‹ Mission de la Colombie [microforme] (volume 2)Chapitre 9 sur 19 · PATES ENS · texte numérisé non relu

PATES ENS

merle, le roitelet, l’hirondelle, les moineaux et l’oiseaumouche abondent dans les vergers et autour des maisons. Dans l’ordre des palmipèdes, on admire le cygne, l’imbécile pingoin, les mauves, les canards, et une foule d’autres oiseaux dont les rivages de l’Océan sont couverts. Les grimpeurs offrent une multitude de perroquets et de perruches ; on en voit aux portes de toutes les maisons.

Après ce peu de mots sur les richesses végétales du sol chilien et sur les animaux qu’elles nourrissent, il convient de ne pas oublier les mines que l’on nous dit généralement être ici si abondantes et que l’on nous vante de si loin. J’ai sur ce point les meilleurs documents. Quelques mines d’or se trouvent réellement dans les provinces d’Aconguaca et de Coquimbo, mais si peu riches que ceux qui, jusqu’à présent, ont voulu les exploiter, se sont ruinés de fond en comble. On a fait encore tout récemment des tentatives pour une nouvelle exploitation, mais sans aucun succès. Les mines d’argent du district de Huasco et quelques autres, donnent maintenant quelques faibles revenus. Quant au cuivre, nulle part on ne letrouve en aussi grande quantité qu'ici. Un nombre considérable d’hommes sont employés à extraire le minerai et à lui faire subir les premières opérations, après quoi on l’envoie en Europe pour le faire purifier. Le charbon se trouve dans la province de la Conception et à Chiloé.

Je crois, cher ami, qu’en voilà assez long sur ces objete, et je passe maintenant à des choses qui peuvent être d’un plus grand intérêt pour le voyageur chrétien. Je te parlerai d’abord des différentes races d’hommes qui forment aujourd’hui la population du Chili. A l’arrivée des Espagnols dans cette partie du continent, on comptait plusieurs tribus sauvages dont il ne reste maintenant aucun débris, si l’on en excepte les Molouches, généralement connus sous le nom d’Araucans. Cette famille, qui habite actuellement les hautes plaines qui s’étendent entre le fleuve Biobio, Valdivia et l’Océan Pacifique, forme une peuplade be,liqueuse dont le gouvernement dépend de quatre Caciques nommés Toquis. Ils exercent une agriculture imparfaite et savent se construire des maisons assez passables. Quoique moins sauvages que leurs voisins les Patagons, ils sont néanmoins anthropophages, cruels et voleurs. Le droit du plus fort est leur loi suprème. L’équitation fait l’occupation des hommes, tandis que les femmes sont chargées du

soin de la cabane, d’élever les enfants et de cultiver la terre. De toutes les nations sauvages de l'Amérique méridionale, c’est la seule qui ait toujours conservé son indépendance ; jamais les Espagnols n’ont pu les soumettre. Ils conservent encore le souvenir des cruautés que ces derniers leur ont fait éprouver lors de leur arrivée, et ne perdent aucune occasion d’en tirer vengeance. Plusieurs fois, ils n’ont pas craint d’attaquer la colonie de force ouverte. Il n’y avait que quelques années qu’ils avaient cessé leurs hostilités, lorsque la révolution éclata en 1822. Ils profitèrent de ces troubles, embrassérent le parti des royalistes,et firent beaucoup souffrir les républicains dont ils ravagèrent plusieurs villes, Celle de la Conception tomba sous leurs coups, et elle en conserve encore les déplorables marques. Actuellement encore le Chili n’est point à l’abri de leurs incursions, et Santiago ne cesse de trembler au moindre mouvement de ses féroces ennemis. La république leur paie un tribut annuel assez considérable. Lorsque lépoque de ce paiement est arrivée, deux ou trois envoyés se rendent auprès du trésorier de l’état, et sans cérémonie aucune, l’un d’eux prend la parole et dit: “ Paie-moi ce que tu me dois” Et lorsque la somme est comptée: “ Maintenant, je “ consens à te donner la paix pour cette année encore.” Pendant que j'étais à Valparaiso, j'ai vu un deces individus. I! était d’une taille moyenne, ayant les bras longs, les mains courteset larges, et les pieds de même ; la peau d’un noir foncé, la tête grosse, les lèvres épaisses, les yeux gros et un peu sortis de leur orbite. Son regard était insoutenable, tant il respirait la férocité. Les Araucans ne forment qu’une faible partie de la population du Chili ; la difficulté de pénétrer chez eux fait que leur nombre est encore inconnu ainsi que leurs croyances religieuses.

