RÉGION DE TRIPOLI
Tripoli, comme centre archéologique, n'est pas à comparer à Sidon, à Tyr, à Byblos, à Aradus. L'importance majeure que la ville eut au moyen âge à fait disparaître presque tous les vestiges d’un passé antérieur. On ne my a montré rien d'antique, si ce n’est un gros mur, à la Marine, et des travaux dans le roc, qu'on prenait Jusqu'ici pour des bains, mais qui sont en réalité des citernes ou des silos coniques, absolument semblables à ceux qu'on voit près de la mer à Gébeil. Une statue a été trouvée, il y a peu de temps, au port; je n'ai pu la voir. H n'y a pas d'inscriptions anciennes.
On sait que Tripoli était une sorte de cité commune à toute la confédération phénicienne, et que les principales villes de la Phénicie y avaient des quartiers distincts'. La position des trois villes qui lui ont valu son nom est aujourd'hui complétement inconnue.
La plus curieuse antiquité des environs immédiats de Tripoli est l'endroit appelé Kenz-Amour. C'est une nécropole d’un caractère fort grossier. Nulle trace d'ornement figuré, nul espoir d’une inscription quelconque sur ces restes bruts d’une antiquité sans date et sans style. La nécropole se déploie sur des couches de rochers superposés. assez réoulièrement comme des élages en retraite lun sur l’autre. Les caveaux sont irréguliers et sans grandeur. Je doute qu'on arrivät à grand'chose en les dé-
! Voir les textes recueillis par MM. Movers et Ritter.
blayant. Des vides, peut-être destinés à recevoir des inscriptions en métal,
se remarquent souvent au-dessus des portes.
Beaucoup de voyageurs’ ont parlé de poissons qu'on vénère près de
Tripoli, dans une petite mosquée musulmane. Cest là, sans doute, un reste du culte des poissons sacrés, très-ancien et très-populaire en Syrie? On m'a parlé d’antiquités sur le sommet du mont Turbul. Ce nom semble venir de celui même de Tripoh. Brocard mentionne un grand tombeau de douze pieds de long, situé dans une caverne au pied de la montagne, tombeau que les musulmans prennent pour celui de Josué *.
Le district du Dhanniyyeh, situé à l’est de Tripoli, renferme un site antique fort important. C’est l'endroit appelé Hosn el-Sojiri, près du vil-
lage de Sir“. Voici la description qu’en donne M. Lockroy :
Hosn el-Sefiri parait avoir eu trois temples. Deux sont complétement détruits; le troisième subsiste encore presque en entier. S'il avait son fronton, et la corniche qui devait orner sa partie supérieure, on pourrait croire qu'il vient d'être bâti. Pas une pierre n’a bougé de sa place, et les arêtes des moulures sont aussi vives, aussi accentuées que si elles sortaient de la main du sculpteur. Ge temple repose sur un soubassement haut de trois ou quatre mètres; on ne trouve sur ce soubassement ni devant la façade aucune trace de colonnade®. Le temple forme un rectangle large environ de la moitié de sa longueur. Les pierres qui le composent sont d'une grande dimension, bien taillées, et l'on ne voit point entre elles de traces de ciment. Les deux murailles latérales avancent de plusieurs mètres sur la façade, et devaient autrefois servir à former un pronaos, auquel conduisait un escalier, aujourd'hui encombré par les débris du fronton. Le temple, du reste, devait être très-simple; quelques pilastres, qui ne saïllent sur le mur que de cinq ou six centimètres, tout au plus, suflisaient sans doute à son ornementation extérieure. La façade contient trois portes : celle du milieu est grande, haute et encadrée dans une moulure: les deux autres sont étroites, basses, sans ornements. Celle de gauche, en regardant l'édifice, donne accès à un escalier intérieur,
taillé dans les pierres de la muraille, et qui conduisait aux parties hautes du temple.
