‹ Mission de PhénicieChapitre 16 sur 127 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

GÉBEIL.

On sait que l'ancien nom de Byblos était bas, Gebal (Gu-ba-lu des inscriptions cunéiformes ), identique à celui qu'elle porte encore aujourd'hui, Agx>- BU@os est une altération de l'époque grecque, amenée par le changement du ; en 8 (EXégapor—yxépapor). Mème à l'époque romaine les indigènes appelaient leur ville Gebal. La traduction syrlaque du Hepi Âanbeias de Méliton rend By&x0s par Si".

Peu de points exercent au premier moment sur linvestigateur un altrait aussi fort que Gébeil. Les innombrables fûts de colonnes de marbre et de granit qui sont épars çà et là; un sol lourmenté et dont chaque coupe laisse voir des couches superposées de débris de tous les âges; un château qui paraît, quand on l’examine pour la première fois, l'œuvre des géants de la primitive antiquité; les lésendes qui nous monlent Byblos comme la ville la plus ancienne du monde*; les souvenirs mythologiques de Cinyras, d'Adonis, d'Osiris; les souvenirs plus histori-

ques de la part que prirent les Giblites® aux travaux de Salomon: limpor-

! Dans Cureton, Spicil. syr. p. 9. Surle vraititre [, p. 53-55. — 2 Philon de Byblos, p. 24 et »8 de l'ouvrage de Méliton, voir Ewald, Gett. gel. An- (édit. Orelli); Etienne de Byzance, au mot BéXos.

zeigen, 1856, p. 649-666, et Land, Anecdota Sy SIRET, 0:

tance de Byblos dans la renaissance phénicienne du temps des Antonins; le rôle religieux de premier ordre qu'elle joue à cette époque; louvrage inappréciable de Philon de Byblos (Sanchoniathon), dont cette ville fut le berceau et est encore le commentaire; tout se réunit pour exciter la curiosité et donner l'envie de remuer des décombres qui doivent couvrir tant de secrets. Si quelques déceptions succèdent à ces premières espérances, ces déceptions viennent du regret que l'on éprouve en voyant une si curieuse antiquité à ce point broyée, et, si j'ose le dire, émiettée. Peu de villes anciennes ont subi de plus tristes destinées. Centre d’un paganisme dangereux et obstiné, Byblos dut souffrir beaucoup lors de l'établissement du christianisme; alors furent détruits ces temples dont les colonnes, toutes brisées sans exception et brisées à dessein, se comptent encore par centaines. L'époque byzantine ne fut pas brillante à Byblos. En 301, lors du Maximum de Dioclétien, la ville était florissante par son commmerce de tissus'. Au contraire, Antonin Martyr, vers l'an 570, la trouve déserte et en ruines, par suite du tremblement de terre qui, sous Justinien, ébranla toute la côte de Tripoli à Saïda?, L’invasion musulmane acheva la dépopulation du pays, et, sans doute, quand les Croisés s'emparèrent de Sibelet ou Gibelet?, la ville était un monceau de ruines, sous lequel l'antiquité vivait encore en débris considérables. Les Francs, en tirant de ces débris une petite ville féodale qui est encore, presque pierre pour pierre, celle d'aujourd'hui", en broyèrent sans doute les joyaux les plus précieux. Benjamin de Tudèle?, cependant, semble

avoir vu debout un des anciens sanctuaires païens, avec ses idoles dis-

1 Ch. xvu. Voir p. 35 et suiv. de l'édition de tonini Placentini, $ 3, p. k de l'édition de T. To-

Mommsen (Leipzig, 1851); p. 37 et suiv. de l’édi- bler.)

tion de M. Waddington (Paris, 1864). Cf. Totius 5 Ne pas confondre la ville de ce nom, dont nous orbis descriptio, édit. Godefroy, 1628, et dans les parlons en ce moment, avec Güblet du nord = Gabala Classici Auctores d'Angelo Maï, vol. IE, $ 18, en ob- des anciens —Gibellum majus des Croisés.

servant la mauvaise leçon de ce second texte. # Voir Laurent, Peregrinatores medii œvi quatuor,

? «Venimus exinde (a Tripoli) Byblum, quæ et p. 27; 167-165.

ecivitas cum hominibus subversa est.» (tiner. An- 5 Jtn. p. 60-61, édit. Asher.

CAMPAGNE DE BYBLOS. 165 posées comme nous les remarquons sur les monnaies romaines de Byblos. Tout nous prouve que, même il y à cent ans, Gébeil offrait encore, sinon de grands édifices antiques apparents, du moins des tas de pierres riches d'inscriptions et de sculptures, et surtout de précieux tombeaux non violés. Les constructions de Beyrouth et d’Amschit ont absorbé ces débris. Gébeïl a été la carrière d'où sont sortis ces marbres précieux, ces sculptures à demi détruites où grossièrement encastrées, ces pierres, sous le poli desquelles on lit souvent encore une inscription presque effacée.

