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LE PAYS DE TYR

Selon la règle que je m'étais imposée, je fis marcher l'exploration épigraphique et archéologique du pays parallèlement aux fouilles !. Cette exploration ne fut pas, dans la région de Saïda et de Sour, aussi facile que dans le Liban. Le fanatisme sombre des métualis leur inspira contre notre mission toutes sortes d'idées bizarres. Ils nous prenaient pour des chercheurs d'idoles. Il y eut un mot d'ordre parmi eux pour ne pas nous fournir de renseignements. La découverte d’une antiquité, au milieu des folles rêveries de pauvres têtes envahies par l'absurde, devenait pour lobjet découvert un véritable danger et nous obligeait à des surveillances très-compliquées. On ne comprend nulle part, aussi bien qu’au milieu de ces populations plongées dans une morne abstraction et enivrées d’une fierté stupide de ce qui fait leur infériorité, combien lislamisme est ennemi de toute science, combien il a attristé et appauvri la vie humaine, combien il ferme irrévocablement l'esprit d'une race à toute idée large et élevée. Les villages du Beled-Bescharrah, d'une saleté et d’un dénüment à peine croyables, sont la plus triste chose qui soit au monde. L'esprit farouche du monothéisme exalté a son type chez le métuali, dédaigneux, plem dorgueil, impertinent, même quand il est faible. Les conirariétés que me causa cette population sauvage m'amenèrent quelquefois à des paroles un peu dures; humilié, le métuali se retirait, nullement atteint.

! A Sour, renseignements de M. Nadjar et du vieux Ayyoub. écrivain du mutsellim, ou Murkos Maatmé.

chercheur de trésors Cobroussi ; aux environs de Cana, Pour toute cette région, voir notre carte, pl. E, et prendre pour guides [Ibrahim Salloum ou Hadji Elias les cartes de Van de Velde et de l'état-major.

CAMPAGNE DE TYR. 633 Je voyais en lui le juif antique, fier de sa loi, méprisant pour ses oppresseurs!. Les bons offices des chrétiens ne me manquèrent pas 161 plus que dans le Liban; mais tel est le mur de séparation qui divise les races en ce malheureux pays, que les villages des métualis situés à quelques pas des leurs étaient pour eux une terre inconnue. Ajoutons que les métualis n'ont pas la même capacité d'observation et de souvenir: leurs cerveaux semblent frappés de débilité. Je ne suis done pas, celte fois, aussi assuré d'être complet que je l’étais dans les pays où les populations elles-mêmes venaient m'apporter de riches séries de renseignements et me tracer d’avance le plan d'itinéraires fructueux.

I s'en faut, du reste, que les régions de Saïda et de Sour soient aussi riches en inscriptions que la région de Gébeil. Les tombeaux et les temples y sont en général muets. Dans la région de Tyr en particulier, les temples sont très-rares. Îl semble que le temple insulaire de Melkarth, comme celui de Jérusalem, en Palestine, eut un caractère central et exclusif. Un genre d’antiquité devient ici tout à fait dominant et attire à chaque pas l'attention, je veux parler des ruines d'établissements d'exploitation agricole, reconnaissables surtout aux grands pressoirs monolithes, d’un aspect monumental, dont la campagne est parsemée. Nous avions déjà rencontré près de Tripoli des monuments de ce genre?; il paraît cependant que cette forme de pressoirs est particulièrement chère au pays de Tyr. On dirait des portes où potences gigantesques ; ce ne sont pourtant pas de vraies portes; dans la plupart des cas, il n'y a pas de murs attenants. La Phénicie est le seul pays du monde où l'industrie ait laissé des restes gran-

dioses. Un pressoir y ressemble à un arc de triomphe. L’outillage indus-

! Par contre, rien de beau comme les métualis en quelque chose d'admirable. Enfin, j'ai connu une ou prière. Jen ai vu agenouillés sur la route, par des deux familles de métualis, excellents types, où l'on tempêtes affreuses et des pluies torrentielles, ne pas sentait encore la bonne race iranienne (curde) transse détourner pour nous voir passer. La résignation portée 1à par Saladin. des métualis à supporter leurs pelits tyrans féodaux, ? Voir ci-dessus, p. 140.

uniquement parce qu'ils sont de leur race, est aussi

triel, chez nous si fragile, est ici colossal. Les Phéniciens construisaient un pressoir, une piscine, pour l'éternité.

