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CHAPITRE II

KABR-HIRAM.

Autant les fouilles de Tyr paraissaient devoir être ingrates, autant les alentours de cette ville célèbre offraient des endroits pleins de tentations. Depuis des siècles, les environs de Tyr sont un véritable désert. Dans un rayon de quatre ou cinq lieues j'eus bientôt reconnu des localités excellentes, où l'antiquité était encore à nu. Dès lors, mon plan fut arrêté. Pour ne pas encourir le reproche d’avoir négligé un point aussi célèbre que Tyr, je m'imposai un certain nombre d'expériences, en vue surtout d'éclairer les questions intéressantes de topographie que soulève l’emplacement de l’ancienne ville; mais je résolus de faire porter mon effort principal sur des points écartés, tels que Kabr-Hiram, Oum el-Awamid. L'exécution d’un tel plan offrait de grandes difficultés. Ces points sont complétement déserts, et beaucoup étaient trop éloignés de Sour pour qu'il fût possible d'y mener tous les jours les travailleurs. Grâce aux dispositions prises par M. le général de Beaufort, grâce à l’abnégation courageuse de MM. les officiers et en particulier de M. le sous-lieutenant Brouillet, tous les obstacles purent être levés. Des points où les plus consciencieux voyageurs n'avaient passé que quelques heures ont été fouillés pendant des semaines, el notre campagne de Tyr, que je craignais de voir stérile, nous a donné des résultats moins brillants peutêtre, mais en un sens plus importants et certainement plus variés que ceux de Saïda.

Le célèbre monument connu sous le nom de « Tombeau d'Hiram, » à

deux heures de Sour, nous atlira d'abord. Ge fut le18 mars1861 qu'un détachement alla s'établir à cet endroit sous la lente. Nous ouvrimes les fouilles le jour même. Ces fouilles portèrent sur quatre points principaux : 1° Désirant savoir si cet endroit avait été un site de ville, nous pratiquâmes une tranchée sur le plateau à peu de distance du monument vulgairement appelé le «Tombeau d'Hiram;» 9° Nous commen-

çâmes à dégager le pied du prétendu tombeau d'Hiram, du côté du nord,

le seul qui fût obstrué; 3° Nous fimes déblayer en même temps plusieurs pierres antiques, en particulier les débris du monument désigné quelquefois comme le «Tombeau de la mère d'Hiram;» 4° Enfin, quelques soldats furent détachés pour examiner minutieusement certains restes de colonnes, de montants, de piliers qui émergeaient dans les champs situés sur le bord du plateau, vers l'endroit où commence le ouadi du sud. C'est là que fut découverte quelques jours après la mosaïque dont nous aurons bientôt à parler.

Notre tranchée du plateau amena de curieux résultats. Nous reconnûmes bientôt que la localité connue sous le nom de Kabr-Hiram n'était pas seulement une nécropole; nous y trouvâmes des débris d’une ville ou d'un village. Nos fouilles mirent au jour des maisons, ou plutôt des fermes, avec un outillage complet d'exploitation agricole (auges, pressoirs, meules, etc.). Les nombreuses ruines de villages qu’on trouve dans ia région de Sour, et en général dans toute la Phénicie, nous ont offert le même mélange. Partout les tombeaux se sont montrés à nous dans le voisinage immédiat de puits, de citernes, de pressoirs. I faut se rappeler qu'heureusement pour la bonne entente de l'art, le cimetière, avec sa banalité obligée, n'existait pas dans la bonne antiquité, que les tombeaux étaient adossés aux maisons, mêlés à toute la vie. L'usage de se faire enterrer à la campagne, en sa vigne, paraît avoir été très-fréquent dans la région de Tyr. Les ruines de villages anciens dont j'aurai plus lom

occasion de parler, et dont l'aspect est le même que celui de Kabr-Hiram,

CAMPAGNE DE TYR. 599 renferment de magnifiques sépultures, qui, probablement, n'étaient pas celles de paysans : c’est ce qu'on appelait un xyrordgror!.

