d’articles de foi, tandis qu’aujourd’hui vous auriez peine à les renfermer en un gros volume.—Je m’efforçai de lui ouvrir les yeux à la lumière et de le ramener à lui-même. Je lui expliquai quelles étaient les causes qui avaient porté l’Eglise à en agir ainsi ; que ces causes étaient nées des hérésies qui s’étaient élevées contre elles dès les premiers temps de son établissement ; que jamais l'Eglise n’avait innové en matière de foi, mais qu’elle avait seulement décidé que tel ettel article que l’on refusait de croire ou d’admettre était ou n’était point de fai: que le nombre de ces décisions s'était accru à mesure que les hérésies s'étaient élevées ; que cette même Eglise qui avait condamné Arius, avait aussi condamné Luther et ©alvin dans le eoncile de Trente, et décidé contre eux plusieurs articles qui jusque-là n’avaient point été décidés. J’ajoutai qu'il aurait fort à faire pour mé prouver autant d’unité duns la prétendue réforme, lui citant à ce propos ce passage des premiers réformateurs eux-mêmes ; C’est Calvin écrivant à Mélanchton, qui parle. % Il'est d’une grande importance que les divisions qui (
& existent parmi nous ne soient point connues de la postérité, “ car rien ne peut être plus rilicule que de nous voir, nous qui ‘ sommes séparés du monde entier, nous accorder si mal en- “ tre nous depuis le commencement même de la réforme, ”’et
cet autre de M. Laval, ministre protestant depuis converti : :
« Durant le cours de mes incertitudes, j’avais réuni chez moi 6 plu sieurs ministres protestants qui partaient pour les colonies & anglaises. Nous voulûmes convenir d’un symbole, jamais “ nous ne pûmestomber d’accord. La mêmechose arrive dans “ toutes les réunions de ministres où l’on discute librement, ? 6 Je lui aurais encore cité celui-ci qui est de J. J. Rousseau écrivant à un ami : “ Je vous dirai et je vous déclare que, si & jétais né catholique, je demeurerais catholique... Un “ grand avantage que vous avez dans l'Eglise catholique, est ‘ que votre clergé se tient bien à ses principes, au lieu que le “ nôtre (les protestants), composé de petits barbouillons à qui “ l’arrogance a tourné ia tête, ne sait ni ce qu’il veut, ni ce “ qu’il dit. Le clergé protestant n’ôte à l’Eglise l’infaillibilité “ qu’afin de l’usurper chacun pour soi ; ” .... Mais quelqu'un vint me demander, et je fus forcé d'interrompre, J’espérais rencontrer encore mon adversaire, mais je ne l’ai plus revu.
Le 12 septembre étant un dimanche, Monseigneur de Boston minvita à faire l'office public dans sa cathédrale : ce à quoi je me prêtai volontiers ; mais la Providence en décida autrement. Au moment où je devais commencer, notre capitaine, voyant le vent favorable pour sortir de la baie de Boston, fit mettre à la voile, et nous pria de nous rendre à bord. Il fallut bien laisser là l'office et ne point regimber. Heureusement qu’il y avait un prêtre qui n’avait point encore dit la messe, car le peuple catholique de Boston se serait trouvé sans office ce jour-là. Nous nous rendîmes donc incontinent au port. Le navire était déjà à une petite distance du quai où le capitaine nous attendait avec uné chaloupe. Nous ne tardâmes pas à l’atteindre, et après avoir fait environ deux lieues à l’aide d’un petit vent d’est qui nous manqua bientôt, nous restâmes ancrés le 12 et le 13 près de la petite île Saint-Georges, que les Américains fortifient en ce moment, afin de repousser ceux qui auraient Peffronterie d’attenter à leur liberté de ce côté-là. Ces deux jours qui furent passablement beaux, nous procurèrent la vue intéressante des environs de Boston que nous n’avions pas pu visiter. La mer étant bien calme, je jetai quelques lignes au
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moyen desquelles je pris une assez grade quantité d’une espèce de poissons dont j'ignore le nom. Ils étaient longs de 14 ou 15 pouces, ayant la tête très grosse et garnie de défenses pointues ; le reste de leur corps était d’ailleurs assez semblable à celui d’une morue.
