CHAPITRE V
OUM EL-AWAMID.
Le plan ci-joint, exécuté par M. le lieutenant Brouillet, donnera une
idée d'Oum el-Awamid et de son étendue. L'espace couvert par les ruines
est de près d’un kilomètre; il est entièrement désert; le village le plus
prochain (Nakoura) est à près d'une demi-lieue.
J'ai dit comment le peu d'espoir que j'avais de trouver à Tyr, au moyen
de fouilles aussi limitées que les miennes, des restes de l'art phénicien,
m'avait décidé à faire porter l'effort des travailleurs sur Kabr-Hiram et
Oum el-Awamid. Kabr-Hiram, tout en nous donnant des résultats d’un
grand intérêt, avait été à peu près stérile pour les recherches d’antiquités phéniciennes. Oum el-Awamid devait nous offrir, sous ce rapport, d'amples compensations.
Quoique la localité désignée du nom vague d’Oum el-Awamid (la mère des colonnes) ait depuis longtemps attiré l'attention, et ait été visitée par plusieurs voyageurs, en particulier par Buckingham , le mérite d'avoir signalé l'importance archéologique d’Oum el-Awamid appartient à M. de Sauley?. Mon savant confrère y passa deux heures le 17 décembre 1850. Ce fut sur ses indications que M. de Vogüé, le 6 et le 7 novembre 1853,
s'y arrêta quelques heures et recueïillit ces notes rapides, mais pleines de
justesse, où les seules erreurs sont celles qu'on ne pouvait éviter qu'en
fouillant le sol°.
Trois choses attirent d’abord l'attention à Oum el-Awamid : 1° une acropole dominant la côte, et où se détachent des colonnes d'ordre 1on1que; 2° une construction égyplenne, située à quelques minutes de là; 3° un grand nombre de maisons dont le mode de construction parut à M. de Sauley et à M. de Vogüé rappeler celui des monuments dits cyclopéens. Ces trois points ont été successivement l’objet de notre étude : c'était par l’acropole qu'il était naturel de débuter.
M. Thobois, qui dirigea tout le temps les fouilles à Oum el-Awamid, adopta pour le rejet des terres un système qui nous garantissait que, dans les parties fouillées, rien ne nous échapperait. Il s’assura d’abord qu'il n'y avait rien d’mtéressant sur la pente que nos terres pouvaient recouvrir; puis il entoura en quelque sorte la plate-forme des colonnes d'un réseau d’excavations. Les premiers coups de pioche nous causèrent une véritable
déception. Ges ruines, en apparence les plus intactes de toute la Syrie,
! Ritter, XVI, p. 778, 808, 813, 814, 815, 816 un bon dessin des chapiteaux à palmeltes; mais le
et la carte de Lange jointe à ce volume de Ritter; site est mal rendu. voir aussi la carte de Jacotin. Cf. Thomson, The ? Premier Voyage, 1, 46, 47, 69. land and the book, 1, p. 468 (croquis médiocre). 5 Fragments d'un journal de voyage en Orient
Cassas (Voy. pitt, de la Syrie, IL, n° 83) donne déjà p. 37 et suiv.
CAMPAGNE DE TYR. 697 étaient loin d’être vierges; il n'y alà, si j'ose m'exprimer ainsi, que des ruines de seconde main. Les colonnes, d’un effet si pitioresque, ne posaient pas sur leurs bases: c’étaient des fûts brisés, enfoncés en terre comme des pieux, ainsi que cela a lieu dans les plus misérables khans de la Syrie; le bas des füts est cassé et grossièrement rogné. La grande colonne, qui à l'air d’être complète, porte un chapiteau qui n’est pas le sien, et, si elle estsur sa base, ce qui est douteux, elle y à été sûrement remise, Les coionnes debout n’ont pas de cannelure; la colonne qui était couronnée par les chapiteaux conservés en avait (pl. LV). Toutes les constructions de l'acropole portaient la trace des désordres les plus profonds; à peine un plan s'y laissaitil entrevoir. De misérables constructions, enchevêtrées aux anciennes, masquaient l'aspect antique et le rendaient méconnaissable. Il devint bientôt évident pour nous qu'après la destruction de la ville autrefois située en ce lieu, des barbares ou de pauvres gens, à une époque inconnue, s'étaient blottis dans les ruines et s'élaient construit, avec les débris épars autour d'eux, de misérables abris. Heureusement, ces remaniements n'étaient pas allés jusqu'à altérer le caractère des matériaux primitils. La vieille ville, si Jose le dire, à l'inverse de ce qui s'est passé tant de fois en Phénicie, a été mise en morceaux, mais non digérée. Les membres des anciennes constructions se retrouvaient dans les combinaisons artificielles où on les avait fait entrer, el bientôt nous eûmes entre les mains les éléments de plusieurs édifices doriques et ioniques ! qui avaient recouvert lacropole, et qui appartenaient certainement, non à l'époque romaine, comme l'avait supposé M. de Vogüé, mais bien à l'époque grecque la plus pure. Les chapiteaux ioniens le disputaient par leur finesse à ceux des pelits temples de l’acropole d'Athènes. Dans l'œil de la volute on remarque un {trou pour la pierre précieuse, l'émail ou le petit antéfixe de métal, comme cela se remarque dans les chapiteaux du temple de la Victoire Aptère et de l'Érechthéum. On dirait un ouvrage imité de ce der-
1 Planche LIT.
US
nier monument!, mais imité par des ouvriers sculpteurs plutôt que constructeurs. En effet, les joints de l'astragale, de la frise et de la corniche ne sont pas ce que voudrait le type classique. La base de la colonne est reproduite dans notre planche LITE, à gauche. On peut étudier les chapiteaux d'Oum el-Awamid, avec leur collier terminant le fût, dans notre planche LV? Je donne ei un détail de la volute que notre planche n'a
pas suffisamment rendu.
En tout cas il nous parut diflicile que, postérieurement à Alexandre ou à ses premiers successeurs, on eût pu élever des édifices d'un style aussi pur. Plusieurs fragments de sculpture grecque vinrent nous confirmer dans la même idée. Tous ces ouvrages sont en pierre du pays. Cest à l'époque romaine que l'usage des colonnes de marbre et de granit, que l’on faisait venir d'Égypte et de Grèce, répandit sur tous les monuments de la Syrie un vernis fatigant de monotone et de banalité.