J'ai dit plus haut que le Chili renferme plusieurs races d’hc— mes. La plus nombreuse se compose de descendants &’i-3;agnols sans aucun mélange. Cette partie de la population otre des hommes d’une belle taille, mais un peu cuivrés, tandis que eux qui sont nés des Espagnols et des anciennes tribus indigènes sont petits, très bronzés, et généralement très-laids. C'est cette famille qui forme en grande partie la classe ouvrière et le bas peuple.

Les Chiliens, jouissant d’un ciel toujours serein et d’un elimat tempéré, sont indolents, peu industrieux, doux de caractère G

entre eux, hospitaliers, courageux à la guerre et presque sans goût pour les belles-lettres, les sciences et les arts. L'industrie est absolument négligée dans les campagnes. De bonne heure on accoutume les jeunes gens à la culture des champs, à monter un cheval avec habileté, et à lancer aux animaux le lasso, corde de cuir longue et munie d’un nœud coulant à son extrémité. Dans les villes, l'éducation consiste à savoir ce qui «st absolument indispensable pour établir un petit commerce parvenir à quelque grade dans l’armée ou ladministration de l’état. Quant aux femmes de la classe aisée, leur éducation est censée complète lorsqu’elles touchent un peu le piano, pincent la guitare et savent exécuter quelques danses. Si l’on descend dans l’intérieur des familles qui composent la dernière caste, rien de plus affigeant que d’y voir une multitude d’enfants croître et vivre dans la privation totale de tout principe et de tout ce qui peut faire concevoir à l’homme quel est le degré qu’il occupe dans la nature. Assurément on donne à un animal domestique qui peut être de quelque utilité, plus de soins qu’on n’en accorde à ces faibles créatures qui croupissent dans Papprentissage de tous les vices et dans la malpropreté la plus dégoûtante, vice qui domine au Chili avec la hideuse suite tous les désordres qui en sont comme la conséquence. Ie mère de famille ne prend presqu’aucun soin de sa maison ; tout y est pêle-mêle et dans la plus grande saleté : elle-même, à peine décemment vêtue, passe le jour assise par terre au milieu d’une chambre, chassant les mouches et renouvelant l’air qui l’environne avez un large éventail. Un grand nombre d’individus ferment leurs portes vers 11 heures du matin pour faire la sieste jusqu’à trois heures du soir, après quoi la population reprend une nouvelle vigueur qui se prolonge assez avant dans la nuit. Les Chiliens aiment passionnément les partis de plaisir, surtout la danse qui s’exécute ordinairement la nuit. Il ne se passe presque pas de nuits sans qu’il y ait quelques réunions dans Valparaiso : e:, s’il en est ainsi dans une petite ville, on concevra facilement ce qui doi avoirlieu dans la capitale. Hommes et femmes s’y rendent en foule, mais séparément ; ces dernières affectent un luxe extraordinaire qu’elles paient bien cher par les privations de toute espèce qu’elles s’imposent pour parvenir à ce degré de vanité. Je n’entrerai point dans le détail de tout ce que j'ai entendu dire sur les désordres qui ont lieu dans ces assemblées nocturnes, les oreilles les moins chastes en sont offensées.

