COUP D'ŒIL SUR LA PALESTINE
Un voyage de Palestine était le complément nécessaire de nos recherches en Phénicie!. Ici, toutefois, mon exploration devait avoir un caractère différent. La Palestine, qui fournirait, à elle seule, la matière de plusieurs missions scientifiques, était pour moi un accessoire. Je ne pouvais son-
ger à refaire en quelques semaines le vaste et consciencieux ouvrage de
Robinson. Je savais, d’ailleurs, que des explorations bien plus étendues
se préparaient : deux savants, aussi recommandables par leur savoir
archéologique que par leur parfaite conscience et leur connaissance des textes, MM. de Vogüé et Waddington, allaient soumettre les quesüons de Jérusalem en particulier à un examen approfondi?. Je tenais seulement à voir les points où pouvaient se trouver de grandes constructions analogues à celles que la Phénicie nous avait présentées, et à comparer l'aspect général de deux pays où ont régné la même langue et le
même art.
Ces points sont peu nombreux. La Palestine offre le contraste bizarre
d’un pays où l’on rencontre à chaque pas les lieux les plus célèbres du
! Je reproduis presque sans aucun changement les pages qui vont suivre et qui firent partie de mon troisième rapport. Ce rapport fut remis à PEmpereur en janvier 186; la partie dont il s’agil, toutefois, ne fut publiée qu'en juin 1869 dans la Revue archéologique. C'est le 21 juin 1862 que MM. de Vogüé et Waddington commencèrent leurs recherches à Jérusalem. Je suis fier de l'accord qu'on
remarquera entre Îa plupart des vues exposées
dans mon rapport et les résultats de ces savants explorateurs.
? MM. de Sauley et Guérin ont ensuite exécuté en Palestine des recherches fructueuses. Plus tard, des fouilles bien plus considérables ont été faites par une association anglaise et dirigées par MM. Wilson et Warren, officiers du génie anglais. (Cf. The Palestine exploration fund, à partir d'août 1867, et les Quarterly Statements, à partir de janvier 1871 Londres).
monde, et où les monuments sont rares et chétifs. La Palestine porte la : peine du principal défaut de l'esprit juif, je veux dire de son défaut de goût pour les arts plastiques. À deux mille ans d'intervalle, les pays habités autrefois par des races artistes bénélicient encore de leur passé. I faut des mois pour connaître Rome ou Athènes; en quelques jours on a épuisé Jérusalem". Sorti de la vie nomade, Israël en garda toujours la trace, quelque chose de cet esprit, encore régnant en Orient, qui réduit la maison à quatre murs et les meubles à un coffre. Le tombeau seul, dans cette civilisation dédaigneuse du confortable, était construit pour l'éternité et a seul survécu. Dans tout l'aménagement civil et religieux des Juifs (dans les synagogues , par exemple) à dominé presque jusqu'à nos jours un véritable manque de goût et comme une certaine gaucherie?. Les moüifs d’ornementalion architectonique des Juifs sont maigres et secs (chan-
ouirlandes, etc.). La capitale où s’est passé le plus grand
deliers, vases, 9
mouvement de l'histoire n'offre que l'aspect d'une ville sarrasine et croisée, avec quelques restes des siècles romains. Quand on oppose tout cela à la Grèce, quelle différence! On peut certes trouver que, chez un peuple
appelé à une si haute destinée, ce sont 1à de bien insignifiantes lacunes ;
i Je laisse subsister cette phrase pour montrer à les dessins niais du Jichus ha-abot et les sottes comceux qui l'ont citée avec malveillance ou répétée avec paraisons par lesquels l’auteur prétend expliquer ses lésèreté, combien on est exposé à se méprendre sur descriptions archéologiques (Garmoly, Jtin. p. 433 et la pensée de ceux que l’on contredit. On m'a prêté suiv. p. 456). De nos jours, dans les synagogues, l'absurde idée que quelques jours de fouilles sufli- tout le mobilier, le costume sacerdotal, les lampes, raient Jour épuiser Jérusalem. Or, le premier membre les candélabres, les fauteuils, sont empruntés au de la phrase montrait clairement qu'il s’agit là non culte catholique. La synagogue juive n'eut jamais de fouilles, mais de la connaissance que peut acqué- rien de matériellement original, ni dans son archirir un voyageur qui ne remue pas le sol. Un voya- lecture, ni dans son ameublement. Les chants, geur qui a passé «des mois à Athènes» peut bien mêmes, le mode de prédication, les cérémonies acdire qu'il connait Athènes; pour épuiser le sol d’A- cessoires, sont assez modernes. Jamais culte ne fut thènes et lui faire rendre ce qu'il recèle, il faudrait plus idéaliste et ne mit moins d'archéologie dans les un siècle, ou plutôt toute recherche de ce genre formes (exemple : le changement d’'alphabet). Nul est par essence inépuisable. souci des vieux manuscrits de la Bible, des vieux ob-
2 Voir les représentations figurées des Bibles ma- jets. Le costume juif n'a non plus aucune originanuscrites du moyen âge, et même, à titre de rensei- lité nationale ni aucune ancienneté. Tout se réduit gnement indirect où conjectural, celles de la Mischna au schema et à la pratique de la Loi. Nul souci du
de Surenhusius, celles de Thenius, sans oublier beau plastique.