Nous trouverons bientôt l'outillage agricole des Tyriens sous une forme plus monumentale à Oum el-Aamed. Impossible d’assigner une date à tout cet outillage; on s’en est servi Jusqu'à la dévastation du pays au moyen âge. Aujourd'hui encore, si le malheureux Beled Bescharra sortait de l’état sauvage où l'ont mis les luttes fanatiques du xnr° siècle, on reviendrait à ces ustensiles et l’on s’en servirait. Nous trouvämes, en parliculier, des objets usuels en lave noire du Hauran, semblables à ceux que nous avions trouvés à Sour el à ceux que nous trouverons à Oum el-Awamid, semblables aussi aux meules et autres objets que, sur cette même route de Sour à l'intérieur, on voit presque journellement défiler sur des chameaux allant du Hauran à Sour.

Parmi les montants de pressoirs qui couvrent le plateau, nous en signalerons un près de l'endroit où fut trouvée la mosaique découverte; ce montant porte une sculpture dont nous n'avons pu déterminer le sens.

Beaucoup de voyageurs ont parlé du prétendu tombeau d'Hiram. Cette appellation ne mérite pas d'être discutée. On ne voit pas de trace avant 1833?, el pourtant il s’agit d’un monument insigne, qui à dû attirer l’attention dès le moyen âge. Si à cette époque on avait considéré cet énorme tombeau comme le tombeau de l'ami de Salomon, il n'y a pas de doute qu'il en serait parlé dans Brocard ou dans toute autre description de la Palestine. M. Robinson fait done trop d'honneur à cette tradition en la comparant à ces noms bibliques que les musulmans, suivant le plus souvent la tradition rabbinique, elle-même si fragile et si fantastique, donnent à leurs wélis?. Hiram n’a pas eu de renom dans l'islam. Son

souvenir, même lésendaire, ne vit pas dans le pays. Cette dénomination

1 IL Rois, xx1, 18, 26; Jean, xx, 41. Cf. Winer, 3 M. Thomson, The Land, I, P- 290 et suiv.; Bibl. Realw. au mot Gärten. M. de Sauley, deuxième Voy. IL, p. 279, montrent ? Voir Robinson, II, 456,457; Ritter, XVI, 792; aussi trop de complaisance à ce sujet.

est donc tout ce qu'il y a de plus frivole. Elle a dà être l'œuvre de quelque touriste français ou anglais du premier quart de ce siècle. Robinson ! paraît avoir entendu prononcer Kabr-Hairdn. Peut-être est-ce là le vrai nom, où l'oreille complaisante des voyageurs et des drogmans aura voulu trouver le nom d'Hiram. Il n’est pas rare de voir les indigènes de Syrie prendre au sérieux, avec une pesante naïveté, les plaisanteries des touristes, puis les répéter comme des traditions immémoriales. Le drogman, à l'affût de ce que dit son frandji, pour le redire ensuite, commet les plus amusantes bévues. Toute personne qui a voyagé en Orient a assisté pour ainsi dire à la création de telles légendes. Qui ne sait que trois ou quatre lieux saints de Jérusalem, inventés de gaieté de cœur, 1l y a quelques années, par un fonctionnaire désœuvré et ennuyé, passent maintenant pour traditionnels? On peut dire que pas un seul des tombeaux bibliques de la Palestine dont les titres ne reposent que sur la tradition n’a un caractère sérieux d'authenticité.

Nos fouilles au pied du tombeau d'Hiram, du côté du champ (côté septentrional), nous amenèrent à un résultat singulier. Elles mirent au jour un escalier oblique taillé dans le roc, se rattachant aux fondations mêmes du mausolée et plus ancien que le mausolée; cet escalier conduit à un grand caveau voûté irrégulièrement, relativement très-élevé, revêtu de cailloutage, n’offrant n1 un caractère sépulcral, ni un caractère religieux. Nous trouvâmes ce caveau absolument vide. Nos planches XLVIT et XLVIH donneront l'idée exacte du tombeau et de la cave attenante. On se convaincra facilement par l’étude des coupes que lescalier qui descend à la cave n’a pu être pratiqué postérieurement à côté de la masse colossale. La disposition des fondations prouve que l'escalier existait déjà quand le tombeau fut bâti. H y a plus. M. Thoboiïs pense que le caveau et la partie d'escalier évidée dans le roc qui y donne accès existaient avant le tombeau, et que c'est au moment de la construction du tombeau que les marches qui sont de côté

1 Bibl. Res. I, 456. Voir Ritter, xvi, 792-794, et sa carte.

CAMPAGNE DE TYR. 601 et rapportées ont élé ajoutées. En effet, l'escalier qui sort directement du caveau va aboutir sous le tombeau; on le voit encore se prolonger audessous. Pour préparer l’assise du tombeau à cet endroit, on a coulé du béton, qui comble le haut de l'escalier: puis, pour dégager la grotle, on a fait le petit escalier oblique. I est presque impossible de se dérober à cette conséquence, tout étrange qu'elle est !.