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Malgré plusieurs siècles d'existence que compte le Chili, le. progrès de l’industrie sont presqu’imperceptibles, pour ne pas dire nuls. On ne voit aucune manufacture, et tout vient encore des nations étrangères. L’agriculture seule, encore est. elle bien imparfaite, fait l'occupation dela plus grande partie de la population. Le commerce s’étend peu à peu : 100 navires environ, sont en activité et transportent sur la côte occi. dentale des deux Amériques les produits des mines et de l’agriculture. Les vilies prennent un aspect nouveau depuis la déclaration de l’indépendance.

Santiago, capitale de la république, est située sur une des rives du Mapocho, près des Cordillières, jouissant d’un climat délicieux. Cette ville est divisée en 150 carrés marqués par des rues et situés autour d’un carré principal, bordé des principaux édifices. Au centre se trouve une superbe fontaine. Un des principaux édifices de cette capitale et peut-être de toute l'Amérique du Sud, est la Monnaie, édifice gigantesque, dont la construction a coûté près d’un million de piastres ; son architecture est néanmoins vicieuse sous plusieurs points. Viennent ensuite le palais du gouvernement et la vaste cathédrale. Santiago possède un collége et est le siége d’un archevêque. Sa population est d'environ 95,000 habitants.

Valparaïiso, dans la province de Santiago, peut être regardé comme la seconde ville du Chili. Sa situation sur le versant et au pied. des montagnes, sur la petite lisière de terre que POcéan n’envahit pas, lui donne une apparence tout-à-fait charmante : aussi s’augmente-t-elle rapidement. Sa population, qui en 1826 n’était que de 20,000 âmes, s'élève aujourd’hui à plus de 35,000. Plus de 3,000 étrangers, américains, français et anglais, y sont établis. Son port magnifique est le plus grand entrepôt du commerce de la république, et est visité chaque année par des navires de toutes les nations européennes et par les Américains. (Ces navires qui apportent presque tout ce qui est nécessaire àla vie, après le pain, en remportent de la farine, des viandes salées, du cuivre, de la corne et autres productions du pays. La baie de Valparaiso est défendue par trois batteries à fleur d’eau. Depuis quelques années, on travaille à la construction d’une vaste citadelle ; mais il faudra encore bien du temps avant de la voir achevée, Cette ville par sa belle position et le climat délicieux dont elle jouit, plairait à tout le monde, si elle n’était pas si exposée aux

tremblements de terre et aux poudreries de sable qui accompagnent les grands vents. Presque toutes les maisons n’ont qu’un étage et sont construites d’une manière tout2 particulière au pays. Ce qui est muraille chez nous n’est ici qu’une charpente en bois, entrelacée de bambous et revêtue ensuite de terre rouge. Le toit est très-bas et pareillement en bambous et en terre, revêtus de tuiles en forme d’auge. Rarement on emploie la chaux pour bâtir, et encore moins la pierre, à cause des tremblements de terre. Presque toutes ces cases ont une apparence de pauvreté inconnue dans nos villes de l’ Amérique du Nord. Dans les faubourgs on voit un grand nombre de petites cabanes couvertes en paille ou en foin, n’ayant pour toute ouverture propre à recevoir la clarté du jour qu’une porte LA basse et étroite. Les rues sont sales, et plusieurs ne sont que des bourbiers méphitiques où l’on jette les ordures de la ville. Dans tout Valparaiso on ne compte que trois édifices un peu passables, qui sont la douane, l’église paroissiale et celle des religieux de Notre-Dame de la Merci. Cesdeux derniers ont à peu près la forme et la grandeur de l’église de St.-Roch de Québec. L’architecture et le bon goût en sont bannis, la saleté au contraire y abonde. Les autels distribués en grand nombre dans la nef sont poudreux et chargés d’ornements ridicules. Ici les crucifix sont couverts de petites jupes qui leur descendent jusqu’aux genoux et portent des perruques aux longs cheveux. Les statues sont aussi habillées suivant le costume probable des saints qu’elles représentent. On en voit aussi qui sont à la mode du jour. J’ai vu des saintes qui portent le voile sur la figure et le réticule au bras ; bien plus, il arrive souvent que ces statues ainsi troussées sont de différentes couleurs. Par exemple, j’ai admiré dans l’église des Pères Franciscains une Statue négresse de St. Augustin. Il n’y a pas de bancs dans les églises du Chili, mais les autels y sont très-multipliés ; il ne faut pas qu’elles soient bien grandes pour en contenir au moins huit dans la nef seulement.