1 Laborde, G. Robinson, Thomson, Porter. # Voir Michaud et Poujoulat, Corresp. d'Orient, 2? Xénophon, Anab. 1, 1v; Ovide, Fastes, Il ,v. 461- tome VI, p. 416-417. h74. Le même culte se retrouve dans plusieurs autres 5 M. Thomson s'exprime comme s'il y avait des localités de la Syrie, à Orfa, par exemple. colonnes renversées alentour ( Bibliotheca sacra, N,
5 Dans le Rudim. novit. fol. 168 b; p. 28, édic. de 13). M. Laurent.
La cella, longue de quatorze à quinze mètres, est divisée en deux parties, dont la seconde est exhaussée de trois mètres au-dessus de la première. Des gradins, placés au milieu, y conduisent, tandis que, sur les côtés, deux petites portes, encadrées dans des moulures, mènent par un escalier à une voûte souterraine qui à pour longueur la largeur même du temple. Le style romain éclate de toutes parts. Une inscription grecque est placée dans le mur latéral droit; elle est sur une pierre qui ne diffère en rien des autres.
Le second édifice est ruiné; il n’en reste qu'un dessus de porte avec une inscriplion.
Le troisième, dont l'enceinte subsiste encore, renferme trois colonnes doriques.
Une haute colline domine Hosn el-Sefri. On y voit les restes d’une petite construction antique, carrée, faite avec la pierre même de l'endroit. Près de là est une sorte d'autel grossièrement travaillé. Ces débris portent le nom de Hosn el-Häti. À mi-côte, on rencontre une seconde construction, d'environ six mètres sur. chaque côté, paraissant avoir eu la même forme que la première. La base présente une moulure. Près de là se voit un cippe, au milieu duquel se dessine une couronne; l'intérieur de la cou-
ronne, qui contenait probablement une inscription, est effacé.
M. Lockroy me rapporta des estampages des deux inscriptions dont il vient d'être question. Toutes deux ont été publiées, mais d’une manière
qui ne dispense pas d'y revenir.
La première, celle qui est encastrée dans le mur latéral du premier temple, a été copiée par M. Kennedy Bailie’, et elle figure dans le Corpus sous les n° 4528 betA598 c. Seulement, les indications topographiques données par M. Bailie ne concordent pas du tout avec, les nôtres. M. Bailie donne l'inscription comme trouvée dans le Liban, près d'un couvent de Saint-Dimilri dans le Koura. En recourant aux passages de Robinson et de Burckhardt auxquels il renvoie, on voit clairement que ce couvent de Saint-Dimitri est celui qui est au pied de Naous, endroit situé en effet dans le Koura. Mais M. Bailie a commis plusieurs confusions, et la façon vague dont il s'exprime prouve que ses notes offraient ici quelque lacune, à laquelle il aura suppléé de souvenir.
Ses eslampages ou ses copies avaient aussi évidemment subi quelque désordre; car les deux inscriptions qu'il publie comme distinctes, et qui ont, dans le Corpus, les
nr
n° 1598 D, 1598 c, n’en font qu'une. Je donne l'inscription telle qu'elle sort de notre
eslampage. On a scrupuleusement observé les espaces et la disposition de l'original. Les trois premières lignes sont certaines et ont été bien lues par M. Bailie. Quant
aux lignes 4, 5, 6, elles sont fort difficiles. Les restitutions proposées par M. Bailie,
aussi bien que celles de M. Franz, dans le Corpus, doivent être rejetées. À la sixième,