L'ensemble du tombeau d'Hiram , quoique très-imposant, est irrégulier et inachevé. Le monument pyramide mal et semble d’un côté affecter la verticale. Le flanc septentrional, le côté du caveau, est particulièrement brut, tandis que le côté de la route? et les deux petites extrémités (sauf quelques irrégularités à la petite extrémité de l'ouest) sont relativement soignés. De cet état d’inachèvement du côté du caveau, el surtout de ce que le monument semble s'épauler de ce côté, nous tirions la conclusion que dans l'antiquité le monument était adossé, au moins jusqu'à une parie de sa hauteur, à une construction, à une ferme par exemple, qui aurait été bâtie en même temps que ce monument. L'entrée du caveau aurait été alors couverte et aurait donné dans un intérieur, ce qui, dans tous les cas, doit être supposé, puisque sans cela le caveau se fùt rempli d'eau. M. Thobois m'a ensuite inspiré des doutes sur l'hypothèse de l’adossement. H croit que la grossièreté de l'un des côtés est une de ces irrégularités si nombreuses dans les monuments phéniciens, dans ceux d’Amrit par exemple. Ce côté devait être moins en vue que celui du chemin; on l'aura négligé. Il est certain que l'existence du bandeau autour des quatre côtés du tombeau combat l'hypothèse à laquelle nous

nous étions d'abord arrêtés.

l «Tout cela, dit M. de Saulcy (deuxième Voy. IT, p. 279), n'a été fouillé qu'à demi et demanderait une exploration intelligente, à la suite de laquelle seulement le tombeau d’Hiram dirait son dernier mot.» Je ne crois pas que le tombeau d'Hiram dise jamais son dernier mot, car il n'a pas d'inscription. Des personnes plus intelligentes que moi l’étudieront un

jour; mais je doute qu’en fouillant elles trouventautre chose que ce que nous avons trouvé. Le déblayement que nous avons fait de ce monument a été complet. ? Le tracé de la route ne paraît pas avoir changé depuis l'antiquité.

5 Cest, en effet, ce qui est arrivé depuis nos fouilles ( Voir de Sauley, L e.)

Dans les murs de pierre qui entourent les champs aux environs du prétendu tombeau d'Hiram, se trouvent les débris de plusieurs autres sarcophages, dont un, assez grandiose, a reçu de quelques touristes le nom de « Tombeau de la mère d'Hiram!.» À côté de ce prétendu tombeau de la mère d'Hiram est un autre tombeau cassé; un fragment du couvercle, qui fait l'effet d'un vaste toit, est engagé dans le mur. Un autre fragment singulier est celui qu'on peut voir représenté dans notre planche XLVIIT (en haut, au coin). La vaste nécropole de Kabr-Hiram a élé considérablement détruite depuis quelques années. Toutes les petites levées de pierres qui sillonnent le pays sont formées de débris de sarcophages du même type que celui qu'on adjuge à Hiram*.

Dans la vallée au sud de la route, au-dessous de l'endroit où a été découverte la mosaïque dont nous parlerons bientôt, se voit une petite nécropole, d'un caractère tout particulier. Ce sont des sarcophages taillés dans le roc, à couvercles formés d’un bloc prismatique quadrangulaire. Cette petite nécropole est représentée dans la partie inférieure de notre planche XLVIIL. Sur la pente, du côté de la mosaïque, se voient deux caveaux Juxtaposés, carrés, avec des couvertures en blocs énormes. On voit aussi çà et là des cuves grossièrement laïllées, ayant pour couvereles des blocs non taillés. Nous n'avons trouvé qu'une seule grotte sépulcrale; elle était complétement fouillée et dévastée. Beaucoup d’autres sépultures ont pu nous échapper. Les indigènes nous disaient sans cesse : « Toute la contrée autour de Kabr-Hiram est pleine de sarcophages; il y en à une centaine,» et celte fois, par exception, ils n’exagéraient pas.