Par une vraie fatalité, la naissance du goût pour les antiquités phéniciennes lui à porté le dernier coup. Ce goût s'est dirigé d'abord vers les petits objets, pierres gravées, anneaux, bijoux d’or où d'argent, que l'on croyait phéniciens. Le prix mis à ces objets a excité la cupidité des habitants, el des nuées de déplorables antiquaires ont exploité depuis vingt ans les tombeaux de Byblos. Pour trouver une bague de la valeur de quelques francs, on a détruit des caveaux remarquables de style et de grandeur; pour une pierre gravée de l'époque romaine, on a brisé dix inscriptons. Ces objets avaient leur prix, bien que, séparés de toute donnée sur le lieu où ils ont été trouvés et sur la forme du tombeau qui les renfermait, 1ls ne se prêtent à presque aucune chronologie et aient peu de valeur scientifique; mais certes ils ne valaient pas les monuments dont ils ont amené la destruction, et jamais peut-être on ne vit mieux que dans cette circonstance combien la petite curiosité de l'amateur est ennemie de la grande curiosité du savant. L'esprit faux et étroit des Syriens a agoravé ces conditions fâcheuses. L'idée absurde de trésors cachés, le manque total de goût pour les arts plastiques, et même une véritable antipathie pour les représemations figurées, une complète inintelligence de l'antiquité ont amené des destructions toutes récentes, qui m'ont élé avouées avec une stupidité naïve. L'exploration de Byblos s'est faite cinquante ans

trop tard; mais telle était la richesse de cette mine d'antiquités que, même

So

dans son état d'appauvrissement, elle m'a donné des résultats qu'on ne trouvera peut-être pas sans Imtérêt.

Le plan (pl. XIX), dû à M. Sacreste, présente avec beaucoup d'exactitude l'état actuel des lieux. Les fouilles y sont indiquées, comme dans les plans d’'Amrit, par une teinte rouge. Nous allons parcourir pas à pas l'espace qu'il comprend.

Les murs de Gébeil n’offrent aucune partie antérieure au moyen âge. Hs ont été refaits presque entièrement par les musulmans’. [ls renferment beaucoup de matériaux anciens. La tour de l'angle nord-est présente une sculpture encastrée avec intention vers le milieu de la face qui donne sur le cimetière. Cest une sorte de cella ou tabernacle, formé par deux peüites colonnes et surmonté de l’ornement à échelons qui est le trait caractéristique des autels de Byblos, et dont nous rencontrerons bientôt de nombreux exemples. Les deux ou trois figures qui étaient à l’intérieur de la cella sont très-effacées.

Je n'ai pu retrouver près de la porte de la ville linseription dont parle Georges Robinson”, et qui indiquerait, selon lui, que la porte fut restaurée par Adrien.

L'intérieur de la ville est smgulièrement pittoresque et mélancolique, les quelques habitants qui restent à Gébeil s'étant groupés auprès de la porte et dans un petit bazar situé en dehors des murs. Les monuments anciens ont à peu près disparu”; mais de toutes parts se voient de beaux fûts brisés de colonnes de granit d'Égypte *, apportées à l'époque romaine. Dans la partie qui longe le mur du nord il y a des füts de colonnes dressées symétriquement. Mais ces füts ne sont pas de même diamètre; ils ne posent pas sur leurs bases. Ge sont des débris anciens qu'on a fait

servir à une construction plus récente, maintenant détruite, probable-

! Cela résulte de ce que dit Wilbrand d'Olden- et Byblos (Gébeil) que le Dictionary of greck and roborg, dans Laurent, ouvrage cité, p. 167. man geography de Smith (au mot Byblos) parle d'un

? Voy. en Pal. eten Syrie, I, p. 69. théâtre romain à Gébeil.

5 C'est par une confusion entre Gabala (Giblet) # Voir Thomson, dans la Bibloth. sacra. V, p. 7.

CAMPAGNE DE BYBLOS. 157 ment un établissement de bains. Près de là on voit les restes d’une construction en blocs très-considérables, ayant fait partie, ce semble, d’une fontaine ou château d’eau.

L'église maronite de Mar-louhanna est un bel ouvrage des Francs". Le baptistère est un petit chef-d'œuvre d'élégance et de proportion. Un beau seuil antique de temple se remarque à côté. Je n'ai vu, quoi qu'en dise G. Robinson *, aucune sculpture ni inscription encastrée dans les murs de l’église. Une autre église près de là vers l'ouest, Kadisé Théela , ou, selon la prononciation du pays, Kadis Taala, est remarquable par ses peltes coupoles en style gothico-arabe, d’une grande élégance. Une troisième église se voit au nord de Mar-louhanna; elle fait parte d’un ancien couvent, devenu maison privée. A la pierre angulaire près de la

porte se lit l'inscription suivante :

* HANNO DR M CO LXINI HVXI

Page 1