1 Fasciculus inser. græc. WA, 137 et suiv. Cf. Corpus, UT, p. 1175.
les lacunes marquées par M. Bailie n'existent pas. Ge qui vient après EZHKONTA, à la seplième ligne, est tout à fait douteux. Suit une ligne où je crois qu'il n'y avait rien (le champ de l'inscription est rayé avec soin). Les trois dernières lignes de l'inscription sont certaines. Le commencement de la première de ces trois lignes est sürement AA,
YNOF 4, OIKOAOMHOHHTmTAE Y|KOAOMOY PAAYTHTOYNAOYKAÏI |IKAIBENNI TOETANWTHCOYPAC |YKAITOYN THCWIKICHECA#ATOY |IOYAATOM I&CTOYCAICENSZ ANnHXIAIESYC E=HKONT
re
AAIOAWPOYKAICIAANOY AITIOIKHTWN KONTA BOSAECXIAIOYCEBAOMH-
comme M. Baïlie l'avait bien vu d'abord. La ligne précédente se terminait probablement par Al : RE Atodupou xai Zuhawod diouwenTwr. Dans la dernière ligne, y Aous EGdouxopta est certain. KONTA, en eflet, est un report de la dernière ligne, comme le prouve un trait d'union clairement marqué après MH. Rien n'était écrit, d'ailleurs, entre AIOIKHT&N et KONTA. Le commencement de la dernière ligne cependant offre plutôt à l'œil &dédes que wodas.
La petite inscription écrite à côté de la grande ne présente aucune lettre douteuse, si ce nest à la première ligne. YTIO est certain. (le qui reste de la lettre suivante semble avoir fait partie d’un TT: La circonstance de la coupe de EBAOMH-KONTA prouve qu'il manque très-peu de chose sur la droite de la pierre. On peut cependant trouver de l'espace pour un nom propre.
Yrd 1-0 oil XO000p0U
xæi Berrilo|
u xœi Iour|À]
lou Aarüu|wr| “
Le fragment donné par Bailie sous son n° 347, et qui occupe le n° 4528 d du Corpus, est aussi sans nul doute de Hosn el-Sefiri et du même temple que la précédente inscriplion. Je ne le trouve pas dans les estampages de M. Lockroy.
La seconde inscription de Hosn el-Sefiri, estampée par mon collaborateur, a été copiée par Seelzen, lequel n'indiquait l'endroit que de la manière la plus vague, et par M. Baïlie, qui, ici, a bien marqué la provenance. C'est le n° 4598 du Corpus (voir les Addenda). M. Thomson l'a en outre copiée !. La copie de Seetzen est la meilleure. Elle est rigoureusement exacte jusqu'à FYNH inclusivement. Après ce mot, je lis dans mon estampage AYPAOYEITOY, ce qui répond mieux à la lecture de Seetzen et à celle de Thomson qu'à celle de Baïlie. Ce qui suit est fort indistinct, mais Je le retrouve mieux aussi dans la copie de Seetzen et dans celle de Borrell, communiquée à Bailie, que dans celle de ce dernier. Il faut observer qu'en général Baïlie est peu soigneux dans ses copies et très-hasardeux dans ses conjectures.
La seconde partie de l'inscription, Éri TPÔTEPOP..… doit être lue comme a lu M. Franz d'après Seetzen, sauf qu'elle ne forme qu'une seule ligne. Les lettres, vers la fin, sont penchées en avant l'une sur l’autre, comme nous le remarquerons plus lard dans l'inscription de Douma. Il faut observer que les lignes de l'inscription ont été mal coupées par Seetzen, Bailie et Thomson. L'inseription n'a que deux lignes, la seconde, commençant par Éti GpÔTEpor..…….
On peut donc lire l'ensemble de l'inscription de cette manière, le septième mot seul restant douteux :
Adp. Ipdxla, Adpvou yum, Aùp. Âovetrou Amrpayous (?), ispoÿpynoe Tv xel- DD...
ÊTI GRÔTEPOY dnvapicor TETpaxooiwr els Td épya Ts Kupias.
Âoÿerros semble le nom latin Avitus (voir Wetzstein, Inschften, n°° 53 et 5): À la suite de la premiére ligne, on peut suppléer émdociw æomoauéom ou tout autre tour analogue, avec M. Bailie.