Sur le mamelon à gauche, avant d'arriver de Sour à Kabr-Hiram, est un gros tombeau analogue à celui qu'on appelle « Tombeau de la

mère d'Hiram.» Près de là est l'endroit où l’on a trouvé des sarcophages

1 Thomson n'est pas loin d'adopter cette puérile 2 Ritter, XVI, p. 792, 793, présente à tort le attribution. Il est vrai qu'elle est aussi fondée que Xabr-Hiram comme un monument isolé. Barth est le l'appellation de Kabr-Hiram appliquée au grand tom- seul avant nous qui ait vu l'ensemble que forme

beau. Kabr-Hiram. (Ritter, XVI, p. 794.)

en plomb'. Au-dessus de cet endroit existe une mosaique blanche en gros cubes, très-bien conservée. Alentour se voient des mosaïques étendues et des ouvertures carrées, remplies de terre, qui semblent des puits pour descendre à des. caveaux souterrains, comme à Saïda. Il paraît que ce n'est là qu’une apparence, que ces entailles ne sont que des carrières ou des parois ayant formé le mur de certaines maisons. Là se montrent aussi deux gigantesques couvercles de sarcophage en forme de blocs carrés ; près de là, deux vastes auges dans le même bloc, sous deux couvercles en forme de blocs carrés Juxtaposés. Cest le premier exemple de ces blocs bisomes; nous en trouverons d’autres dans le pays de Tyr?. Cette petite nécropole a frappé les indigènes; car, dans mes notes écrites à Sour sous la dictée de gens du pays, Je lis : « Auprès de Kabr-Hiram, une caverne fut trouvée par hasard près d'une colonne; elle était trèsvaste el communiquait avec une catacombe. On en a retiré quatre sarcophages en plomb, sur lesquels il y avait des sculptures représentant des animaux et des urnes sépulcrales en verre.» Nous y fîmes divers essais qui n’eurent d'autre résultat que de nous faire découvrir une belle mosaïque, d’une excellente exécution, mais n’offrant que des dessins géométriques. Toutes ces mosaïques sont blanches, blanches et noires, blanches et rouges.

Qu'est-ce que Kabr-Hiram? Est-ce une ville an tique? Est-ce une simple nécropole de Tyr? H paraît d'abord inadmissible que cette masse énorme de beaux tombeaux ait appartenu uniquement à une ville située en cet endroit. Ces tombeaux sont épars sur une étendue de plus d’un kilomètre, et non groupés dans un endroit déterminé. D'un autre côté, il y eut sûrement à Kabr-Hiram un centre d'habitations important. Le nombre des pressoirs à montants est considérable. On a tiré de cette localité une masse énorme de pierres; elle a servi de carrière à tout le pays environ-

! Voir ci-dessus, p. 591. couvercle, se trouve à Athènes, sur le flanc occi-

? Un exemple de double excavalion, avec un seul dental de la colline du Musée. F

nant. H ne faut donc pas trop s'étonner si les constructions non funéraires, en dehors des pressoirs et ustensiles trouvés dans la tranchée. du plateau, sont rares à Kabr-Hiram. Dans le mur d'une masure, sur le mème plateau, se voit, à côté d'un énorme sarcophage, une pierre à bossage du moyen âge (saillie du milieu étroite, ruban très-large). L'ensemble des sépultures de Kabr-Hiram offre une remarquable unité. Tout cela est simple, grandiose (pas une sculpture, pas une moulure, pas une inscription), très-analogue, du reste, à la nécropole de l'Awiwatin et à toutes les sépultures de Sour. Gela a Pair bien primiul', bien sui generis. Un trait vraiment phénicien qui se remarque en ces monuments, c'est le peu de souei de l'achèvement, des mesures exactes. Nul soin de ravaler le monument, d'enlever les excédants de pierre, de produire une forme mathématique (remarquez notamment le fragment pl. XLVIIT, au haut, à droite). Rien ne rentre mieux dans l'esprit des monuments d'Amrit. Mais il ne faut pas oublier qu'on rencontre dans la plaine de Sour des sépultures du même genre avec des signes évidents de christianisme. Dans le pays de Tyr, surtout dans la région de Yaron et d'Aïnibel, nous trouverons des tombes aussi grandioses que le tombeau d'Hiram, construites dans un style aussi massif et aussi colossal, et qui sont de l'époque romaine. H est done impossible de tirer une conclusion assurée. Rien ne s'oppose à ce que la nécropole de Kabr-Hiram soit d’une haute antiquité phénicienne; rien ne prouve que ladite nécropole ait cette antiquité. C'est le cas de dire : Non liquet. n'en est pas de même à Amrit ni à Oum el-Awamid, ni même à Saïda et à Adloun. Là se trouvent des monuments qui n'ont pas d'analogue hors de la Phénicie, et qui en Phénicie n'ont pas d'analogue après la conquête définitive de l'Orient par Part grec. Les monuments de Kabr-Hiram ont des analogues ailleurs, mais surtout en Phénicie à époque romaine, et même à l'époque chrétienne.

