ARMÉE PERSANE
L'état militaire est sans considération.
Force militaire. En infanterie, 60,000 hommes. (Cette armée est la moins estimée.) — En cavalerie, 144,000 hommes. (Ceux du Khorasan sont les plus estimés.) — En artillerie, 2,500 hommes.
Un K/ian commande 8 à 10,000 sultans; un sultan commande une centaine d'hommes, un elli-bachi 50 hommes et un bachi 10 hommes.
Le soldat. La durée de son service n'est point
122 MISSION i:n pekse.
régléo, il rof^oit par an quinze louis; il a quelques privilèges, comme de ne rien payer pour ses champs. On lui donne par jour une livre de pain qui lui est fournie par le Khan, lequel fait envoyer chez lui un four; ce four est un trou rond qu'on fait en terre, souvent avec une plaque circulaire en fer sur laquelle on étend la pâte.
Infanterie. Les armes des fantassins sont trèslourdes ; ils ont au moins un cheval pour deux hommes; le gouvernement fournit une ration d'orge; les fantassins de l'Azerbizan et de l'Irak ont des fusils à mèche et très-mal montés ; la plupart ont au bout du canon une longue fourchette à charnière sur laquelle ils appuient l'arme pour ajuster.
En marche, ils ont leurs bagages, vivres, tentes au milieu eux.
Au combat ils avancent en tirailleurs, souvent sur un rang, et quelques-uns tirent assez bien, surtout avec les fusils h fourche.
Cavalerie. Chaque cavalier amène son cheval. Chaque tribu, c'est-à-dire diverses familles réunies par les mœurs, coutumes, langiipes, sous l'autorité d'un seul chef, doit fournir tant de cavaliers. Ils ne sont point payés également ; les chevaux sont assez bons; un seul bridon pour les conduire.
Us sont armés de longs fusils, de boucliers de dix-huit pouces de diamètre ne parant point la balle; les Turcomans font encore usage de llèches, quelques-unes très - légères. Ils ont do bons sabres.
Au combat, la cavalerie ne garde aucun rang et se place sur plus ou moins de profondeur, comme elle se trouve, marchant à l'ennemi au galop par troupes sans ordre; si l'ennemi s'ébranle, bon ; s'il résiste, ils fuient au grand galop en tirant leurs coups de fusil par derrière.
I^ ferrage des chevaux : des fers plats ; chaque homme doit payer le ferrage de son cheval.
A ;V///me, attachée avec des bœufs; le personnel est choisi parmi les hommes les plus adroits.
Le matériel est fondu à Ispahan, à Chiras, à Taurisct à Mesched ; à Tauris ils ont une des vingt pièces prises sur les Russes; elles sont en mauvais étal et sans coffret.
Ils ont des pièces de tout calibre, répandues à Érivan, à Ruht et sur les bords de la mer Caspienne; à Téhéran, une trentaine hors de service, à Mesched et sur quelques points du golfe Persique. Les caissons ne contiennent que vingt ou trente coups; on y attelé un bœuf.
Les boulets les plus passables sont ceux des Russes, ramassés après des affaires ou pris dans des villes; on en fabrique dans le Mazendéran, mais si grossiers et si mal fondus que, couverts de soufflures et remplis de graviers, ils déchirent les pièces et que le plus souvent ils éclatent en sortant.
Des chameaux portent des fauconneaux de 1/2,
MISSION EN PEUSE. 125
trôs-courls, lesquels posent sur un pivot placé sur le devant de la bosso du chameau; le canonnier est sur une selle placée par derrière la bosse. D'un main il dirige le chameau, il va au trot à l'ennemi; à un signal, le chameau s'accroupit; le coup parti, il se retire, et avance ou fuit suivant les circonstances. Le coup qui doit être à portée du fusil ordinaire est de très peu d'effet; la moindre blessure rend le chameau indomptable.
Le canonnier a une mèche pendue à son côté à droite, et à gauche du chameau sont deux sacoches avec balles et poudre.
Us ne connaissent ni l'ctoupille ni la lame à fer.
Poudre: est aussi imparfaite que les boulets; les matériaux sont mal mélangés; aussi, pour amorcer, les Pcreans se servent de la poudre d'Europe.
Habillement. Les Persans ne cormaissent pas l'uniforme.
Fourrage. Ils ignorent ce que c'est que de rassembler du fourrage. Ils ne conservent dans les
campagnes ([uc ùv, la paille hachée, et les campagnes, l'hiver, fournissent dans les villes. Aussi ne faisant point de magasin, ils n'entrent en campagne que quand il y a de l'herbe. Au mois de juin et au mois de septembre ils rentrent chez eux.
Hôpitaux. 11 n'en existe point; dans les camps, seulement, quelques barbiers (c'est un état de père en (ils) qui saignent ; ils font fonctions de chirurgiens.
Revues. Une, en entrant au camp au mois de ma ;i l'autre, de congé en septembre. La revue se passe, le souverain ou le prince dans sa lente, les trou|)es à sa gauche, et elles défilent par un appel de leur nom par un officier. Un ap':e ofiicier répond : il est prêt. On les paye individuellement par semestre.
Camp. Aucun ordre. La nuit, aucune garde avancée. Les canons à la tète du camp, les chameaux dans un quartier séparé à une lieue ou
MISSION EN PEUSli. 127
deux du camp. En avant cl tout au chemin que l'on doit tenir, se trouvent les ministres et grands qui doivent toujours suivre ; en avant des tentes des grands se trouve le marché qui suit toujours le camp. 11 est composé de boulangers, tailleurs, selliers, fruitiers. Au devant sont deux arbres de justice surmontés d'un drapeau rouge. Autour de cette disposition se trouvent campées les troupes par tribus; les chevaux sont at^^ichés autour des tentes qui sont placées sans aucun ordre.
Les Persans traînent après eux leurs tentes cl leui*s richesses.
Les princes, seuls, ont à leur suite leurs femmes.
Vers le soir on commande ceux qui doivent être de garde la nuit autour de la tente du souverain ou du prince ; d'ordinaire elle est composée de 500 homme»; en outre, les personnes attachées au souverain ou au prince ont un .certain nombre de personnes qui ont un service réglé.
Los sentinelles se répondent toute la nuit : Élesvoiis prêt ?
Plans. Point de plans ; seulement chaque village entouré de murailles de terre assez élevées et flanquées de tours avec banquettes et créneaux. Leurs villes ont des fossés.
Téhéran, seul, a devant chaque porte, à 200 ou 300 pas, une tour en terre avec un réduit maçonné en terre. Un fossé assez profond dont aucune partie n'est vue de la place.
Le soldat persan est sobre, obéissant, supporte les fatigues et a besoin d'être conduit et d'exemple.
£m justice se rend par les grands, les vizirs, les ctiefs de tribus. Sa Ilautesse souvent la rend ellemême au Sélam (c'est-à-dire salut), espèce de parade journalière à laquelle tous les grands doivent assister vers le midi.
Marine. Aucune.
Notes sur certains détails faisant suite aux idées sur une expédition dans Flnde, adressées par le général Gardane , le 24 décembre 1807, à S. Ej,c. le Ministre des relations extérieures.
Expéditions pau terre. — Les troupes devraienl quitter Alep, vers le commencement de mars ; il y a cinq journées A'Alep à Bir, sur l'Euphrate, puisqu'il n'y a plus de froid à craindre.
De Bir on pourrait descendre l'Euphrate jusqu'à Bagdad et même par le Chat-el-Arab, par Bassora, Bender-Boucher, Chiraz et Yezd; cette route est impraticable aux canons et aux gros trains. Aussi, comme on l'a vu dans le premier mémoire, on pourrait se rendre à Ourfa, Merdine^ Djeziré, Ilamadan, point de partage des routes du Khorassan et de VIrac. On emploierait A'Alep à V Indus de sept à huit mois.
Par Trébizonde, la mer Noire n'est nullement
130 MISSION EN PëHSË.
dangereuse ni incertaine, après l'équinoxe du printemps, jusqu'en novembre. Il faudrait se trouver en mesure de quitter la Turquie d'Europe à la fin de mars^ de là sur l'Indus, une partie ^ar Erzerotim, van Hamadan^ Yezdai Hérat ; ei une autre partie par Tauris, Téhéran, le Khoras- * gan et Hérat; de Trébizonde à V Indus de cinq à sept mois.
Les journées de marche seraient de cinq lieues et par corps de 10,000 hommes au plus.
Que tout le monde puisse avoir une monture quelconque ou au moins une bête de somme pour deux hommes ; on aurait de petites tentes pour huit à dix hommes; il serait passé une indemnité aux officiers et chirurgiens-majors pour l'achat de la leur.
Il serait nécessaire, à cause de la grande fraîcheur des nuits, que chaque soldat eût une capote ample d'un bon drap et chaud. Le Mazan* déraHf le Kurdistan et plusieurs autres provin-
MISSION KN PERSE. |3I
ces rtc Perse en fabriquent à assez bon comple.
(iha(iuc homme aurait toujours pour trois jours de biscuit, et comme les coui-s d'eau et citernes sont quelquefois distants de plus d'une journée d'étape, il aurait en outre toujours un fort bidon rempli d'eau et d'cau-de-vie , ou un raalara, espèce de bouteille de cuir commune dans ce pays.
Dans les mois de juin, juillet et août, on marcherait de nuit, et l'on s'arrêterait vers les 7 heures du matin.
'. Subsistances. — Il faudrait pourvoir abondamment tous les endroits par où marcheraient des corps, notamment la ville d'Hamadariy vu ses débouchés sur les autres points.
Avoir attention de dépêcher beaucoup à l'avance et au plus loin que possible, pour s'assurer d'autres magasins.
On laisserait en arrière quelques troupes de réserve, chargées de donner main-forte au be«
132 MISSFON EN PERSE.
soin, puur reformer de nouveaux magasins.
Il faut avoir un corps du train des vivres bien augmenté de la proportion en Europe. Les charrctiei's seraient tous armés de fusils avec baïonnettes : on se servirait néanmoins des hommes du pays pour conduire les chariots. Un homme peut soigner six bœufs ou buffles. 11 faudrait payer ces conducteurs.
Chaque régiment aurait un nombre de chariots suffisant pour porter trois mois de biscuit el on conduirait le plus de bestiaux possible.
11 y aurait de plus au quartier général un fort équipage de transport charjgé de farines, biscuits, etc.
Il faudra beaucoup soigner les chevaux et autres bétes de somme, ou s'arranger pour les renouveler chaque année, vu la grande chaleur ; quant aux harnais, ils ne dureront guère plus.
Ces peuples n'entendent rien aux subsistances, et plus ils vont en avant, moins ils y pensent.
MISSION EN PERSE. i:«
On doit s'allcndre d'ailleurs que les habitants fuiront tous, et que l'on ne trouvera que des ruines.
On tirerait, de Bar/dudei de Bassora^ du riz, du blé, de l'orge, du bétail, des dattes et de l'eau-de-vie de dattes. Haniadan et Yezd, etc., seraient en Perse les dépots généraux.
On pourrait faire de l'e^iu-de-vie de vin dans rirac.
Astcrabad serait un point de grandes ressources pour la route du Khnrassan, si la Russie consentait à y envoyer des approvisionnements à'Astracan. La navigation de la mer Caspienne peut se faire en toute saison ; mais la plus favorable pour venir d'Astracan aux eûtes du ifazc/ideran est depuis mars jusqu'en octobre.
11 faudrait rassembler dans les villes une grande quantité de paille hachée. Tout autre fourrage manquerait souvent.
Autant que possible on délivrerait par homme
tu MISSION EN PERSE.
une drachme d'eau-de-via, et deux dans l'hiver et la saison des phiies, une livre et demie de viande, une livre et demie de pain et en outre des légumes secs.
Les vivandiers et vivandières des corps recevraient une demi-ration.
I^ pain biscuité se conserverait le plus que possible pour l'occasion, et on délivrerait, par homme, pour quafrc jours de farine, le soldai pouvant faire facilement son pain à la manière du pays.