Gette expression T4 épya ris Kupias se retrouve, à ce qu'il semble, bizarrement renversée dans une inscription de Kefr-Haouar copiée par M. de Saulcy?, Quelque transposition s’est-elle glissée dans la copie de mon savant confrère ? En tout cas, du rapprochement de l'inscription de Hosn el-Sefiri avec celle de Kefr-Haouar résulle, je crois, l'impossibilité de voir dans TARF ATH de cette dernière inscription le nom d’Atergars. comme M. de Sauley l'avait cru.
On ne peut guère douter que Kupiæ ne soit ici le nom d’une déesse. Une inseripüon du pays de Gébeiïl (à Bhadidat) nous donnera bientôt ÿ Koupeix comme un nom de divinité. Ce mot se trouve très-fréquemment avant le nom des déesses; pour nous borner à la Syrie, voir Corpus, n° hhzo, hh7a, 4537, 4539 (en consultant les 4ddenda, et Wetsstein, n° 16, 17, 28. 191). H Kvupix seul désigne sans doute «la
1 Bibliotheca sacra, V, 13. bibliques, IL, 567, et pl. 2. Cf. Le Bas, Voyage arch. Voyage autour de la mer Morte et dans les terres inscript. I, n° 1890.
grande déesse,» ou la «déesse céleste,» la Rabbat ou Rabbat-Tanit des Carthaginois. Le nom complet Rabbat-Tanit se retrouve dans la Kupia À pres de Laodicée (Corpus, n® HKzo, hh71). On sait que Abdtanit est rendu par Âpreuidwpos dans la première inscripuon d'Athènes !. Vénus-Artémis avait un culte fort célèbre à Arca ou Césarée du Liban, à quatre ou cinq lieues de Hosn el-Sefiri. Il est remarquable que le curé Sémani (voir ci-dessus, p. 123) dit que le temple de Hosn el-Sefiri était dédié à Diane. Seulement, on peut se demander s'il a eu une tradition pour dire cela, ou bien s'il le dit par une fausse étymologie du mot Danmé. Cyria se retrouve en compagnie de Pluton et de Cérès, et, ce semble, confondue avec Cora dans deux inscriptions d’Auzia, en Afrique, ville où les cultes carthaginoïs s'étaient particulièrement conservés?. Une autre inscription d'Auzia (Jnscr. de l'Aloërie, n° 3573) nous présente des puloinaria alta, qui répondent peut-être à la xX&m volive de l'inscription de Hosn el-Sefini, et fortifient l'hypothèse de M. Baïlie à ce sujet.
On voit que les inscriptions de Hosn el-Sefiri nous donnent surtout des noms latins. L'époque de la grande vogue du culte de Vénus-Artémis et de la splendeur des temples du Liban doit être placée au temps des empereurs syriens. On sait qu'Alexandre Sévère naquit dans un temple AlATca.
Au sud de Tripoli, à l'extrémité de la plaine d’Amyoun, se trouvent deux autres localités renfermant de beaux monuments des religions antiques. L'une est Bziza (rÿ"n3, temple d'Azz"?), où se voit un joli temple ionien très-bien conservé, et qui a été converti en église à une époque où l’on construisait encore avec soin dans ces parages. On l'appelle sueleæt mai, «l'église des colonnes.» Il à été bien dessiné par M. de Laborde*. I n'a pas d'inscription. Une foule de renseignements cependant se réunissaient pour m'indiquer l'existence d'une imseription à Bzisa. Mes questions pour obtenir à cet égard quelques indications des
gens du village restèrent sans réponse. Plus tard, on m'a de nouveau
1 Voir Movers, Die Phæn. 1, 618 et suiv. 4 Dans le Liban, le b initial (Bteda, Bteddin, Bha- ? Inscriptions rom. de l'Alyérie, n° 3576, 3581. didat, etc.) esten général une abréviation pour Beth. Cette deuxième inscription est de l'an 241 de notre Demême, dans la Gémare, »3 pour n°3. ère. : 5 Voyage de la Syrie, pl. XXIT, 4e et 43; XXII, 5 Voir Tillemont, Hist. des Empereurs , WT, p. 157- hh. Comp. Michaud et Poujoulat, Corresp. d'Orient,