L'ÎLE DE TYR
IL est très-difficile maintenant de tracer, du côté de l'ouest, le contour
exact de l'ile de Tyr avant Alexandre, l'isthme artificiel dont le conquérant ÿ ) |
macédonien a jeté la base embrassant aujourd'hui l'ile par un col de
jonction d'environ 460 mètres’. H est probable que la ville, au moment
où Alexandre parut devant elle?, s’étendait de ce côté à peu près iusqu’à la F Ê peu pres jusq
1 Voirnotre plan, pl. LXVIT, et le plan du mouillage de Sour par M. Desmoulins (cartes et plans de la Marine, 1862). Le plan d'Ormsby (1831, traduction, au Dépôt de la marine, 1849) est médiocre. On peut consulter aussi les plans de M. de Bertou, Bull. de la Soc. de péogr. série, t.1T (1839), et Topogr. de Tyr, Paris, 1843 ; Poulain de Bossay, Bull. de la Soc. de géogr. 1869, et Rech. sur Tyr et Paletyr, 1863 ; Kenrick, Phœn. cartes. Sprüner-Menke, Adas ant. n° vin; Bibelatlas, n° 11; Ansart, Atlas hist. et géogr. Hist. anc. it; Fr, Lenormant, Atlas d’'hist. ane. de l'Orient, pl. xxx, ont adopté en général les systèmes de M. de Bertou. M. Mislin (Les saints lieux, L, p- bo etsuiv. et pl.m) ne fait guère non plus que suivre M. de Bertou. Cf. les vues de Laborde, Voy. de la Syrie, pl. zxxxvr et LXXVxU ; de Chesney, Exped. to the Euphr. 1, p. 480; IT, p. 93; sans oublier Wilde, Narratve, Dublin, 1859 (9° édit.).
? Quelques auteurs (Brocard, p. 22, édit. Laurent; Bertou, p.75, 76; Poulain de Bossay, p. 192 et suiv.) admettent avant Alexandre une digue construite par Nabuchodonosor. L'existence de cette digue ne repose que sur une asserlion de saint Jérôme (/x Ezech. xxv1, 6; xxix; In Amos, 1, 103 In Isaïum, xxinr. 7:10), assertion qui est évidemment une de ces inexactitudes historiques si fréquentes chez ce père de l'Église, et qui étaient la conséquence de la manière dont il travaillait, loin de toute bibliothèque, sur Le souvenir de ses vastes lectures. Le passage de saint Jérôme, In Ezech. xxvi, 6, prouve clairement la confusion, puisque saint Jérôme admet Ià qu'il n'y a eu qu'une digue faite, dit-il, «comme d’autres l'aflirment, par Alexandre.» L’assertion de saint Cyrille est encore plus léoère. Les railleries des Tyriens contre la digue d'Alexandre, qu'ils traitaient d’abord comme une impossibilité (Quinte-Curce, IV, 2 ), ettoutle ré-
DOUTE TERRIER ETATS on br” à à OR | 4 32
tour dite des Algériens et à l'angle Ag de Bertou’, ef qu’Alexandre aura choisi ce point pour aborder, parce qu'il se rapprochait un peu plus de la terre que le nord de Pile. Si la ligne du rivage continental était à peu près droite de Aïn Habrian à Ras el-Aïn, le rocher de Maschouk devant être à 100 où 200 mètres du rivage, ce serail à la hauteur de ce rocher que les ingénieurs d'Alexandre auraient pris le point d'attache pour leurs travaux, et l'isthme aurait eu environ 1,500 mètres de large?. On pourrait supposer, d’après les sondages modernes exécutés hors des points où la digue à produit ses effets d'ensablement, que dans cet intervalle la profondeur moyenne élait d'environ 10 mètres; mais il est certain qu'il s'était formé, par suite du remous des courants des deux côtés de l’île, une flèche de sable. La plus grande profondeur de chenal ne dépassait pas 6 mètres”. Pour la quantité de travail, on pourrait comparer l'ouvrage d'Alexandre au sillon de Saint-Malo.
Tout ce que nous venons de dire est dans l'hypothèse où la côte aurait été primitivement droite de Ain Habrian à Ras el-Aïn. Mais il est possible que le rocher de Maschouk répondit à un cap, et que les trois mamelons qu'on voit sur le plan de M. Desmoulins, à l'est des ruines de l’aquedue, représentent l’ancienne côte". Alors l'espace à combler aurait été très-peu de chose.
