XVI
? Mionnet, V,p. 355-56, n° 134; cf. Ritter, XVII, p. 577. — M. Chabouillet, que je consultai sur cette médaille, voulut bien me répondre ce qui suit : «Ritter cite la médaille de Byblos que vous êtes venu voir au cabinet d’après le Voyage en Syrie de La Roque. (Entre parenthèses, il cite inexactement la page.) De La Roque parle en effet de la médaille de Byblos en question; il la connaissait par l'ouvrage du cardinal Noris, Annus et Epochæ Syro-Macedonum; p.399 de ce célèbre livre, vous trouverez en effet une gra-
vure du revers de cette médaille, exécutée d’après
une empreinte envoyée à Noris par notre Vaillant. C’est probablement Fexemplaire du cabinet. A la vérité, le graveur a rendu le fleuve plus clairement qu'il ne se voit sur notre médaille. Mais je viens d'examiner le monument original à tête reposée, et je puis vous certifier que le fleuve se trouve immédiatement au-dessous du rocher et non pas à l’exergue, où se lit bien la date CKA. Vous pouvez done argumenter en toute sécurité, en partant de la présence incontestable du fleuve au pied du mont ou du rocher. »
beaucoup plus d’eau que maintenant. Les murs d’endiguement que nous rencontrerons plus haut le prouvent. Il en était de même du torrent au nord de Gébeil, sur les bords duquel nous trouverons une belle digue. Quand le Liban était boisé, tous ces torrents étaient bien plus considérables qu'aujourd'hui, où ils n’ont pas d’eau, même en hiver. La même question se reproduit pour le torrent de Cédron, à Jérusalem, lequel ne pouvait, dans l'antiquité, être si dénué d’eau qu'il l'est maintenant, et pour Sidon, que toute Pantiquité place sur les bords d'un fleuve ', qui peut être le Bostrenus (lAuwali), situé à une lieue et demie au nord, mais qui peut aussi être le Barghut, lequel était sans doute plus considérable dans lantiquité que de nos jours. Peut-être la dérivation des eaux est-elle en partie cause de ces malentendus. Sidon pouvait recevoir des eaux du Bostrenus; quant à Byblos, un aqueduc, dont les traces existent, y conduisait sûrement l’eau du fleuve Adonis.
C'est de celte colline que je conçus la possibilité de faire sortir quelque monument de l'art phénicien. Le sol ici s’est élevé, ainsi que dans toute la plaine inclinée entre la mer et le pied de la montagne. Sur la montagne, au contraire, et dans le lit des torrents, le fond s’est abaissé. Byblos m'avait paru d'ailleurs un point plus favorable que Sidon à ce genre de recherches. L'auteur du traité de la Déesse de Syrie, attribué à Lucien, parle de temples de Byblos en vieux style?. Quelques monnaies de Byblos nous présentent l’image de ces temples et prouvent qu'ils avaient une physionomie tout à fait à part. Il y avait donc lieu d'espérer que cette colline, depuis longtemps recouverte de terres livrées à la culture, renfermait plus d'un reste d’édifices en ancien style phénicien.
Je ne n'étais pas trompé dans cette conjecture. Ayant fait ouvrir une tranchée de Pest à l'ouest, avec ordre de suivre à droite et à gauche toutes les traces que l’on trouverait, nous fûmes bientôt conduits, sur la gauche de notre tranchée, à une construction phénicienne d’un haut intérêt. Cette
1 Voy. Dietrich, Zwei Sidonische Inschriften (Marburg, 1855), p. 2, 4. —? Ch. wetnx.
CAMPAGNE DE BYBLOS. 175 construction se compose d’une base carrée, de cinq mètres six centimètres de côté, massive, en pierres colossales (pl. XXV, bas, à gauche), dont le caractère et la destination fussent restés assez obscurs pour nous si nous n'eussions découvert, aux environs de l'édifice, une série de détails du style le plus caractérisé. Ce sont, 4° un chapiteau carré, d’un profil singulier (pl: XXV, bas, à droite), ayant soixante-quatre centimètres de hauteur et quatre-vingt-huit centimètres de largeur, mesuré au tailloir; 9° trois dalles d’albâtre, qui nous donnent toute l’ornementation d’une des lignes de lédilice (pl. XX, n° 4). On y remarquera l'ornement à gradins que nous avons déjà trouvé sur le grand monument funèbre d’Amrit, et qui est si commun en pebt sur les autels de l'époque romaine à Byblos : le travail a beaucoup d’analogie avec les sphinx et griffons de Ruad (pl. IV, n% 7 et 8). 3° Un bas-relief (pl. XX, n° 2) que je place en première ligne parmi nos résultats. Îl représente un lion du style le plus original, et absolument distinct de tous les produits de l’art grec et romain. On dirait une reproduction d’une des dalles du palais de Ninive. Le musclé de la cuisse est tout à fait analogue à celui du lion phénicien en granit noir du Louvre. Je donne ici un dessin de notre bas-relief dégagé des accidents qui ren-
dent obscure au premier coup d'œil la litho-photooraphie. I ] | gra
Toute mutilée qu'elle est, cette pierre comptera, je crois, avec les trois
dalles sculptées dont je parlais tout à l'heure, parmi celles qui auront fixé
le caractère du style phénicien. Après les monuments d'Amrit, le monument de la colline de Gébeiïl est le plus important des monuments de ce style. Envisagé sous le rapport des détails de sculpture, il est sans épal en Phénicie.