Dans la région de Tyr, ces restes d'une économie rustique primilive se rencontrent presque sur chaque hauteur, et toujours avec le mème caractère ! : vastes travaux dans le roc; restes de maisons carrées, bâties sans style en belles pierres mal jointes; nombre considérable de citernes, de caves, de cuves d’une grandeur extraordinaire; meules énormes éparses dans les champs; sarcophages de formes imposantes et massives; nulle trace de constructions religieuses; pas d'inscriptions. La dernière destruction de cette riche industrie remonte sans doute à la conquête musulmane: mais un tel outillage monolithe et grandiose devait se transmettre durant des siècles, et l’on peut dire que, de nos jours, tous ces vieux ustensiles relrouveraient leur usage, si ces villages ruinés reprenaient une partie de la vie qui les animait autrefois.

Les images bibliques se présentent en foule pour commenter ces restes d’une civilisation évanouie. On pense surtout à cet oxodsomdrns, ous éQü- TEUTEY AUTEÀDVA, HO Coayuodv TE mepiéünuer x cpvËer én aÙT® Ànvor x HAodOUNOEr aÜpyov”. Ces Gpayuot, ces Anvot creusés dans le roc, ces avpyo, se rencontrent à chaque pas dans le pays de Tyr. Au lieu de xnvé, Mare à ümoinior, expression plus juste encore; car ce qui est creusé dans le roc, dans un pressoir, c'est le creux placé au-dessous de la surface où s'opère la pression et destiné à recevoir le liquide (en hébreu 25*°). Ges D'2p? Ou ümokima, CUVES rondes dans le rocher, sous une surface inclinée, faisant ruisseau, et le plus souvent revètues de mosaïques blanches, sont fréquentes dans toute la Phénicie. Le verset qu'on a le plus souvent à la mémoire en parcourant ces Lémoignages d’une antique joie disparue est celui-ci de Jérémie“ : no5 bips pon Dp no Bip pere ip om nn

1 On est frappé de la manière dont ces vieilles 2 Matth. xx, 33; Marc, xu, 1.

traces répondent aux lignes 21 et suiv. de l’inserip- 3 Voir Schleusner et Gesenius, sous ces mols. tion de Mésa. 1 Jérém. xxv, 10.

CAMPAGNE DE TYR. 635 72 IN ON D, où bien : Dar wiXou où uh dxouoûÿ êv oot ën!. Ce bruit de la meule donné comme un bruit de ville explique très-bien comment les meules phéniciennes en grand nombre sont des indices de villes.

Déjà, en sortant de Sour pour aller à Kabr-Hiram, au moment où l'on quitte la plaine pour monter la première colline, on voit des restes industriels, de grosses pierres, l’une surtout (à droite) cylindrique avec des rainures (meule). De là vers Kabr-Hiram, nombreuses pierres industrielles, quelques tombeaux en forme d'auges. J'ai déjà décrit les antiquités qui se voient à Kabr-Hiram. De Kabr-Hiram ou de Hanaweh à Cana, les antiquités de ce genre, taillées dans le roc, se rencontrent à chaque pas?: c’est par centaines qu'elles se comptent. La route de Cana est, sous ce rapport, l'endroit le plus remarquable que j'aie vu. Je signalerai en particulier des espèces de caveaux ayant dans le haut un trou rond, d'innombrables travaux industriels dans le roc, mélés à de belles sépultures , aussi dans le roc. Les pierres en forme de potence (pressoirs) abondent; les chambres dans le roc se voient de toutes parts. Il y a aussi des constructions, des restes de murs. La colline rocheuse près de Cana, surtout, est couverte de ces travaux, trous ronds, petits et grands, dans le rocher (les grands sont des ümokria), bassins, rigoles, etc.

En tournant à droite, sur le ouadi qui s'appelle à cet endroit Ouadi Kana, pour étudier la face nord de cette colline rocheuse, on se trouve en présence de sculptures bizarres, tracées sur le rocher. Ce sont des ouvrages d’une complète grossièreté, tels qu'en peut faire un homme dénué de tout sentiment du dessin et n'ayant pas la moindre éducation en ce genre. On peut les partager en trois séries : la première forme une sorte de procession très-longue; la seconde, placée au-dessous, est composée de figures droites. Le P. de Prunières, qui connaissait ces sculptures el qui nous accompagnait, en vit une troisième série cachée parmi les broussailles. Impossible d'attribuer à un simple jeu de pâtres oisifs des

1 Apoc. xvur, 29,.—- 2 Cf. Sauley, deuxième Voyage, Il, p. 279.

images qui ont exigé un travail aussi suivi, et où l'on remarque beaucoup d'intentions ; il est bien difficile pourtant dy voir des produits d’un art sérieux !. Nous trouverons des bizarreries semblables à Deir-Canoun, près de Ras el-Aïn.