Les fouilles de Sour offrent beaucoup plus de difficultés que celles de
cit d'Arrien (IF, xvmn, 3-6), établissent qu'il n'y avait sillon de sable devait exister au fond de la mer, mais
pas eu de digue antérieure. La Tyr insulaire ne fut il ne formait pas un isthme et n’empêchait pas de faire
jamais prise avant Alexandre, quoi qu’en dise Hengstenberg (De rebus Tyriorum, Berlin, 1839, p. 39 et suiv.). Winer, Hitzig, Gesenius l'ont victorieusement réluté (voy. Winer, Bibl. Realw. au mot Tyrus: Gesenius, Thes. au mot 1%). Le passage Ézéch. xx1s, 18, 19, qu'on cite pour prouver que la ville fut prise par Nabuchodonosor, prouve le contraire. Les raisons assyriologiques de Chesney (Il, p. 137, 159, 776) ont peu de valeur. Une opinion de Hengstenberg, adoptée par Gesenius, selon laquelle l'ile de Sour avant Alexandre aurait déjà tenu au continent par une flèche de sable, n’est guère plus admissible. Le
le tour de l'ile par mer. L'île imaginée entre l'ile propremeut dite et la terre par M. de Bertou (p. 74 et suiv. pl. 1) estune hypothèse sans nulle raisemblance.
1 Voy. Kenrick, Phœnicia, p. 349.
2? Sur les estimations trop faibles des auteurs anciens et des voyageurs modernes, voyez Poulain de Bossay, Recherches sur Tyr et Palætyr, p. 7 et suiv. Mais M. Poulain de Bossay (p. 81, 84) suppose Maschouk beaucoup trop loin du rivage ancien. (Comp. Ch. Müller, Geopraphi græci min. V, p. 78, 79: notes.)
3 Arrien, Anab. Il, xvut, 3.
4 C'est l'opinion de M. Rey.
CAMPAGNE DE TYR. 529 Saïda. Je ne pense pas qu'aucune grande ville ayant Joué pendant des siècles un rôle de premier ordre ait laissé moins de traces que Tyr. Ézéchiel fut prophète le jour où il dit de Sour : + On te cherchera, et tu ne seras plus'.» Un voyageur qui ne serait pas averli lraverserait, sans contredit, l’espace qui s'étend de la Kasmie à Ras el-Aïn sans se douter qu'il côtoie une ville ancienne. Dans l'ile même, où le noyau de l'agglomération iyrienne n’a jamais complétement disparu, presque tout est l'ouvrage des croisés ou des Sarrasins.
Des aquedues, une basilique chrétienne, quelques colonnes hors de leur place?, voilà tout ce qui reste de l’une des métropoles les plus peuplées de l'antiquité. Le rôle constamment brillant de Tyr, depuis une époque reculée jusqu'à sa destruction finale en 1291, est sans doute la cause de cette totale disparition. Les descriptions des historiens des croisades prouvent qu'au xn° siècle Tyr était purement et simplement une grande ville à la façon du moyen âge”. La terrible destruction qui suivit le dernier assaut des Sarrasins en fit un monceau de pierres, d’où les localités plus favorisées, Saïda, Saint-Jean-d’Acre, tirèrent des matériaux pour leurs bâtiments". Le chétif mouvement de renaissance qui s'y fait sentir depuis une centaine d'années n’a fait qu'effacer encore sous de mesquines constructions le souvenir de la vieille cité. Pour trouver la ville de
Guillaume de Tyr, i faut maintenant traverser un ou deux mètres de
Ezéchiel, xxvr, 21.
? M. Poulain de Bossay (Bulletin de la Soc. de géogr. 1869, p. 11) ne grossit cette liste qu’en admettant des ouvrages qui n'existent pas ou en exagérant l'antiquité de certains autres.
3 Pour la description de la splendeur de Tyr au moyen âge, voyez Guillaume de Tyr, XII, 5; Brocard, p. 25 (édit. Laurent) ; Theodoricus, De locis sanclis (vers 1172), édit. de Tobler (Saint-Gall, 1865), p.110 et suiv. Benjamin de Tudèle,p.62,63 (édit. Asher); Archives des Missions, 9° série, t. IV P. 371 et suiv. Ibn-Batoutah, 1, P: 130, 131.