Qu'était-ce que ce monument? Comment en concevoir l'ensemble et quel but lui assigner? Je consultai les habitants du pays, et j'obtins d'eux divers renseignements. On me dit qu'un émir (lémir Beschir peut-être) fit tirer des pierres de cet endroit, lequel était auparavant un bois rempli de pierres; on ajouta qu'il y avait eu là une tour nommée «la tour des Lions,» nom qui venait sans doute du bas-relief que nous avions découvert. Les fouilles que nous fimes alentour n’aboutirent qu'à des travaux mesquins, évidemment d’une autre époque que notre monument. Ce sont, du côté du nord-ouest, deux arcs de constructions, lun d'un rayon plus court que l'autre, et non concentriques, et deux systèmes de tuyaux de plomb et de terre cuite destinés à conduire l’eau au centre de l'hémicycle. H est vrai que sur les bords de la g rande base en pierres colossales nous remarquâmes des caniveaux quisemblaient indiquer aussi une destination hydraulique. H nous sembla néanmoins que tous ces travaux, si diflérents de caractère, n’eurent aucun lien primitif avec notre monument. Les textes anciens éclaircissent-ils le problème ? Ces textes nous fournissent différents renseignements sur les édifices de Byblos. 1° L'auteur du de Dea Syria nous apprend que le grand temple de la ville était celui de Vénus et d’Adonis, où se passaient les cérémonies et les spectacles des Adonies!. 2° Plutarque nous parle d'un autre temple d'Isis et d'Osiris”; mais, comme les deux mythes de Vénus et d'Adonis, d’une part, d'Isis et d'Osiris, d’une autre part, étaient considérés comme identiques Ÿ, on
peut croire que ces deux sanctuaires n'en faisaient qu'un. 3° Nonnus ‘
1 Ch. vr et vu. 5 De Iside et Osiride, ch. xv et xvr. 2 De Dea Syria, vu. C£. Movers, Die Phœn. 1, p.191 # Dionysiaca, WI, 109.
et suiv. 235 et suiv.
mentionne aussi à Byblos un Xapéror dépos; mais le contexte semble indiquer que ce n'était là qu'une métaphore pour désigner les édifices consacrés aux cultes aphrodisiaques, et peut-être, somme toute, cette indication se confond-elle avec les deux indications précédentes. Ge sont les médailles qui donnent ici les renseignements les plus clairs. Entre les nombreux sanctuaires, la plupart en style grêle de décadence qu’on voit sur les monnaies de Byblos, il en est un qui tranche sur tous les autres paf son air archaïque, par son originalité et par sa grandeur. Cette représentation, qui est sûrement le témoignage antique le plus précieux que nous ayons sur l'art phénicien, se voit sur deux monnaies frappées sous Marin !.
J'en donne ici la reproduction.
C'était là, selon moi, l'édifice principal de Byblos, le grand temple des Adonies, où venaient les pèlerins, et qu'on voyait sans doute de la mer. Quand j'examine le site du monument que nous avons découvert, la façon dont il domine la ville du côté de l'entrée, la perspective caractéristique qu'il devait offrir; quand je vois que l'édifice figuré sur la monnaie de Macrin était abordé de deux côtés par des escaliers, ce qui convient à notre site et à notre site seul à Byblos, je suis porté à identifier notre trouvaille avec l'édifice même représenté sur la monnaie de Macrin, et à considérer notre soubassement comme le socle de la pyramide entourée
de colonnes qu'on remarque sur la monnaie. On voit par cette monnaie
2 Voir le Suppl. de Mionnet, t. VIIT, jh DPI au moins pour la tête; car, sur le n° 7h, Macrin a la
203, n° 47 et 75. Le n° 7h est gravé sous le n° cuirasse, mais non le paludamentum; sur le n° 75, de la planche XVIT qui accompagne ce volume de qui très-probablement n'a jamais été gravé avant Mionnet. Les deux médailles ne sont pas identiques, nous, l'empereur a le paludamentum.
que la pyramide se rattachaït à une vaste cour sacrée et à un temple. Le mur de ce temple est remarquable par l'attention qu'on a eue d'y marquer les refends.des blocs. Ges blocs eux-mêmes sont si grands que quatre assises suffisent à faire la hauteur du temple. Je sais avec quelle réserve 11 faut faire ces sortes de raisonnements sur les représentations de la numismatique, lesquelles renferment toujours beaucoup de convenu. Nest-on pas en droit cependant de supposer que ce sont les pierres à refend de ce temple qui ont servi à bâtir la tour actuelle, laquelle, loin de nous avoir conservé un monument phénicien, aurait ainsi été le tombeau de précieux monuments phéniciens ?