L'idée inverse, à savoir que les Grecs auraient emprunté à la Phénicie ces ornements délicats, ne nous à pas arrêtés. C'est avec les marbres de la Grèce, en effet, que de telles formes sont en harmonie: elles sont 1e en contradiction avec la nature grossière des matériaux et portent le ca-
ractère de pures imitations. Le style architectonique original d'un pays et
1 Blaundus, en Asie Mineure, offre un ensemble donné par Cassas (Il, 87), de Sauley (premier Voyage, de ruines qui suggère les mêmes réflexions. (Hamil- pl. v), Thomson, I, p. 468. Le chapiteau qui est ton, Res. 1, p. 129; Texier, Asie Min. p. 278.) au Louvre n'est pas celui qui a été dessiné par M. de
? Le dessin approximatif de ces chapiteaux a été Saulcy; le nôtre est un peu mieux conservé.
CAMPAGNE DE TYR. 699 la pierre de ce pays sont loujours en accord l'un avec l'autre. Le style ionique s'explique par le marbre pentélique. Ici, au contraire, il y à contradiction entre la matière et l'esprit des ornements. Transportés en Syrie, ces ornements si fins paraissent un contre-sens. On sent la lutte des ouvriers contre la nature de la pierre et l'effort qu'ils font pour ne pas se départir de leurs procédés habituels, maloré les difficultés que leur offrent des matériaux réfractaires. L'entassement des monuments sur la terrasse est un trait de plus de ressemblance entre Oum el-Awamid et l'acropole d'Athènes.
I est difhicile, du reste, de refaire le plan de l'édifice qui surmontait la terrasse de l'acropolé. M. Thobois y a renoncé. Rien de plus singulier que la confusion qu'on y remarque. Les deux chapiteaux qu'on voit sur le devant de l'acropole ne sont pas entièrement semblables. La mosaique signalée par M. de Saulcy! ne se relie pas bien à l’ensemble. M. de Vopüé, il est vrai, a cru reconnaitre un plan. Telles n'ont pas été les impressions de M. Thobois. L'existence d’un temple? même ne lui paraît pas démontrée, au moins sur le devant de la terrasse. « J'admettrais volonüers, dit-11, l’idée de propylées; l’analogie qui existe entre nos chapileaux et les chapiteaux ioniques d'Athènes, la présence de chapiteaux doriques trouvés sur le versant ouest en avant de l'acropole me paraissent rendre très-vraisemblable l'idée que ces propylées auraient été construits en souvenir et à limitation de ceux d'Athènes. Cependant le tout s’est présenté dans un tel état de désordre qu'il me paraît impossible de rien affirmer. »
Quant aux restes de l'ancien temple phénicien, remplacé par le temple en style grec, que M. de Vogüé à cru découvrir, M. Thobois les explique autrement. Ce sont, je crois, les fragments doriques de M. Thobois qui ont paru à M. de Vogüé offrir le galbe égypto-phénicien.
La construction égypüenne dessinée par M. de Vogüé, très-bien décrite
! Sauley, premier Voyage, 1, p. 47; Vogüé, p. 46. — ? Vogüé, p. 45, 48.
par lui (p. 49-58 et planche), fut ensuite par nous soigneusement étudiée (pl. LID. Quelques erreurs, que ce consciencieux explorateur eût évitées s'il avait eu une pince à sa disposition pour retourner les pierres, nous furent révélées : le couronnement de sa porte ésyplienne doit être supprimé; la clef du linteau n’est pas celle qu'il a cru?; le globe central est ailé, Mais ses vues fondamentales restèrent après notre enquête pleines de vérité. Nul doute qu'il n’y ait eu à l'endroit qu'il a le premier signalé à l'attention des savants une série de constructions dans le style égyptien. Les deux figures de l'angle de la porte ressemblent beaucoup à l'un des personnages de la sculpture de Ouadi Aschour. Tous les détails de sculpture trouvés alentour sont du même style. Seule, une belle pierre carrée, à palmettes portées sur des supporis élastiques, et terminée par une petite corniche, est grecque et rappelle les ornements de certaines frises de l'Érechthéum. Quoique la représentation en ait déjà été donnée,
pl. LIT, nous la reproduisons ici pour plus de clarté.
Bien que le génie iconoclaste de la Syrie se soit exercé sur les monuments d'Oum el-Awamid avec une fureur particulière, et que toutes les
! «L'erreur de M. de Vogüé, nrécrivait M. Tho— juxtaposition parfaite avec le débris qui porte la fi-
bois, a été d'admettre comme faisant partie de la gure sculptée et qu'il a dessiné lui-même, celte pierre
porte un linteau trouvé à quatre ou cinq mètres de cette porte et de voir, dans un débris mouluré trouvé sur le seuil même, une corniche à superposer à ce faux linteau. Si M. de Vogüé avait pu remuer cette énorme pierre qu'il a cru êlre la corniche, il aurait vu lui-même que par la place qu’elle occupait, par ses dimensions, par la coïncidence des trois faces qui la décorent avec celles des jambages, et par sa
était bien le vrai et le seul linteau possible, et que ce qu'il a pris pour la corniche n’était que le revers ou la face intérieure du vrai linteau.»
? La clef que M. de Vogüé a fait entrer dans sa restauration est bien d'Oum el-Awamid. Nous l'avons rapportée (voir notre planche LV); mais elle n’a pu être placée où le suppose M. de Vogüé (p. 51, 52),
et elle ne faisait pas parlie de la porte en question.
têtes, par exemple, aient été scrupuleusement martelées, J'ai rapporté les divers fragments qui présentaient quelque sculpture ou quelque moulure. Cinq têtes (toutes au Louvre, n° h, 5, 6, 7, 8 du Catalogue de la
Mission, quelques-unes dans la Salle asialique), malgré les ravages qu'elles ont soufferts, ont encore leur physionomie : leur coiffure, leur air sont égyptiens ou asiatiques. Nous verrons bientôt qu'elles appartenaient presque toutes à des sphinx. Le travail de quelques-unes peut être grec; dans d’autres, la physionomie égypto-phénicienne est très-prononcée.
Plusieurs poitrines ou croupes de sphinx (pl. XXXII, 1,.et LI Kk) enfin,
assez bien conservées, nous donnent sans doute la forme particulière que
ces animaux fantastiques avaient prise en Phénicie, et qu'on désignait
sous le nom de cherub. Un de ces sphinx présente sur la poitrine un col-
lier tout à fait original (pl. LVIT, 1). M. Thobois a reconnu qu'il y en
avait deux de ce genre se faisant pendant. En outre, M. Thobois reconnut
plus tard que l’une des têtes que nous avions ‘apportées appartenait à un des fragments de sphinx. ce qui lui permit de tenter une restauration O ( ? I I! ?