* Il y a quelque exagération dans les images qui ont été tracées de Ja désolation de Sour (Volney, Voy.
en Syrie, ch. xxx, p. 208). On s’est trop cru obligé de présenter l'antique ville comme réduite à « quelques cabanes de pêcheurs.» Hasselquist, en 1761, n'y trouva, à ce qu'il paraît, que 10 habitants ; Buckingham, en 1816, prétend en avoir trouvé 8,000, ce qui est strement exagéré dans un autre sens. Sur la description de Sour, par Buckingham, voir Bertou, Essai sur la topographie de Tyr (Paris. 1843), p. 29 et suiv. L'hypothèse de M. de Bertou , au sujet de cette description, me parait peu admissible. Sour est aujourd'hui, d’après les renseignements qu'on m'a fournis, une ville d'environ 1,000 âmes, et elle à plus de vie que d’autres localilés plus importantes.
ra Te
décombres, provenant de frèles édifices élevés, 1l y a moins d'un siècle, par les beys métualis! et, lors de l'occupation égyptienne, par Ibrahim, si bien qu'on peut appeler Tyr la ruine d'une ville bâtie avec des ruines. Ressaisir la Tyr phénicienne à travers ce réseau d’oblitérations successives serait comme la tâche de celui qui voudrait retrouver à Marseille la cité primitive des Phocéens.
Je ne dissimulerai pas le peu d’attraits que Tyr m'offrit d'abord. Un vaste espace situé au sud de Pile, et qui correspond à l’'Eurychore (sorte de place Saint-Marc de l’ancienne Tyr), présentait, il y a un siècle, une masse compacte de ruines; mais les fouilles que les gens du pays y ont faites pour chercher des marbres précieux lont totalement appauvri. On hésite à faire des tranchées suivies dans des buttes composées de matériaux concassés, rebut des tailleurs de pierres de l’émir Beschir, de Djezzar? et d'Abdallah-Pacha. Les constructions des palais d'Abdallah-Pacha,
grande partie des pierres
près de Saint-Jean-d’Acre, sont formées en extraites de cet endroit. Le souvenir de ces excavations se conserve encore à Sour. Tous les indices que j'ai pu recueillir portent à croire que la plus grande partie de ce qui fut tiré de là était grec ou romain.
Nous aurions manqué cependant à une sorte de devoir, si nous n'eussions tenté sur quelques points un sol si éminemment historique. Nous fimes un certain nombre de tranchées, que nous avons indiquées par des lettres sur le plan ci-joint, plan dressé par M. du Boissuéhenneuc, en vue des recherches sur la configuration ancienne de l'ile, dont nous parlerons plus tard.
Tranchée À, dans le bazar tout près du port. Nous la fimes pour vérifier la supposition générale d'après laquelle il s’est fait là un vaste en-
sablement. Cette supposition est exacte. Les constructions actuelles repo-
1 La reconstruction moderne de Sour fut l'œuvre Hauran; voilà pourquoi la ville est presque uniquedu grand père de Tamer-bey, le chef actuel des mé- ment peuplée de chrétiens et de métualis. tualis. I y atlira les chrétiens, principalement du 2? Voir Volney, Voy. t. IF, p. 296.
CAMPAGNE DE TYR. oil sent sur une épaisse couche de sable qui s’est entassée depuis l'antiquité.
Le rivage antique, si l’on peut se servir de cette expression !, devait être en
a Maison la plus élevée. — 5 Minaret.— c Fontaine. — d Ancienne basilique. — e Portion d'enceinte. — Lf Restes d'une enceinte. — pe» Massifs en maçonnerie, prétendues jetées de l’ancien port Égyptien. UE 888 ç GA
—hhh Première enceinte supposée. —jii Deuxième enceinte. —# Tour ruinée.
eçà du point où il est aujourd’hui; en d'autres termes, le port était plus
! Le quai, nécessaire dans nos ports, soit à cause de était peu employé autrefois dans les ports de la Médi-
la marée, soit à cause dé la grandeur de nos navires, terranée; on se contentait d’un simple embarcadère.
creux. C’est, en effet, une opinion à Sour, que les navires stationnaient autrefois à l'endroit où est maintenant la place située derrière le bazar. La digue d'Alexandre a produit un immense ensablement du côté du nord, et cet ensablement a comblé l'ancien port sidonien. Une barque trouve à peine aujourd'hui assez d’eau pour y pénétrer; 1l en est de même, du reste, à Sidon et à Byblos.
Tranchée B. Un renseignement qui nous laissa toujours un peu incrédules, mais qui se produisait avec beaucoup dobstination, affirmait que sous le mur moderne, entre la porte et la basilique, se trouvaient les fragments d’une statue colossale, enterrée dans le sable. Nous permimes quelques fouilles sur ce point; elles restèrent infructueuses.