Le 14 au matin un fort vent de nord-est s’étant élevé, nous levâmes l’ancre et dirigeâmes notre course au sud-est. A midi, nous avions déjà perdu la côte de vue. Ce fut alors que la mélancolie s’empara de moi et me fit faire une foule de réflexions sur l’avenir qui m’attendait. Je me figurais aussi le charmant pays que je venais de laisser avec tous les objets de mes affections ; des parents inconsolables de mon départ, une mère, une sœur que j’aimais tendrement, puis la communauté dont je venais de me séparer et où je comptais le plus grand nombre de mes amis: tout cela se présentait à mon esprit avide de pensées, et me causait un serrement de cœur que j’entreprendrais en vain dete faire sentir ; il faut l’avoir éprouvé soi-même, Une scène nouvelle, ilest vrai, se développait devant mes yeux, mais qu’elle était bien peu propre à dissiper Ja tristesse à laquelle je me laissais aller si volontiers et que dissipa seule la considération des motifs qui me fesaient entreprendre un aussi long voyage, pour le premier de ma vie ! Pour la première fois je me trouvaisen pleine mer, n’ayant pour fixer mes regards que la frêle embarcation qui devait me défendre contre tous les assauts de la mer que l’on peut attendre dans une navigation de 4,000 lieues, et dans des endroits aussi dangereux que le sont ceux qui avoisinent le cap Horn. Je t’avoue, mon cher Cyprien, que si des motifs autres que ceux de la religion avaient été le sujet de mon entreprise, et qu’on m’eût proposé de retourner sur mes pas, j’aurais revu le Canada en peu de jours. Ces sumbres pensées ne tardèrent pas à me laisser pour faire place au mal de mer, et je commençai, à l’envi des autres passagers, à alimenter les habitants des eaux. Cette triste maladie ne dura que deux jours pour moi, et assurément ce furent deux jours d’un jeûne tout-à fait canonique. M. Langlois en eut pour plusieurs jours avant d’être bien amariné.
Le 16 au soir nous renconirâmes un brick anglais qui nous salua, et nous lui rendimes la pareille,
Le vent tint bon jusqu’au 17, mais le soir du inême jour, il tenait trop fort et nous obligea de mettre à la cape et de nous
faire battre par les flots d’une manière un peu étrange pour nous qui »’avions jamais vu que le St-Laurent. Les gens de l'équipage, ayant été continuellement occupés aux agrès extérieurs du navire, n’avaient encore rien ordonné dans l’intérieur ; toutes les malles et autres effets étaient en désordre. Tu eusses vu le plus beau remue-ménage du monde et par-dessus d’immenses vagues qui passaient presque toutes vivantes sur le pont. Le spectacle était un peu de nouvelle façon; aussi ouvrionsnous grandement les yeux. Si jamais, cher ami, tu te trouves en pareille circonstance, tu conviendras du premier coup qu’Horace avait raison de dire :
Jlli robur et æs triplex
Circa pectus erat, qui fragilem truci Commisit pelago ratem Primus........,...Ode 3, liv. 1.
Les premiers jours que je fus en mer, je ne| fus pas peu surpris d’apercevoir une longue traînée d’une lumière pâlé qui semblait jaillir des flots sillonnés par le navire. J’ai cherché long-temps la raison de ce phénomène qui ne se présente pas partout le même. Par exemple, dans l'Océan Atlantique que j'ai observé l’espace de plus de 50° en longitude, et en latitude depuis le 44e degré nord jusqu’au 59e sud, j’ai remarqué que cette lumière ne se fait que faiblement sentir au-delà des Tropiques, mais qu’elle augmente à mesure que l’on s’avance vers les régions équatoriales. La même chose s’observe dans l'Oréan Pacifique. Conformément à ce que j’avais observé, j'ai trouvé que les causes variaient. Je vais Ven faire part, mon cher, Cyprien, tu en jugeras.
La première est due au mouvement communiqué d’une multitude considérable de molécules qui paraissent douées d’une grande viscosité et qui sont moins grosses qu’une tête d’épingle. Pour en faire l’expérience, il suffit de verser avec précipitation de cette eau dans un verre, et on les voit aussitôt s’agiter fortement l’espace de quelques secondes et développer une faible lumière à peu près semblabie à celle que donne le phosphore, après quoi elles reprennent leur état d'inertie et d’obscurité. La seconde cause, c’est-à-dire, celle qui produit la vive lumière, vient d’un petit animal que les naturalistes appellent ordinairement ver luisant de mer. Son corps est extrêmement petit, transparent et d’une mobilité incroyable. L’Océan contient
pour 5 de xtéeur ; ueses d’'impont.