Chaque régiment aurait aussi son train de transport qui porterait des bottes ou des souliers, et quelques effets de petit équipement; et, pour les réparations et les remplacements, des caisses de canons de fusil, de batteries et garnitures de fusil. Le fût du fusil se ferait dans le pays.
Le Qui/an et le Mazanderan sont couverts de forêts, d'où l'on tirerait tous les bois nécessaires pour la construction des voitures de transport
et d'artillerie. Il y a des chênes, des érable^, des ormes, des platanes, etc. M. Fabvier a employé à Ispahan cette dernière espèce de bois qui lui a paru présenter le plus d'avantages ; dans la plus grande partie de la Perse, les antres espèces ne parviennent pas à un volume assez considérable pour pouvoir être employées au gros charronnage.
Habillemknt. — Il n'y a point d'autre drap en Perse, que ces espèces de feutres bruns du Mazanderan, dont on ferait de larges capotes. On trouverait, en étoffes de coton, tout ce qui serait nécessaire pour le reste de l'habillement.
Le cuir d'Europe se sèche et se coupe vile dans ce pays. On pourrait adopter la chaussure du pays qui est fort souple au pied.
Si la chapellerie ne pouvait être facilement renouvelée, on adopterait le bonnet persan.
Artillerie. — Un grand point dans ce pays sera l'artillerie. Sur trois canons il faudrait avoir
136 MISSION EN PKRSE.
un obusicr de 5 pouces G lignes, ou un mortier qui serait plus léger, porté sur des affûts de pièces. Un chameau peut en porter deux. Avoir aussi des affûts à traîneaux, ne serait-ce que pour épargner les affûts. On doit porter des jantes et des rayons, mais bien observer que, par la chaleur, le bois se resserrera.
On tirerait le canon avec des bombes ; on peut fondre dans le pays ; on y ferait aisément des canons à noyaux sans forer.
Quant aux pièces de siège, on les fondrait sur les lieux, dans les cantonnements, Rêvant la place que l'on voudrait attaquer. La matière serait portée à dos de chameau. Un chameau porte de 3 à 4 quintaux. Le cuivre se tire de Bagdad. 11 vient des mines d'Argana-maden.
On porterait avec soi la poudre pour une campagne. Par suite la fabrication de ce pays pourrait être augmentée et perfectionnée. Le salpêtre est bon et très-abondant.
Les approvisionnements en boulets pourraient se faire dans le Mazenderan, si l'on y perfectionnait l'exploitation des mines de fer qui paraissent abondantes et qui se trouvent aux environs d'Amol, et dans le district de Nour à 35 lieues de Téhéran ; le bois y est en quantité.
Rivières. — Il serait facile d'établir ici dos pontons ; le passage des rivières aurait peu de difficultés dans la Perse et \ A fghanistaiiy parce qu'elles sont torrentueuses et en petit nombre, mais, au delà, il paraît que ces passages deviendront plus fréquents et plus difliciles, parce qu'il ne faut pas s'attendre qu'elles s'écoulent aussi vite après les pluies ou les fontes de neige, qu'en Europe.
11 faudrait éviter de loger les troupes dans les villes ou villages ; et d'après les mœurs des Persans, on ne pourrait défendre assez sévèrement de s'introduire, sous quelque prétexte que ce soit , dans l'intérieur des maisons, ainsi que
de recommander de respecter leur religion.
HÔPITAUX. — Les hôpitaux seulement pourraient être établis dans les villes. Tout homme qui perdrait quelque membre, recevrait en plus deux cents francs, pour lui faciliter les moyens de transport.
Finances. — 11 ne faut pas penser à faire contribuer ce pays ; mais dans les occasions pressantes, Sa Hautesse pourrait fournir de l'argent que l'on s'engagerait par \m traité à rembourser.
Ne jamais s'en tenir à tout ce qu'on prometira dans ce pays, mais avoir de la force pour réprimer leurs protestations. Ne croire jamais aux renseignements des gens du pays et s'attendre" que , là où un cheval peut passer, ils vous assureront que tout passe.
Pour des intelligences. — En Asie, tout se fait avec de l'argent. On pourra se servir des Guè- ^r^^qui sont fidèles, des Arméniens et des Juifs; il y en a de riches, et ces premiers ont la facilité
de se mêler au milieu des Asiatiques sans être connus.
Espèces de troupes. — Infanterie, artillerie légère et dragons avec fusils et baïonnettes.
Personnel. — Pour cette expédition, les hommes devraient avoir passé au moins vingt ans.
Payer les soldats par mois. La paye devrait être portée de vingt à trente sous par jour, et en proportion pour chaque grade. On donnerait six mois d'avance, avec la facilité d'en laisser une partie en Franco. Cette paye ne commencerait à courir que du moment où l'on toucherait VAsie.
Pour donner de l'émulation, on accorderait une haute paje par mois à cinq sous-officiers et à cinquante hommes par bataillon.
Les années compteraient double; on donnerait l'espérance de former des colonies.
Le généralissime serait revêtu de pouvoirs pour récompenser lui-même. Sa Majesté aurait la l)onté
de lui confirmer toutes les promotions jusqu'au grade de général de brigade inclusivement.
Expéditions maritimes. — On peut quitter Vile (le France vers le mois d'août et de septembre pour venir dans le f/olfe Persiçue ou dans le Guzurate; et l'on arriverait sur la côte de Perse, dans la saison la plus saine, qui comprend les mois de décembre, janvier et février.
Les Anglais peuvent quitter VInde, et jeter du monde au yolfe Persique dans le temps que nous appelons l'hiver en Europe, vu que pendant les trois mois de pluie, c'est leur mauvaise saison, et que c'est le vent du nord qui souffle. Il commence h Bombay, en même 4cmps que ces pluies, le 15 de mai, et finit vers le 15 septembre. Pendant ce temps, les bâtiments qui veulent venir à Bassora, sont obligés de faire un voyage méridional (souvent de passer la ligne) et do se diriger vers l'Afrique, jusqu'à ce que le vent de terre puisse les faire remonter à l'Ile de Somfnra, puis h Mascate
Cl enliii à Bassora, ce qui demande deux mois cl demi ou trois mois.
Du 15 seplembre jusqu'au mois de mars, dans le Icmps de V/iivrr ailleurs, c'est le vent du sud qui règne cl l'on vient de Bombay dans le golfe Persique en six semaines environ.
Au Bengale les pluies tombent dans les moi» d'octobre, novembre, décembre cl janvier, comme dans les autres parties de l'Inde. Ces pluies sont si abondantes, qu'il faut pendant ce temps se cantonner, les chemins étant gâtés. L'hiver de Y Inde n'est pas froid; mais les nuits et les matinées sont fraîches.
A Bagdad, il pleut en janvier, février et pendant la moitié de mars.
En Perse, la mauvaise saison commence en seplembre et continue jusqu'au 15 avril.
Mais, dans ces deu\ pays, la nature du »ol et du climat permettrait, si l'on ne pouvait perdre du temps, de voyager dans la saison des pluies.
Il n'en laul exce[»tei' que les provinces du Guilan et du Mnzamkran , malsaines toute Tannée, mais particulièrement depuis juillet jusqu'en novembre; d'ailleurs elles n'offrent guère que des sentiers dans les bois fangeux et très-fourrés.
Des troupes de Perse. — Elles peuvent se monter à 180,000 hommes, dont 70 à 73,000 qu'on appelle troupes impériales {kouchoumi nccabï) payées par le trésor impérial. Le reste appelé Iroupes de provinces, réparties sous le commandement des différents princes, sont payées par le trésor de ces gouverneurs, dépendent d'eux et sont plus particulièrement destinées à garder ces provinces, lorsqu'il y a une attaque dans quelques-unes d'elles. Ijq roi y envoie une certaine quantité de ses troupes impériales pour soutenir les troupes de la province > et le trésor du roi y fournit.
Les troupes, en général, sont très-mal payées par l'esprit d'avarice de cette cour et des grands.
Statistiquk nK la Perse. — La surface de ce pays actuel borné par la ligne de Yezd et de Meschcd peut avoir de 40 à 45,000 lieues carrées.
Sa population au plus peut être de 9 millions d'habitants.
Ses revenus de 2 millions de tomans (40 millions de francs).
Les sujets doivent environ un dixième de leurs revenus, soit en argent, soit en nature; le hakim (chef du village) change les revenus de nature en argent suivant le prix des temps, et cet aident rentre au trésor du roi.
On pourrait estimer à un million de tomans (20 millions de francs) les objets en nature fournis à la cour par les provinces et qui ne sont point compris dans ce calcul, ainsi que les impôts et les exactions dont les gouverneurs desdites provinces surchargent le peuple.
Quant au trésor particulier de Sa Hautesse, il doit être très-considérable, et on ne voit pas où il
144 MISSION KN PKKSfc:.
aurait pu être dissipé. Il lut forme par INadir- Sha el les successeurs Zends de Kerim-Khan, et par Aga-Muhaincd-Klian, Kadjar, prédécesseur du roi régnant, tous habiles el avares. Kerim- Klian doit en être excepté, parce qu'il a\ail un caractère généreux et qu'on ne trouva, à sa mort, dans son trésor, que 750,000 tomans d'alors, ce que l'on peut évaluer à près de 3 millions de francs.
lettre du ijénéral Gardane à Sa Ilautesse Fcth-
Ali-Sha.
H février 1808.
Le courrier persan expédié de Constantinople m'a apporté des dépêches de mon Gouvernement.
Sa Majesté Napoléon le Grand s'attendait à
voir cesser la guerre entre la Perse et la Russie, du moment où il serait connu de Votre Hautesse qu'il avait consenti à faire la paix avec cette puis*sance. Sa .Majesté déclare qu'il n'a rien été stipulé de relatif à la Perse dans le traité conclu à Tilsit; jusqu'à cette époque, non-seulement le traité d'alliance entre la France et la Perse n'était pas ratifié par Votre Ilaulesse, mais ne pouvait pas être connu à Téhéran. Sa Majesté n'ayant donc aucune donnée positive sur le cours futur de ses relations avec la Perse, n'a pas dû mettre en avant auprès de la Russie des licnsqui n'étaient point encore consolidés. Mais Sa Majesté, sans attendre la nouvelle de cette ratification, me charge de donner ù Votre Hautesse l'assurance que, dans l'état actuel de ses rapports avec la Russie, cette puissance cherchera à devenir l'amie de tout Empire allié avec la France. Sa Majesté m'autorise en même temps à interposer la médiation de la France entre la Perse et la Russie, pour que les
négociations qui auront lieu à Téhéran, entre le vizir de Votre Ilautesse et un ambassadeur russe, prennent le cours le plus favorable aux intérêts de votre Empire, qu'il regarde comme les siens. Sa Majesté exprime le désir formel et sincère que ces négociations amènent la conclusion d'un traité de paix qui soit aussi honorable que l'exige la considération due à l'Empire persan.