Après Valparaiso, Coquimbo et la Conception. Cette dernière, bâtie à l'embouchure du Biobio, est en partie détruite

par les Araucans et les tremblements de terre qui lui donnent à

peine le temps de se relever de ses ruines. Cette ville est le o siége d’un évêque, et possède un petit-séminaire ainsi que | quelques établissements littéraires.

Le gouvernement chilien est le républicain, dont l’adiminis-

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tration est partagée en trois pouvoirs ; le législatif, l'exécutif et le judiciaire. Le pouvoir législatif est confié à un congrès composé d’une chambre dont les membres sont éligibles, et d’an sénat. Le président, dont l’élection se fait tous les sept ans,

est chargé de l'exécutif, et est cours de justice exercent le pouvoir judiciaire.

Les personnes coupables de quelques délits politiques sont ordinairement condamnées à l’exil perpétuel. Les criminels, au contraire, sont souvent condamnés à mort et fusillés sur-le» champ. Ceux qui ne sont point coupables au point de mériter la peine capitale sont détenus, nonen prison, mais en cage. Ces cages, destinées à receler les coupables, sont en fer, longues depuis 20 jusqu’à 25 pieds, sur 5 environ de large. Elles sont adaptées à de forts chariots au moyen desquels on les transporte partout où la présence des coupables est requise pour les travaux publics : car ces malheureux sont toujours employés On en rencontre chaque jour plusieurs troupes travaillant au milieu des rues, ayant de lourds fers aux pieds, et surveillés par plusieurs sentinelles.

Voilà, cher ami, une faible esquisse des connaissances que j'ai acquises sur cc pays, où je suis demeuré par force 63 jours. Assurément, si jamais tu veux me suivre dans la carrière que je poursuis aujourd’hui, il ne faut point venir à Valparaiso sans savoir quand tu en sortiras. On peut y être quelquefois six ou sept mois sans trouver d’occasion pour les îles Sandwich. Et pendant ce temps-là, s’il fallait payer pension, 3 et même 400 piestres ne suffiraient pas pour une seule personne. Carici, un louis ne fait pas plus de profit que 10 schelings à Québec. Quelques-uns disent que le passage par Panama est plus avantageux, mais il y a encore moins d’occasions qu’à Valparaiso, et l’argent fait encore moins de profit. Ainsi, je crois que la meilleure voie à suivre est de partir de quelque port des Etats-Unis pour les îles Sandwich ou pour la Colombie directement, car il y a de temps en temps des navires de New-York et de Boston qui font ce trajet. On pourrait, à la rigueur, tenter un passage de Panama par le cabotage, mais on a souvent affaire à des peuplades qui ne se font pas scrupule de se défaire de leurs hôtes par un coup de poignard pour s’emparer de leurs effets. |

Quoiqu'il en soit, les premiers jours du mois de mars nous

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offrirent une occasion pour les îles Sandwich, devant passer par les îles de Gambier et de la Société. Le détour était un peu long, mais plutôt que de risquer à attendre encore plusieurs mois, nous profitâmes de l’occasion, vu surtout que le prix de 200 piastres, chaque personne, w’était que le prix ordinaire des passages directs de Valparaiso à Honolulu (capitale des îles Sandwich).

Le départ fut fixé et eut lieu le 5 mars. Le navire était français, et le drapeau national flottait à la pointe de la brigantine. Sous ces auspices, nous sortîmes de la baie de Valparaiso. Bientôt les vents alisés se firent sentir, et nous : juions avec joie, jouissant de la plus délicieuse température. Le capitaine Rouffo, qui commandait à notre bord, avait pour nous beaucoup d’égards et nous traitait au-delà de nos désirs.