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itation forteble luphore, curité.
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encore d’autres petits animaux lumineux tels que différents polypes et les zoophytes qui possèdent presque tous un certain de-
. gréde phosphorescence ; on pourrait ajouter qu’il y a aussi
quelques matières phosphoriques échappées des putréfactions marines qui ont lieu dans les grandes chaleurs, et qui rendent la mer lumineuse aussitôt que quelque cause en trouble la tranquillité.
Ce phénomène physique n’est pas le seul que présente la mer à ceux qui la voient pour la première fois. On admire sa couleur verte ou bleue, si différente de celle des eaux douces, puis sa saveur salée. % Quand le soleil, par un temps serein, ‘ pénètre la surface des eaux,” dit un voyageur, ‘ on s’y croit ‘ sur une prairie liquide. À mesure que la nef s’éloigne du bord et que l’on gagne les hauts parages, la teinte verte se change en bleue, et dans la haute mer l’eou devient couleur d'azur. (Cette couleur persiste et semble devenir d’autant “ plus intense que la profondeur est plus grande. ? -“ Il pa- “ raît, ” ajoute Maite-Brun, ‘ que cette couleur apparente de la mer ne provient que des mêmes causes qui rendent les ‘ montagnes bleues dans Péloignement, et qui donnent à l’at- “ mosphère sa couleur azurée : les rayons de lumière bleus, ‘ comme les plus réfrangibles de tous, sont renvoyés en plus grande quantité pe: le fluide aquatique, lequel leur fait subir ‘ une forte réfraction en raison de sa densité et de sa profon “ deur. Les autres nuances dans la couleur des eaux marit
‘ mes dépendent des causes locales et quelquefois des illu- “ sione. ?”? | ,
Quant à sa saveur salée nauséeuse, la raison est chimique, et voici à peu près ce qu’en dit Desmarest : “ Les eaux de mer “ contiennent un grand nombre de substances étrangères,et doi- ‘ vent leur saveur saléé ainsi que leur faculté purgative à “ deux sels qui constituent la partie principale des corps étran- ‘ gers qu’elles renferment, Le premier estle chlorhydrate de ‘ soude ou sel marin qui y entre pour environ 1,30. Le se- ‘ cond est le sulfate de soude, mais en bien moins grande ‘“ quantité que le premier. Les autres composés sont des “ chlornydrates de chaux, de magnésie, d’alumine, etc. ”
| Depuis le 17 jusqu’au 19, il ne se passarien de particulier à bord. Le vent qui nous avait été favorable jusque-là nous abandonna toui-à-fait. La mer devint en peu de temps com-
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me un vaste miroir. Depuis long-temps le capitaine m’inv:tait à monter dans un mât. Ne pouvant deviner quel était son dessin, je me laissai gagner enfin; mais je ne tardai pas à m’apercevoir qu’à la simplicité de la colombe je n'avais pas joint la prudence du serpent. Je n’étais pas à 20 pieds au-dessus du navire, que je vis grimper après moi plusieurs matelots portant des cordes; je me doutai du tour qu’ils voulaient me jouer, mais il n’était plus temps: ils me saisirent par les jambes, m’attachèrent au milieu d’une échelle de cordes et ne me donnèrent la liberté qu’avec la promesse que je leur fis de leur donner une bouteille de vin.
Le 20, étant par les 35© 44” latitude nord et 57° 10° de longitude ouest du méridien de Greenwich, nous fûmes favorisés d’un bon vent de nord-ouest et nous commençâmes à apercevoir un grand nombre d’exocets ou poissons volants. Ce petit habitant des eaux, qui généralement ne dépasse pas 10 pouces de long, appartient à la troisième famille de l’ordre des malacoptérygiens abdominaux. A l’aide de £es nageoires pectorales, qui sont assez grandes pour le souteuir, il s’élance hors de l’eau, à la hauteur de quelques pieds, et vole ainsi l’espace queïquefois de plusieurs arpents. Ce petit animal aime la sorciété; rarement on le voit seul, maïs par troupes de plusieurs centaines qui rasent la surface des eaux quand la mer est calme; si, au contraire, il vente un peu fort, ilss’élèvent davantage, et la nuit il n’est pas rare de les voir sauter à bord des navires en assez grande quantité pour procurer du poisson frais pour le:repas de plusieurs personnes.