1 Robinson, Thomson, de Sauley se prononcent sépulture appelée « Tombeau d'Hiram» un tombeau

pour la haute antiquité. Barth voit dans la grande romain.

CAMPAGNE DE TYR. 605 La grandeur des blocs de pierre prouve peu de chose en Syrie, puisque, jusqu’à la pleine décadence de l'art antique, on continua d’y employer de très-grands blocs'. Mon savant confrère, M. de Sauley, paraît craindre que je ne tire une conséquence de la mosaïque dont nous parlerons bientôt, pour rajeunir le tombeau d'Hiram. « Essayer de le faire, dit-il, serait vraiment un acte de folie. » Il a mille fois raison, et Jai été d'autant moins tenté de faire ce rapprochement, qu'il y a près d'un demi-kilomètre du tombeau d'Hiram à la mosaïque. Mais d’autres raisons tiennent en suspens.

Le singulier caveau sur lorifice duquel a été bâti le tombeau n’a pas un caractère de haute antiquité, et ce caveau est plus ancien que le tombeau. La grossièreté de lépannelage des pierres prouve seulement que le monument ne fut pas fini. Un caractère de presque tous les monuments de la Phénicie, c'est qu'ils sont inachevés. Le monument cessait d'avoir son intérêt vivant avant qu'il fût terminé. Le tombeau surtout que chaque personnage riche se préparait de son vivant était négligé après que le mort y était déposé. Un manque général d'esprit de suite se fait partout remarquer. Les monuments d'Amrit sont frappants à cet égard; ceux d'Oum el-Awamid présentent le même trait.

En somme, le caractère qui parle le plus pour l'antiquité du prétendu tombeau d'Hiram et des tombeaux environnants est le manque d'inseriptons. Ritter l’a déjà observé à propos du grand Kabr?. Vu l'étendue que présente la nécropole, cet argument prend une très-grande force. I est difficile d'admettre des centaines de sépultures de l'époque romaine sur lesquelles il n'y aurait pas une inscriplion.

Que cette vaste nécropole soit une simple dépendance immédiate de

Sour, nous ne pouvons le croire. Pourquoi venir se faire enterrer si loin,

! «Une des assises [du tombeau d'Hiram}], dit remarqué cela. Seraient-ce les superfluités du côté M. de Sauley, est composée de pierres à encadre- inachevé qui auraient produit aux yeux de M. de ment assez semblables aux pierres salomoniennes du Sauley l'effet du refend?

Haram-ech-Chérif de Jérusalem.» Nous n’avons pas ? Ritter, XVI, 794.

