VIRGINIS
+Anno Domini 1264°, auxil [io B. Mariæ |
Virginis. »
La partie extrême de inscription à été grattée à dessein, peut-être pour effacer le nom de Marie. La ville de Giblet, en effet, ne fut pas prise comme les villes voisines, en 1280; elle finit par conclure un accord avec les musulmansÿ, En tout cas, cette inscription a de l'importance, car la Syrie à peu d'éplises aussi rigoureusement datées.
L'un des côtés du baptistère était clos par une belle pierre longue de trois mètres et large de soixante et dix centimètres, laquelle a formé la frise et l'architrave du fronton d'un temple en style corinthien de ‘époque romaine. Je l'ai rapportée (voir pl. XXXIT, n° 7). Ce que cette pierre a de très-remarquable, c'est le globe ailé, avec les deux serpents qui en
1 Voir Melchior de Vogüé, les Éplises de la Terre- 2e Loc, (cit Sainte, p.374, 375. 3 Mas-Latrie, Hist. de Chypre, Y, p. 484.
occupent le centre. Les serpents ont l'air de traverser le globe, leurs queues flottant au-dessus. Ce monument a été vu et bien décrit par Otto de Richter!, M. Movers en comprit l'importance, tout en élevant avec sagacité des doutes sur Pantiquité reculée qu'on eût pu être tenté de lui attribuer? Nous avons déjà rencontré et nous retrouverons bientôt d’autres représentations du même genre. Les ornements de la pierre sont complétement de l'époque des Antonins, et, lors même que les ornements feraient défaut, le style des deux ailes, lourd, plein d'affectation, visant à remplacer par un réalisme grossier la vieille donnée hiératique, seraient des indices suffisants. Cest ici la dernière forme architecturale du vieux symbole égyplo-phénicien. Nous en trouverons bientôtun type moins altéré à Eddé; Oum el-Awamid nous en offrira des spécimens bien plus anciens.
À peine est-il besoin de faire remarquer que ce cercle ailé avec ses deux serpents est le couronnement ordinaire des pylônes épyptiens. IH se retrouve à la porte de presque tous les temples d'Égypte et de Phénicie. Mais ce qui fait l'intérêt de la pierre du baptistère de Byblos, c’est espèce de commentaire qu'elle fournit à Pouvrage de Philon de Byblos. Philon vivait à l’époque d’Adrien. I a pu voir le temple dont cette pierre faisait partie. Plusieurs passages de son ouvrage sont en parfait accord avec les symboles que nous y voyons. Cela n'est pas sans importance pour résoudre la question si controversée de l’âge du livre qui porte le nom de Sanchoniathon. Les personnes qui s’obstinent à attribuer à cet ouvrage une haule antiquité perdront, je crois, un peu de leur confiance devant ce monument de l’époque romaine, qui est en quelque sorte la traduction plastique de quelques-unes des idées qui figurent dans l'ouvrage arrangé par Philon de Byblos.
En dehors du chevet de l'église de Mar-louhanna, se trouve un frag-
1 Walfahrten im Morgenlande (Berlin, 1829), 3 Sanch. fragmenta, édit. Orelli, p. 45 et suir. p. 118 el suiv. Comparez les pierres gravées données par Gesenius,
2 DiePhænizier, V, 59. Comp. M. de Vogüé, Fraom. Monum. phœn. pl. XXVIIT, XXXT. d'un journal de voy. en Orient, p. 62-63.
CAMPAGNE DE BYBLOS. 159 ment d'entablement ayant fait partie d'un temple de l'époque romaine. Nous rencontrerons, dans les fondations de l'une des tours du château, une autre pierre qui est la suite de celle-ci.
Le port est un entassement de pierres anciennes, qui toutes ont été reprises par les maçons du moyen âge. Une grosse construction en pierre analogue à la tour du château se voit à l'angle sud du port. Il en reste trois assises. Vis-à-vis, nous déblayâmes d'assez bons restes d'un édifice soigné, revêtu en bossage; les matériaux sont de pelite dimension; les assises inférieures, en retrait lune sur l'autre. I y a des restes d’arceaux. C'est à tort que M. Thomson ! à cru ces restes d’une haute antiquité. Au milieu du port, il y avait deux tours, très-mal bâties, dont lune s’est complétement effondrée; l'autre est toute composée de matériaux de l'époque romaine; on y voit des sculptures de médiocre intérêt, ayant appartenu pour la plupart à des sarcophages. Le fond de la mer est jonché de fûts de colonnes cassées. Un jour, la mer se retira de tout le port; M. Sacreste en profila pour examiner le pied des vieilles constructions et retourner les pierres du fond : il n’y trouva aucune inscription.