D la partie postérieure, entre ces sphinx et quelques-uns des sphinx de
offerte par notre planche LVL On remarquera une grande analogie, pour
l'allée du Sérapéum de Memphis !, qui sont du temps de Psammétique. La I Ï > q Ï
croupe représentée dans notre litho-photographie (pl. XXXI, fig. 1)
ressemble beaucoup, d'un autre côté, pour la sculpture, aux sphinx de Karnak?. H semble que le sphinx ait été dans l’art le point de mélange
l Je citerai, par exemple, ceux qui sont dans 2 Description de l'Egypte, Antig. PI vol. II, la cour de la maison de M. Mariette, à Boulaq. pl. xevi, 0.
de tous les styles, comme il la été en symbolique. On peut voir, par exemple, dans la deuxième série des monuments de Layard (pl. LXIT), un sphinx assyrien, mêlé d'égyptien, qui fait songer à nos cherub de Kneifedh et d'Oum el-Awamid:
Oum el-Awamid possède au moins sept ou huit de ces globes fanqués d'urœus, qüi sont le motif ordinaire de tous les chambranles de portes phéniciennes. M. de Vogüé (p. 55,57) en avait déjà signalé un. Nous avons rapporté les trois échantillons qui nous ont paru les plus curieux (n® 61, 73, 81 de notre Catalogue, pl. LV). On remarquera la physionomie archaïque (égyptienne) de celui de droite sur notre planche LV, et la façon dont il répond par ses appendices aïlés à la description de Philon de Byblos (p. 45, édit. Orelli). Celui de gauche (architrave 1onique) présente le croissant renversé (les pointes en bas) et embrassant le petit globe. La même chose a lieu sur un des cippes de Carthage (n° 6 du Musée Britannique), sur un fragment trouvé par M. Beulé dans lun des ports de Carthage (pl. v, fie. 7), sur la colonnette rapportée de Beyrouth par M. de Sauley (premier Voyage, pl. iv)". L'ordre inverse est plus ordinaire.
À quelques pas de la construction égyptienne, nous trouvämes les débris de deux lions en ronde bosse de même dimension, dont la révularité symétrique prouve qu'ils appartenaient à un même ensemble. M. Thobois suppose qu'ils étaient à l'extérieur du monument et qu'ils faisaient lornement de l'entrée principale. Malheureusement, nous n'avons que la moitié des corps, et c’est la partie la plus intéressante qui nous manque. Un corps de sphinx fort mutilé, mais d’un beau travail, fut trouvé également près de la porte égypüenne, à côté du fragment d'architecture grecque décoré de palmettes d’une finesse si remarquable.
La construction égyptienne du centre de la ville est pour nous le plus
vieux monument d'Oum el-Awamid. Nous avons là le témoin d’une époque
! Cf Guigniaut, Relio. de Pant. planches, n° 219 &, et Ann. de la Soc..arch. de Constantine, 1860-1861, plu,
vi, xt; 4862, pl. x, x,
CAMPAGNE DE TYR. 703 où les Tyriens, comme tous les peuples de la Phénicie, adoptèrent le style et les symboles égyplens !. Nous avons bien peu d'éléments pour assigner à celle construction une date, même approximative. M. de Longpérier?, frappé surtout du globe et du croissant, ‘apporta ce monument aux temps de la dynastie d'Abibal et de Hiram (1000 ans, par conséquent , avant J. C.). Cela n'est pas impossible, mais me paraîl très-peu probable. Le globe, les urœus et le croissant restèrent d'usage en Phénicle jusqu'au siècle d'Adrien et même des seconds Antonins. Je croirais plutôt que l'édifice a été construit au temps de la domination perse. M. Thobois pense que, malgré l'originalité indigène de son style, l'édifice a été bâti postérieurement à Alexandre; les ouvrages égypliens d'Oum el-Awamid paraissent à M. Thobois avoir été traités aussi par des mains grecques. Je ne le pense pas; car il semble que la ville, vers l'époque d'Alexandre, renouvela ses monuments dans le goût qui commençait à prévaloir. I est vrai qu'ici, comme en plusieurs autres endroits de la Phénicie, on put, tout en adoptant le style grec, conserver les motifs de l'époque égypuenne. La clef de porte égyptienne, en particulier, traitée selon les règles nouvelles, resta l'ornement invariable de toutes les entrées monumentales jusqu’à la fin du culte phénicien au nr siècle. Au cœur même de la ruine de l'édifice égyptien, nous avons trouvé le fragment à palmettes du grec le plus pur.
L'intérêt de tels débris, quelque broyés qu'ils soient, est très-orand, si l'on songe que ces débris sont peut-être les objets existants qui nous donnent l'idée la plus approximative de l'art des Hébreux et de la décoration du temple de Jérusalem. Qu'on veuille bien Jeter les yeux sur les ligures hypothétiques que, dès 184 9, M. Thenius, dans son commentaire des
Livres des Rois, était amené à proposer pour les anciennes seul otures du prof | Ï
! Les excellentes observations de M. de Vopüé à 1855, p. 426, hay.) Rappelons que l'existence de ce sujet (Fragm. d'un jour. de voy. p. 58, 77)ga- temples égyptiens en Phénicie nous est attestée par dent toute leur vérité après nos recherches. (Voir l'auteur du traité de la Déesse de Syrie, S 5.
aussi Longpérier dans le Journal Asiatique. oct.-nov. = Journal Asiatique, oct.-nov. 1855, p. A26, kon.
culte hébreu, on y retrouvera presque toutes nos représentations d’'Oum el-Awamid et de Kneïfedh, globe ailé, sphinx-cherub, etc. ! Le passage d'Ézéchiel, xxvir, 14, 16, où le roi de Tyr est comparé à un sphinx qui couvre lobjet dont la garde lui est confiée de ses ailes étendues (gp nwbD 73), se rapporte au même ordre d'idées, combiné avec le symbolisme égyptien, où le génie du roi est représenté par un sphinx. Quant aux maisons (pl. L, LIT, LIV, LV), que M. de Sauley et M. de Vogüé? regardent comme des constructions cyclopéennes d’une haute antiquité, il nous a été impossible dy voir autre chose que des constructions grossières d’une époque peut-être assez moderne, ouvrage des populalions qui se sont installées dans les débris de la ville antique après sa destruction. Des bâtisses du mème genre, en effet, se sont rencontrées dans l'acropole, sur un sol exhaussé et composé de décombres, au seuil mème ou entre les colonnes des vieux édifices. Au premier coup d'œil, on peut croire que l'angle de soubassement, composé de longues pierres, qui paraît soutenir le temple de l’acropole est antique. H n’en est rien : c'est un entassement tout à fait grossier de matériaux anciens. Ces matémaux ont été rapportés après la ruine du temple; ils posent sur un sol relativement moderne, formé des débris des anciens édifices de lacropole. Si lon peut dire à la rigueur, pour quelques-unes des maisons décrites par M. de Vogüé, qu’elles sont plus anciennes que les édifices de la ville, c’est là une thèse qu'on ne saurait défendre en ce qui concerne le mur de soutènement de lacropole. Les matériaux de ce mur pénètrent ceux des temples d'une façon qui rend évident que le mur a été fait après la destruction desdits temples. Toutes les maisons du devant de l’acropole sont sur un sol bien plus élevé que celui des temples; elles sont bâties sur
des masses de décombres. Or si nous comparons ces pauvres maisons,
! Seule, la figure 7 de la planche 1m de M. The- ? Sauley, premier Voyage, 1, p. 46, 47; Vogüé, nius me parait tout à fait défectueuse. Il faut ia rec- Fragments d'un journal de voyage en Orient, p. 38, L4 üifier d'après la figure ailée de Kneifedh. el suiv.