Nous aperçûmes quelques baleines le 24 ; elles firent quelques évolutions autour du navire et se retirèrent bientôt, car quelqu’un se mit à crier.
Six jours plus tard (le 39), étant à 27 © de latitude, nous éprouvâmes un calme parfait. De grand matin, le navire parut entouré de poissons de différentes espèces, nous apprêtâ- 1nes aussitôt des lignes et, er moins d’une demi-heure, nous eûmes quatre grands poissons à . tre disposition,
Le soir du même jour, nous eûn.. la pleine lune et avec elle les vents alisés que nous attendions ‘epuis plusieurs jours.
Ces vents règnent ordinairement entre les tropiques et souvent quelques degrés au-delà. Cependant entre 6 © de latitude
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nord et autant du côté du sud, il n’est pas rare d’éprouver de longs calmes. Les vents alisés, tu le sais, sont dus à deux
‘courants d’air, l’un inférieur et froid, venant des pôles à l’é-
quateur, l’autre supérieur et chaud, allant de l’équateur aux pôles, qui s’établissent pendant le mouvement diur::e de la terre sur son axe. Ces vents augmentèrent un peu chaque jour jusqu’au 3 octobre où nous passâmes le tropique du Cancer vers les six heures du matin.
Depuis le 20 septembre, la température qui s’était toujours maintenue entre 19© et 24° du thermomètre de Réaumur (de Fahrenheit 75° , et 87° ), devint un peu plus basse pendant quelques jours et surtout très humide, ce à quoi nous ne nous attendions guère en passant dans la zône torride: car, suivant les rapports de quelques voyageurs, nous attendions des chaleurs excessives.
Depuis Boston, la route suivie avait été le sud-est, mais dans la nuit du 4 octobre, le vent ayant changé de direction au point de faire dévier notre marche de 15° au moins, notre capitaine changea de route aussitôt et nous retournâmes sur nos pas, et cela jusqu’à ce que le vent devint meilleur. Rien ne nous fit tant de mal au cœur ; nous étions sur mer depuis près d’un mois et ce contre-temps devait nous retarder au moins de quinze jours ou trois semaines, ayant encore plus de 3,000 lieues à faire. Nous nous primes donc à représenter au capitaine qu’à mesure que nous nous approcherions de l’équateur, les vents deviendraient plus favorables, que dans deux ou trois Jours il pourrait s’éloigner de la côte autant que bon lui semblerait, car le motif de ses craintes était de passer trop près du cap St.-Roch, extrémité orientale de l’Amérique du Sud. Là-dessus il se laisse gagner, et nous voilà en route. Deux
jours ne s’étaient pas écoulés que nous avions du vent selon ses désirs.
Le 7, ayant fait les calculs pour déterminer notre position géographique, je trouvai que nous étions par les 31° 28° de longitude ouest de Greenwich et 14° 39° de latitude nord. Ainsi, dans l’espace de deux jours seulement, nous avions rangé presque toutes les Indes-Occidentales, à notre droite, et à notre gauche les îles du Cap-Vert et une partie de la Sénégambie, n’étant éloignés des côtes de l'Afrique que de 260 li-
eues tout au plus, mais de plus de 300 de celles de l'Amérique.
Le temps étant toujours beau et le vent favorable, nous nous trouvâmes le 10 à 7 © 52°, mais le vent nous manqua dans l'après-midi et nous eûmes quatre jours pendant lesquels nous éprouvâmes tous les changements de température possibles : le chaud, le frais, des coups de vent assez forts, puis des orages abondants, presque toujours suivis de quelques heures de calme et de chaleur. Il se passa une journée, surtout, où tous ces changements se renouvelèrent jusqu’à trois fois.
Le 15 octobre, nous nous rendîmes à 4°© 17° de latitude, et après avoir éprouvé trois jours de vent contraire, la brise de l’est revint à notre secours.
Nous passâmes l’équateur le 19 à 9 heures + du soir, par 25° de longitude ouest de Greenwich. L’aiguille aimantée éprouvait une variation de 9° 30”, et la plus haute température du jour avait été de 22 © 22° au thermomètre de Réaumur
(de Fahrenheit 82 © ).