quand les collines voisines de la ville offraient de magnifiques emplacements de tombeaux? Pourquoi, du moins, n'avoir pas prolongé simplement vers lest la nécropole de lAwwatin? Entre cette nécropole et celle de Kabr-Hiram il y a une zone d’une lieue sans tombeau (autant qu'un espace quelconque en Phénicie peut être dit sans tombeau). Où donc élait située la ville dont les nécropoles se déploient autour du prétendu tombeau d'Hiram? Je crois l'avoir en partie découvert. Quand on continue à suivre la route de Sour à Kana, à environ un quart d'heure de marche, à gauche de la route et en face du village moderne de Hanaweh, on trouve une des localités antiques les plus curieuses de la Phénicie. Cest une sorte d'acropole ou plutôt de roc taillé avec une ampleur qui surprend. Des blocs gigantesques se voient de tous les côtés. Un tombeau surtout frappe par ses dimensions : c’est un roc grossièrement équarri, non taillé régulièrement, avec un énorme couvercle, formé d'un prisme de rocher. Alentour, des sarcophages brisés; d’autres taillés dans le roc; tout cela d'un étrange et grandiose aspect. Un peu après, se découpe une maison en pierres blanches, dont les murs sont encore très-bien conservés; puis sont des montants de pressoirs. Tout le style de cette localité a quelque chose de massif, d’informe, de monolithique, qu'on peut rattacher au vieux style chananéen, si lon appelle de ce nom les restes qui commencent aux environs de Sour et couvrent toute Pancienne tribu d'Aser (villes à pressoirs monolithiques, mélés de sarcophages, etc., ensemble fort distinct des restes phéniciens proprement dits, qui ont un caractère d'art et de civilisation). Au haut de Facropole, se voit l'angle d'un mur à bossage et une partie de mur, où certaines pierres rappellent celle de la masure, près du Kabr. Des pierres à bossage abondent alentour. Au surplus, tout lintervalle de Kabr-Hiram à Kana est semé de restes qu'on peut appeler chananéens.

Peut-on assigner un nom à cette localité, qui fut évidemment impor-

lante? Ceux qui pensent que #29 ou 8 7529 7} de Jos. xx, 29 et

CAMPAGNE DE TYR. 607 I Sam. xxiv, 7 (Mégap Tüpou de la version grecque), n'est pas l'ile de Tyr, mais bien une Tyr continentale !, peuvent avec raison l'identifier avec notre localité. Notre localité était indubitablement une dépendance de Tyr, un Sy25 (acropole fortiliée). Ce lieu pouvait très-bien servir de limite entre le territoire de Tyr et celui de la tribu d'Aser. On conçoit, en effet, que les Tyriens aient eu une forteresse continentale vers la limite de leur zone côtière, que cette forteresse s'appelät y 7429 et füt vers Kabr- Hiram. Pourrait-on songer à placer là Palétyr? Non; car le passage du faux Scylax sur lequel on s'appuie pour éloigner Palétyr de la mer est lautif. Cependant placer vers notre localité le Palétyr qui, lors de l’invasion de Salmanazar, abandonna sa métropole et se soumit aux conquérants, serait une hypothèse assez séduisante; car appliquer le passage de Ménandre conservé par Josèphe (Ant. IX, xiv, 2) à un faubourg conti nental n'est pas bien satisfaisant. Nul doute, en tout cas, que le site de Kabr-Hiram n'ait eu une vraie importance historique. Entre ces x n132 782 N (Jilie Tyri que sunt in agro) qu'Ézéchiel (xxvr, 6, 8) menace des premiers effets de la colère assyrienne, notre localité, en ÿ joignant tout ce vaste entourage de Roukley, Kana, etc. qui fait du pays, pendant deux ou trois lieues, une ville continue, dut sans doute occuper la première place ?.

Une découverte inattendue vint du reste nous prouver que cette Importance dura jusqu’au moyen âge. En dégageant quelques débris de peu d'apparence situés à 300 mètres environ du tombeau, du côté de Sour, un des soldats que j'avais détachés de ce côté remarqua le pied, à peine émergent au-dessus du sol, d’une colonne portant une croix grecque. I déblaya ce pilier, qui, au bout de quelques coups de pioche, le conduisit au pavé d’une petite église byzantine, lequel était tout entier revêtu d’une mosaique, miraculeusement conservée, que d’abord nous inclinâmes à

1 Gesenius, Thes. au mol 220. Bossay sur les banlieues de Tyr (Bulletin de la soc. de ? Voir les justes réflexions de M. Poulain de géogr. 1862, p.15, 1 6).