CAMPAGNE DE TYR. 705 évidemment bâties avec les débris des édifices anciens, avec celles dont l'aspect a quelque chose de cyclopéen, nous trouvons que la ressemblance est grande de part et d'autre. Telle porte en forme de pylône qui présente à l'extérieur les fins reliefs d’une architrave ionique, à trois faces, arrachée à un édifice antique, nous offre, à l'intérieur, le grossier évidement qui caractérise les portes des maisons dites cyclopéennes. Ces portes à pylônes ne sont pas, il est vrai, dans les habitudes modernes de la Syrie; mais on à pu, en les construisant, songer à imiler la porte égyptienne qu'on avait sous les yeux. La Syrie garda une partie de ses primitives habitudes de construction Jusqu'au moyen âge. Le nom de cyclopéen est souvent trompeur'. Le vrai style cyclopéen antique est quelque chose de trèssoigné, de très-fin à sa manière. Or, rien n'égale la rusticité des maisons décrites par M. de Vogüé. Le maçon le plus ignorant éviterait les fautes qui y sont commises; les Joints et les pleins s'y rencontrent sans cesse; les murs sont de grossiers em pierrements destinés à être revêtus de ciment: le ciment est resté visible en plusieurs endroits.
Une objection sera tirée peut-être de la construction égyplenne, où l'on voit attenant à la porte antique un mur semblable aux murs des autres maisons qui couvrent le plateau (pl. LIT; ef. Vogüé, p. 5o, ba). M. de Vogüé regarde ce misérable mur comme ayant fait partie de la construction primilive à laquelle la porte appartient. Mais ce mur, comme tous les autres murs d'Oum el-Awamid, paraît de construction moderne. On laura élevé pour s'adapter à la porte antique et pour utiliser celle-ci. Les jambages sont-ils même à leur place? N'ont-ils pas été dressés de nouveau? Le chambranle répond-il à leur écartement actuel? Nous ne saurions l’aflirmer.
Une circonstance décisive, d’ailleurs, c’est que ces masures sont composées d'ordinaire avec des débris d'édifices anciens employés à contresens. Les portes, par exemple, sont le plus souvent faites avec des débris
! Langlois, Voy. dans la Cilicie, p. 204.
d'architrave. Cest en démolissant les murs prétendus eyelopéens que nous avons trouvé quelques-uns de nos morceaux les plus délicats; c'est enfin dans les débris de ces chétives constructions que nous avons découvert au moins une ou deux des trois pierres auxquelles, dans notre buün d'Oum el-Awamid, j'attache le plus de prix, je veux dire les trois inscriptions phéniciennes dont nous aurons bientôt à nous occuper.
I importe de remarquer, du reste, que nos recherches n'impliquent qu'un seul résultat, savoir, que les maisons d'Oum el-Awamid ont été bâties postérieurement à la destruction de la ville antique à laquelle appartinrent les temples, la construction égyptienne, ete. On peut supposer, si l'on veut, que la construction de ces masures a suivi de très-près ladite destruction; on peut en rapporter une partie à l'époque romaine et même au premier siècle avant J. C. Un tel style n'a pas de date. Un fait important, c’est la ressemblance de ces murs avec ceux de Mariamin, surtout de Médinet en-Nahas et autres localités voisines. On est par moments tenté de croire que toutes ces localités ont été ruinées en même temps, qu'un même coup les aura frappées.
Quant au gros mur de défense qui se voit au haut de la ville (côté sud), fanquant la pente du vallon, et qui, vu du ravin, est d’un si bel aspect, je ne sais qu’en dire. H offre une ressemblance apparente avec le mur d'Iasos en Carie!; je le croirais volontiers antique.
Il nous reste à décrire les autres monuments d'Oum el-Awamid.
Deux socles énormes, placés l’un à l'entrée, l'autre à la partie culminante de la ville (des autels en plein air, je pense), offrent sur leur face deux figures de lion grossièrement sculptées , qu'on peut regarder comme d'une haute antiquité. Notre planche LE-(D', D?, D*, D‘) donne l'idée complète de lun de ces blocs. Notre planche LV en présente un autre restauré par M. Thobois.
Le tombeau à l'extrémité duquel se voit un petit autel (pl. L) a déjà
1 Le Bas, Voy. archéol. Hin. pl. zxvr.
CAMPAGNE DE TYR. 707 été dessiné par M. de Sauley (premier Voyage, pl. v,etl, p. 46). Cette espèce d’appendice n’est pas très-rare dans le pays de Tyr. M. de Vogüé (p. 37) à rapproché ce tombeau du sarcophage de Khan el-Khaldi, dont il a donné le dessin, p. 24. Cela n'est pas absolument exact; ce dernier sarcophage trouve ses analogues dans les sarcophages aux quatre acrotères plats pouvant servir de support, qui sont assez communs en Phénicie.
La cave ou citerne représentée dans notre planche LE (A, B, E), est unique en son genre et d’un remarquable travail.
L'objet représenté dans notre planche LE, F, au Louvre (Catal. n° 96) est des plus curieux. On remarquera l'analogie de l'ornementation avec la parure du poitrail de sphinx, planche LVIT, n° 1. Nous avons réussi à former aucune hypothèse satisfaisante sur l'emploi de ce fraoment.
Le petit fauteuil représenté planche LIT! est une restitution en partie hypothétique de l’ensemble formé par deux fragments que nous avons rapportés (au Louvre, Catal. n°° 79 et 76). Le globe ailé, les bras en orme d'aile, les sculptures fines, quoique très-frusles, du devant
sont certains. Les figures des angles sont très-difficiles à agencer.
Le fragment 4 de la planche LX (Catal. n° 74) est le torse d'une statue couchée, offrant le même contraste que les débris ioniques de l'acropole entre la matière et la beauté toute grecque du dessin de Partiste.