Notre principale tranchée se fit en C, au point culminant de l'île, sur l'emplacement de lancien séraï. Nous traversämes des couches trèsépaisses de terrains de remblai, et descendimes jusqu’à plus de 8 mètres, rencontrant toujours des débris’. Nous finimes par ne plus trouver que des terres boueuses, et nous nous arrêtâmes. La hauteur qui se dessine en cet endroit, près du séraï bâti par Ibrahim-Pacha, est done toute artilicielle et le produit de décombres entassés. Le rocher primitif de l'ile était ici très-peu saillant au-dessus du niveau de la mer; on le voit du reste farsant le contour de la petite anse qui est près de la hauteur. Nous trouvämes des pierres de taille, des matériaux de constructions anciennes, surtout une masse considérable de débris de sépulture, une grande jarre, et, au fond de notre tranchée, une jolie petite tête en terre cuite (au Louvre, salle Asiatique), représentée dans notre planche XXIV, fig. 3. C'est un morceau très-précieux par le cachet égyptien qu'il présente, et à cause de la grande profondeur (environ 8 mètres) où 11 a été découvert. Nous rencontrâmes aussi dans la tranchée un débris d'inscription grecque tout à
!.M. Poulain de Bossay (Bulletin, p. 12) ne se un million à Sour, on (trouverait beaucoup de débris
fait pas une idée exacte de l'épaisseur des remblais de la ville phénicienne. à Sour. Quoi qu'il en dise, si l'on voulait dépenser
fait illisible, CO ::HC (dmoocions? edppootmns?), des ustensiles en lave du Hauran, semblables aux meules qu’on apporte encore aujourd’hui de ce pays à Sour, et aux objets du même genre que nous fournit Oum el- Awamid. Un fait qui nous frappa beaucou p fut le nombre de traces funéraires que nous trouvions de toutes parts.
Tranchée D. Toute la plaine qui s'étend au sud-sud-est de l'ile est ce qu'on nommait autrefois l'Eurychore, le forum, le bazar, le marché, Campus, comme l'appelle Justin, où se passait la vie publique de la cité! Une telle partie fut sans doute, à partir d'Alexandre, la moins phénicienne de Tyr, celle qui dut le moins garder sa physionomie antique; elle devint purement grecque et romaine *. J'ai dit que cette plaine, depuis moins de cent ans, a été exploitée comme une carrière de marbres précieux; elle est pleine de trous et présente l'aspect le plus triste. On y peut voir cependant encore se dessiner une belle ligne de colonnes de marbre précieux. Je ne connais que Rome qui offre d'aussi beaux débris de colonnes. On y voit même de vastes conduits souterrains du moyen âge, construits avec des débris anciens employés à contre-sens. Je me serais reproché de ne pas avoir touché à ce champ d’antiquités. J'y fis faire une tranchée qui donna
plusieurs débris de statues et une inscription grecque de grand intérêt.
HBOYAHKAIOAHMOZ MAPKONAIMYAIONMAPKOYYION ZKAYPONANTITAMIANANTI ZTPATHITONTONEAYTAON MATPONAEYNOIAZENEKEIN
Sur une petite plaque de marbre blanc, plane au verso, cylindrique au recto; caractère classique, les traits des bouts des lettres très-prononcés:
! Justin, XVIII, 1, 123 Ritter, XVII, D 999. voir Strabon, XVI, 11, 23; Suidas, au mot Iaÿhos
Ritter n’a fait qu'adopter les vues de Movers sur l'Eurychore (Die Phœnitier, I, 1° part. P- 190 et suiv.).
Cf. Poulain de Bossay, Rech. p. 29 et suiv. surtout
p. 35 et suiv. réfutation des vues de M. de Bertou: p. 36 et suiv. rectification des idées de Movers. ? Sur l'importance de Tyr à l’époque romaine,
à Tüpuos. Comparez l'inscription de Pouzzoles, Corpus inser. gr. n° 5853, de l'an 174 après J. G. et l'inscription de Délos, Corpus, n° 2971 (1° siècle avant J. G.). C’est surtout à l'époque romaine que Tyr est appelée « métropole de la Phénicie. » (Voy. l'inseription de Pouzzoles précitée.)
H BouAn nai d duos Mépxor Aiudlior Mépuou vior Exadpoy, dutiTauiay, duTicÎpérnyov, Tor éauTür
GÉTpwya, eÿvolas Éveuer.