Cet ensemble de travaux dans le roc entre Kabr-Hiram et Cana frappe beaucoup. Comme on peut le rattacher aux restes de Kabr-Hiram et à ceux de Roukley, on arrive à constituer ainsi un grand ensemble d'antiquités, le plus considérable sûrement que les Tyriens aient laissé sur le continent. Ce n’est point Ià Palétyr, répétons-le encore; mais c’en est bien l'analogue; la partie agricole et industrielle de Tyr eut là son siége principal.

Cana, localité si ancienne?, n’a pourtant pas beaucoup d’antiquités. Au bas de la colline, il y a un ancien puits qui s'appelle Gugwält (as. Une

pierre du puits porte linseripüon :

EKOCMHCEN

Basse époque. C'est là évidemment le dernier mot d'une inscription destinée probablement à commémorer les travaux d’un particulier qui avait «décoré» la fontaine. En effet, les gens du pays me dirent qu’en refaisant le puits on trouva au fond une longue pierre avec une inscription, pierre qu'on peut voir en été, à l'époque où le puits est presque à sec. C’est le corps de l'inscription, dont le dernier mot seul est resté à la surface du sol. (Cf. Texier, Asie Min. p. 248.)

C’est aux environs de Cana qu'on trouve les plus belles sépultures tyriennes, souvent comparables par leur masse grandiose à celle qu'on a décorée du nom d'Hiram. Le village de Roukley (x, ou a4,), dans la vallée au nord de Kabr-Hiram, est sous ce rapport très-remarquable.

Sans parler d’une enceinte dont l'ancienneté est douteuse, on y voit trois

1 Thomson (The land, 1, p. 298) a connu ces fi- précité, commet encore les erreurs les plus graves. gures; mais sa gravure n'en donne aucune idée. (Voir Ritter, XVI, p. 792.) Ne pas confondre notre 2 Josué, xx, 28. Cana figure dans la campagne de Cana avec Cana de Galilée. Thoutmès III (Revue archéol. mai 1864, p. 339). 5 M. de Saulcy a reçu le même renseignement.

Knobel, commentant en 1861 le passage de Josué Deuxième Voyage, IT, p. 277.

GAMPAGNE DE TYR. 637 caveaux frappants par leur grandeur. L'un est une caverne lyrienne, à vole centrale, suivant l’axe de la caverne, et niches des deux côtés. Un autre est un beau caveau à niches latérales carrées (cinq ou six de chaque côté). Un autre, au-dessus du précédent, offre au fond, en face de l'entrée, deux gros sarcophages, à couvercle carré comme une grosse tuile, rangés dans le sens de leur longueur; l'ensemble est d'une singulière majesté. Un dessin de ce caveau serait d’un grand effet. Tout cela me paraît fort ancien. Un gros tombeau dans les champs étonne aussi par sa massive beauté. Ses deux côtés sont également sculptés (j'ai pu le constater en fusant déblayer le côté obstrué par la terre), ce qui prouve que le tombeau était isolé. L'intérieur, comme celui du grand tombeau bisome près de Cana, offre un oreiller pour poser la tête du mort. Ce singulier sarcophage était déjà très-mutilé quand je le vis. Quelques jours après, sans que J'en eusse donné l’ordre, on détacha un fragment du devant et on me l'apporta à Tyr. Je lai transporté au Musée du Louvre. Les guirlandes, les grappes de raisin formant pendeloques, ainsi que le motif central, n’y sont guère qu'épannelées. Pour donner une idée de l'en-

semble, je reproduis iei un petit dessin du monument pris sur place.

Ge type de sarcophage est fréquent dans le pays : cuve à parois trèsépaisses, ornée de gros bandeaux plats, ou fruits destinés à être sculptés sur le devant et les côtés. Un tel type me paraît fort ancien, bien que la prossièreté grandiose qui s'y remarque tiènne seulement à l'état d'inachèvement des cuves. Les pendeloques sont d'ordinaire des massifs dégrossis laissés pour y sculpter ultérieurement des grappes de raisin (voir cependant ci-dessus, p. 3511), ce qu'on négligeait presque toujours de

! Ces pendeloques sont fréquentes sur les sarco- pas été destinées à recevoir des sculptures ultérieures. phages d’Asie Mineure; mais là elles paraissent n’avoir (Voir Perrot, Miss. de Galatie, pl. 1v, fig. 5.) J'ai vu à