Le fragment 5 de la planche XXIF (Catal. n° 98) à dù faire partie
! Comp. le siége consacré à Cérès, dans le Musée Clarac, U, pl. cezvinr, n° 626.
d'une statue analogue à celle que M. Rey trouva à Sarfend'. Entre les jambes, se détachaient, ce semble, des urœus. (Voir ci-dessus, p. 664.) Les vases à fleurs (Gatal. n° 80) de la planche XXIT, 9, sont quelque chose de tout à fait particulier. La sculpture pl. XXIT, 1 (Catal. n° 85), représente un animal sur un pylône. Nous offrons ici le dessin de cette sculpture, la litho-photographie
n'en pouvant donner une suffisante idée.
Le fragment pl. XXII, 7 et quelques autres débris d'architecture (Catal. n° 52) offrent de l'intérêt. Toujours ces fragments sont grecs de la meilleure époque ou présentent une physionomie à part.
L’ustensile pl. V, 5 (récipient de meule), est en lave du Hauran. On peut le voir, comme les objets précédents, au Louvre.
Des instruments en fer, en particulier une petite bêche, et une chaine de cuivre, ont été trouvés dans les fouilles et sont maintenant au Louvre. Ces objets pourraient avoir été portés sur la colline postérieurement à la destruction de la ville antique.
Arrivons aux inscriptions que nous avons trouvées à Oum el-Awamid. Elles sont au nombre de quatre, une grecque et trois phéniciennes. Cest beaucoup, si l'on considère la rareté extrème des inscriptions phéniciennes en Phénicie; c’est peu, si lon songe à la moyenne d'inscriptions qu'une telle ville aurait dù fournir si elle avait véeu à l'époque romaine et chrétienne. Cette rareté vient, en partie, de la nature de la pierre, qui
1 Voyage dans le Haouran, pl. 1.
EU
CAMPAGNE DE TYR. 709 ne prête pas à la gravure, et surtout de ce que la plupart des inscriptions
de l’époque phénicienne et de l'époque grecque élaient sur métal. C'est
ici, du reste, une des meilleures preuves du résultat auquel nous arri-
vons par toules les voies, savoir, que la ville disparut avant la domination
romaine. Ce fut surtout à l’époque romaine qu'on écrivit sur pierre en
Phénicie.
L'inscription grecque (musée Napoléon IT, salle asiatique) porte :
ÀShos] Tüpios, y|aïpel.
Le caractère est du 1° ou du n° siècle avant J. C. Nous rencontrerons bientôt ce
nom d’Abdélim dans les inscriptions phéniciennes d'Oum el-Awamid.
Les trois inscriptions phéniciennes ont été trouvées sous terre, sur le
côté nord du mamelon surmonté de colonnes ioniques et couvert de rui-
nes. Les originaux sont déposés au musée Napoléon 111’. Les trois ins-
! Ges inscriptions ont été publiées par moi pour la première fois dans le Journal asiatique, sept.-oct 1862. Elles furent examinées par M. l'abbé Barpès (ibid. août-septembre 1863) et par M. Lévy de Breslau (Phanizische Studien, HE, Breslau, 1864, p. 31ho). Je repris à mon tour le sujet (Journal asialique, nov.-déc. 1863). M. l'abbé Le Hir (Etudes relioieuses, historiques et littéraires, publiées par des PP. de la Compagnie de Jésus, nouv. série, £. IV, 1864, p.b12 et suiv. réimprimé dans Études bibliques, du même, 1369, LIT, p. 462 et suiv.), M. Ewald (Abhandlung über die grosse karthagische und andere neuentdeckte phœnikische Inschrifien, p. 36-44, Gœltingen, 1864), M. Blau (Zeitschrift der d. m. G. 1865, p.353), M. Ju-
das (Recueil des not. et mém. de la Société archéolo-
gique de Constantine, 1866, p. 294 et suiv., 312), M. Schlottmann (Die Inschrift Eschmunazars, Halle, 1868, p. 178-181), M. Derenbouro (Journal asiatique, janv. 1868, p. 97: 98), M. Paul Schrœder (Die phœnizische Sprache, Malle, 1869, p. 47, 48, 150, 1b1, 159, 177, 183, 186-189, 296), ont parlé de nos inscriptions d'une manière plus ou moins heureuse. Jecite, pour être complet, le P, Bourquenoud (Études relio. histor. et litt. des PP. de la Compagnie de Jésus, nov.-déec. 1863) et M. Adalbert Merx (Zeitschrift der d.m. G. 1 867, p. 176-487, et Archiv für wissenschafiliche Erforschung des A. T. 1° fascicule, 1867, p. 108-1 10), quoique leurs mémoires attestent une singulière ignorance des principes élémentaires de la paléographie et de la philologie phé-
See Re 1 e z À EE , A criptions sont écrites d'une façon fort régulière; on les croirait d'une même main; mais la gravure est trop maigre, trop peu profonde, trop peu monumentale pour une écriture lapidaire. Gette ténuité extrême rend les textes de ce genre fort difficiles à reconnaître, et c’est là sans doute une des causes de la rareté des inscriptions phéniciennes; beaucoup doivent
passer inaperçues.
[. — La plus considérable de ces inscriptions (pl. LVIIL) se lit sur une dalle grise d’albâtre ou de calcaire siliceux extrêmement dur, d'environ trente-deux centimètres de long sur vingt-neuf centimètres de large. Cette pierre fut trouvée, ainsi que la suivante, vers la partie sud de l'acropole (versant sud de la colline), à une quarantaine de mètres des colonnes encore debout, au milieu de fragments grecs, de tronçons de colonnes et de pierres informes employées à la fondation de mauvaises murailles.
Les huit premières lettres de la première ligne ont été attaquées par une cassure, la seule qui dépare notre monument. Mais ces huit premières lettres peuvent être ré-
tablies avec certitude. D'abord, les trois dernières présentent indubitablement le mot
292 Baal, qui, réuni au mot suivant, donne DH 292, nom de divinité qui se retrouve à la fin de l'inscription. Avant le mot 992 on voit l'extrémité inférieure d’une lettre qui parait être un 9. Si l'on considère que le nom DH 292 est précédé à l'avant-dernière ligne du mot honorifique SN, et si l'on fait attention que les extrémités restantes des trois lettres qui précèdent répondent tout à fait au mot Y3N, tel qu'il est tracé à l’avant-
dernière ligne, on obtiendra 2% 2529 }5N. On se voit ainsi amené presque forcé-
niciennes. (CF. Lévy, dans la Zeitschrift der deutschen morgenländischen Gesellschaft, 1868, p. 539-541.)