I semble, du reste, que notre grand cube survécut à l'ensemble monumental dont il avait fait parte, qu'il exista à l'état de burd) durant tout le moyen âge, et que, même à cette époque, on chercha à le réparer dans son style primitif. A côté des belles dalles d’albätre dont nous avons parlé, nous trouvâmes une mauvaise petite pierre présentant exactement le même ornement, médiocrement exécuté. Il est clair que cette petite pierre a dû servir à combler une lacune dans la décoration primitive, à une époque où le monument avait perdu sa destination originelle, mais était encore entretenu avec quelque soin. Toute la décoration extérieure, en effet, a dû être faite de la même pierre que les dalles sculptées et le lion. Un beau bloc informe d'albâtre fut trouvé au centre de la base carrée quand nous commençämes à la déblayer.
L’heureux résultat de cette fouille entreprise sur la partie orientale de la colline de Byblos m'engagea à en entreprendre une semblable à lextrémité occidentale du plateau, près de la mer. Je fis conduire celle-ci du nord au sud. La tranchée ne donna ici que des restes de l'époque romaine et d'intérêt secondaire; mais l'examen minutieux des murs environnants nous fournit un fragment capital représenté sur notre planche XX, n° 4. Îl fut trouvé au point marqué sur notre plan, à trente pas d'une
citerne. La queue du bloc était énorme; 1l fallut la retrancher. La pierre
CAMPAGNE DE BYBLOS. 179 est du pays. Je donne ici le trait des figures, pour suppléer à ce que la
litho-photographie a d’insuffisant.
HE
M. de Rougé s'exprime en ces lermes au sujet de ce monument :
«Si je ne trouve pas que la présence des autres fragments égyptiens provenant de la mission puisse être alléouée comme un souvenir direct de l'établissement de centres égyptiens en Phénicie, je serai beaucoup plus affirmatif en ce qui concerne le bloc calcure, orné d'un bas-relief, trouvé dans les fouilles de Gébeil. I ne s'agit plus ici d’un pelit monument, statuette ou autel, dont le transport peut être expliqué par bien des causes diverses, sur une côte constamment sillonnée par les navires. Le fragment de Gébeil faisait partie d’un bas-relief qui a nécessairement décoré un édifice d’une grande dimension. La légende qui accompagnait les sculptures n’a pas été retrouvée; nous n'avons que son dernier mot 2 «éternellement, » fin ordinaire des légendes dédica-
foires; mais les lettres sont de telle dimension que la dédicace, même la plus courte,
sculpiée dans un pareil module, devait accompagner nécessairement l’ornementation d'une porte ou d’une portion quelconque d'un édifice considérable et entièrement décoré par une main purement égyptienne, mais construit en pierres du pays lui-même. Si ce point est mis hors de doute par l'examen des caraclères minéralogiques de cette roche calcaire, le bloc de Gébeil aura une signification archéologique bien plus nette que celle de tous les morceaux égyptiens trouvés en Phénicie. Le bas-relief représente un Pharaon, reconnaissable à l’uræus dressé sur son front: il est figuré, suivant un usage fréquent, recevant l’accolade d’une déesse, qui est coiffée du disque solaire et des cornes de vache, c'est-à-dire une des formes ordinaires d'Isis ou d'Hathor. Sur l'époque du monument, je ne pourrais donner que le résultat d'une impression ; la finesse du contour et une certaine grâce particulière me porteraient encore à songer à l'époque des Saïtes, plutôt qu'à la dix-huitième ou à la dix-neuvième dynastie.