Le 11 mars, nous passâmes non loin des îles de Juan Fernandez, choisies depuis 1811 pour lieu de déportation pour quelques classes de condamnés du Chili. On se rappelle en passant ici qu’un matelot anglais qui y fut laissé, et qui y vécut pendant quelques années, a fourni le sujet du célèbre roman de Robinson Crusoé. Depuis cet instant jusqu’au 20, le vent alla toujours en diminuant et finit par nous abandonnir complètement sous un soleil brûlant pendant les six jours de la semaine sainte. Le 25, nous fûmes atteints par un banc de bonîtes que nous ne perdîmes qu’au bout de 5 jours. Les matelots en prirent jusqu’à satiété, et nous fournirent du poisson frais pour terminer le carême. La bonîte est un poisson sans écailles, long souvent de 2 piedsk et presque rond ; sa chair, sans être délicieuse, n’est pas à dédaigner.

Le soleil levant du jour de Pâque nous amena la brise tant désirée. Cependant cette satisfaction fut bien loin de nous dédommager de la privation du saint sacrifice, que nous n’avions osé offrir depuis le départ du continent, privation qui devait durer encore, Car outre la petitesse de notre navire qui aurait pu y mettre un obstacle, nous n’aurions jamais osé le faire en présence des gens de notre bord qui, pour ne pas en dire davantage, étaient incrédules impies, et déterminés. Nous soupirions encore une fois après la terre, que nous aperçümes le 7 avril après 34 jours de mer. Il était déjà tard, et le vent soufflait avec assez de force : ce qui nous obligea de mettre en travers pour la nuit, Le courant qui nous entraîna pendant les

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ténèbres, manqua nous jeter sur les terres basses de l’île Crescent qui n’est qu’à 10 lieues de Magaréva. Nous n’en étions qu’à quelques arpents lorsque le jour parut : encore une heure le nuit, nous courions à un naufrage assuré. La variété des ites qui s’offrirent aussitôt à nos yeux dissipèrent en peu de emps l’idée du danger que nous avions couru. La perspective de tout l’archipel de Magaréva ou de Gambier se déployait devant nous. À plus de six lieues nous avions été aperçus, et un pilote vint au-devant de nous: car l’entrée au milieu de ce groupe est difficile à cause des hauts-fonds qui s’y trouvent et des bancs de corail qui l’entourent, et dont quelques-uns ne sont qu’à fleur d’eau. Ce pilote était un ancien matelot français fixé dans ces îles depuis plusieurs années. Son embarcation était conduite par six naturels qui nous saluëèrent comme ecclésiastiques. L’un d’eux me donna une poignée de main et me demanda, en français, comment je me portais. C’était tout ce qu’il en savait. À peine l’ancre fut-elle mouillée que nous vîmes arriver une pirogue conduite par huit jeunes hommes en uniforme. C’étaient des élèves de M. le vicomte de la Tour dont j’aurai occasion de dire un mot plus loin, qui nous offrait un débarquement ; car notre costume nous avait fait connaître. MM. Laval et de la Tour nous attendaient sur le rivage avec la population de toute l’île d’Akéna que la curiosité avait attirée. Les hommes d’un côté et les femmes de l’autre s’empressaient de nous rendre leurs hommages. De tout côté on entendait répéter le salut du pays, Ena hoé, ce qui signifie en leur langage vous vod. D’autres, voyant que nous ne les entendions pas, nous donnaient en même temps la réponse due à ce salut, Ko koë noti, vous voilà aussi vous. S’ils s’en tenaient là, la chose serait supportable, mais ils y ajoutent une cérémonie qui n’est pas moins étrange que désagréable pour celui qui n’est pas accoutumé à la subir. Imagine-toi que chaque homme vient se frotter à deux reprises le bout du nez sur le nez de l’étranger. S’ils l’affectionnent beaucoup, la cérémonie se répète jusqu’à cinq fois. Les femmes, pour leur compte, se contentent d’embrasser le dessus de la main. Après avoir subi cet assaut, nous nous rendîmes à l’église, suivis de la multitude qui, à la voix du missionnaire, se joignit à nous pour remercier le Seigneur de nons avoir préservés contre les dangers de la mer. Pendant toute la soirée, la maison de M. Laval fut assiégée de naturels, et le lendemain matin je leur dis la sainte messe, à laquelle ils assistèrent presque tous. Au sortir de l’église, je rencontrai les chefs de l’île d'Akamarou qui venaient nous saluer