S. M. Napoléon le Grand m'annonce que l'Europe entière s'arme pour réprimer la tyrannie et la violence des Anglais. Leur conduite atroce à l'égard des Danois a excité la plus vive indignation. Le Danemark, malgré ses revers, continue la guerre contre eux pour venger son honneur. La Russie et le Portugal arment leurs ports et les ferment aux vaisseaux anglais. La Suède, qui avait été leur alliée, va se déclarer leur ennemie. L'Espagne fait des préparatifs immenses pour seconder la juste vengeance de la France. Les États-Unis d'Amérique, blessés et
lasses de l'insolence de l'Angleterre, lui ont déclaré la guerre et poursuivent déjà ses vaisseaux jusque dans les mers des Indes. La Chine ne pouvant obtenir une réparation pour un meurtre commis par des Anglais, dans un de ses ports, s'est décidée à se faire justice par la voie des armes. Toutes les échelles de la Turquie, dans les mers d'Europe et sur les côtes d'Afrique, sont interdites aux bâtiments anglais. Plus les mesures prises contre l'Angleterre seront générales, plus elles tendront à rapprocher l'époque de la paix maritime. S. M. l'Empereur ne peut se persuader que dans le monde entier la Perse reste soûle ouverte aux Anglais. Sa Majesté, se reposant sur les assurances données à plusieurs reprises par Votre Hautessc, a lieu de s'attendre qu'EUc va prendre également des mesures de rigueur contre l'Angleterre, dont la perfidie lui est bien signalée. S. M. l'Empereur demande que tout commerce cesse entre la Perse et l'Angle-
terre, que tous les agents, tous les facteurs de cetle nation soient exclus des villes et ports de l'Empire, que toute la correspondance entre l'Angleterre et les Indes, par le territoire persan, soit interceptée. S. M. ?îapoIéon le Grand compte que le premier courrier expédié par son ambassade à Téhéran lui apportera la nouvelle que Votre Hautesse a pris ces mesures qui sont conformes aux intérêts de son Empire persan, au vœu et à l'exemple de toutes les nations. Je supplie Votre Hautesse de vouloir bien me faire connaître ce que je dois annoncer à ma cour relativement à ces demandes. M. Bontems, qui est prêt à partir pour Paris, se mettra en route aussitôt l'arrivée de la réponse que je sollicite de Votre Hautesse.
MISSION EN PEUSE. U9
Traduction de la réponse de S. //. t Empereur de Perse à. la dépêche de S. Exe, M. le général Gardane^ écrite le {3 février iSOS.
N. D, — Aprrs les formules et les complimen*s d'usage, Sa Hautesse exprime toute sa salisfaction des soins et de l'empressement que le général Gardane a mis à lui communiquer les intentions de Sa Majeslc^ impériale et royale; elle lui déclare combien elle est pénétrée de la vérité, du dévouement et de la sincérité de Son Excellence dans tous ses rapports avec la cour de Perse. On n'a pas cru nécessaire de traduire ce long préambule, et l'on a dû passer sur-le-champ aux objets importants que contient cotte réponse.
« L'exposition que vous nous avez faite des intentions de S. M. I. Napoléon, notre très-
illustre et très-honôré frère [que son règne soit éternel l), qui désire que la guerre cesse entre les troupes de Perse et les Russes, et que Votre Excellence, agissant de concert avec les ministres de ce trône, s'occupe à Téhéran même de la conclusion d'un traité de paix avec le ministre j)lénipolentiaire de l'Empereur de Russie, a fait briller à nos yeux d'un éclat égal à celui du soleil au milieu des cieux, l'amitié et l'affection de Napoléon le Grand pour nous et notre trône impérial.
Nul doute, nulle obscurité dans ce que ces deux gouvernements d'éternelle durée donnent des ordres d'une conformité frappante, et qu'ils soient compagnons de bonne et de mauvaise fortune. Nous avons la preuve éclatante des bonnes intentions de noire auguste frère; et ses soins constants pour les intérêts de nos Étals, leur pureté et leur droiture nous sont assez connus. Aussi sommesnous persuadé que l'alliance et Tamitié des deux
gouvernements, se fortifiant de plus en plus, dureront jusqu'au jour du jugement.
« Quant à l'interruption des rapports de la Perse avec les Anglais, Votre Excellence doit être instruite que, du jour môme où l'union de nos deux trônes sublimes a eu lieu, l'on a fermé toute voie de communication entre les Persans et les Anglais; et noire ambassadeur qui avait été envoyé aux Indes, rappelé par nos ordres, est de retour en cette capitale. De plus, tous les Anglais, qui se trouvaient sur le territoire et dans les ports de notre domination, ont été chassés et renvoyés.
Nous ne doutons donc pas que vous ne fassiez connaître cette réponse aux ministres du cabinet de France, par le moyen de M. Auguste Bontcms, dont vous avez demandé l'expédition prochaine , et qui , après, avoir pris congé de cette cour impériale, doit bientôt partir pour la France, etc.
« Écrit dans le mois de Gul-hidjètul-Haram, an 1 222 de l'hégire ( 1 7 février 1 808), »
Traduit par le soussigné, premier interprète de la légation impériale et royale près la cour de Perse.
Téhéran, 20 février 1808.
Signé J.-M. Jouannin.
Lettre adressée à S. Exe. le Ministre des relations extérieures, il/" de Champagny.
Téhéran, le 18 mars 1808,
par la voie de Bagdad.
Monseigneur ,
J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Exxellence les duplicata des dépêches qui ont été confiées à M. le capitaine du génie Bontcms, parti d'ici pour
Paris, le 25 février, par la voie d'Erzéroum et de Constantinople. Je profite d'une occasion pour faire passer ces paquets à Bagdad d'où ils seront portés à Constantinople par les Tartares de Suleyman-Pacha. Je me réserve d'expédier dans une quinzaine de jours un courrier pour adresser à Votre Excellence la reconnaissance que M. le capitaine du génie Truilhier a faite de la route d'Alexandrelte à Téhéran par Alep, Bagdad, etc.
Envoyé copie de la lettre de Son Altesse.
L'itinéraire de M. Blanchi,
Le travail de M. le capitaine Truilhier.
A Tauris, le militaire marche, le Chahzadé m'a écrit et il me paratt content de MM. les officiers. On travaille à Ispahan pour l'arlillcrie, et je préf^re cet endroit à Tauris, vu qu'il est plus près de rindus.
J'ai écrit à Votre Excellence dans le moment où l'on parlait d'une rupture avec le gouvernement ottoman, que l'on supposait d'accord avec les Anglais, que les Persans restaient leurs ennemis naturels; ils sont bien placés pour une irruption et ils convoitent toujours Bagdad, ville qui fut remise aux Turcs par Cliah-Scfi, successeur d'Abbas le Grand (Chah-Abbas); ils se trouvent avoir plusieurs de leurs saints enterrés sur le territoire de Bagdad, et c'est à im tel point que la plupart des grands Persans, on les porte pour les enterrer dans les villages près de Bagdad, soit à Iman-Moussa (à une demi-heure de Bagdad), Iman-Ali, Iman-Houssein (appelé aussi Kerbella).
Dans le plan de campagne que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Excellence, je parle do faire porter un corps de l'Ile-de-France qui se dirigerait sur Jessclmere, et que cet endroit devrait être mis en très-bon état, ainsi que d'y as-
sembler des vivres et des munitions; ma raison, c'est que peut-être M. le général commandant se déciderait à faire continuer, en avant sur le Gange, la marche de ses Iroupesqui deviendraient sa droite, tandis qu'il attirerait avec sa gauche le plus que possible les forces de l'ennemi en avant de Delhi, en tirant vers Calcutta; il doit s'attendre à trouver l'air très-mauvais.
A Mardin réside le chef des Nestoriens, patriarche qui y a son couvent; les Nestoriens sont courageux comme des montagnards et habitent ces montagnes difficiles qui s'étendent audelà de Mardin vers la Perse. Il est h croire que leur chef et eux n'aiment pas non plus les Turcs.
Tout autour de la Perse, aucun pays n'est l'ami des Persans, jnais eux cependant sont les plus puissants, ayant, dans ce moment, de l'ensemble; avec Bokra, ils sont en paix; ceux-ci, quoique soumis, restent leurs ennemis véritables, la ville de Merw reconnaît Fcth- Ali- Chah. Les
Afghans sont en troubles et en guerre avec les Persans ; sans cela, le lendemain de mon arrivée à Téhéran , j'eusse envoyé un officier par Hérat pour reconnaître ce pays.
Les Mahrattes : Holcar a bien fait sa paix depuis plus d'un an , on dit même qu'on la lui a faite avantageuse, parce qu'on le craint toujours; il peut avoir- jusqu'à 90,000 chevaux; on pense qu'il reste leur ennemi secret, son caractère guerrier devant lui rappeler le mysore qui les rendait puissants.
Pour moi, je ne puis pas encore concevoir comment les Russes ne sont pas venus à Téhéran et mon avis est que ce qui pourrait arriver de plus heureux aux Persans, ce serait qu'ils tombassent absolument sous l'inOuence française.
Les provinces de la Perse sont entre les mains des enfants de Son Altesse ; ils sont tous divisés de sentiments, et ce qu'on peut assurer, c'est qu'il existe deux partis bien distincts, l'un pour Abbas-
MISSION EN PliRSE. 157
Mirza, l'autre pour Muhanied-Ali-Mirza, à Kormancha.
Quanta Abbas-Mirza, je pense que son penchant est pour nous et que l'on peut se reposer sur lui; je crois pouvoir même avancer que déjà il connaît assez bien ses intérêts pour sentir combien il a besoin de la France pour s'assurer le trône. 11 a une grande ardeur pour la gloire, et sous main je fais tout ce qui est en moi pour que son étal militaire prenne de la consistance.
Abbas-Mirza n'est pas l'aîné, mais le trône lui revient par le testament de son grand-oncle Aga-Mubamcd-Klian, au({uel a succédé Felli-Ali- Chah, et d'après la proclamation solennelle de son père ; il est (ils d'une femme Cagiar, c'est le nom de la tribu ou famille du roi. Il a un autre frère âgé de treize ans, nommé Ali-Chah.
Celui de Kermancha est ralné,il a des moyens de paraître un jour, et on assure que quelquefois il le rappelle à son père, ainsi que son droit.
Mon frère, que j'ai chargé d'observer ce prince à son passage par Kermancha, vous en rendra mieux compte.
Je vous prie aussi de le questionner sur Bagdad à l'égard de quelques discussions entre MM. Raimond et Conli, qui ne peuvent que nuire au service de Sa Majesté. J'en ai écrit à S. Exe. le général Sébastiani.
M. Outrey, nommé depuis près d'un an au viceconsulat de Bassora, n'est pas encore à son poste. Votre Excellence sent mieux que personne combien il serait utile au service de Sa Majesté qu'il y eût des agents français à Bagdad et Bender- Bouchcr, qui prennent dans ces pays l'influence qui nous est due. Si des relations commerciales s'établissent avec la Perse, il en faudra sur d'autres points. Le caractère persan demanderait des hommes incapables de légèreté et irréprochables sous le rapport des mœurs.
Mon frère vous parlera aussi de dom Léopold
Sébasliaiii, qui doit me venir à T(5héran après Piques, ce que je lâcherai d'empêcher, puiscju'il n'y a pas de doute qu'il n'ait agi contre les Français, et que c'est un homme d'autant plus dangereux qu'il est très-pénétrant. Mon frère, que je garantis comme moi entièrement dévoué à Sa Majesté, est Ires-dévot, et je ne m'étonnerais pas que le zèle apparent pour la foi de l'abbé Sébastiani, qu'il n'a vu qu'à son passage à Bagdad, ne le lui fit regarder dans sa conscience comme un homme vertueux.
Si les Russes ont à prendre de l'influence sur les provinces de la mer Caspienne, ils peuNcnt, restant toujours en contact d'Astracan, se tourner vers Bokra et Samarcande et môme sur le grand peuple de Chine qui, en exportant plus qu'eux, leur tire leur argent.
Les Wahabis, que les Anglais se ménagent, sont puissants et fortS; leur capitale est Dreia; ils ont l'Arabie et on m'apprend qu'ils viennent
160 MISSION EN PEKSE.
de s'emparer de Damas. Si cela est, ils seront bientôt à Alcp, et l'Egypte se trouvera séparée de son gouvernement. Nous apprenons ici que Son Excellence le général Scbasliani a été sur le point de quitter Constantinople. Dans le cas d'une rupture, Votre Excellence ne jugerait-elle pas à propos, à cause de la distance et des difficultés, de faire parvenir les dépêches, (|ue le ministre se regardât assez autorisé pour tâcher de faire marcher les Persans sur Bagdad sans en attendre l'ordre positif ?
Je pense toujours que les jeunes de langues peuvent dans ce pays étudier la langue persane, l'arabe et le turc; je n'ai pu en amener que deux de Constantinople : l'un, M. Tnncoigne, depuis son arrivée en Perse, se trouve avoir constamment des maux dyeux, et je me verrai peut-être incessamment obligé, si cela continue, de le renvoyer à Constantinople. Je charge le médecin de la légation de me faire son rapport sur cet objet.