Ces colonnes qui jonchent le bord de la mer, ici comme sur beaucoup, d'autres points de la Syrie, à Tyr, à Saïda, à Césarée de Palestine, par exemple, ont donné lieu à un grave malentendu. On y a vu des restes d'édifices antiques, de quais à colonnades, comme il y en eut en effet quelques-uns à l’époque romaine. À Tyr, en particulier, la présence de ces colonnes sous-marines a servi de fondement à des opinions erronées sur la topographie de ancienne ville. On aurait dû s'arrêter devant un fait, à lui seul très-signilicatif; c'est que toutes ces colonnes sont brisées et brisées exprès à coups de massue. Elles proviennent sans doute de ces nombreux temples qui couvraient la Syrie et qui furent renversés lors de la victoire officielle du christianisme. Le transport de ces colonnes sur le bord de la mer est le fait des Croisés. Toujours, en effet, on les
L Missionary Herald, XXXNI, p: 33.
trouve mêlées à des débris de fortifications du moyen âge. Les Croisés, dans plusieurs de leurs ouvrages militaires de la côte de Syrie, à Tripoli, à Saïda, à Gébeïil, eurent l'idée d'employer en parpaing, pour liaisonner leurs murs de défense, les fûts nombreux dont le sol était couvert autour d'eux. Ge fut là une idée très-malheureuse, En effet, si la disposition en parpaing est de règle dans toute bonne construction, c’est à la condition que les parpaings soient bien équarris. Cette condition, les Croisés la négligèrent, non sans doule par ignorance, mais par précipation et à cause de l'extrème dureté de la matière, ou, si lon veut, pour éviter un trop grand amoindrissement des blocs. De là une cause de ruine très-rapide. Les vides triangulaires qui résultaient de emploi des colonnes étaient impossibles à bien garnir. Quand le mur élait en contact avec la mer, les eaux, pénétrant le long des fûts lisses et mal adhérents, trouvaient un accès facile au cœur de la bâtisse et la disloquaient. Aussi toutes les constructions où les Croisés ont employé les colonnes sont-elles maintenant dans le plus mauvais élat. Les Croisés, du reste, sentaient bien la faute qu'ils commettaient à cet égard ; car, dans leurs plus belles constructions, . dans le donjon et la tour nord-ouest du château de Gébeil, par exemple, et à Tortose!, il n'y a pas de trace de ces colonnes engagées. Suivons maintenant ce qui dut arriver dans une foule de cas, surtout pour les constructions élevées au bord de la mer. Les murs s'écroulèrent, les matériaux plus légers et plus utilisables disparurent, soit dispersés par les flots, soit enlevés par les barques des indigènes. Les colonnes seules restèrent comme les ossements de ces vieilles tours. À Gébeïl, ce fait se lit avec une clarté parfaite; car des deux tours lune a fondu, si jose le dire, et n’a laissé d'autre trace de son existence que les füts qu'on voit au fond de l'eau;
l'autre est debout, el dans quelques siècles offrira sans doute le même
1 Je ne nomme ni Athlith, ni Kalaat el-Hosn, ni c'est-à-dire quand ils travaillèrent sur des emplace- Kalaat-Kurcein , car les Croisés n’employèrent des co- ments de villes romaines,
lonnes que quand ils en trouvèrent sous leur main,
CAMPAGNE DE BYBLOS. 161 aspect. À Sour, la périphérie du mur des Croisés est marquée de même par des colonnes éparses, et l'emplacement des tours par des tas de fûts superposés d’une façon qui n'aurait aucune raison d’être, si c’étaient là des restes de colonnades anciennes. Il est surprenant que quelques voyageurs !, et après eux M. Karl Rüitter ?, aient admis qu'un tel usage ait pu exister dès le temps des Romains et des Grecs. Toutes les colonnes ainsi engagées dans les murs étaient brisées quand elles y furent mises, et, par conséquent, leur emploi dans les murs est postérieur aux grandes destructions dont la Phénicie fut le théâtre aux derniers temps du paganisme et à l'époque de la conquête musulmane.