et s’infurmer de leur évêque, qui était parti depuis près d’un an pour la France, dans le dessein d'augmenter le nombre de ses missionnaires. dl

Le 9 avril notre capitaine nous conduisit à Magaréva, desservie par le révérend père Cyprien. Il fallut encore passer par la cérémonie du premier abord des naturels qui étaient en grand nombre, le roi même y était. Le père Cyprien nous reçut en missionnaire, et les naturels nous apportèrent pour provisions des fruits de plusieurs espèces, des cocos, des bananes, du fruit à pain, des melons d’eau. Le soir, mes compagnons me laissèrent,et je restai seul avec le père Cyprien, qui me pria de chanter la messe le lendemain qui était le second dimanche après Pâque. Les naturels exécutèrent plusieurs pièces de plain-chant, outre le Kyrie, Gloria, Credo et Sancius. Les intervalles qui se trouvaient entre le chant des cantiques étaient remplis par la psalmodie des prières ; car ici on ne se contente pas de la simple récitation, on chante. Après l'office j'eus l’honneur de dîner avec Sa Majesté Grégoire Ier, premier roi chrétien de toute l'Océanie. Il était accompagné d’un de ses oncles, l’homme le plus grand de tout larchipel, et autrefois grand-prêtre des idoles. Lors de l’arrivée des missionnaires, il s'était formé un parti puissant et disputait le trône à son neveu ; c’est même lui qui fut le premier à protéger les missionnaires, non pas par esprit de religion, mais dans le dessein de se rendre plus formidable en les mettant de son parti. Il ne tarda pas à embrasser le joug de l’évangile et à se soumettre à son neveu. Tant que je fus dans cette île, le peuple accourait en foule pour me voir ; je ne pouvais sortir sans en être accablé ; ils me suivaient jusque dans l’église. Lorsque je les quittai, tous m’accompagnèrent au rivage, et s'étant prosternés à genoux, ils me prièrent de les bénir au nom des trois personnes de la très-sainte Trinité.

Avant d’aller plus loin, je dirai quelques mots sur les îles de cet archipel et sur les naturels qui l’habitent. Il parait que le premier navigateur qui ait vu ces îles ainsi que la plupart de celes connues sous le nom de Poumoutou, est Bougainville,en 1767. Plusieurs navigateurs les ont visitées depuis, et surtout le capitaine Beechy, qui en a donné quelques détails. Ce groupe se compose de cinq îles principales, tellement disposées qu’en les joignant par des lignes on formerait un pentagone presque régulier, environné au nord et à l’est par des bancs de co-