Ce Marcus Æmilius Scaurus est un personnage historique très-connu. C'est le lieutenant de Pompée dans la troisième guerre contre Mithridate, le client de Gicéron dans le Pro Scauro. On sait le rôle que ce Scaurus joua dans les affaires de Syrie et isant et défai-
de Palestine. À partir de l'an 64 avant J. C. nous le voyons à Damas, fe sant les princes du pays, montrant une vénalité effrontée, donnant l'investiture de la Judée à Aristobule !. Il resta en Syrie jusqu'à l'an 59. En 58, il inaugura cette fameuse édilité qui fut tenue des honnêtes gens pour la ruine des mœurs, à ce point que Pline juge qu'elle fut plus funeste à Rome que la proscription de Sylla, beau-père de Scaurus?. L'inscription est done de l'an 6o à peu près avant J. CG. On comprend que les Tyriens n'aient reculé devant aucune bassesse pour gagner la faveur d’un tel personnage. Un fait philologique curieux, c’est la promptitude avec laquelle le mot patronus s'introduisit dans le grec de l'Orient. Dès les deux ou trois premières années de l'invasion, nous le trouvons ici sur un monument officiel de la ville de Tyr. Aradus ne montra pas moins d’empressement pour Decimus Lælius, qui fut, pendant la guerre civile, amiral de l'escadre asiatique de Pompée (Corpus anser. gr. n° 4536 c). L'inseription de Decimus Marcius, trouvée près de Tortose (ci-dessus, p. 57), date aussi des premiers temps de la conquête romaine. Voy. Fræhner, Inser. du Louvre, p. 178, 179: cl. p.216-219,286, 287; Keïl, dans le Phulologus, H'* Supplementband, p.584, 585 (cf. Catal. de la Mission de Phénicie, 1862, p. 14).
Sirabon (XVI, 1, 23) nous apprend que les Tyriens, lors de la conquête romaine, achetèrent des Romains le maintien de leurs priviléges de ville libre; ce fut sans doute par Scaurus que se fil cet achat; quant à la circonstance puxpà dvakwoavres de Strabon, elle n'est guère croyable vu les mœurs du temps et le caractère de Scaurus.
Tranchée E. Je fis faire cette tranchée pour voir si l’ile à cet endroit a un fond de rocher“. Je fus tout d’abord préoccupé, en elfet, de l'idée que la pointe sud-ouest de l'ile pouvait être l'ä&aro» du temple de Melkarth. La fouille que je fis me prouva que cette hypothèse était admissible, et
que le rocher de l'angle sud-ouest a pu être séparé de l’île principale”.
! Josèphe, Ant. XIV, n, 33 1v, 3 v, 13 B.J. 1, la fixer à l'an 59 précis. (Inscriptions du Louvre. VL, 33 VI, 75 NUL, 1. p: XVI.) 2 Hist. nat. XXXNI, 15. # Voir Bertou, Topogr. pl. 1.
8 J'ignore sur quoi s'appuie M. Frœhner pour > M. Poulain de Bossay a très-bien entrevu qu'au
Nous fimes aussi des tranchées sur le promontoire. Nous traversâmes des couches épaisses de terre labourable et de sable. Nous trouvâmes dans ces couches un caveau sépulcral, peut-être du moyen âge. Puis, la tranchée ne donnant plus que du sable, nous l’abandonnâmes. Dans le rocher. vers cet angle sud-ouest, nous trouvâmes un réduit taillé dans le roc. L'entrée élait au plafond : cette entrée était fermée par de grosses pierres répulières; en dedans, était un escabeau taillé sur le roc. Dans la paroi, du côté de la mer, il y avait un jour oblique, creusé de main d'homme; un corps humain n'aurait pu y passer. C'était 1à sûrement une prison , formant le cul de basse-fosse d’une tour maintenant disparue.
Au moyen âge, en effet, cette extrémité sud-ouest porta une tour; aux environs de celte tour, vers le point 22 de M. de Bertou, se voient des travaux analogues aux magasins de la côte sud, des réduits carrés avec un cailloutage intérieur excellent, et que je crois avoir été des citernes, puis des magasins, un escalier; tout cela assez petit. À l'extrême pointe du rocher, existent des travaux dans le roc : un peu en retrait, vers le côté sud, un arceau dépouillé de son parement de grosses pierres, quelques grosses pierres restées au pied, et tout le long, dans le roc, une entaille pour servir de lit à la première assise; les blocs étaient grands. Le long de la grève, on remarque les traces de ce gros mur, comme au coin. C'était peut-être le mur de soutenement du terrassement de l'angle sud-ouest. Sur cette grève, il y a des traces du blocage durci dont est fait à l'inténieur le mur gg (plan, p. 531, ci-dessus). I y eut dans cette partie de l'ile un travail d’endiguement contre la mer.