Le tertre situé au sud du port est plein de sépultures. Les indigènes y ont déterré un grand nombre de petits objets. Nous en tirämes nousmêmes des poteries soignées, des scarabées, de petits bijoux, des colliers de pierres taïllées en forme de fuseaux (Musée Napoléon IT, salle asia-
tique, vitrine 1), des armes, des ustensiles de toute sorte. Là furent trou-
vés le scarabée et l’amulette dont nous donnons ici la figure, et qui présentent une sorte de croix ansée. Ces sépultures n'offrent aucune construction réoulière. Près de là sont d’autres tombeaux en forme d’auges, fermés par de grandes dalles. Nous y rencontrâmes des squelettes intacts, mais 1l n°y avait aucun autre objet intéressant.
Nous trouvâmes, en outre, dans les maisons de l’intérieur de la ville :
1° Une statue naophore égyptienne, en diorite, analogue à celle de Ruad (pl. V, n° 4). Une inscription hiéroglyphique a dû exister sur le
! En particulier M. Thomson, Bibliotheca sacra, N, p. 7; 8, 254, 257; The Book and the Land, W, p- 241-ho, 2h6-h7, 252. —2T, XVIL, p. 576.
socle; elle est totalement effacée. 2° Une petite base destinée à porter une
statuette de la Déesse Céleste (pl. XXII, 8), présentant à sa face antérieure un vase avec deux sphinx, et Pinseriplion suivante :
Des deux côtés du vase :
OEn AC OYMPA $ NEI AC
Sur la base :
IATATHEY*# HIENHANEOHKEN ®
[Eixdva?| Oes Odpavelas Dirdrn Eduér (?) dvélnuer.
Au-dessous de l'inscription on remarque une feuille à pédoncule droit, qu'on prendrait au premier coup d'œil pour une sorte de croix ansée, comme on en voit dans l'inscription de Sérapion (ci-après, p. 184) et sur les scarabées ou amulettes (ci-dessus, p. 161).
Sur le culte de la Oe Oùpanix ou Dea Cæleshs, voir Selden, De Dus Syris, p. 158 et suiv. Movers, Die Phœn. T1, p. 604 et suiv. Orelli, Sanchon. frapm. p. 34-35, 38, notes. Je ne connais pas d'autre monument épigraphique en l'honneur de cette divinité.
3° Un petit autel analogue sans inscription, mais offrant les motifs
ordinaires du style de Byblos, savoir lornement à gradins et les feuilles
d'angle épannelées. Comparez l'autel de la déesse Neseptéitis (pl. XXI,
n° 11), la sculpture de Gharfin (pl. XXXII, n° 5), le fragment dont nous donnerons la représentation ecr-après, vers la page 205, et l'autel de Zeus Epouranios, à Sarba. Comparez surtout, dans les fragments des bas-reliefs du palais de Koyoundjik qui sont au Louvre, le petit autel représenté
dans l'épaisseur du mur et dont je donne iei la représentation.
I est clair que c’est là un motif très-ancien, dont l'usage se conserva à Byblos jusqu’à la fin du paganisme. Les monuments de Pétra, qui sont de l'époque des Antonins, l’offrent aussi très-fréquemment. Nous l'avons déjà rencontré à Amrit sur de grandes proportions !; nous le retrouverons bientôt dans les mêmes proportions sur un grand monument à Gébeïl. Une jolie terre cuite, récemment découverte au Coudiat-Aty, près de Constantine, avec d’autres terres cuites fort analogues à celles qui provien-
1 Voir ci-dessus, p. 72. Pour l'origine de ce motif, emprunté aux remparts assyriens, comparez Lajard, Culte de Mithra, pl. LXIIT, 14, et LXIV, 6.
nent de notre mission et des monnaies à tête barbue, cheval au revers, présente le même ornement.
!° Une dalle, d'une maison près de l'église, porte l'inscription suivante: VENERIVS CAMPTER HIC SEPVLTVS EST FAIOZOYEN
EPIOZKAMTITHP ENOAAEKEITAI
On pourrait être tenté de prendre Kéurinp pour un nom de métier; mais 1l est sans exemple avec ce sens; d’ailleurs le latin s'y oppose.