dont on se permet de parler d’un ton arrogant. Je n'ai aucune prétention à l'infaillibilité. Pour répondre M. Merx doit cependant étre consulté pour les chif- cependant aux personnes qui voudraient faire croire fres; le P. Bourquenoud a aussi fait une ou deux que mes recherches phéniciennes sont des tissus bonnes observations. Quant aux difficultés que ce d'erreurs, je ferai observer que l'interprétation que
dernier soulève contre l'explication de 733 &N, et j'ai proposée le premier, en 1869, de la grande
l'existence du pronom &®N; — à son indignation de- inscription d'Oum el-Awamid n’a été modifiée qu'en
vant la forme mx; — à ses chicanes sur l’ortho- ce qui concernela 6° ligne, et que même cette modifi-
graphe nbns2y (comparez Ona2y dans Jérémie, cation n’atteint presque pas la traduction f
xxx, 26) et sur d'autres formes parfaitement cor- que j'en ai donnée. — On trouvera aussi dans la revue
recles (p. 1069, 1070); — à son ignorance de la
de l'instruction publique, sept. 1862, p. 376, et dans
forme alon en phénicien; — aux puérils malentendus les Comptes Rendus de l'Acad. des inscr. et belles-lettres
des pages 1069, 1070; — à ses réflexions hors de sujet sur la finale n,; — aux allégalions matériellement fausses (p. 1066, note 1), qui prouvent que le but principal du P. Bourquenoud était de m'injurier, ce n’est pas ici qu'il convient de répondre à de telles observations, venant d’un parti pris de dé-
nigrement ou de ce qu'on ignore l’état de la science
1869, p. 86-88, quelques observations de M. Munk, portant pour la plupart sur des corrections que sûrement cet habile philologue n'aurait pas proposées sil avait pu voir de ses yeux les monuments, ou s’il avait plus mûrement réfléchi à ce qu'a de téméraire cette manière de supposer à chaque pas des fautes de graveur dans des textes difficilement compris.
ment à supposer que la première lettre disparue était un D, et la trace qui en reste confirme plemement cette conjecture. La répétition du 5 dans ces formules était ordinaire, comme on peut le voir dans diverses inscriptions de Malte et de Carthage NP?0D IN, 107 2V2b JIND, etc. !
Cela posé, nous transcrivons l'inscription ainsi qu'il suit. Pas un seul des caractères qui la composent n’est douteux? :
DonTaprnenonebuabint ovbpaisnbn Tapis nnbinnennn sn bibos pts nbononbyoben Dponemzz-n5bnsanbezz Dpinemonbbssbas Dbeba-NDpannn p9s0bpe
Les deux premières lignes n’offrent absolument aucune difficulté. Avec la coupe des
mots et l'addition des quiescentes, elles donnent :
D'oNTap 7 orne byab rnb ep jà DONIOp 72 jnb 7
«Au seigneur Baal-Schamêém. Vœu qu'a fait Abdélim, fils de Mattan, fils d'Abdélim . fils de Baalschamar. . . : »
Baal-Schamêm ou «le maître du ciel,» est ce Beelsamn si connu par Plaute, Philon de Byblos, saint Augustin. Nous avons ici la forme hébraïque de son nom, qu'on ne connaissait encore que dans la forme araméenne 5.
La formule 573 &N est très-commune. La forme pleine est 273 vin 773, qu'on trouve dans quelques inscriptions “. Le nom d'Abdélim se lisait déjà dans Joséphe comme celui
d'un Tyrien ?. À Sidon, on disait de préférence Abdalonim. Nous avons retrouvé ce nom
! Gesenius, Mon. phœn. P: 96, 168, 194, 179, 177178. Le second 5 estomis au contraire dans les inscriptions numidiques , p. 197; 202, 205, 211.
? On n’a pas employé dans cette transcription les formes finales des lettres, ces formes impliquant déjà une hypothèse sur la coupe des mots.
* Voir Vogüé, /nser. sémit. p. 50, 53, 65, 93.
# Voir Annuaire de la Société archéologique de Constantine, pour 1860-1861 (article de M. Judas). p. 17 et suiv. Pour ce tour initial, comp. la 6* Atheniensis : Lévy, Phœn. Stud. UE, p. 18; Schræder., Die phan. Spr. p. 151, 150.
® Contra Apionem, 1, 91. Cf E. Meier, Die Grabschrift des Eschn. p. 34, 35.
sur une inscription grecque, la seule qu'ait fournie Oum el-Awamid : ÀÂSnuulos|
ra Tüpos (ci-dessus, p. 709). jnD est un nom déjà reconnu pour phénicien !; il figure chez les Hébreux comme celui d'un prêtre de Baal?. Baalschamar rappelle 5Dw9bN. qui, dans la première inscription bilingue de Malte, correspond à apart.
À la troisième ligne commencent les difficultés. Nul doute que les lettres TIN2102 ne forment un appendice à ce qui précède, et qu'il ne faille faire une coupe avant PK. Les quatre lettres 73N2 constituent le nom de Laodicée, tel qu'on le lit sur la belle monnaie déchiffrée d'abord par Barthélemy, sauf que l'K final fait défaut. TN? ferait mieux Laodice que Laodicea , VK final n'étant pas ici quiescent (NDTN?). Peut-être lN qui commence la période suivante joue-t-l une sorte de rôle double, servant à la fois à terminer un mot el à commencer le mot suivant, par un abus dont il y a beaucoup d'exemples dans l'épigraphie grecque et latine *. Supposer que la marque de l’aceusatif doive être lue N° par aramaïsme, ce qui laisserait ÎN au mot précédent, n'est guère plausible. Quoi qu'il en soit, comme il est fort inadmissible de chercher ici le nom d'une des reines qui s'appelèérent Laodice, on est amené à voir dans 33x95 le nom de l'une des villes qui portèrent le nom de Laodicée. Un résultat hors de doute, c'est en tout cas que notre inscriplion est postérieure à l'an 319 avant J. C.
Que signifie maintenant le mot 32», qui précède le nom de Laodicée et le met au génitif? 359 en hébreu veut dire «ruisseau, » ce qui ne donne ici rien de satisfaisant. 759 au contraire veut dire «district,» ce qui convient très-bien. Peut-être le 7 de ce mot s'adoucissait-il en Phénicie. Le sens fondamental du mot 352 étant «division, partie,» on comprend que ce mot ait été employé pour désigner une division territoriale. Une locution très-fréquente dans le style des écrivains du Nouveau Testament, Tà uépn Tüpou oi Eudtvos. ... Tà& uépn Kacapelas.... el. £ peut être ici rappelée.