Si le promontoire sud-ouest a été autrefois un rocher isolé, où abou-
üssait au sud le chenal qui lisolait? Cet aboutissant pouvail se trouver au
point est devait aboutir un canal, et qu'ainsi l'angle lettre renferme de fort bonnes idées; mais M. Pou- Sud-ouest a dû être primitivement une île (Bull. de lain de Bossay, dans les réflexions qu'il y a jointes en la Soc. de géogr. 186», p. 8). Vers la fin de février la publiant, oublie un peu les limites que je devais 1861, je reçus, en Syrie, une lettre de M. Poulain de m'imposer dans un rapport et dans mon explora-
Bossay, que ce savant a depuis publiée (1. e.). Gette tion en général.
fond soit de la première, soit de la deuxième sinuosité de la côte sud. Au fond de la première, le sol est un béton très-dur, renfermant des poteries. Au fond de la seconde, le sable est tout à fait analogue à celui qu'on trouve au point E, le remblai est très-bas; c’est là que finit tout à fait la pente du promontoire sud-ouest. Gela répond à peu près au point 66 de M. de Bertou; mais les amorces du canal que M. de Bertou a cru découvrir en cet endroit sont des illusions. J'ai essayé vainement de voir l'ouverture L1; M. Gaillardot, dans un voyage qu'il fit à Sour avant la mission, n'avait pas été plus heureux que moi. Si ce que M. de Bertou a pris pour une embouchure de canal était cela en réalité, cette embouchure n'aurait pas eu plus de 1,50 de largeur. M. du Boisguéhenneuc, dans son exploration de la côte du sud, fut aussi amené à regarder ce canal comme une impossibilité. Ge qu'on voit clairement vers le point 66, c'est le reste d’un gros ouvrage des croisés ou des musulmans. Les colonnes ayant fait partie de la construction sont nombreuses et disposées comme elles l'étaient dans la bâtisse. Le remblai du gros ouvrage reste encore; le remblai du mur d'enceinte se voit aussi.
Tranchée F. Une personne intelligente de Sour me dit avoir vu, un peu au delà de la tour des Algériens, une partie de l'enceinte! sous le sable. On me parlait vaguement de conduits souterrains voûtés, en grosses pierres, avec des meurtrières, de couloir derrière un mur. Des ouvriers indigènes firent pour nous une assez forte tranchée dans la ligne de la tour des Algériens. On ne trouva que du sable. On m'écrivit, après mon départ, qu'on avail mis à découvert une partie d’un des murs d'enceinte de l'ancienne ville, et que l’on était arrivé au conduit cherché. Cette recherche n'avait pas pour mon objet spécial assez d'intérêt pour que je dusse la continuer.
Tranchée G. Une tranchée profonde dans le sable, vers cet endroit, donna toujours du sable, sans nulle trace de construction. Je me convain-
1 A l'entrée de la ville, le mur était triple. (Brocard, p. 25; édit. Laurent.)
CAMPAGNE DE TYR. oo quis que, pour faire des tranchées dans l'isthme, il faudrait dépenser des sommes très-fortes, sans nul espoir bien solide de succès !.
Un des points les plus intéressants à fouiller serait la basilique. Nous sommes tout à fait portés à l'identifier avec l'église bâtie par l'évêque Paulin et consacrée par Eusèbe. Une grande partie de la génération héroïque des croisés repose là à côté d'Origène? et de l'empereur Frédéric Barberousse. Qui sait si le pavé de l'église, lequel est maintenant enterré sous plusieurs mètres de décombres, ne rendrait pas quelques-unes de ces tombes illustres? Mais J'aurais cru trop m'écarter de mon but en suivant cette idée. Les gigantesques colonnes accouplées * qui gisent dans la basilique comptent parmi les morceaux de pierre les plus énormes qu'ait remués l’antiquité.
Les autres constructions apparentes de l’île n’offrent guère d'intérêt. À la pointe nord, le mur présente quelques bonnes assises, où les pierres sont posées sur le moindre côté, sans être pour cela peut-être en délit. La tour des Algériens (point K), dans le jardin à l'entrée de la ville, est probablement l’œuvre des croisés. Elle est très-bien bâtie, en jolis blocs, à bossage soigné. Au coin cependant, et près des fondements, se voient des pierres sans bossage. I y a sur les pierres de nombreux signes de macons. Comme à Gébeil, les lits ne sont pas réguliers; on a réparé leurs inépa-
htés par des pierres à crossette.
Tout le côté de l’est est à bossage et intact; la pierre y offre la même appa-
! Les idées de M. de Bertou sur l'accroissement tout à fait moderne de ces couches de sable (p. 33) sont cependant fort exagérées. L'ensablement commença dès l'antiquité.
? «Origenes ibidem in ecclesia Sancti Sepulcri requiescit, in muro conclusus; cujus titulum ibidem vidi; sunt ibi columpnæ marmoreæ et aliorum lapi-
dum tam magnæ quam stupor est videre. » (Brocard, p. 25; édit. Laurent.)