peut-être même des monuments nuiraient-ils à l'impression grandiose de cette nature tour à tour äâpre ou charmante, et l’âme serait-elle troublée de trouver des œuvres de la main de l'homme entre elle et l'incomparable majesté des souvenirs.
On peut dire que deux points seulement en Palestine (surtout si l’on ne comprend pas sous ce nom le nord de la Galilée) renferment des constructions d'un grand ordre : ces deux points sont Jérusalem et Hébron. Partout ailleurs, c'est un vide archéologique surprenant. J'ai voyagé trois jours, du Carmel à Samarie, sans trouver une ruine de quelque importance, offrant une trace d'art; en Phénicie, on n'est jamais une heure sans rencontrer la trace de la civilisation révélée par le travail de la pierre. La Palestine, autant qu'aucun autre canton de l'Orient, est couverte de débris, mais de débris sans style et par conséquent sans date ; l'art y à laissé peu de cachet. Les vieilles capitales de Silo, de Béthel, de Thersa, de Mispa, qui ne furent pas renouvelées à l'époque romaine, restèrent sans monuments. Silo fait une apparente exceplion; mais si l'on met à part ses belles sépultures, dont quelques-unes sont fort anciennes, et ses singuliers travaux dans le roc, les édifices qu'on y voit sont postérieurs à notre ère. Samarie (Sébaste) n'offre plus laspect que d’une ville romaine? ; on y sent un luxe de parade, imposé administrativement, une ville jetée toute faite parmi des populations aux besoins desquelles elle ne répondait pas. Toutes les colonnes semblent taillées sur le même module et avoir été portées là par entreprise. Sichem (Neapolis)
a conservé beaucoup plus de caractère; mais des puits, des escaliers, des
1 Toutes les collines ont leur sommet couronné voit au pied de la tour de droite, à l'entrée du chà-
de ruines informes (ny on) qui sont le commentaire vivant de Deutéronome, xur, 17, et de Job, XY, 28.
? Deux restes seulement pourraient un moment revendiquer ung antiquité plus haute : 1° les deux tours ou gros massifs à l'entrée dela ville; 2° la tour attenante à l'église. Or, dans cette dernière tour se trouve un morceau de moulure analogue à celle qu'on
teau de Gébeil; le bossage de cette tour est grossier et pareil à celui du mur de l'église, du côté de cette tour. Josèphe veut que la destruction de la vieille Samarie par Jean Hyrcan ait été absolue : Tà onpeia Toù yevéolar mor œélun avr dQeihero.
(Ant. XIE, x, 2 et suiv. B. J. 1,1, 7) H y a là probablement de l'exagération. (Voir Winer, Bibl. Reaho. I, p. 368.)
caveaux dans le roc, ne peuvent s'appeler des monuments d'art'. Parmi les ruines qui couvrent le Garizim, où mon docte et pénétrant confrère M. de Sauley a cru trouver des restes de l’ancien temple des Samaritains, je ne crois pas qu'il y ait rien d’antérieur aux Romains, si lon excepte quelques substructions grossières ?. Le bossage des pierres est le bossage mesquin des monuments byzantins, et en particulier des constructions de Bethléem qui paraissent remonter à Justinien. Nous savons, en effet, que les empereurs Zénon et Justinien firent de orands ouvrages sur le Garizim*, Les cubes de grosse mosaïque où M. de Sauley a cru voir une preuve d'ancienneté ne prouvent rien. On rencontre de ces cubes dans toute la Phénicie, surtout dans le pays de Tyr; ils n'offrent aucun criteterium de date“.
Gardons-nous de toute exagération. M. de Sauley a prouvé, contre ceux qui en avaient pu douter, que les Juifs, outre des moments de grande
activité en architecture (moments où ils sont, il est vrai, dirigés par des
! On sent bien que Sichem fut dans l'antiquité un temple à la même place (la belle médaille d’An
une grande ville bâtie, comme Jérusalem, Cela se tonin en fait foi), on ne peut même espérer de reconnaît aux carrières dans la montagne que l’on trouver des parties de l'édifice de Sanaballat, sauf voit (en venant de Sébaste) avant d'y arriver. La peut-être les substructions.