H semble donc qu'il faut traduire J7N2 12p2 par «dans le district de Laodicée. » M. Lévy a acceplé cette interprétation. M. Ewald proposant d'identifier 355 avec 5 Üpy0s, n'aura pas, je crois, beaucoup d'adhérents. M. Bargès a proposé de traduire + dans l'intérieur de Laodicée, » ou simplement « dans Laodicée. » Aux locutions citées par M. Bargès à l'appui de sa conjecture, j'ajouterai l'expression ‘22, qui, dans le chaldéen biblique, est purement et simplement synonyme de 2. Ainsi N933 532 (Dan.
it, 255 1V, 75 Vi, 15) = N°32; cf. Gesenius, Thes. p. 271, 279. Si l'explication de
M. Baroës était vraie, elle léverait les derniers doutes qui peuvent rester sur l'appli- 8 Ju PI
cation du nom de F3N2 à la ville antique dont les ruines s'appellent maintenant Oum
el-Awamid. — Je mentionnerai encore une autre explication qui m'a quelque temps 1 Gesenius, Monum. p. 10. Voir, avec discerne- Voy. Comptes rendus de l’Acad. des inscriptions et belles-
ment, Bachofen, Die Sage von Tanaquil (Heidelberg, lettres, 1862, p. 119.
1870), p. 88. # Matth. xv, 21; xv1, 13; Marc, vu, 10. Cf. Matth. 2 IL Rep. x1, 18 ; IL Chron. xx1n, 417. 11, 293 Act. 11, 103 XVI, 193 XIX, 13 XX, 93 Galat.
5 Voy. ci-dessus , p. 397, OPETITIWNEIKHNOC. von,
préoccupé. Le mot syriaque R&s s'emploie pour phalange, soit par transeriplion, soit par lraduction du mot grec!. On sait de plus que les Séleucides conservèrent le nom, el, jusqu'à un certain point, l'organisation de la phalange macédonienne?. Ne pourrait-on pas traduire TN 12p2 par # phalange Laodices? Une telle supposition ne prendra quelque poids que si lon trouve plus tard le mot 30 employé en Phénicie dans le sens de phalanxæ. Nous l'écartons comme n'ayant pas un degré suffisant de probabilité.
Si l'on traduit TN? JDE par dans le district de Laodicée, » on est naturellement porté à supposer que Laodicée est le nom de la ville où demeurait l'auteur du vœu et où il fit le vœu. Si l'on voulait dire qu'il y était né, il y aurait F:N2 325D%. Il est sûrement singulier de trouver sur un monument une telle indication, qui parait inutile; mais toute autre explication est à peu près impossible *. Nous aurions done ici le nom, depuis si longtemps cherché, de la ville ancienne dont les ruines s'appellent maintenant Oum el- Awamid. Ge serait une Laodicée, jusqu'à présent inconnue, où plutôt une ville ancienne qui aurait pris, à l'époque des Séleucides, le nom de Laodicée: car nous savons que ces prétendues fondations de villes par les Séleucides ne furent souvent en réalité que des changements de noms: cela est certain pour Lattakié?. Nous avons déja eu l’occasion de remarquer que le titre de xréons fut prodigué à des bienfaiteurs de villes, qui n'en élaient pas même les colonisateurs.
Cest là un résultat qui parait au premier coup d'œil singulier. Les trois premiers Séleucides, surtout Séleueus I Nicator. fondèrent ou plutôt restaurèrent plusieurs villes auxquelles ils donnèrent le nom de Laodicée: les anciens en ont compté jusqu'à six, et ces six villes sont connues (deux en Phénicie, deux en Asie Mineure, deux en Mésopotamie ou en Médie)°. En outre, s'il parait certain que Séleucus a possédé pendant quelques années la Phénicie?, il faut avouer que la domination des Séleucides dans le pays de Tyr a été très-passagère jusqu'à la bataille de Panéas, gagnée par Antiochus le Grand (voir ci-dessus, p. 649); or, à partir de cette époque, il n’est plus question de fondation de villes nommées Laodicée. Toutes ces difficultés doivent céder devant la leeture absolument certaine de notre inscriplion et l'interprétation qu'y ont donnée les savanis sérieux sans exceplion qui s'en sont occupés. Notre localité s'appelait Laodicée. Les villes portant des noms séleucides descendent plus encore vers le sud : Séleucie près
du lac Houleh, Gadare— Antiochia, Gerase— Antiochia sur le Chrysorrhoas. mélées aux
! Michaelis, ad Castelli Lex: syr. p. 706. 5 Appien, Syriaca, c. Lvn; Strabon, XVI, n, 4;
2? L Macch. m1, 98, 35; Tite-Live, xxxvur, Lo. Pape, au mot Aaodxst; W. Smith, Dict. of greel
# M. Judas (p. 295 , nole) n'a pas réussi à donner and roman geogr. au mot Laodicea; Bourquenoud , de-bons exemples de 3 signifiant oriundus a. dans les Études, p. 1064 et suiv.
* M. l'abbé Le Hir traduit énter judices Laodiceæ; 7 Droysen, Gesch. der Nachfolger Alexanders , Hamce qui est bien improbable. bourg, 1836, p. 544, 57°. Le P. Bourquenoud le
> Philon de Byblos, dans Étienne de Byzance, au nie trop absolument. ( Cf. R. Geïer, De Ptolemæi Lamot Aaodixesa. Sur les anciens noms de Lattakié, gide vita, Halle, 1838, in-4°, p.33 et suiv. Conf.
voyez Pape, Ritter, etc. Sprüner-Menke, Atlas antiquus, cartes 9 et 13.) \ |: fl 9 )
noms ptolémaïques : Ptolémaïs = Acre, Berenice— Pella, Plaladelplie= Rabbath Ammon. Par qui et quand a-t-elle été fondée? Nous pensons que ce fut par Séleucus Nicator. M. Droysen a montré que Séleucus posséda la Phénicie. La Phénicie renferme, de l’aveu de tout le monde, deux Laodicées, Laodicea ad mare (Lattakié), Laodicea ad Libanum (Tell Neby Mindaum). Laodicea ad mare était bien une ville phénicienne ?. Laodivea ad Libanum *, si elle n’est pas une ville de la Phénicie proprement dite, étant à douze lieues de la mer, est presque à la latitude de Tripoli, c'est-à-dire du cœur même de la Phénicie. En voyant ce nom de Laodicée porté par deux villes de Phénicie, quoi de plus naturel que de rapporter la nôtre au souverain qui a fondé toutes les Laodicées dont l'origine est bien constatée, surtout quand nous savons avec certitude que l’une au moins de ces Laodicées de Phénicie (Laodicea ad mare) fut œuvre de ce souverain”. Toutes les personnes qui se sont jusqu'ici occupées de l'inscription, le P. Bourquenoud et peut-être M. Blau exceptés, sont, du reste, d'accord sur ce point.