Suivant une ancienne coutume, nous nous attendions à recevoir le baptême dit de l’équateur, maïs point du tout ; notre capitaine, ainsi que plusieurs de ceux de son équipage, étant encore infidèle, crut probablement, suivant une erreur du temps, que la cérémonie faite par lui ne serait pas reçue comme valide par les autres marins à qui nous aurions affaire, et dérogea à l'usage, mais nous n’en eûmes pas moins de plaisir. Vers les neuf heurés du soir, tous les matelots, au nombre de 7 ou 8, dans un équipage à faire peur, entourèrent ceux qui n’avaient pas encore traversé la ligne équinoxiale. Ils ne tardèrent pas à s'emparer d’un jeune matelot qu’ils plongèrent jusqu'aux épaules dans une cuve d’eau, et, après lui avoir passé sur le visage un mélange de graisse et de goudron, ils lerasèrent avec un long rasoir de bois, puis le renvoyèrent, après lui avoir préalablement administré plusieurs seaux d’eau par la figure. Venait ensuite notre tour; mais voyant que nous avions fort peu de disposition à passer par cette lugubre cérémonie, ils se contentèrent de nous demander quelques bouteilles de vin que nous fûmes iorcés de leur livrer sur-le-champ. Le second du bord avait à subir la même épreuve que nous, mais il ne fut pas aussi heureux ; il lui passa par la tête de faire résistance ; alors tous se précipitèrent sur lui, et l’ayant lié avec des cordes, ils lui firent chèrement payer les petits maltraissments qu’ils avaient éprouvés de sa part. l'u les eusses vus lui jeter de bon
cœur les seaux d’eau partout le corps, et lui de fai:e la plus maigre façon qu’un mortel puisse exhiber.
Cette soirée fut pour tout l’équipage une véritable fête, et les chants de toute espèce furent prolongés bien avant dans la nuit. Le lendemain la réjouissance devait être générale, Aussi, dès la pointe du jour, notre cook avait déjà assassiné plusieurs citoyens de notre basse-couf et surtout un jeune pig qui nous fourait bonne chair pendant plusieurs jours. J’avoue que la fête aurait été complète, s’il y avait eu de l’eau potable ; car celjoe nous avions, étant exposée au soleil depuis près de deux mois, était devenue tellement épaisse qu’on aurait eu besoin de la mâcher en plusieurs circonstances. Cependant, avec cela, il fallait faire soupe, thé, café, etc.
Le même jour nous aperçûmes une quantité prodigieuse d'oiseaux des tropiques, et le soit nous rencontrâmes un brick quine passa pas à 200 pieds de nous. Les capitaines échangèrent quelques paroles qui furent suivies du salut réciproque : Go to hell,
Après quelques jours de navigation dans l'hémisphère austral, nous aperçûmes les Nuées de Magellan : ce sont deux fortes nébuleuses qui font partie de la Voie lactée. Leur nom vient de ce qu’elles ressemblent tellement à des nuées qu’on pourrait quelquefois s’y tromper.
Le 24 octobre, nous passâmes sous le soleil qui avait ce jour-là 11° 48 de déclinaison à midi. La chaleur, qui ne s’éleva qu'à 21°, 77 de Réaumur (de Fahrenheit 81° ), aurait été sans doute plus considérable sans un fort vent d’est qui vint à propos nous rafraîchir. Je puis dire qu’en général nous n’avons point éprouvé ces chaieurs excessives dont parlent qnelques voyageurs qui ont sans doute exagéré les choses.
Tu sais, mou cher Cyprien, que les anciens, croyant que la chaleur allait en augmentant depuis le tropique jusqu’à Péquateur, conclurent, contre lobservation du judicieux Polybe, que les parties voisines de la ligne équinoxiale étaient inhabitables. Mais l’expérience de plusieurs siècles prouve maintenant la fausseté de cette assertion ; et,si on examine bien le comportement physique du temps pendant le cours de lannée dans cette partie du globe terrestre, on verra que plusieurs raisons concourent à en rendre la température plus supportable qu’on ne le croit ordinairement. D’abord, on peut dire qu’à quelques exceptions près, ces climats n’éprouvent que deux