MiSSION EN PEIISK. t6l
Je prie Votre Excellence de recevoir avec bonté l'expression de mes sentiments respectueux.
Ijetlre adressée A S. Exe. le Ministre des relations extérieures^ M'' de Champagng.
Téhéran, le 9 mai 1808.
Monseigneur,
J'ai reçu le 7 de ce mois les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'ôcrire de Venise lo 7 décembre 1807 et de Paris le 23 janvier dernier.
Je remercie sincèrement Votre Excellence de tous les détails qu'elle veut bien me doRner sur les justes marques de dévouement et d'admiration que notre auguste maître, Sa Majesté, a reçues de SCS sujets en Italie et particulièrement à Venise.
Je me suis empressé de faire connaître au cabinet de Téhéran les circonstances remanjuables de ce voyage. Felh-ali-Chah m'a fait exprimer par son premier vizir tout le plaisir qu'il a eu d'apprendre de bonnes nouvelles de son cher frère le grand Napoléon ; et il se félicite beaucoup des avantages que Sa Majesté a retirés de la convention qui fixe les limites de l'Italie et de l'Autriche.
Votre Excellence doit être instruite à cette heure des démarches que j'ai faites auprès de Sa Hautesse pour l'engager à persévérer dans ses résolutions à l'égard de l'Angleterre, et des assurances formelles que j'ai obtenues à ce sujet. Le vizir me les confirme chaque jour ; et mon opinion est que Sa Hautesse, ayant connaissance de l'état actuel de l'Europe et des dispositions adoptées par toutes les puissances contre l'Angleterre, doit se convaincre de plus en plus que son intérêt est de suivre uniquement le même système^
Je lui ai annoucc le retour prochain de Joussouf-Bcy. Elle attend avec impatience la lettre que Sa Majesté a bien voulu confier à cet officier.
J'ai été sans nouvelles de M. le général Séhastiani depuis le 1 7 février jusqu'au 7 mai. Permettez que je répète qu'il est important ici d'avoir plus fré([uenimeut des nouvelles officielles à opposer à tous les bruits fâcheux que répandent sans cesse les partisans de l'Angleterre, et qu'ils font arriver de Constantinople , de Bagdad , d'Erzérouni et autres lieux, chez un peuple où les esprits sont fort légers et soupçonneux et qui n'apprécient point ces mensonges à leur juste valeur, et où ils produisent, au contraire, des impressions défavorables. C'est ainsi que le cabinet môme a pensé que les plus grands troubles agitaient Constantinople et que, loin de conclure sa paix avec la Turquie, la Russie allait recommencer les hostilités et rassemblait des forces immen-
SCS sur les bords du Danube. On eu lirait des conséquences sur les dispositions des Russes envers la Perse. J'ai démontre la fausseté de ces assertions par ce que Votre Excellence veut bien me dire des négociations qui se suivent à Paris entre M. le comte de Tolstoï et Muhib-Effendi, cl par ce que me mande M. le général Sébastiani sur la situation de Coustantinople et les dispositions personnelles du sultan Mustapha.
Lettre adressée à S. Exe. le Ministre des relations extérieures^ M" de Champàgny,
Téhéran, le i"juin 1808.
Maintenant qu'il est évident que c'est seulement la politique de l'Europe qui a empêché le renversement de l'Empire ottoman par la Russie qui,
gagnant l'extrémité des Dardanelles, aurait menacé par la mer Noire, par Trébizonde et par le Caucase, je penserai toujours, qu'au vrai cette guerre ne leur sera avec le temps qu'un jeu où ils ne peuvent perdre, et à la fin duquel ils ajouteront aisément quelque chose au tiers de l'Asie, qu'ils ont déjà. Ne pourrait-on pas se mettre du partage ?
Je sais qu'il importe au gouvernement d'avoir des établissements au loin pour former ses marins et les obliger à doubler le cap de Bonne-Espérance. Mais pour le commerce maritime, auquel il faut sûreté et protection, ne peut-on pas regarder l'île de Kismisch comme un point important pour tout ce qui entrerait ou sortirait du golfe Persique?
La cession n'en serait pas difficile, et elle me. parait regarder plutôt la Perse, puisqu'elle couvre ses côtes. Je joins ici un extrait du travail de M. Trézel qui a reconnu une partie du golfe. Il
pourra servir à fixer les idées de Votre Excellence. Les communications entre le golfe Persique et la mer Rouge sont multipliées.
Enfin, probablement il ne serait pas difficile d'obtenir des Wahabis la cession du port de Laft, le meilleur et le plus important de cette île.
Autant que j'en puis juger, on obtiendrait facilement de construire un petit fort à la pointe nord-ouest de Bender-Boucher, qui serait trèsutile pour couvrir le port dans lequel les bâtiments de cinquante tonneaux peuvent mouiller en sûreté. Le traité de commerce que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Excellence, avait été établi sur de bien meilleures bases, mais M. Rousseau que j'avais chargé d'en suivre la transcription littérale, ayant abandonné un instant cet objet à Mirza-Riza, l'envoyé de Perse à Finkenstein auprès de Sa Majesté; celui-ci, homme très-faux et qui se déclarait l'ennemi des Français, prétendant n'avoir pas élé assez bien
traité par eux, changea une partie du fond, et m'obligea à me relâcher sur bien des points, ce que je fis assez facilement, mon sentiment étant que ce traité ne serait point de sitôt en exécution et que l'on serait toujours h temps d'y revenir.
Lettre adressée à S. Exe. le Ministre des relations extérieures. M" de Champagny,
Téhéran, le 2 juin 1808.
Monseigneur,
M. le baron de Wredc, lieutenant-colonel d'artillerie, a été envoyé à la cour de Perse par S. Exe. le feld-maréchal comte de Goudowitsch, commandant les troupes russes en Géorgie. J'avais été prévenu de son arrivée à Tauris, ainsi que j'ai en l'honneur de le mander à Votre Excellence
dans ma dépèche du 6 mai, n' 1 1 . Il m'a remis le 21 mai une lettre extrêmement amicale de M. lecomte deGoudowitsch. Son Excellence écrivait en même temps une dépêche au premier vizir Mirza-Chefi et y exposait les propositions auxquelles la Russie désirait faire la paix avec la Perse. J'ai eu communication de cette pièce et j'en joins ici l'extrait. Il est en tout conforme à la lettre adressée à S. A. I. le prince Abbas- Mirza et dont j'ai également eu connaissance.
Il devenait évident que les prétentions de la Russie seraient inconciliables avec celles de la Perse, et que la négociation ne pourrait être terminée sans la médiation d'une troisième puissance. Sa Hautesse môme me déclara dans une audience particulière qu'elle n'avait pas voulu prendre connaissance des lettres de M. le maréchal Goudowilsch et qu'elle ne traiterait que sous la condition expresse que les Russes évacueraient entièrement les provinces persanes. J'exposai alors à
Sa Hautesso qu'elle avait remis ses intérêts entre les mains de mon auguste souverain, et que les négociations pourraient avoir lieu à Paris entre Asker-Khan et M. le comte de Tolsfoy, sous la médiation de Sa Majesté, comme j'avais eu occasion de le proposer déjà plusieurs fois. Je décidai Sa Ilautessc à expédier ses pleins pouvoirs h son ambassadeur et <i faire connaître sa pensée tout entière à S. M. l'Empereur et Roi.
J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence ces deux pièces avec leur traduction. Elle verra qu'Asker-Klian a l'ordre d'entamer les négociations pour la paix avec la Russie et de signer toutes les conditions que Sa Majesté aura approuvées. En même temps le Chahzadé Abbas-Mirza écrit à l'Empereur Alexandre pour lui exprimer le désir qu'a Feth-Ali-Chah de renouer ses anciens liens d'amitié avec la Russie et pour lui faire connaître le mode de négociation que Sa Hautcsse a adopté. Et Mirza-Chefi demande h
170 MISSIOIS EN PERSE.
M. le comte do Romanzow que S. M. l'Emporenr de toutes les Russics veuille bien envoyer ses pleins pouvoirs à son ambassadeur à Paris. Celte marche m'a paru faire disparaître beaucoup de difficulti^s, et les deux grands souverains, après s'être communiqué leurs desseins relativement à la Perse, pourront achever promptement une négociation dont l'issue est, en définitive, entièrement soumise à leur volonté.
Je dois rendre à Sa Hautesse la justice, qu'elle montre un vif désir de devenir l'alliée des deux premières puissances de l'Europe et la ferme résolution de prendre contre T Angleterre toutes les mesures que pourra commander l'intérêt commun. Mirza-Chcfi, qui a eu souvent l'ordre de m'exprimer ces sentiments, les partage avec sincérité, et j'ai l'honneur de joindre ici la lettre qu'il écrit à Votre Excellence.
Ce vizir m'a informé hier que le capitaine Malcolm était arrivé dans le golfe Persique avec
quatre vaisseaux de ligne et avait rejoint les six vaisseaux et les quatre bâtiments de transport qui s'y trouvaient déjà, ainsi que j'avais eu l'honneur d'en prévenir Votre Excellence. Sa Hautesse fait marcher 4,000 hommes de troupes pour meltre les côtes du golfe en état de défense et s'opposer aux entreprises des Anglais.
M. le baron de Wrede va partir pour retourner ri Tiflis, où un armistice sera incessamment conclu. Les hostilités cesseront pendant toute la durée des négociations. II a reçu ici un accueil que n'avait obtenu aucun des officiers envoyés précédemment par M. le maréchal Goudowitsch. Sa Hautesse lui a accordé deux audiences et lui a fait remettre un riche caloat. Le vizir lui adonné des chevaux et des étoffes. Votre Excellence tiit être bien persuadée que j'ai regardé comme de mon devoir de faire traiter cet officier avec la distinction qu'il méritait.
Sa Hautesse part demain pour aller camper une
472 MISSION EN PERSR.
vingtaino de jours h Kcmalabad, village à deux journées de Téhéran. Nous nous mcltrons en route le 4, avec le vizir pour rejoindre la cour. De Kemalabad on se rendra au camp de Sullanié à petites journées et avec plusieurs haltes. Si pendant ce trajet, qui sera de cinq à six semaines, il ne se passe rien d'intéressant, Votre Excellence voudra bien ne pas trouver mauvais que je ne lui écrive point. Je pense que notre séjour à Sultanié se prolongera jusqu'au mois de septembre. Veuillez agréer, etc.
Lettre adressée à S. Exe. le Ministre des relations extérieures y M" de Champagny.
Au camp de Kem&l-Abad, le 18 juin 1808. Monseigneur,
Mirza-Chefy m'a fait appeler hier à une conférence. J'ai vu avec peine que le Deyler-Bey
d'Ispahan avait ordre d'y assister. C'est un homme incapable de traiter aucune affaire, excepte celle desfmances. 11 est à la tête du parti anglais, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de le mander à Votre Excellence. 11 jouit d'une espèce de faveur auprès de Sa Haulesse à raison des présents considérables ([u'il sait offrir à propos. Mais cette faveur ne parait pas lui donner une grande influence dans les affaires politiques. On avait voulu peut-être le convaincre que mon parti était pris de me retirer, si un seul Anglais se présentait à la cour de Perse. En effet, le but de cette conférence était de m'anuoncer que la Hotte anglaise dans le golfe Pei-sique avait été portée à trente vaisseaux ou bâtiments; que Malcolm sollicitait la permission d'envoyer à Téhéran un simple courrier; que le Chahzadé de Chira/ avait demandé les ordres de Sa Hautessc à cet égard ; et que Ton désirait savoir si je consentirais à l'arrivée de ce courtier. Je m'y suis positivement opposé; j'ai
rcpclc aux niiiiisties que toute coiiimunicatioii avec les Anglais était contraire aux engagements «le Felh-Ali-Chah avec la France et aux propres intérêts de la Perse , et que je me retirerais si un seul Anglais était accueilli par Sa Hautessc. Ils ont paru inquiets sur les suites du refus qu'il faudrait faire à Malcolm. Ils m'opposaient que l'on mettrait à feu et à sang les côtes du golfe et la province du Farsislan. Je leur ai demandé ce qu'étaient devenus les quatre mille hommes que le vi/ir m'avait dit avoir été envoyés depuis un mois vei^s Chiraz et Bender-Bouchcr. Ils m'ont avoué que ce nombre avait été réduit à mille, cl que maintenant le Chah/adé de Chiraz n'était pas en mesure pour s'opposer avec succès aux entreprises des Anglais. Le Beyler-Bey voulait me persuader que la réception du courrier de Malcolm n'aurait d'autre but que de donner à Sa Hautesse le temps de mettre en état de défense le Farsistan. Il est revenu plusieurs fois à la
MISSION EN l'EUSE. 175
charge pour obtenir mon consenlemenl; mais je ne me suis relâché en rien de ma première réponse, cl j'ai fortement insisté sur la nécessite de renlbrcer sans délai le corps de troupes du Chahzadé de Chiraz. Les ministres se sont rendus au conseil de Sa Hautesse pour lui faire part de mu déclaration et de mes observations.