On sait qu'il existe de belles monnaies phéniciennes au type d’Antiochus IV et d'Alexandre IT Zébina, qui portent la légende }5352 EN ND3N22 «de Laodicée, métropole en Ghanaan.» Barthélemy, Eckhel, Gesenius ont beaucoup hésité sur la question de savoir à laquelle des deux Laodicées phéniciennes connues jusqu'ici il fallait rapporter lesdites monnaies. Ces deux Laodicées (Laodicea ad mare et Laodicea ad Libanum) son deux villes bien modernes et bien éloignées du cœur de la Phénicie pour être qualifiées 3#322 ON, «métropole en Ghanaan.» Je ne puis admettre en particulier que Laodicea ad Libanum, qui était assez loin de la côte et en dehors de la Phénicie propremen dite, ait pris ce üitre et adopté Neptune pour divinité. Ge titre, au contraire, aurai convenu à merveille à la ville dont les ruines s'appellent Oum el-Awamid. Gette ville était bien une «mère en Chanaan,» une ville fort ancienne, essentiellemen phénicienne, située aux confins mêmes de la Palestine, dans le pays appelé par excel-
lence Chanaan. Gependant M. de Sauley m'assure que les monnaies en question ne
peuvent appartenir qu'à Laodicea ad mare. Je n'aurais même peut-être pas reprodui celte conjecture si M. Lévy ne l'avait adoptée.
Le nom de Laodicée (NP?) se trouve plusieurs fois dans le Talmud; on se demande si, dans quelques-uns des passages en question, ce nom ne désignerait pas notre localité, qui était bien voisine des lieux où écrivaient les talmudistes. Dans Mischna.
Kélim , xxvr, 1, il est question de ?Y52 2539 (qu'on explique par + sandale de Laodicée »),
ce qui répond a bien à l'orthographe de l'inscription phénicienne (55N2). Dans
Siphré, section Vezoth habberaka, S 355 (comp. Talm. Bab. Menachoth, 85 a), on lit :
! Menke, Bibelatlas, cartes 4 et 5; Robinson, 2 Voir Movers, Die Phœn. Il, 1'° partie, p. 11; IE, p. 323, 324. Plusieurs de ces dénominations sé- Ritter, Erdkunde, XNVIL, p. 923. leucides peuvent ou même doivent être postérieures 5 Cesl par inadvertance que M. Paul Schræder à la conquête de la Syrie par Antiochus le Grand. (Die phœn. Spr. p. 48) à cru que notre ville était (Voyez Ritter, tome XV, pages 1026, 1053, 1090, Laodicea ad Libanum. 1091.) * Ritter, XVII, p. 923.
«Un jour, on manqua d'huile à Laodicée (PT); on envoya en chercher à Tyr: mais on n'en trouva la quantité suffisante qu'à Gischala. » Il est certain que ce passage est plus sensé appliqué à Oum el-Awamid qu'à Lattakié ou à Tell Neby Mindaum, qui sont à une très-grande distance de Sour; mais il ne faut pas toujours juger les récits des agadistes d'après les règles de la vraisemblance. Comme toutes les inductions nous portent à croire que notre Laodicée était détruite à l'époque où s'écrivaient les Taluds, il ne semble pas opportun d'y appliquer le nom talmudique de MpT, d'autant plus que ce nom est souvent confondu dans le Talmud avec celui de Lydda !.
© Les seize lettres suivantes n’offrent aueun doute : Wa nos nt 2287 DIN, Portam hanc et valvas quæ...... La marque de l’accusatif HN, l'emploi de l'article n et du pronom démonstratif se retrouvent d’une façon identique dans l'inscription d'Eschmunazar. La seule parüeularité qu'offre notre passage est le pluriel nds. L'hébreu voudrait hs. Mais ho se rattache très-bien à une forme n?3, comme DSnDN à TON”. La forme no? existe en hébreu conjointement avec la forme n?7 ul est vrai que la plupart des formes féminines en ñ. ont la forme n en phénicien®. Mais une telle règle était-elle absolue? Si nous ne trouvons pas de féminin en ni, c'est peutêtre parce que cette finale ne s'écrivait pas, selon l'usage de l'orthographe phénicienne (+ pour 1, etc.). Nous en rencontrerons bientôt un exemple probable.
Les onze lettres suivantes offrent des difficultés d'interprétation. Ces lettres se groupent d’une manière fort naturelle ainsi qu'il suit : nb5 n2 nbvpb. Tout cela a un aspect bien hébreu, et se lie grammaticalement à ce qui précède et à ce Qui suit, mais ne donne rien de satisfaisant pour le sens. Comment, même en subslituant à novpb un équivalent comme noN5nD (Derenbourg) ou rs (Schlotimann), peut-on dire
qu'une porte sert à l'œuvre d’une construction? Cela est tout à fait forcé. Traduire : + qui font partie de l'ouvrage de mon caveau > est tout aussi froid; d’ailleurs, pour ce sens, il faudrait 5 et non ©. Je persiste done dans l'explicalion que je proposai d’abord, qui a été adoptée par M. Lévy, et qui consiste à couper les mots autrement et à lire : 5b sn? F2 NDV- np où ‘D boucher se prend souvent pour l'orifice, l'entrée: ainsi nn % (Jos. x, 18, 20, 27) «l'entrée de la caverne: » DIN (Ps. exur, 7: ls. v, 14) «l'entrée de l'enfer.» Une fois même 9 est pris pour signifier « porte :» N9p pb (Prov. vur, 3) «à la porte de la ville.» 55 dans notre inscription se traduirait donc par ad ostium. Qu'on ne dise pas que 5 dans ce cas n'est pas la particule la plus naturelle, qu'il faudrait 5y, bb étant consacré en hébreu à signifier «selon.» Les pas-
! Neubauer, Géogr. du Talmud, P- 299.
* Gesenius, Lehrgeb. p- 603, 6oh. Les longues observations de M. Merx sur ce point (la seule partie de son mémoire qui ait une ombre de valeur) n’ébranlent en rien notre hypothèse, laquelle a été acceptée par tous les savants qui se sont occupés de Pinscription.
‘5 Gesenius, Thesaurus, p.339. On peut, du reste, si l’on veut, rapporter ce pluriel à 5, puisqu'on a les pluriels (ss) et elel de 38, nbw et nnne (chald.) de avi, ete. (Voy. Gesenius, Lehrp. endroit cité, et Thes. p. 109.)
# Munk, dans le Journal asiatique, nov.-déec. 1847, p- 25.
sages précités (Ps. oxzr, 7, et surtout Prov. vu, 3) répondent victorieusement à cette objection. 5Db dans ces deux passages a tout à fait le sens de «à l'entrée de.» Gela posé, le mot suivant nos s'explique très-naturellement. Ce mot se retrouve plusieurs fois dans l'inscription d'Eschmunazar, et M. Munk le rapproche avec beaucoup de justesse du mot hébreu #25 «chambre le syriaque JS et l'arabe age. nd n2 est sans contredit n°2 «maison » ou «temple.» Le sens dédicatoire de l'inscription