On croit par moments lire sur l'estampage Odemépros, au lieu de Ogevépuos. I est permis aussi de supposer un € avant VENERIVS; cependant mes copies, prises sur le monument, ne le portent pas.
Byblos subit évidemment une forte influence latine sous les empereurs ; on en verra
bientôt de nombreuses preuves.
Le château, situé à l'angle sud-est de la ville, est l'édifice qui attire dès le premier moment l'attention à Gébeil. Il se compose d'une grosse tour carrée, entourée d’une chemise de murs et de tours carrées moindres !. La tour carrée du centre produit un effet extraordinaire. Les voyageurs qui en ont parlé l'ont, sans exception, je crois, présentée comme un monument phénicien ?, et il faut avouer que la taille colossale de quelquesuns des blocs dont elle est formée, l'aspect de prodigieuse vétusté qu'ils présentent, la masse étonnante du monument, en font quelque chose d’unique et comme un reste d’un autre monde. Il suflira de donner les dimensions des trois gros blocs qui forment les angles S. E. et 8. O.
loue"... 22h60
1° Celui de l'angle S. E.{ hauteur. . . ..... MT 0 ÉDAER er 14 2 Voir, pl. XXV, le plan et les détails les plus im- truction. — ? Voir Ritter, XVII, 572 et suiv. de
portants de la tour. Les deux figures du bas, aux Vogüé, Fragments d'un journal de voyage en Orient, F 5 0 () 6 Vas
deux côtés du plan, appartiennent à une autre cons- p. 10-11.
| Jones Pts rs 5m,19 2° Celui de PangleS. O.{ hauteur... ....... NEA CÉDRIC EME ROIS longueur eee NL OO ones de l'angle S Bla hauteur: PraeMeMmRes 0,97 | ÉPAISSEUR PE EETAEE i ,30
« D'accablantes objections, disais-je dans mon premier rapport, s'élevent pourtant, à la réflexion, contre ce sentiment. Quand on étudie de près la grosse tour, on est surpris d'y trouver plusieurs des caractères de l'architecture militaire du moyen âge. De plus, les tours moindres et les murs qui ceignent le donjon appartiennent certainement au moyen âge; les colonnes de granit, débris de la ville gréco-romaine, qui sont engagées dans les murs de ces derniers ouvrages, selon l'usage bizarre que les Croisés ont suivi sur toute la côte de Phénicie, ne laissent sur ce dernier point aucun doute. Or les petites tours sont dans le même style, en bossage, que la grosse tour; les blocs sont beaucoup moindres, mais leur état de vétusté est le même. Longtemps ces difficultés m'ont arrèlé, el, par une série de coïncidences singulières, le monument étrange qui chaque jour fixait mon regard pendant des heures flottait pour moi dans un intervalle de vingt ou vingl-quatre siècles, suscepüble à la fois d'être considéré comme le contemporain de Salomon ou de saint Louis. »
Vers la fin de mon séjour à Gébeil, j'avais réussi à faire taire ces objeclions. Plusieurs faits, en effet, me semblèrent favorables à l'antiquité de la tour de Gébeil. Ayant ouvert des tranchées aux environs du château, Je trouvai des pierres en bossage, semblables à celles de la tour, à d'assez grandes profondeurs; l'une de ces pierres, de la même brèche que la tour, gisait au-dessous d’une mosaïque de époque byzantine. La vue
des ruines de Semar-Gébeil et d’Anelé, que je croyais fort anciennes (je
n'avais vu encore ni Tortose, ni Athlith, ni Kalaat-Kurein), me confirma dans mon sentiment. + Bien que je réserve mon jugement définiuf, ajoutais-je, pour le moment où j'aurai vu les autres ouvrages en bossage de la Syrie, j'avoue qu'aucune objection ne tient à mes yeux devant un ensemble de faits aussi concordants. Oui, c'est à bon droit que M. de Sauley à vu dans ces blocs en bossage le trait dominant du vieux style phénicien. Cest à bon droit que MM. Wolcott', de Vogüé?, Van de Velde* ont rapproché la tour de Gébeil de la tour d'Hippieus, à Jérusalem, et remarqué que les maçons giblites, qui construisirent Îles ouvrages de Salomon “, durent apporter à Jérusalem leur