Ce matin, le vizir m'a fait prier de passer dans sa tente. Il était seul. Il m'a dit que Sa Hautesse avait pris une résolution qui me serait agréable. Elle venait de donnera Ismacl-Bey, grand chambellan et militaire distingué, l'ordre de se rendre à Chiraz, pour y faire des préparatifs de défense et de marcher contre les Anglais s'ils opéraient un débarquement. J'ai réitéré à Mirza-Chefy la demande formelle qu'il n'y eût aucune communication entre les Persans et les Anglais ; que les trois mille hommes fussent dirigés sur Chiraz, comme on l'avait d'abord décidé, et même qu'ils fussent renforcés par d'autres troupes s'il en était
besoin. Le vizir a répondu qu'il nie donnait l'assurance que ces troupes allaient se mettre en marche, et qu'Ismaël-Bey avait l'ordre de commencer les hostilités aussitôt que les Anglais voudraient débarquer. Il m'a annoncé la visite de ce général pour l'après-midi.
ElFcctivement, vers les deux heures, Ismaël- Bcy s'est rendu auprès de moi. Il a eu l'air peu pénétré de l'importance de sa mission. Je lui ai fait observer, ainsi que je l'avais fait au vizir et au Beyier-Bey d'Ispahan, que s'il y avait un pas de fait impunément par les Anglais au midi, au nord les Russes entreraient. Il a répondu que les Anglais n'avaient point encore débarqué, et qu'ils ne le tenteraient certainement pas ; qu'il avait été envoyé au nord pour combattre les Russes, et qu'il se regardait maintenant envoyé au midi pour combattre les Anglais. Je l'ai assuré que son honneur était attaché à l'issue de sa mission et qu'il devait compter sur la bienveillance des deux au-
gusles cours, s'il se conduisait avec fermeté et s'il ne traitait pas les ennemis en amis ; que j'avais droit de m'y attendre d'après les sentiments qu'il avait toujours manifestés à l'égard de la France et l'amitié qu'il avait témoignée à tous les Français à Téhéran. Nous nous sommes séparés. Il allait prendre congé de Sa llautesse et recevoir ses derniers ordres pour se mettre en route le soir même.
Mirza-Chefy me fait dire, dans l'instant, que l'Empereur vient d'ajouter aux renforts destinés pour le Farsistan un corps de six cents cavalière de sa garde qui se rendra à Chiraz avec Israaël~ Bey. De crainte de quelque malentendu dans mes conférences avec ce vizir, j'en ai consigné les principales circonstances dans une lettre que je lui adresse.
Le Beyler-Bey d'Ispahan part demain pour aller passer quelque leinps dans son gouvernement. 11 rejoindra 8a llautesse à SuUauié.
Nous nous metlronsen route également demain l)our le camp de Sankala. L'Empereur s'y rend par Karwina.
J'ai riionneur, etc.
Lettre adressée à S. Exe. le Ministre des relations extérieures, M'^ de Champagny.
Au camp de Sultanié, le 2 juillet 1808.
Monseigneur,
Sa Hautcsse a désiré nous voir ce matin. Nous nous sommes rendu à onze heures à l'audience avec S. Exe. Mirza-Chefi. Feth-AIi-Chah voulait me donner lui-même l'assurance que toute négociation était rompue entre la Perse et l'Angleterre, et que l'on faisait de part et d'autre des préparatifs hostiles. Sa Hautesse espère que son au-
MISSION EN PEKSE. 179
gusle frère trouvera cet état de choses conforme aux intentions que Sa Majesté lui a souvent manifestées.
D'après les derniers avis reçus du golfe Persique, il paraît que la flotte anglaise qui s'y trouve es* composée de dix-huit bâtiments de toutes grandeurs. Le capitaine Malcolm cherche à attirer les Persans au service de la Compagnie. On dit qu'il offre cent piastres par mois à chaque individu qui voudrait servir à bord des bâtiments. On mande que les Anglais ayant appris la cession faite à Sa Majesté de l'île de Karek, se disposent à s'en emparer comme d'une propriété.
Les troubles du Candahar continuent. Les deux frères Chegia-el-Muek et Mahmoud font de nouveaux préparatifs de guerre l'un contre l'autre, à Candahar et à Péichawer.
M. le capitaine du génie Truilhier est parti de Téhéran pour Méched dans le Khorassan. Je lui ai prescrit, vu les circonstances actuelles, de
ne point pousser la reconnaissance au-delà des frontières persanes. Je remettrai son itinéraire d'Alcxandrettc à Téhéran, au premier officier que j'aurai l'honneur d'expédier à Votre Excellence.
Veuillez agréer, etc.
Ijettrc wlressée à S. Eve. le Ministre des affaires extérieures^ M" 'le Chnmpagny.
Au camp de Sûllanic, le 26 août 1808.
Monseigneur,
Mir/a-r4hefi m'a remis avant-hier soir la minute originale des communications verbales que Sa llautesse devait me faire en présence de M. le capitaine du génie Bianchi d'Adda. J'ai l'honneur d'en adresser ci-joint la traduction à Votre Excellence.
MTSSION EN PEUSE. 481
Cette pièce est cxtrèmoment remarquable; elle contient le développement de la politique de la Perse et des bases sur lesquelles Felh-Ali-Chah fonde son alliance avec Sa Majesté. Les points qui excitent sa plus grande sollicilude y sont indiqués ; et la conclusion par laquelle ^a Hautesse termina fait pressonlir un rliancenient dans Sel conduite envers la France, si ses espérances ne sont pas réalisées.
Les faits qu'EUe énonce ne sont pas toujours représentés d'une manière véridique. Plusieurs paragraphes offrent même des assertions auxquelles il est de mon devoir d'opposer ce qui est à ma connaissance. Votre Excellence pourra les comparer avec les observations que je vais lui soumettre.
Le premier et le deuxième paragraphe ne contiennent qu'une récapitulation des missions que les deux augustes cours se sont envoyées et des engagements qu'elles ont réciproquement contrac-
tés. Dans le Iroisième paragraphe, Sa Hautesse coninience l'exposition dos faits. Elle annonce des préparatifs contre les Afghans et contre l'Indoustan. Je suis porté à croire qu'elle n'a point donné des ordres au Chahzadé, gouverneur du Khorassan, pour ces expéditions. On sait seulement qu'il a marché contre Mcnv avec un nombre de troupes peu considérable. La Perse n'entreprendra certainement rien contre l'Indoustan, aussi longtemps que son territoire sera ouvert aux Russes. Le caractère d'exagération naturel aux Persans se retrouve dans l'assurance avec laquelle Sa Hautesse parle souvent de la facilité de cette expédition. Elle a môme donné quelquefois à entendre qu'elle ne désirerait être aidée que par un petit nombre de troupes françaises qu'Elle regarderait comme auxiliaires. Mais Elle n'a pu dissimuler aussi qu'elle ne pouvait songer à celte entreprise, tant que les Russes occuperaient la Géorgie.
On peut en conclure que les négociations avec les envoyés du Sind et la mission de Nazrulla- Khan à Tatta, se sont bornées à des assurances amicales et e^ des promesses très-éventuelles.
Le paragraphe 5 est relatif aux Wahabis cl aux Anglais. Il est vrai que Feth-Ali-Cliah a cherché à nouer des liens d'amitié avec Sooud. Mais Votre Excellence aura pu voir, par mes rapports, que rien n'avait été préparé pour mettre la côte orientale du golfe Pcrsiquc en état de défense, lorsque la flotte anglaise y est arrivée. Mes i-eprésentations n'avaient produit d'autre effet que d'obtenir des promesses qui n'étaient point encore exécutées au départ d'Ismaêl-Bey. Je suis fonde à croire que Malcolm est parti, comme Sa Hautesse l'affirme, et qu'il aura été rendre compte de sa mission au gouverneur général de rindc; mais je ne pense point que la flotte anglaise ait quitté le golfe Persique , et plusieurs avis annoncent qu'elle y est encore.
L'assurance que roii ferme le sixième paragraphe peut être i-egardée comme subordonnée en parlie à l'effet des démarches que Sa Hautesse sollicite Sa Majesté de faire en faveur de la Perse auprès de l'Emporeur de Russie. Cependant, je dois croire que Feth-Ali-Chah ne ferait rien qui pût indisposer la France, dont l'alliance est, en définitive, la seule barrière qu'il ait à opposer à la Russie.
Sa Hautesse entretient des relations amicales avec la Sublime Porte, dans la vue de faciliter ses communications avec la France par Constantinople. Mais elle n'a rien changé à la conduite qu'Elle avait tenue antérieurement avec les provinces turques limitrophes de la Perse. C'est ainsi qu'Elle continue à s'immiscer dans les différends existant entre le pacha de Bagdad et celui de Suleymanié. Des troupes persanes sont en marche vcre les frontières du Kurdistan, et l'on peut prévoir qu'elles ne s'abstiendront pas d'entrer sur le ter-
riloire ottoman, nialgr('' les assurances positives données par le vizir.
Sa Hautossc n'a pas renoncé non plus à ses prétentions sur l'Irak arabique, ni sur les territoires (le Bagdad et Bassora. Elle a même souvent avoué qu'ElIc n'attendait qu'une occasion favorable pour s'en emparer. Mais il s'en faut bien que Suleymau-Paclia soit dans la dépendance absolue de la Perse ; et il est encore moins fondé que Sa Ilautesse ail eu aucune influence sur sa promotion au gouvernement de Bagdad. Elle croit y avoir contribué parce qu'elle avait consenti h mcllre en libert»» Sulevman nui était devenu sou prisonnier dans la guerre d'Ali-Pacha contre Abdurrahman. Le pacha de Bagdad ménage l'Angleterre et la Perse : l'Angleterre, à cause de Bassora et de son commerce avec l'Inde; la Perse, parce qu'il connaît les projets de Feth- Ali-Chah et qu'il a toujours craint son intervention en faveur du rebelle Abdurrahman. Mais il
hait mortcllomenf loiit ce qui porte le nom persan.
Quant au paragraphe 9, Votre Excellence sait parfaitement qu'à l'arrivée de la légation de Sa Majesté à Téhéran, il y avait plus d'un an que les Persans n'avaient fait aucun mouvement contre les Russes, malgré les représentations réitérées de la France. Feth-Ali-Chah avait promis au pacha d'Erzéroum de combiner les opérations de ses troupes avec celles de l'armée ottomane. Mais, lorsque Yniifisouf-Pacha fut entré en campagne, il se vit abandonné psir Sa Haulesse qui défendit constamment au prince Abbas-Mirza d'agir hostilement. 11 est évident que la Perse voulait rester passive, en attendant l'issue de la guerre entre la France et la Russie, et qu'elle espérait ou que les Russes seraient obligés d'abandonner la Géorgie, ou qu'elle pourrait se faire un mérite auprès d'eux de ne les avoir point attaqués pendant qu'ils se trouvaient affaiblis.