«+ S'11 nous avait été donné d'étudier des restes plus nombreux du monument dont le bloc calcaire de Gébeiïl a certainement fait partie, nul doute que nous n’eussions pu)
puiser des renseignements certains et bien précieux pour l'histoire. La vraie cause, et surtout l’époque précise de l'influence égyptienne que l’on a remarquée dans les monuments de ce pays, nous eussent probablement été très-clairement expliquées. Je veux donc espérer contre tout espoir, et penser que ce sol si bouleversé recèle encore quelques blocs égarés qui nous rendront le nom du Pharaon qui voulut consacrer, par la construction d'un édifice religieux, son séjour sur le sol de l'antique Gébeïl. L'histoire des rapports de l'Égypte avec les régions syriennes nous fournit, en effet, des renseignements qui peuvent faire songer à des époques très-diverses. Quels établissements durables avaient fondés les Égyptiens pendant leur domination, après les conquêtes de Toutmès I” et de ses successeurs? Les gouverneurs égyptiens des provinces asiatiques, dont nous parlent clairement les inscriptions du temps de Ramsès IT (Sésostris), ont-ils construit des villes et des temples dans leur style national? Ce sont là des données historiques très-probables, mais auxquelles des monuments trouvés sur le sol de l'Asie n'ont pas encore donné le caractère de faits incontestables. Les stèles et bas-reliefs gravés sur les rochers, trophées passagers de la victoire, ne sont pas probants pour le fait spécial dont nous cherchons ici la trace, et qui expliquerait admirablement linfluence égyplienne, si profondément empreinte dansles monuments phéniciens les plus anciens. Les établissements égyptiens du temps de Psammétik seraient d’une époque trop récente pour rendre raison de cette influence, dont 1l faut nécessairement faire remonter l'origme jusqu'au temps de la dix-huitième et de la dix-neuvième dynastie. C'est alors que la domination durable des Pharaons réunit toutes les conditions nécessaires pour laisser, dans les arts et dans la religion des peuples conquis, ces traces qui
nous sont si clairement apparues sur les monuments phéniciens. »
Rappelons qu'il y avait à Byblos un temple d'Isis, dont Plutarque donne longuement la légende”. Si ce temple était distinct du grand temple des Adonies, nous en avons peut-être 1e1 un fragment.
Je fis aussi exécuter des fouilles contre le remblai qui fait face au côté ouest du château, à l'endroit où, il y a quelques années, on trouva des sépultures importantes. Toutes ces terres ont été fort remuées à l'époque de la construction du château. Nous y trouvämes l'angle d’une mosaïque byzantine d’un assez bon travail. La bordure se composait principalement d'un entrelacs composé de cordes de cinq couleurs. Le champ était par-
semé de cercles rouges, croisés de deux diamètres, avec un point central
! De Iside et Osiride, ch. xv et xvr. (Voir Th. De- séance du 18 août 1858 ; Fr. Lenormant, Monogr. de véria, dans le Bull. de la Soc. des Antig. de France, la Voie sacrée Éleusinienne, p. 345, 346, 347, note.)
en pierres de couleur foncée (peut-être des croix). Ge fut lexcavation du fossé des Croisés qui amena la destruction de cette mosaïque; la cassure paraissait à vif dans la coupe du fossé. Par là nous acquérons la preuve que le fond du fossé est fort au-dessous du sol de l’époque byzantine. Au pied du remblai, nous creusâmes une tranchée profonde, qui donna toujours des pierres de construction ; de 1à aussi sortit une sorte de caillou qui a dû servir de poids, comme lindiquent les trous ronds qui y sont creusés. Je Pai rapporté.
En recueillant les antiquités semées sur la surface du plateau ou éparses dans Îes maisons, nous trouvämes :
1° Un lion de marbre blane (pl. XXXII, n° 3), analogue à celui en granit noir que possède le Louvre !, mais moins ancien et moins original. On m'assura à Gébeil qu'un autre lion semblable avait été trouvé au même endroit et placé sur une porte au palais de Bteddin. M. Aucapitaine voulut bien vérifier le fait pour moi : il n’y à aucun lion à Bteddin. Serait-ce le lion actuellement au Louvre qui, d’abord transporté à Bteddin, aurait été pris et vendu lors de l'abandon de cette résidence? I est certain que Gébeil fut un des points où s’approvisionnèrent les constructeurs de l’émir 3eschir. On m'a dit que divers objets furent de même portés de Gébeïl à Beckfaya, par exemple l'inscription funéraire de Cassia Lysias que nous donnerons ci-après.
2° Le torse d’une statuette de Vénus, d’un très-bon travail, et fort analogue à deux autres petits Lorses de provenance incertaine, que j'ai rapportés. En général, les idoles de Byblos paraissent avoir été petites. Le type de lidolâtrie, comme elle est conçue par les Pères de l'Église el représentée dans les miniatures du moyen âge, ces petits dieux perchés gauchement sur un piédestal grêle, au fond d’un reposoir à colonnades en 1 Longpérier, dans le Journ. äsiat. oct. nov. 1855, manche de canif, fut présenté à la Société des antip.425, 426. Comparez la figure 168 a de la planche quaires de France, par M. Jules Quicherat, dans la
XLI des Religions de l'Antiquité de M. Guigniaut. Un séance du 17 février 1864. petit lion en ivoire tout semblable, ayant servi de