style national. Voilà ces grandes pierres, ces pierres équarries (n°13 "32N), ces pierres de grand prix, dont parle Fhistorien des travaux de Salomon. Ces blocs énormes des angles, auxquels l'architecte a sacrifié la régularité des premières assises, sont les pierres angulaires, les coins taïllés?, qui jouaient un rôle si essentiel dans l'architecture hébraïque. La tour de Gébeil devient ainsi l'un des ouvrages les plus anciens, l'Égypte mise à part. Cest ce vieux rempart de Kronos (El) dont parle Sanchoniathon, ou Philon de Byblos®, qui valut à Byblos la réputation de la plus vieille ville du monde, et qui déjà, vers l’époque de notre ère, était un sujet de légendes. Je laissera à l'architecte qui fera bientôt partie de notre mission le som de distinguer les retouches qu'a subies cette construction. Il arrivera, je pense, à supposer qu'à époque des croisades la vieille citadelle de Kronos était un monceau de ruines où la tour centrale était restée seule intacte, et que les Croisés ont relevé les travaux environnants en se servant des pierres laillées en bossage qu'ils ont trouvées éparses sur le sol. Peut-être la petite tour de droite, où il n°y a pas de colonnes engagées
dans le mur, pourrait-elle revendiquer également une haute antiquité.
2 Biblioth. sacra, 1843, p. 85. 4 I Reg. v, 39 (TL Reg. v, 18, selon la Vulgate). ? Fragm. d'un journal de voy. p. 11 (1855). 5 Ps. CXLIV, 19. 5 Memoir to accompany the map of the Holy Land 5 Page 28, édit. Orelli. Cf. Movers, Die Phænizier,
(Gotha, 1858), p. 313. 1, p. 258 et suiv.
CAMPAGNE DE BYBLOS. 167 À Semar-Gébeil, en effet, la tour centrale est entourée de tours absolument semblables à celle qui nous occupe en ce moment, et disposées de la même manière. De la sorte, les Croisés auraient même respecté le plan de l'antique forteresse de Gebal. »
J'ai déjà dit ci-dessus (p. #7 et suiv.) que des comparaisons ultérieures me firent complétement abandonner cet avis !. M. Thobois acheva de faire disparaître tous mes doutes. La salle ogivale qui occupe l'intérieur du donjon est sûrement du xn° ou du x siècle; la porte, et la herse qui la surmonté, l'escalier qui mène aux élages supérieurs, sont du même temps. Or ils font corps avec l’ensemble. Ici, comme à Tortose, le magnifique revêtement extérieur cache un blocage médiocre qu'on a parementé avec les matériaux qu'on avait sous la main, et quelquelois avec une certaine négligence; ainsi des pierres sont posées en délit. L'emploi des pierres à crossetles pour égaliser les assises, loin d’être un signe d'ancienneté, est un signe de hâte. On n’emploie ce moyen désespéré que quand on n’a pas le temps de se rendre maître de ses matériaux, quand on est dominé en quelque sorte par les belles pierres qu’on trouve toutes taillées et qu'on veut uliliser dans la forme où on les trouve. Ayant fait déchausser la tour à l'endroit où se voient les plus grosses pierres d'angle, nous trouvàmes que la première assise de grosses pierres pose sur des assises moindres, semblables à celles du reste de la tour. H est probable cependant que l'assise de grosses pierres était, dans l'antiquité comme de nos jours, la première visible; on a done eu l'intention d'en imposer et de tromper sur la perfection réelle du mur. Sur l'une des pierres à refend, semblables à celles du reste de la tour, qui composent ces assises maintenant enterrées, se trouve un A frès-ouvert el très-profondément incisé par une
! Qu'il me soit permis de rappeler que j'écrivais, plusieurs des aperçus qui me séduisent aujourd'hui.
au début de mon premier rapport: «Gene sera qu'à Mais j'ai penséque malgré leur caractère provisoire, la fin de mon voyage que j'oserai m'exprimer sur et afin que l’on saisil mieux mes raisonnements, ces {ous ces points avec une pleine assurance. II se peut vues devaient dès à présent être exposées.