MISSION EN PKRSE. 187
Klle ne désire certainement pas recommencer une lutte dans laquelle elle s'est vue si inférieure. L'état militaire* du prince Abhas-Mirza est encore loin d'avoir acquis une consistance respectable. Fjt tous les efînrts de Sa Ilautcsse se borneront à solliciter la protection de Sa Majesté pour obtenir sans coup férir l'évacuation des provinces persanes au pouvoir de la Russie. Elle se fait illusion sur les dispositions de tous Ibk peuples de ces provinces en faveur do la Perse. Sans doute, ils se plaignent du joug russe; mais ils le préfèrent peut-être encore au joug despotique (ie la Perse, et ils ne soupirent qu'après leur indépendance, car leur caractère inquiet et turbulent leur fera supporter impatiemment toute domination étrangère. Quant aux sacrifices que Sa Hautesse prétend avoir faits pour la nouvelle organisation militaire, ils sont fort exagérés. I>es travaux pour la fabrication des canons et des fusils surtout éprouvent journellement des re-
tards, parce qu'on les fait exécuter aux dépens des gouverneurs d'Ispahan et de Chiraz.
Le paragraphe 10 renferme plusieurs observations justes. Je remaniuerai seulement qu'il parait douteux que les Anglais soient encore parvenus à établir leur influence chez les Afghans. Ceux-ci, éclairés parle sorldes Hindous, délestent naturellement leurs oppresseurs. Ils s'en défient surtout depuis les démarches que la Compagnie des Indes a faites, il y a quelques années, pour engager la cour de Perse à attaquer Zcnian-Chah, dont le projet était de s'unir aux Seiks et aux Mahrattesct de marcher contre les Anglais. Mais d'un cùlé, la Compagnie travaille à former des liaisons avec les peuples qui bornent l'Indus, afin d'avoir une ligne de défense sur ce fleuve, dans le cas d'une expédition française contre les possessions anglaises dans l'Inde. D'un autre côté, elle ne manquera pas de chercher à susciter des ennemis h la Perse qu'elle voit rompre avec l'An-
MISSION EN PLllSE. I89
glelcrrc. Ainsi on peut prévoir que les agents anglais se trouvant en contaet avec les Afghans, parviendront à se faire un parti chez ce peuple, soit en fournissant de l'argent à un des chefs révoltés, soit en offrant au roi Chudja-ul-Miilk de l'artillerie et des secours contre la Perse, son ennemie déclarée.
Sa Hautesse revient, dans les paragraphes 1 \ et 12, sur l'évacuation des provinces persanes occupées par la Russie. Il est évident que c'est l'affaire principale qui roccu|M3 et qui intéresse essentiellement son amour-propre. Elle ne peut se résoudre à l'idée d'être ohligée d'employer la force pour chasser les Russes ; et on peut prévoir qu'elle ne se prêtera pas de bonne grAce aux demandes que la France pourrait lui faire dans la suite, si elle n'obtient point, par les bons offices de Sa Majesté, la restitution des provinces qui lui ont été enlevées.
Le paragraphe 13 est une répétition de ce que
Feth-AIi-Chah m'avait dit dans l'audience du 7 de ce mois. Mais Sa Ilautesse y montre une grande impatience de n'avoir pas encore reçu de nouvelles assurances de Sa Majesté sur l'évacuation de la Géorgie par les Russes; et Elle laisse entrevoir les inquiétudes qu'EUe en conçoit.
Enfin, dans le dernier paragraphe, Elle exprime le désir que Sa Majesté veuille bien lui faire connaître, le plus tôt possible, les résolutions qu'il lui aura plu de prendre sur les objets dont fait mention celte communication verbale.
Je prie Votre Excellence d'agréer, etc.
Lettre adressée à S. Exe. le Ministre des relations extérieures. M'' de Champagny.
Téhéran, le 3 octobre 1808.
Monseigneur, La cour de Perse se reposait avec sécurité sur
«MISblON EN PERSE. lUI
les assurances que j'avais été dans le cas de lui donner, d'après les lettres de M. le maréchal GoudoNvitsch, que l'armée russe s'abstiendrait de toute attaque contre le territoire persan, tant que les troupes de Fetli-Ali-Chah ne commettraient aucune hostilité, et que la Perse persévérerait dans ses résolutions contre l'ennemi commun, rAnglclerrc. Sa Hautcsse, instruite de l'étroite union de LL. MM. l'Empereur des Français, roi d'Italie, et l'Empereur de Russie, se flattait que l'Empereur Alexandre accepterait sans difficulté la médiation de mon auguste maître, et que le traité de paix de la Perse avec la cour de Saint- Pétersbourg pourrait se négocier à Paris. Un courrier expédié par M. le maréchal Goudowitsch est arrivé à Tau ris. Les lettres dont il était porteur et qui ont été envoyées sur-le-champ à Téhéran par un cavalier du prince Abbas-Mirza, ont détruit toutes les suppositions que la cour avait été en droit de faire, et ont jeté Sa Hautesse
192 MISSION EN PEHSIi.
et son cabinet dans les plus vives alarmes. Le vizir m'a fait appeler vsur-le-champ, cl m'a communiqué (1(!U\ lettres de M. le maréchal Goudowitsch, l'une au prince Abbas-nlirza, l'autre à son ministre, Mirza-Buzurk. J'ai l'honneur de joindre ici la traduction de ces deux pièces qui étaient écrites en russe et en persan. Mirza-Chefy m'a fait remarquer : «Que M. le comte Goudovvitsch y annonçait clairement que l'Empereur Alexandre n'avait pas voulu accepter la médialion de la France; qu'il était autorisé à inviler pour la dernière fois la cour de Perse a traiter directement avec lui, sur les bases précédemment proposées par la Russie, et qu'il avait l'ordre d'attaquer le territoire persan, si Sa Hautesse ou le prince Abbas-Mirza ne se décidaient sur-lechamp à envoyer des pléni|)otentiaires pour la signature du traité. Le vizir n'a pas manqué de relever le ton inconvenant de la lettre adressée au Chahzadé de Tau ris, et les assertions crro--
MISSION EN PEUSE. 193
nées qu'elle contient sur l'état actuel et les forces (le l'Empire persan ; il m'a fait observer que les bases proposées par M. le maréchal étaient d'avancer les frontières de l'empire russe jusqu'au bord de l'Arpatchaï, du Kour et de l'Araxe, ce ([ui obligerait lu Perse à céder la ville et le territoire d'Érivan et Elchmiatzin ou les Trois-Églises. Ainsi, a continué le vizir, la Russie porterait atteinte à l'intégrité de notre territoire actuel, intégrité que S. M. l'Empereur et Roi a garantie à Feth- Ali- Chah par l'article 2 du traité. Sa Hautesse a droit de s'attendre qu'en vertu de cet article et des articles 3 et 4 du même traité, vous ferez à M. le maréchal Goudowitsch des représentations propres à changer ses résolutions à l'égard de la Perse, et telle» qu'il convient au ministre d'un Prince dont la fidélité à remplir ses engagements est si justement renommée. Sa Hautesse a été la première à exécuter les articles à sa charge dans le traité d'alliance, en interdi-
i94 MISSION EN PERSE.
sant rentrée de son territoire aux Anglais cl refusant de recevoir aucun des individus de l'ambassade dont le général Malcolm était le chef. Elle ne doute pas que vous, qui êtes le représentant de la France à sa cour, ne saisissiez avec empressement cette occasion de montrer la sincérité des protestations d'amitié et d'union que vous avez si souvent faites au nom de votre auguste souverain. Au reste, nous ne vous presserons de prendre un parti , que lorsque le courrier russe, qui est arrivé à Tauris, se sera rendu à Téhéran et vous aura remis les lettres dont il est porteur pour vous de la part de M. le maréchal Goudowitsch. »
J'ai répondu au vizir que ses observations étaient justes; qu'il était nécessaire en effet qu'avant de prendre aucune détermination, je connusse les communications que M. le maréchal Goudowitsch aurait été dans le cas de me faire ; mais qu'il pouvait compter que je donnerais tous mes soins à
MISSION KN PERSE. 195
empêcher le comte de Goudowitsch de se porter à une rupture qui ne pourrait qu'être infiniment désagréable à ma cour, puisque Votre Excellence, par sa dernière dépêche datée de Bayonne le 24 mai, me renouvelait l'invitation d'employer mes bons offices pour faciliter un rapprochement entre la Perse et In Russie.
Mirza-Chefy avait besoin d'être rassuré par ma déclaration, et il m'en a montré une vive reconnaissance. L'arrivée des deux lettres de M. le maréchal lui avait attiré quelques désagréments personnels. Sa llautesse, en recevant ces pièces, avait montré contre son vizir un mouvement d'humeur peu ordinaire, et l'avait quitté brusquement, en lui reprochant qu'on l'avait trompée jusqu'ici. Les ennemis de Mirza-Chefy triomphaient et cherchaient déjà à profiter de cet incident pour lui enlever son influence auprès de Feth-Ali-Chah ; mais Sallautesse, ayant réfléchi avec plus de calme sur les affaires, a fait appeler
lUG MISSION EN PERSE.
le lendemain le vizir, lui a montré plus de confiance que jamais et a poussé même l'attention jusqu'à chercher à lui faire oublier, par des paroles obligeantes, la scène de la veille. Elle a de son côté paru satisfaite de la conférence que j'avais eue avec Mirza-Chcfy.
Le prince Abbas-Mirza, à la réception des dépêches du maréchal Goudowitsch, a donné des ordres pour rassemblej* dans son camp sous Koï toutes les forces disponibles. Il a appelé auprès de lui Ferradj-AUah-Khan avec son corps de cavalerie. Ce général, après avoir été sur les frontières du Kurdistan, ainsi que j'avais eu l'honneur de le mander à Votre Excellence, n'a pas été dans le cas de s'y arrêter pour concilier les différends encore en suspens, entre Suleyman- Pacha et Abdurrahman -Pacha; et c'est de Kala Choulan qu'il s'est rendu auprès du prince Abbas-Mirza. Il y a été rejoint par la cavalerie que commande son fils, Eman-Ullah-
MISSION EN PKRSÉ. 4!i7
Khan, sous -gouverneur do Zonguian (Zongan).
J'ai fait observer au vizir que les ordres de Son Allesse impériale avaient peut-être été trop précipités et trop évidents, et qu'il me paraissait nécessaire que le Prince affectai une parfaite sécurité en attendant que des représentations convenables eussent été faites auprès de M. le maréchal Goudowitsch. Mirza-Chefy m'a répondu que l'intention du Chahzadé était de rester parfaitement tranquille, jusqu'à ce que les Russes eussent commis les premières hostilités.
Je prie Votre Excellence d'agréer les assurances de la respectueuse considération avec laquelle j'ai l'henneur d'être, etc. J
Traduction de la fin d'une lettre du maréchal Goudowftsch au prince Ahbas-Mirzay écrite en date du 2 septembre (14 septembre) et arrivée ici le \ 1 octobre 1 808.
On n'a pu se procurer de nouveau l'exemplaire original, déchiré par Son Altesse Impériale dans l'indignation qui lui causa cette lettre. 11 a été également impossible d'en avoir la copie qui avait été faite à Téhéran. Cette copie n'est restée entre les mains du soussigné que le temps nécessaire pour traduire les articles de ladite pièce, qui ne sont pas consignés dans ce qu'écrit M. le comte Goudowitsch , à LL. EE. Mirza-Chefy et Mirza-Bu/.urk.
24 octobre 1808.