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reil presqu’à fleur d’eau, si on en excepte quelques petites parties. C’est à tort que quelques géographes et cartographes rangent cet archipel avec les Îles basses de la mer Dangereuse, puisqu'il se compose de pics élevés. La plus étendue de ces îles porte le nom de Magaréva (montagne du signal), et donne son nom à l'archipel. Les naturels ne lui donnent que ce nom-là et ignorent celui de Gambier. Elle renferme deux pics, dont l’un, presqu’inaccessible et élevé de plus de 1,200 pieds, est d’une grande importance pour les marins qui s’en servent pour diriger leur marche dans ces dangereux parages. Au sud de Magaréva se trouve Akamarou (qui fait de l’ombre), qui est la seconde en importance. Tüaravari (hérissée de pics) et Akéna (le pouvoir du Kéna) (a), se trouvent la première au sud-ouest de la grandg île, et la seconde à l’est. La cinquième, située entre Akamarou et Taravai, ne se compose que de rochers stériles et n’est point habitée. Il paraît qu’originairement les îles de Gambier renfermaient plusieurs volcans dont il ne reste aujourd’hui que de faibles traces. Le sol des parties élevées se compose de terre volcanique et de roches calcinées. Les parties qui avoisinent la mer ne sont que des bancs de corail qui se lèvent par grands morceaux que les naturels savent tailler, et dont ils font aussi de la chaux. Le peu de terrain cultivable qui se trouve dans les baies est extrêmement fertile. L'arbre à pain et les cocotiers y viennent d'eux-mêmes ; il y a aussi beaucoup de bananes. Avant l’arrivée des missionnaires, ces fruits et la pêche constituaient la nourriture des insulaires. On conviendra qu’avec de si faibles ressources ils ont dû éprouver de grandes famines : et c’est ce qui est réellement arrivé plusieurs fois au souvenir des anciens. On voit à Akéna une vieille femme qui, sur huit maris qu’elle a eus, en a mangé trois pendant ces temps de disette. Maintenant, ils ont des cochons et quelques chèvres. Les poules leur offrent aussi quelques ressources, mais les chats en font un grand ravage. Ces animaux, auxquels on avait recours pour détruire les rats qui, du temps du paganisme, étaient sacrés, se sont réfugiés dans les montagnes, s’y sont multipliés et sont devenus sauvages. La culture vient encore à leur secours ; ils ont des plantations de maïs, de taro, de citrouilles, de haricots, de patates douces, de cannes à sucre, de melons. Tous ces produits ne sont pour eux que des accessoires; le fruit de l'arbre à pain

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est pour eux ce qu’est le pain pour nous. Après l'avoir récolté, ils le déposent dans la terre où il fermente pendant près d’un an, après quoi ils le retirent à mesure qu’ils en ont besoin, le broient, le pétrissent et le font cuire sous la forme de petits pains allongés, de la manière suivante : ils allument du feu dans un trou pratiqué dans la terre, et lorsque le combustible est en ignition, ils le couvrent de pierres plates sur lesquelles ils placent leurs gâteaux enveloppés dans des feuilles. Par-dessus le tout, ils mettent un peu de terre, et au bout de quelques heures le repas se sert. Ce moyen est encore employé pour faire cuire les autres fruits, les viandes et le poisson, car ils n’ont encore ni chaudières, ni marmites. Le fruit de l’arbre à pain, préparé comme je viens de le dire, est presque noir, et joint à une odeur de blé fermenté un goût de pâte un peu aigre (a). .

Les insulaires de Gambier n’ont point encore de monnaies et ne s’occupent guères d'acquérir des richesses : ce qui leur serait néanmoins assez facile par le commerce des perles et de la nacre qu’ils pêchent sur leurs côtes. Cette pêche se fait par le moyen des naturels qui sont bons plongeurs. C’est un exercice pénible et souvent dange:eux, auquel ils ne s’exposent pas volontiers depuis qu’ils sont chrétiens. Il n’est pas rare qu’un bon plongeur aille jusqu’à quinze brasses de profondeur pour en rapporter une ou deux nacres, La perle se trouve dans lhuître, Quelques navires les visitent de temps en temps, et leur apportent, en échange du produit de leur pêche, des habits, des outils en fer dont ils sont très-amateurs. Les premiers navires qui ont abordé ces Îles ont fait de grandes fortunes. Avec quelques pièces de toile ou de coton, ils se chargeaient de nacre et de perles. Encore aujourd’hui, les naturels sont très-peu exigeants : pour 20 ou 30 verges de coton blanc, les marchands se procurent des perles de 80 et 100 piastres. Quelques individus en ont eu ici pour presque rien, et qui se sont vendues jusqu’à 1,500 piastres en Europe. Depuis quelques années, le roi achète les plus belles et les envoie en France.