que des recherches ultérieures me fassent modifier
entaille en biseau. M. Thobois affirme que, de la position de la pierre par rapport au sol, on peut conclure que cet A était gravé avant la mise en place de la pierre. Les marques de maçons, fréquentes sur les pierres du château de Gébeïl sont les mêmes qu’on trouve à Tortose et en général dans toutes les constructions du moyen âge en Syrie. Enfin la tour de l'angle nord-ouest, dont le parement est de même style que celui du donjon, est sûrement postérieure à l’époque romaine. Au bas de cette tour, en effet, se trouve une pierre qu'on ne s’est pas donné la peine de retailler; c'est un fragment d'entablement dont nous avons trouvé un morceau ailleurs (voy. ci-dessus, p. 158, 159), el qui appartient aux temps de la décadence romaine. La tour a donc été bâtie à une époque où l'édifice dont ladite pierre faisait partie élait déjà en ruine. Ce qu'il y a de bien remarquable, c'est que la pierre dont nous parlons a reçu un refend identique à celui des autres pierres el entamant les moulures,’ d'où il suit que chez les constructeurs de la tour le refend était un procédé de construction rapide et sûre, bien plus qu'une affaire de style. La même tour présente à un: autre endroit un fait analogue. Quand on entre par la porte du château, on trouve à sa droite une petite porte basse donnant dans ladite tour; celte porte présente de singulières disparates. Le linteau est une pierre antique très-soignée, d'un tout autre travail que les pierres voisines, lesquelles sont dans le même système que le donjon et la tour N. O. Tout l'agencement de cette partie est évidemment du moyen âge (pl. XXV, 1° figure); et pourtant cette partie est inséparable de tout l’ensemble de la tour N. O.
L'air de vétusté que présente la tour centrale cessa ainsi d'être un argument de haute ancienneté, car la tour N. O. a bien le même aspect. Get air de vétusté tient à la pierre. Le château de Tripoli, qui est certes du moyen âge, offre des pierres dont l'aspect est aussi corrodé, aussi spongieux, si j'ose le dire. Quant à la pierre trouvée sous la mo-
saique, elle cessa aussi d’être un argument, quand nous eûmes rencontré
CAMPAGNE DE BYBLOS. 169 plusieurs pierres équarries de la même manière, éparses dans la ville et aux environs.
En soutenant que la tour de Gébeil est dans son ensemble un ouvrage du moyen âge, 1l va sans dire que nous ne prétendons nullement qu'elle ne soit pas composée de matériaux anciens. Sûrement ce ne sont pas les Croisés qui ont tiré de la carrière ces blocs énormes. Ils les trouvèrent autour d'eux. C'était en grande partie les ruines des anciens temples. Peut-être les pierres étaient-elles déjà taillées à refend, puisque bientôt nous trouverons la même coupe de pierres à Belat, près Gébeil, dans les ruines d’un temple daté du règne d’Auguste. Pour un grand nombre, cependant, les rainures furent ajoutées par les maçons du moyen âge, comme nous en avons eu la preuve pour la pierre au pied de la tour N. O. En tout cas, si l'on s'en tient aux données archéologiques, la tour ne paraît pas avoir succédé à un ouvrage analogue, ni s'être assise sur les substructions d'une autre tour plus ancienne. La suture des partes de différentes époques serait plus visible. On peut s’en convaincre par l'étude de notre planche XXV. Tout cela est bien homogène. M. Movers n'a pas réussi à dégager la vieille tour de Kronos du brouillard qui la laisse flotter pour nous entre le mythe et la réalité. I est remarquable cependant que Méliton, qui écrivait dans la seconde moitié du second siècle, appelle Byblos «une forteresse des Phéniciens, » Loue Los.
I est vrai que les gros blocs d'angle forment un ensemble qui à un caractère parüiculier et rompt l'ordre du reste des assises, ce qui semble bien conforme aux idées des Juifs sur la pierre angulaire”, idées dont on trouve quelque trace dans la construction du Burdj el-Bezzak à Amrit. Cependant la pose de ces blocs ne parait pas avoir été antérieure au reste de la construction. Comme les assises voisines, ils ne servent qu'à parementer un blocage, et leur jointoiement n’est pas à l'abri de la crilique.