Le commencement de cette lettre est parfaitement ccmforme aux trois premiers alinéas de la
pièce adressée à Mirza-Buzurk, et le texte n'en est altéré qu'à ces mots : — Sa Majesté est surtout bien éloignée de vouloir rien changer aux conditions, etc. ; — lesquels ont été remplacés par ce qui suit :
«J'expose pour la dernière fois à Votre Altesse impériale que le sublime gouvernement de Russie ne peut adhérer à la conclusion définitive de la paix, que sur les bases que j'ai antécédemment signifiées h la Perse , savoir que la démarcation des limites par le cours des fleuves Kour, Araxo et Arpatchaï sera constatée et qu'on signera des deux parts le traité sans aucune espèce de délai. Guidé par l'amour du bien qui m'anime, et dont j'ai donné plus d'une preuve à Votre Altesse Impériale, je ne lui cacherai point mon opinion sur cette matière, et, en raison de la considération parfaite que je professe pour elle, je la lui manifesterai présentement avec toute la sincérité possible. La lettre de Votre Altesse Impériale,
qui nous fut remise par Feth-Ali-Khan-Nouri nous rappelait ce qui formait anciennement les frontières de votre empire, et vous donnait à connaître les prétentions de la Perse à cet égard. De toutes les contrées auxquelles vous prétendez et qui sont aujourd'hui sous la domination de S. M. l'Empereur do Russie, mon auguste souverain, la plus grande partie a été soumise par nos armes victori<»uses et le reste s'.est rangé de plein gré sous son obéissance. Et si d'un côté ces provinces n'ont jamais été originairement et totalement dépendantes de la Perse, de l'autre, la grandeur et le pouvoir suprême que le gouvernement russe s'est acquis par la force de ses armées et par de vastes conquêtes, lui donnent le droit d'énoncer des prétentions encore plus fortes concernant les confins qu'il lui plaît de se donner. Enfin S. M. l'Empereur, mon maître, mettant ses augustes vœux dans la bonne intelligence qu'il désire avoir avec ses voisins, et comprenant la
cour de Perse dans ce nombre, en n'écoutanl que les senlimenlsde sa justice et de sa grandeur, veut bien conclure la* paix qui lui a été demandée par la cour de Perse et lui rendre tout h fait la tranquillité. Je pourrais repondre à Votre Altesse Impériale sur les objections qu'elle fait relativement aux frontières, que toute la province de Guilan avait aussi été conquise par fou S. M. l'Empereur Pierre le Grand; mais mon auguste souverain, vu la position actuelle de la Perse, et surtout eu égard a son équité, s'est uniquement borné aux propositions qu'il manifeste aujourd'hui, lesquelles j'ai énoncées à Votre Altesse Impériale et qui devront irrévocablement servir de base au traité. Puis les prétentions qu'avance la Perse sur les contrées limitrophes aujourd'hui au pouvoir de S. M. l'Empereur de Russie, sont tout à fait déplacées, surtout dans la situation critique où elle se trouve maintenant, et je ne puis ra'empêcher d'en marquer mon étonnement,
parce qu'elles s'éloignent de ce qu'exige l'aniilié, clje dirai bien pi us, qu'on peut les regarder comme une déclaration ouverte de guerre. Alors il faudrait donc que la cour de Perse surpassât en puissance les arn>ées belliqueuses de la Russie, et comptât un plus grand nombre de conquêtes qu'elle. En réfléchissant sur le passé et aux avantages que le gouvernement russe; retirait de la prolongation de la guerre, j'expose encore .'i Votre Altesse Impériale que, surtout dans l'élat actuel de détresse où se trouve la Perse, ces avantages seraient bien plus considérables. Nous sommes informé que plusieurs provinces puissantes du chef de votre Empire sont en insurrection ; que les Anglais attaquent les côtes du golfe Persique et que le pacha de Bagdad tournant aussi du côté de l'Angleterre, s'était déclaré l'ennemi des Persans. Puisque la cour de Perse est dans une situation aussi fâcheuse, est-ce le hioment de songer à augmenter le nombre de ses ennemis,
et de vouloir, par d'orgueilleuses prétentions, s'attirer la haine d'un gouvernement aussi redoutable que celui de Russie? Mais plutôt, ne perdant pas de vue ses véritables inléi*ôts, j'annonce à Votre Altesse Impériale que mon auguste Empereur, en raison de ses senlimenls de justice et d'humanilé ne veut point profiter du triste élal de votre cour. Quoiiju'il ait une puissance h laquelle rien ne peut résister, il vous réilère les propositions que j'ai communiquées, et que Votre Altesse InqH'-riale sait bien être à l'entier avantage de la Perse ; elles se bornent à la ratification du traité sans aucun délai ni retard. Enfin comme je connais toute l'étendue de la sagesse et la profondeur du génie de Votre Altesse Impériale , abandonnant entièrement cette matière à sa réHexion pénétrante, je pense que la cour de Russie, parvenue au degré de puissance et de grandeur où elle est, doit pour sa dignité même, garder des pays que le succès de ses armes lui a acquis de-
puis nombre d'années, et je ne crois nullement fondées les prétentions que la Perse met en avant sur les possessions actuellement entre nos mains. Après avoir donné ces explications sincères à Votre Altesse Impériale, je pense devoir une dernière fois lui faire ouvrir les yeux sur ses véritables intérêts, lui recommandant de ne point chercher à rejeter ce qui est si fort <à l'avantage de la Perse, et une fortune dont profilera l'héritier de la couronne lui-même, si, accédant aux justes et favorables propositions de notre gouvernement, la cour de Perse ratifie sans perdre de temps le traité de paix définitif. Ce n'est que l'admiration que je porte à Votre Altesse Impériale et la haute opinion que j'en ai conçue qui m'ont engagé à lui écrire en ces termes, et si je n'avais pas eu en ceci l'intention pure de la tranquillité de l'Empire persan sur lequel vous devez régner un jour (et celte tranquillité ne peut être le fruit que d'une paix avec une puissance aussi formidable que la
MISSION EN PEKSE. 203
Russie), Je n'aurais cedaiiiemeiit pas fait les ouvertures préccdenles et celles que je fais eucore aujourd'hui. »
La fin de cette pièce est en tout conforme à celle de la lettre précitée ; après ces mots : Votre Altesse doit enfin ne pas perdre de vue que si la Perse, par une conduite opposée à ses intérêts, etc.
Traduit à Téhéran (le M octobre 1808), parle deuxième interprète provisoire de la légation.
Auu. DE Nerciat.
IjOltre adressée à S. Exe. M, le feld- maréchal comte de Goudowitsc/iy gouverneur civil et mili" taire de toutes les provinces russes situées entre la mer Caspienne et la mer Noire, etc.
Téhéran, <2 octobre 1808.
Monsieur le Maréchal, J'ai chargé M. I^ajard, secrétaire de ma léga-
lion, de faire à Votre Excellence des représentations confidentielles sur le contenu de la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'ccrirc le 2 septembre dernier, par laquelle Votre Excellence annonçait l'intention d'attaquer la Perse si elle ne se décidait pas, sur-le-champ, à traiter de la paix avec Voire Excellence, directement et sans la médiation de la France qu'elle avait demandée. Si, contre mon attente, ses représentations ne changeaient pas vos déterminations, monsieur le Maréchal, il est de mon devoir de vous déclarer officiellement que la Perse étant l'alliée de S. M. l'Empereur et Hoi, mon auguste maître, et que l'intégrité du territoire que ses troupes occupent actuellement, ayant été garantie par Sa Majesté Impériale et Royale, je regarderais toute attaque contre ce territoire comme une provocation envers mon auguste cour. Et j'ai lieu de croire de la sagesse reconnue de Votre Excellence, qu'elle attendra avant de se porter à aucune démarche
MrSSION EN PERSE. 207
contre la Pei'se, de connailre les déterminations que S. M. l'Empereur, mon auguste maître, aura communiquées h S. M. l'Empereur de toutes les Russies, et qu'elle ne prendra pas sur elle la responsabilité d'un événement qui amènerait nécessairement des discussions d'une nature désagréable entre les deux augustes cour» do France et do Russie.
Je suis avec tout le respect que je sais vous devoir,
Général Gardane.
iMtre adressée à S. Exe. le Ministre des relations extérieures, M" de Cliampagny,
Téhéran, le 2j octobre 1«08.
Monseigneur, J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Ex-
208 MISSION KN PERSE.
ccllcncc que M. Làjard est parti le 17 de ce mois et sera oblige de se rendre par le camp du Cliahzadé Abbas-Mirza, S. Exe. le premier vizir lui ayant remis un lirman par lequel Sa Grandeur ordonne à Son Altesse Impériale de s'entendre avec lui sur tous les objets relatifs à sa mission, et de lui délivrer un plein pouvoir pour le cas où il parviendrait à faire consentir M. le maréchal Goudowitsch à signer une suspension d'armes. J'ai également donné à M. Lajard des pleins pouvoirs dont il se servira dans la même supposition.
Le prince Abbas-Mirza, olîonsé de la lettre qu'il a reçue de M. le comte Goudowilsch, a annoncé à la cour que son intention était de ne point y répondre. J'ai représenté au vizir qu'il me paraissait plus convenable que Son Altesse Impériale écrivit à M. le Maréchal une lettre dans laquelle il lui répondrait avec dignité, et se bornerait à lui faire sentir que ses assertions sur
MISSION EN l»EUSE. 209
l'étal actuel de la Perse, avaient pour base des renseignements fautifs. S. Exe. Mirza-Çhefy a trouvé mon observation juste, et il a prié M. Lajard d'employer tous ses soins à la faire approuver i)ar le Prince. D'après ce que m'a dit S. Exe. le premier vizir, il me paraît que les lettres qu'elle a adressées elle-mômc à M. le comte de RomanzolTetà M. le maréchal Goudowitsch, sont écrites dans le meilleur esprit, et qu'elles contiennent des arguments sages et raisonnes. Elles ont été remises au courrier russe, que M. Lajard a amené avec lui, et qu'il expédiera des avantpostes russes pour annoncer son arrivée à M. le Maréchal. Je dois renouveler ici à Votre Excellence l'observation que la médiation de Sa Majesté est indispensable pour parvenir à la conclusion d'un traité de paix entre les cours de Russie et de Perse.
Les propositions qu'on énonce de part et d'autre sont inconciliables et bien éloignées de l'es-
310 MISSION EN PEllSE.
prit de la paix; ainsi toute négociation entamée sur les lieux traînera en longueur, et ne les rapprochera jamais.
Les dernières lettres de Votre Excellence sont du 24 mai. Celles deConstantinople, du 20 juin. Dans celte privation de nouvelles politiques, je ne sais que penser sur ce qui pousse les Russes à attaquer les Persans, si ce n'est qu'ils veulent en fmir vite avec eux pour être tranquilles de ce côté, et même peut-être les engager après contre les Turcs. Dans le cas où les aiïaires décideraient à faire marcher dans ce pays des troupes pour former une réserve aux Persans, il serait bon qu'elle se trouvât composée d'infanterie, d'artillerie et de dragons avec leurs fusils. La cavalerie de ce pays, bonne contre des Afghans, des Hindous, etc., n'ayant aucun ensemble, ne fera jamais rien contre des masses.
Le 12 octobre, j'ai donné l'ordre aux officiers français en mission auprès de S. A. l. Abbas-
MISSION EN PKRSE. 2il
Mirza, de revenir à Téhéran dans le cas d'hostilités entre les Persans et les Russes. J'ai prié M. Lajard de chercher à convaincre le prince Abbas-Mirza de la nécessité de garder la neutralité dans les circonstances actuelles.
Des troubles, à l'occasion des impôts arriérés, ont éclaté dans le district de FérâJuin^ au nordouest d'Ispahan, lequel ne payait, il y a vingt ans, que 1 ,500 tomans (30,000 fr.), et est taxé aujourd'hui à 50,000 (1,000,000 de fr.). On a accusé devant S. H. Mirza-Aboulkassem, second fils de Mir/.a-Uuzurk, d'être cause de ces troubles. Cette accusation calomnieuse portée par le Beyler-Bey d'Ispahan, et autres personnes du parti antifrançais, est un coup dirigé contre S. Exe. Mirza- Chefy, auquel Mirza-Aboulkassem est attaché. Je ne dois pas laisser ignorer h Votre Excellence, que ce jeune homme, âgé seulement de vingtquatre ans, serviteur intime de Sa Hautesse, mé rite par ses talents et par ses qualités particuliè-
res l'eslimc de tous les Français, cl la confiance que le vizir a mise en lui, et je ne doute pas qu'il ne devienne un jour un homme important. Dans ma lettre n" 24, datée du 21 juillet au camp de Sultanié, j'ai eu l'honneur de parler à Votre Excellence d'Ismarl-Bey, chargé au mois de juin dernier de se rendre à Chiraz pour renvoyer l'amhassadc anglaise de Malcolni ; il est de retour ici depuis le 20 septembre. J'ai eu l'occasion de le voir quelques jours après ; mais sa réception m'a prouvé qu'il s'était laissé prévenir contre les Français.