(a) L’arbre à pain (artocarpus incisa), vu de loin, ressemble au chêne du Canada : ses feuilles ont presque la forme de celles de cet arbre, avec cette différence, pourtant, qu’elles sont plus pâles. Son fruit, de la grosseur d’un œuf d’autruche, est vert et couvert de petites aspérités comme on en remarque sur la peau d’une orange. Pour le manger, il faut nécessairement qu’il soit cuit ; s’il est frais, il est doux et insipide.

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Bientôt ces habitants n’auront aucun besoin du secours des étrangers pour les habits. Le coton croît à merveille sur leurs terres, et ils savent en faire de belle et bonne toile. Jai visité leurs petites, manufactures, et j’ai vraiment été surpris de voir la perfection qu’ils mettent dans leurs ouvrages. Les femmes sont occupées à filer : ce qu’elles font en se promenant d’une case à l'autre, car elles ne se servent point du rouet ordinaire, mais simplement de la quenouille et d’un long fuseau. La seule île de Magaréva possède une tisseranderie de 6 métiers mis en action par autant d'hommes.

Du temps du paganisme, les habitants des îles Gambier étaient féroces, anthropophages, inhospitaliers, et se fesaient continuellement la guerre. Les hommes ne connaissaient point l’usage des habits, les femmes seulement s’enveloppaient de feuilles ou d’écorce d'arbre. La manie de se tatouer était générale. Ils se laissaient croître les cheveux, et quelques-uns s’arrachaient la barbe. On en voit encore aujourd’hui qui le font, d’autres qui se rasent avec des dents de requin, d’autres enfin la laissent croître et ressemblent à de vieux sénateurs. Leur religion admettait un grand nombre de dieux qu’ils représentaient sous des formes humaines par des sta‘ues de bois grossièrement faites, auxquelles ils offraient pour sacrifices les plus beaux poissons qu’ils attrapaisnt, les prémices des fruits de l'arbre à pain, des bananes, cocos, etc., etc. Toutes ces offrandes, quand elles n’étaient point enlevées par les enfants ou le grand-prêtre, pourrissaient sur de larges pierres placées au milieu du temple. Les corps des défunts étaient exposés eur les rochers qui bordent la mer. £nnemis du travail, ils aimaient mieux se laisser surprendre par la famine que de cultiver la terre : aussi, leur industrie était-elle très-bornée. Leurs maisons, consistant en une charpente de bois couverte avec des feuilles de pandanus, variaient pour la grandeur suivant le nombre d’individus dont se composait la famille. On n’y voyait pour tout ornement que quelques nattes, de petits siêges en bois et des noix de coco pour puiser de Peau. Le gouvernement était une monarchie presqu’absolue que se disputaient toujours entre eux quelques membres de la famille royale : ce qui occasionnait des guerres presque co:tinuelles.

Les missionnaires furent assez mal accueillis d’abord, grâce à un ministre méthodiste qui s’y était établi depuis quelque ‘temps. Ce brave homme leur offrit ses services comme inter-

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prète auprès des chefs, et au lieu de leur être utile, fit tout ce | qui était en son pouvoir pour les faire expédier. Nonobstant | cette indigne conduite de la part de ce prétendu ministre, les | missionnaires obtinrent la permission de demeurer dans l’archi-

pel. M. le ministre voyant que les heaux jours de son aposto- | lat étaient écoulés, fit son paquet et partit par le premier navire. Une fois fixés, les missionnaires se livrèrent à l’étude de la langue du pays, et aux instructions qui eurent un succès si grand, que dans l’espace de deux ans la population de l’archipel était, sinon catholique, du moins catéchumène. Aujourd’hui, tous ces insulaires forment une chrétienté d’environ 2,120 âmes, dirigées par trois prêtres (a). J’ai été moimême à portée de connaître quelle est la force de leur foi, pendant les trop courts jours que j’ai passés au milieu d’eux. Instruits plus que les chrétiens des pays civilisés, dans la religion qu’ils professent et dont ils font presque leur unique occupation, ils offrent une image bien frappante de la ferveur et de la simplicité de mœurs des chrétiens de la primitive église. Plusieurs pénitences canoniques sont même en vigueur chez

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