regarder comme plus ancienne que l'église. Cette mosaïque était recouverte d'une couche de terre de 30 à Lo centimètres d'épaisseur. Complétement dégagée (ce travail dura quatre jours), elle se trouva mesurer 1h%,49 de longeur. Une inscription nous apprit bientôt que léglise avait été consacrée à saint Christophe, sous le chorévèque Georges et le diacre Cyrus, au nom des fermiers et des laboureurs de l'endroit. L’inscription établit évalement que, jusqu'à invasion musulmane, la localité qui entourait l’église était une banlieue de Tyr, riche en exploitations agricoles. Sauf quatre ou cinq trous produits par les racines des figuiers, et une tache dans la fravée de droite, venant de ce qu'à une époque postérieure à l'ensevelissement du pavé de l'église on a fait du feu à cet endroit, la mosaïque est bien conservée. Le sol n'avait jamais été labouré; la charrue, en atteignant les cubes, y eût fait des ravages affreux. Il est prodigieux que depuis 1,200 ans aucun hasard n’ait révélé l'existence de ce beau pavé. Nous fûmes confondus en le trouvant par moments à

peine recouvert de 20 centimètres de terre végétale; des figuiers, dont

les racines avaient pris dans celle mince couche un développement le plus souvent horizontal, l'avaient préservé de la charrue. Nul doute que, si cette mosaïque eût été vue par quelque coin, elle n’eût été détruite. Pour qu'aucune des mille causes qui pouvaient lui être funestes, surtout au moyen âge, quand les casaux étaient nombreux en ces parages, il a fallu vraiment les coïncidences des plus singulières.

S. M. l'Empereur voulut que ce beau monument de art byzantin fût transporté à Paris. Un mosaïste de Rome, M. Taddeï, exécuta le travail, rendu étrangement difficile par le site désert et dénué de ressources où il fallait opérer, avec beaucoup de suite et de résolution !. La mosaïque de

Kabr-Hiram méritait ces soins par la beauté de son dessin, la richesse de

1 C'est à tort que M. Didron (Ann. arch. 1863, cube. Pour donner une idée du genre de restaurap. 280, nole) a dit que M. Taddeïi avait restauré tion qu'il proposait de faire, il cira et ponça seuledes parties manquantes. M. Taddei n’a pas ajouté un ment un des médaillons.

CAMPAGNE DE TYR. 609 ses couleurs, la délicatesse infinie de son plan et les charmants détails qu'elle renferme. Si l'exécution est restée parfois un peu au-dessous des intentions du dessinateur, on le regrette à pee, tant l’ensemble séduit et tant les sujets intéressent. La mosaique, comme l’église, offre trois travées. Celle du milieu, plus large et plus courte que les deux autres, comprend l'inscription, qui, sans doute, était placée au pied de l'autel, une rosace, et, faisant face à la porte, un riche enroulement de trente et un médaillons, divisés et reliés entre eux par des rinceaux ornés de feuillages et de fleurs, qui s'échappent de vases situés aux quatre coims!. Ces médaillons représentent des sujets de fantaisie (combats d'animaux, scènes rustiques, jeux d'enfants, surtout scènes de la vie agricole). Les deux travées latérales se composent de soixante et quatorze médaillons représentant les douze mois, les quatre saisons, les quatre vents et une série d'animaux et de fruits. Les espaces entre les colonnes sont occupés par huit cadres représentant des animaux qui se poursuivent l'un l’autre; le grand tapis central et ces entre-colonnes sont les parties les plus achevées; le mouvement des animaux est d’une parfaite vérité. Les autres espaces vides sont remplis par des fleurons ou par des coupes?. Tout l'ouvrage est entouré de torsades d’un goût exquis. J'avais d'abord cru voir un symbolisme dans certaines représentations de la partie centrale, par exemple dans le pressoir qui est au centre de la composition et qui peut figurer une croix. Certaines scènes d’ânimaux me parurent se rapporter aux allégories du Physiologus. Je n'insiste pas sur ce point*.

On voit tout d’abord que l'ouvrage n'est ni païen ni chrétien. H apparüent, comme l'a bien dit M. de Rossi, à cet âge de transition où une sorte de réalisme menait insensiblement de l’art païen à l’art chrétien, où

les dieux du paganisme cédaient la place aux saisons, aux mois person-

! Comp. Annuaire de la Soc. archéol. de Constantine, archéologique de Constantine, année 1868, planche 1v. 1862, pl. x; Annales archéol. 1864 21019 3 M. Julien Durand (Ann. arch. 1864, P: 9) re-

? Comp. Recucil des notices et mémoires de la Societé jette le symbolisme du pressoir.

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