! Cureton, Sprcil. syr. p. 9. 6; Matth. xx1, 49 et parall. Ephes. 11, 20; [ Petri, ? Isaïe, xxvn, 16; Sophonie, m1, 6; Job, xxx, 11, 6. Cf. Gesenius, Thes. au mot n35.
Renonçons done à chercher rien d’antique dans cette tour, si ce n'est les matériaux, dont la forme antique même, dans un grand nombre de cas, a totalement disparu.
Est-ce à dire que la tour de Byblos ne nous apprenne rien sur l’ancien art giblite? Non. La seule présence de ces blocs énormes à cet endroit est l'indice de la grandeur des matériaux dont étaient composés les anciens édifices de Byblos; car, je le répète, ce ne sont pas évidemment les carriers du moyen âge qui ont extrait ces blocs. Une telle induction ne nous mène pas, il est vrai, au delà de l'époque romaine ; il suffirait qu'il eût existé à Byblos, du temps des Antonins, un temple comme celui de Jupiter à Baalbek, ou même bien moins considérable, pour expliquer les matériaux de la tour. Mais nous trouverons bientôt un édifice en gros blocs, sûrement plus ancien; en outre, les textes 1e1 viennent à notre aide. Le nom des Giblites (-b5:) était devenu presque synonyme de tailleur de pierre et de maçon. I est probable en effet que, dans le passage déjà eité (LE Reg. v, 1 8), le mot ‘553 désigne moins un habitant de Byblos qu'un tailleur de pierres, comme *3y33 signifiait «un mar- «chand.» La paraphrase chaldéenne le rend par N'OSUN, et la version syrlaque par Îsaç51 k
C'est à l'archéologue qui fera un jour la monog aphie détaillée des châteaux des Croisés en Syrie qu'il appartiendra de relever mille détails intéressants que présente le château de Gébeil. L'habitude d'employer de petites pierres à crosselte, ceintes elles-mêmes du refend, pour obvier à l'inégalité des assises, est caractéristique (voir pl. XXV, fig. 1), et s’accorde bien avec l'hypothèse d'une construction faite au moyen de maté-
ù - è D a TO me PRE :
riaux qu'on n’a pas laillés soi-même. Le liséré d'angle qui se voit aux
1 À la vue de ce mot, si ressemblant à 0933, on Mais le mot N733298 est le mot grec épyoïdos, avec pourrait être tenté de se demander, si Ds), au pas- une métathèse, ainsi que nous le fait remarquer sage précité, signifie bien «les Giblites, » et si le mot M. Derenbourg. 1 n’est pas impossible, du reste, que du texte hébreu du Livre des Rois ne serait pas le les traducteurs araméens aient jouésur l'analogie des mot même que présentent les versions araméennes. deux mots. (Voy. M. Sachs, Beiträge, II, 188.)
CAMPAGNE DE BYBLOS. 171 quatre arêtes de la tour est plus remarquable. [l n’est pas d'une réoula-
* rité absolue. Sur les gros blocs de l'angle S. E. il donne :
Sur les gros blocs de angle S. O.
Malgré cette différence, il est possible que les architectes de la grosse tour et de la tour N. O. (car celle-ci offre la même particularité) aient obéi sur ce point à des considérations de style, et peut-être imité des motifs anciens !. Du reste, la différence de soi apportée dans la construction du donjon et de la tour N. O. d’une part, et du reste du château d’une autre part, frappe tout d'abord?. Il est même bien remarquable que le mur nord, où est percée la porte du château, ne se lie pas à la tour N. O. Ce mur nord renferme des fûts de colonnes, tandis qu'il n’y en a ni dans le donjon ni dans la tour N. O. Les réparations qui paraissent avoir été faites à la tour N. O. sont à refend en biseau, comme les pierres du mur de Tortose, et, me dit-on, comme celles de la citadelle de Damas. Le donjon et la tour N. 0. remonteraient-ils à l’époque byzantine ? L'aménagement intérieur du donjon ne permet guère cette hypothèse. Cependant le donjon et
la tour N. O. sont si loin de toutes les habitudes des constructions chré-
! Comparer une particularité toute semblable ? Les autres distinctions de M. Thomson (Biblioth. dans les murs d’Iasos. (Le Bas, Voyage archéologique, sacra, V, p. 8) sont peu fondées.