faire, par manque de suite dans les idées et par ingratitude pour les morts. Le derrière des sarcophages, destiné à être adossé au mur d’un caveau, n’a aucun ornement. Le couvercle a des acrotères; la cuve s’'emboîte dans le couvercle. Je recommande toute la vallée de Roukley aux dessinateurs : les tombeaux y sont très-beaux. Ge lieu est voisin de Kabr-Hiram, et je n'aflirme pas que cette réunion de tombeaux ne fasse pas un seul ensemble avec la nécropole que nous désignons, faute de mieux, par ce dernier nom. Le roc, à Roukley comme dans toutes les localités importantes de la Phénicie, est travaillé, plein de trous artificiels, de pressoirs. On y voit, en particulier, de remarquables bassins dans le roc, un entre autres dont le lond est revètu de mosaïques à gros cubes semblables à ceux de la grotte des cactus à Gébeïl. Le fond du bassin est un plan incliné; au bas de la pente est une rigole qui déversait le liquide dans un réservoir inférieur, revêlu, comme les plus belles citernes, d'un enduit excellent. C'est un pressoir à vin. À côté se voit un autre bassin à moitié détruit; 1l y a des restes de la mosaïque. Ce rapprochement des travaux industriels dans le roc et des tombeaux a lieu dans toute la Phénicie. I venait sans doute de ce que les lits de rocher qui se prêtaient aux uns se prétaient aux autres. Les banes de rocher propres aux excavations et convenablement placés aux abords des villages ne sont pas très-nombreux, en sorte qu'un banc de ce genre s’imposait aux habitudes et créait des voisinages factices. La grandeur et la beauté de cette antique civilisation matérielle me frappèrent en cet endroit plus que partout ailleurs. Tout le groupe de sépultures grandioses et anépigraphes de Roukley a la plus grande analogie avec la nécropole de Kabr-Hiram. Un trait remarquable de ces sar-

cophages est qu'ils sont tous en pierre de la localité, en cette pierre blanche,

Hiérapolis, sur le Lycus, deux ou trois sarcophages semblent aussi beaucoup à ceux des tombeaux du très-ressemblants à celui de Roukley, dont j'ai donné pays de Tyr. Nous montrerons ailleurs la physionola représentation. J'en ai vu aussi deux ou trois du mie sémitique de l’art de la vallée du Lycus (Laomême genre à Philadelphie, plusieurs à Smyrne. Les dicée, Colosses, Hiérapolis).

acrolères de certains sarcophages de Laodicée res-

GAMPAGNE DE TYR. 639 facile au travail, quoique très -résistante, devenant grise avec le temps, qui constitue l'aspect général du pays de Tyr. L'emploi du marbre et des pierres exotiques est, en Phénicie, le signe d’un âge relativement moderne.

\ une demi-lieue de Cana, à l’est!, est cel Oum el-Aâmed?, la ville aux grands pressoirs, qui est sûrement un des endroits les plus curieux du pays de Tyr. Là sont les plus belles ruines d'établissements industriels phéniciens. C'est ce lieu qu'il faudrait prendre pour type des dessins à l'aire pour rendre ces sortes de ruines. Les grandes pierres dressées en lorme de portes ou de potences, et qui, d'après les rainures qu'on voit à l’intérieur, sont, je crois, des pressoirs Ÿ, ces pierres, dis-je, acquièrent ici des dimensions étonnantes. Les auges sont très-belles aussi. Un mur CYclopéen, ou enceinte polygonale, avec une porte, se voit près de R°;1l existe aux environs beaucoup d’autres gros murs. I y a aussi des caveaux remarquables, l'un surtout, dont l'entrée, très-réoulière, est taillée en arceau dans le roc; l'ouverture carrée du caveau est pratiquée au fond de larceau. Cobroussi m'avait parlé d’une statue qui devait se trouver là; nous n'avons rien découvert de ce genre. Cobroussi soutient que c'esi parce que nous n'avons pas bien cherché.

Balabin, près de là, offre le même aspect : restes de grands établissements industriels, gros murs anciens, sarcophages.

Un endroit nommé Burdj ou Mantara, près de là, possède un rectangle de belles pierres, bien conservé.

El-Biadh° a un intérêt du même genre. On y voit une enceinte de

grosses pierres, des tombeaux et divers travaux creusés dans le roc. H va

! Jai des doutes sur cette orientation (voir notre carte, pl. 1). M. Gaillardot place Oum el-Aâmed au nord-ouest de Cana. M. de Sauley (deuxième Voyage, Î, p. 279) la met à droite de la route de Cana à Kabr-Hiram, ce qui me semble inexact.

? Je conserve cette forme pour distinguer cet endroit de Oum el-Awamid. Le sens est le même. (Cf. Thomson, The land, TL, P. 298, 299, 306, 307.)

% M. de Saulcy (deuxième Voyage, Il, p. 279, 280) a des doutes sur cette explication. Je n’en vois pas de meilleure. M. Thomson n'hésite pas à les appeler oil-presses. Gette idée nous vint avant que nous connussions l'opinion semblable de Thomson.

* M. Thomson l’a vu également.

5 Voir la carte de l'état-major et celle de Ritter

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