3% Rien ne prouve que ces colonnes soient de l'époque tyrienne autonome, et il serait dangereux d'en tirer des conclusions. (Voyez Judas, Examen des mémotres. ete. 1871, p. 104.)
* Thomson, The land and the book, I, p. 265.
rence spongieuse qu'à Gébeil, sans que cette corrosion profonde soit un signe d'antiquité. À la basilique de Sour, l'air de vétusté est le même, la corrosion la même, et pourtant c’est là une construction relativement datée. En général, la tour des Algériens rappelle beaucoup les petites tours qui flanquent le donjon de Gébeïl.
Une autre tour, près de la mer’, est presque dépouillée de son revêtement. Elle ressemblait probablement à la tour des Algériens. Cependant elle a des colonnes à sa base. Était-elle à bossage ? Quelquefois on serait tenté de le croire. Deux ou trois des pierres, extrêmement rongées, qui restent du revêtement, paraissent à certains moments offrir le bossage. De plus, l'appareil ressemble beaucoup à celui de la tour des Algériens, et le degré de corrosion est le même. D'autres pierres n’offrent pas le bossage.
Les colonnes entassées au point 43 de M. de Bertou sont sûrement les restes d’une tour du moyen âge. Î est impossible qu'elles aient fait partie du temple de Melkarth, comme M. de Bertou croit pouvoir le supposer; elles sont trop petites. Au petit cap A3, en inclinant vers 9, on voit un gros massif, reste d’une tour du moyen âge.
Vis-à-vis la tour des Algériens, sur la dune, il y a un tas de retailles de pierres et de moellons particulièrement ca ractéristique. On est iei évidemment sur la ligne des fortifications du moyen âge, sur cette triple enceinte du côté de l'isthme qui faisait de Tyr la plus forte place de la Palestine. Peu d’endroits au monde ont été plus trempés de sang que ce triste coin de sable et de pierres concassées. L’angle où se donna l'assaut d'Alexandre était à ce mème endroit. Le massif 49 de M. de Bertou est
du moyen âge :
1 Il y a ici quelque confusion dans le plan de rée à l'entour. Pour être bien placé, le 46 à l'ouest M. de Bertou. Pourquoi deux numéros A6 corres- devrait être à l'ouest du point où aboutit le mur du pondant à un seul objet? Si l'on part de Ag comme prétendu Gothon. Le fort Ao de M. de Bertou est bien placé, 47 devrait être à l'endroit où est le L6 le mal placé aussi; il devrait être à peu près où es le
plus à l'est, etil faudrait figurer une excavation car- chiffre 50.
Les deux tours où aboutissent actuellement les conduites d’eau venant du continent devaient être autrefois au dedans des remparts!. La fontaine près de la porte est une construction moderne, faite avec des blocs taillés en bossage qu'on a trouvés épars alentour et qu'on a grossièrement Juxtaposés.
Sur la côte sud-ouest de l’île, se voit une belle cuve de sarcophage. Près de la côte sud, se remarque un piédestal avec une belle pierre à côté. La grève sud de Pile est curieuse. Outre les restes des tours des croisés, on y voit des cellules dallées, revêtues d’un stuc ou ciment très-dur et tout à fait étanche (réservoirs, cabines, boutiques?). Ces constructions sont peut-être antiques, et non du moyen âge, comme on l'a supposé? ; le cailloutis en est excellent. Le sable de cette grève est intéressant à étudier. I a élé formé par l'action de la mer lavant les terres qui servaient de remblaï derrière le quai. Ce quai une fois tombé, la mer a pu librement désagréger les terres qui faisaient remblai par derrière. Cette terre était pleine de morceaux de marbre et de débris manufacturés. Ces débris, roulés durant des siècles, ont formé des galets. Parmi ces cailloux artificiels, il se trouve en particulier beaucoup de scories de verre ou de substances à demi vitrifiées. [1 est probable qu'il y avait des verreries de ce côté de la ville ?.
Nous reviendrons plus tard sur le grand mur sous-marin gg. Cest, selon nous, le seul reste phénicien qu'il y ait à Sour; mais, pour en saisir le caractère et la valeur, il faut avoir discuté la question des ports. (Voir ci-après, p. 561 et suiv.)
Le nombre de petites colonnes en granit noir d'Egypte, semées de tous :
1 Je n’aflirme pas toutefois; il faudrait voir si la diat d’un quai. Tout ceci sera expliqué ci-après,
distribution actuelle des eaux n’est pas l'œuvre des p- 64 et suiv.
métualis. 3 Comp. Seetzen, Reisen, II, p. 116. Les sables ? Bertou, p. 13, 14; Ritter, XVIL, p. 341. Le quai vitrifiables se tiraient du sud de Sour. Sidon faisait À
qu'elles paraissent border est le rivage du moyen Tyr, pour le travail du verre, une forte concurrence.
âge, et non celui de l'antiquité; mais ces construc- (Stabon, XVI, 1, 25. Voir Benjamin de Tudèle,
tions n’ont aucun rapport avec le voisinage immé- p. 63, édit. Asher; Guillaume de Tyr, loc. cit.)
da
les côtés, soit dans l'Eurychore, soit aux emplacements des tours du moyen âge, est un fait remarquable. Un quartier entier de Tyr devait être bâti avec ces colonnes. De telles colonnes, du reste, sont fréquentes en Phénicie. On peut supposer qu'elles servirent aux galeries d’un forum. Une inscription conservée dans le Talmud prouve que, jusqu'au règne de Dioclétien, on ne cessa d’embellir de colonnades les lieux publics de Sour : nn D'hpant mb myT np jus mit NS pubs nn son pv. « Ego (sum) Diocletianus rex, qui ædificavi hoc forum Tyni Fortunæ Herculii fratris mei, octoginta diebus !.» Sürement, l'inscription n'élait pas tournée ainsi; mais derrière le texte talmudique se cache évidemment un texte épigraphique altéré.
Parmi les objets trouvés à Sour, outre ceux qui ont déjà été décrits, nous mentionnerons le petit bas-relief n° 67 de notre catalogue (au Louvre), moitié d’un bas-relief représentant une gazelle et un arbre d'un style très-particulier, analogue à des sculptures trouvées à Carthage”
(génisse broutant une gerbe);
un fragment de statuette trouvé à Sour (peut-être Diane chasseresse*);
! Talmud de Jérusalem, Aboda zara, 39 d. Conf. Lightfoot, Horæ hebr. Genturia chorographica in Matth. e. zxxxt (Opp. t. Il, p. 228). Comparez l'inscription palmyrénienne “33n Lrp) (Comptes rendus de lAcad. des inser. 2 avril 1869).
>? Gesenius, Monum. phœn. pl. xx, xxv; Beulé, Fouilles à Carthage, pl. m1; Not. et mém. de la Société
de Constantine, 1868, planches. Get objet ne put d'abord être emporté et n'a: figuré à l'exposition des Champs-Élysées que par un moulage de plâtre. L'original nous a été ensuite remis; il est maintenant au Louvre (salle Trajane).
$% Envoyé, comme le précédent, par M. Nadjar, administrateur du mir.
un autre bas-relief représentant une chasse, n° 9, vitrine (au Louvre);
une pelile terre cuite, d’une physionomie persane, n° 141 (vitrine)
maintenant à la salle Asiatique, au Louvre; quatre vases en poterie, trèsbien conservés, trouvés à Sour, donnés à la mission par M. Durighello (au Louvre). Je vis en outre, chez un orfévre, près de la porte de la ville,
une statue en marbre blanc, sans tête, et une autre statue dans un jardin.
Je dois la communication suivante à M. Gaillardot : «ll y à lrois ans environ, Durighello m’envoya un estampage portant écrit au crayon : «Sour, pierre ramlé» (pierre de sable). Cet eslampage n'était accompagné d'aucune lettre, d'aucune indication. I représente probablement le sommet d’une stèle. D’après cet estampage, la pierre doit être très-fruste. Y avait-il au-dessous du globe ailé quelque inscriplion ou quelque sculpture? Cest ce que je n'ai pu savoir; J'ai tout lieu de croire que cette pierre a été cédée au musée Parent. »
Les inscriptions de Tyr sont très-rares !. Tyr n’a pas, comme Sidon, une vaste banlieue de jardins, où les antiquités aient pu dormir en repos. Le mouvement perpétuel de la ville, jusqu’en 1291, à tout broyé. Voici
! On n’en connaissait aucune avant notre mission,
le petit nombre de monuments épigraphiques que la bienveillance des
habitants nous permit de récolter :
Colonnette corinthienne de o",30 de hauteur (au Louvre). 5] /
A:P ACKAHTTIOAOTH AIONYEIOY
M. Frœhner (Inser. du Louvre, n° 172) lit Adp(nauos) ÂcxAnmddor|os| !. Mais je
crois voir à la suite du T des traces non équivoques d'un H.
Sur un morceau de marbre convexe, d'environ 0,30 de haut (main-
tenant au khan de Saïda) :