Il y a quelque temps que Mirza-Mohammed- Rizaaété nommé à une place de moustewfy (contrôleur des finances), par la protection du Beyler-Bey dont il est devenu la créature. Je reçus peu après sa visite ; cl l'on peut être convaincu qu'il nuira autant qu'il pourra aux intérêts de la France dans ce pays.
Je viens d'apprendre la confirmation de la
nouvelle qu'Abdurrahman-Pacha avait reçu la pelisse d'investiture pour le pachalik de Chélivezour. Il paraît cependant que cette réconciliation entre Sulcyman-Pacha et ce seigneur kurde n'est encore qu'apparente.
Votre Excellence trouvera ci-joint un rapport de M. Lamy, capitaine au corps supérieur du génie; j'ai attendu une occasion favorable pour entretenir Votre Excellence de cet officier distingué; il est sage, plein de zèle et de moyens; permettez que je le recommande à Votre Excellence, et qu'elle veuille bien demander à Sa Majesté la décoration de la Légion d'honneur pour cet officier.
Les dernières nouvelles de Khôl, quartier général de S. A. I. Abbas-Mirza, datées du 13 octobre, annoncent que le Scrdar d'Iréwan rencontra, au retour d'une reconnaissance, un corps de cavalerie russe sur le territoire pei'san, et fut attaqué le premier. Quelques hommes ont été
lues dans cette escarmouche. Le général Goudowitsch a établi, le 10 du même mois, son camp près des Trois- Églises (Etchmialzin) , à trois lieues et à la vue d'iréwan.
Hier 24, la cour a expédié un courrier extraordinaire h Son AllcRse Impériale pour lui faire connaître les ordres de SaHaulesse. Le Prince ne devra pas quitter Khoï, afin d'être à portée de veiller sur tous les points de la ligne des hostilités. La guerre, du côté de la Perse, devra être purement défensive, e( se borner à harceler l'ennemi.
J'ai l'honneur de joindre ici une lettre que Sa Hautesse écrit à Sa Majesté sur Tétat actuel des affaires, et une de S. Exe. le premier vizir Mirza- Cheli à Votre Excellence, sur le même objet. Elles n'ont pu m'étre remises qu'après le départ de M. de Lajard, et mon courrier le rejoindra vers Tauris.
Lettre adressée à S. Exe. le Ministre des relations extérieures^ M" de Champagny.
Téhéran, le 24 novembre 1808.
Monscij^nour,
J'ai eu l'honneur de faire connaître h. Votre Excellence par le courrier que j'expédiai le 25 octobre, l'état des affaires jusqu'à cette époque. Me voyant aujourd'hui dans la nécessité absolue d'envoyer à Constantinople M. Dupré fils, attaché à cette légation , je dois tratismettrc à Votre Excellence le tableau des événements journaliers survenus depuis le dernier courrier. Le 26 octobre, on annonça la marche des troupes russes sur un village voisin d'Iréwan. Les Persans attaquèrent infructueusement l'ennemi. Le lendemain, je vis le vizir, qui était fortement inquiet de la privation des nouvelles de l'Europe et même de la Turquie. Il me demanda comment il était possible que tant de personnes
2i6 MISSION EN PERSE.
I envovécs coup sur coup n'eussent point attiré sur
. la Perse les regards du gouvernement français.
j Je tAchai de rassurer le ministre en lui donnant
I l'espérance de recevoir bientôt des réponses de
I Sa Majesté.
tJn Indien, arrivé le 27, me donna quelques
nouvelles de l'Hindoustan. D'après ses rapports,
Holkar aurait battu les Anglais, et enlevé leur
artillerie dans deux rencontres.
Le général anglais contre lequel les Mahrattes
avaient obtenu ces succès, n'aurait cependant jus-
î qu'alors éprouvé aucun revers. L'Indien a aussi
i parlé d'une ambassade anglaise envoyée à Hol-
l kar, avec 900,000 roupies de présents pour ob-
I tenir la paix, mais Holkhr demanda que Djewher-
Ali, souverain de Dehli, lui fût livré, et répondit
• aux Anglais que ce devait être à cette condition
j seule qu'il consentirait à traiter avec eux.
] On annonça le 30 octobre que les Russes as-
1 siégeaient Irewan, et qu'une sortie de la garnison
du château fut suivie de quelques avantages pour les Persans.
Je reçus le 31 une lettre de S. A. I. Abbas- Mirza; il me témoignait l'élonnement que lui causait l'ordre que j'avais précédemment donnéauxofficiers français qui sont près de sa personne, de ne pas l'accompagner dans cette campagne contre la Russie. J'eus beaucoup de peine h faire comprendre à Mirza-Chefy les motifs qui m'avaient forcé à tenir celte conduite, et la nécessité de garder une parfaite neutralité jusqu'à l'instant où j'aurais reçu des ordres de mon gouvernement; je lui fis enfin concevoir que cette démarche était dictée par la prudence, puisque c'était l'unique moyen de conserver l'espérance et la possibilité de ménager un accommodement entre la Russie et la Perse ; je répondis dans ce seus à la lettre de Soo Altesse Impériale, et lui renouvelai l'assurance que S. M. l'Empereur et Roi ne verrait pas sans mécontentement l'agression de la Russie contre
un Empire avec lequel il avait contracl<!î une alliance aussi sincère. On parlait depuis quelques jours de l'expédition d'Ismaël-Bey avec des troupes pour l'Azerhaïdjan ; mais Sallautesse fut détournée de ce projtît par Abbas-Mirza et Mirza- Chefy, qui se. doutaient bien que cet Ismaël-Bey entraverait le Prince, loin de lui être utile.
Le vizir me déclara le même jour, dans la conférence que j'eus avec lui, que le Chah, le prince Abbas-Mirza et lui étaient les seuls qui eussent conservé de la confiance en nous, et qu'ils résistaient encore aux insinuations de nos ennemis, malgré tout ce qu'on pouvait leur dire contre la France et en faveur des Anglais.
J'eus le l" novembre une visite d'Ismaël-Bey, envoyé par Sa Hautesse pour chercher h me consoler de la privation de toute nouvelle de la France. Il me réitéra au nom du Chah l'assurance que Sa Hautesse était toujours remplie do confiance en Napoléon le Grand et qu'elle n'a-
MISSION EN PERSE. 2lî)
vait jamais douté que Sa Majesté Impériale et Royale ne remplit glorieusement les conditions du traité d'alliance. Ce seigneur revint plusieurs fois sur les succès de sa mission à Chiraz pour renvoyer l'ambassade anglaise de Malcolm. Je sentis qu'il voulait m'adresscr indirectement des reproches sur ce que, disait-il, je l'avais assuré à son départ que j'arrêterais les Russes; et il me répéta que je n'eusse cependant pas à m'inquiéler de ces contrariétés, parce que ce n'était pas ma faute, et que, comme toutes choses sont entre les mains de la Providence, Sa Ilautesse n'aurait même aucune plainte à former contre la France, si dans ces dernières conjonctures l'Empereur Napoléon avait contracté avec la Russie des engagements qu'elle ne pouvait plus briser en faveur de la Perse. Je lui répondis qu'il m'était impossible de présumer que Sa Majesté Impériale et Royale ne tint pas fidèlement ses promesses, et je l'invitai à renouveler ces assurances h Sa Hautessc.
li 220 .MISSION EN PERSE.
Comme il avait 6lé question dans le public de {; l'arrivée de M. Manesty à Kazuran (en Farsis-
I' tan, entre Bendcr- Boucher et Chiraz),j*en par-
i lai à Ismaël-Bey. Il m'assura que ce bruit était
dénué de fondement, qu'il n'y avait pas un Anglais en Perse depuis sa mission à Chiraz ; et il ajouta qu'entre autres propositions que Mali' colm lui fit faire par son secrétaire Faisly. ce der-
nier lui dit : « La France vous assure qu'elle est en bonne intelligence avec la Russie , cela est I faux : c'est nous qui sommes les vrais alliés des
i Russes. Laissez-nous parvenir jusqu'à Sa Hau-
» tesse, à qui nous apportons 500,000 tomans do
présents (10,000,000 de francs). Nous ne demandons pas que vous expulsiez la légation française; elle séjournera en même temps que nous ; auprès du Chah. Vous donnerez au général Gar-
■ dane trois mois, parexemple,pours'occuperd'ob-
lenir l'évacuation de la Géorgie; le terme expiré, ; nous nous chargerons de la même affaire, et les
MISSION KN PERSE. 221
résultats que nous obtiendrons, vous feront juger laquelle des deux puissances, de la France ou de l'Angleterre, a le plus d'intelligence avec la Russie et de crédit sur son ministère.
Je no me permets ici aucune réflexion; je les laisse à Votre Excellence.
Le lendemain 2 novembre, le vizir me parla d'une lettre de S. Exe. Mohammed-Nebi-Khan (aujourd'hui gouverneur général des ports du Farsistan), dans ln(|uellc ce seigneur annonçait la mort du roi d'Angleterre et l'arrivée de sir Harford Jones à Bombay, pour se rendre en Perse en (jualité d'ambassadeur. Faisly avait aussi écrit de Bassora à Nebi-Khau que si Malcolm ne revenait pas, il devait bientôt retourner aux Indes.
Le Chah et son vizir cherchent à nourrir, par tous les moyens possibles, la confiance qu'ils ont placée en Sa Majesté Impériale et Royale. Mirza- Muhammed-Riza, interrogé par Sa Hautesse sur la puissance de l'Empereur, répondit qu'ayant vu
lui-mcnie Sa Majesté cl connu son caractère magnanime, il no doulait pas qu'au premier bruit de l'agression des Russes sur le territoire persan, Sa Majesté ne résolût d'en retirer une vengeance éclatante et de faire payer cher à la Russie la violation d'un territoire allié, et dont l'intégrité avait été garantie par elle-même.
Tchéray-Ali-Khan , koulïassaoul-bachi {chef (F une sorte (F huissiers de cour), ancien gouverneur de Chirac sous le prince Hassein-Ali-Mirza, neveu de Mirza-Riza-Couli, mourut le 2 novembre. Sa Hautcsse le déposséda de son gouvernement en mars 1807, le taxa d'une amende de 100,000 tomans (2,000,000 de francs) qu'il a totalement payée. Ce seigneur était du parti des Anglais qui l'avaient gagné à force de présents. C'était un homme instruit, spirituel, et l'un des plus anciens serviteurs de Feth-Ali-Chah , lorsque ce prince n'était encore que gouverneur de Chiraz.
Dans mes dépêches précédentes, j'ai eu l'honuuur de parler à Votre Excellence d'Abdurrahnian-Pacha et de ses différends avec le pacha de Bagdad. La Perse l'a constamment protégé depuis le commencement de la révolte contre feu Ali- Pacha, en 180G. Cette cour a forcé de nouveau Sulcyman-Pacha à lui restituer son pachalik de Suleymanié, et l'on apprit le 6 novembre que le rebelle était rentré eu cette ville, après eu avoir reçu la pelisse d'investiture.
Le 7, un courrier de l'Azerbaidjan apporta la nouvelle que le Prince était campé à peu de distance de Naktchiw^n, sur le bord de l'Araxe. Les mouvements des Russes qui se sont dirigés en même temps sur Iréwan, Naktchiwan et Kara- Bagh, ont forcé ce Prince de lever son camp de Khoï et de le porter en avant. Il a laissé à Khôl les officiers français qui étaient près de lui.
Le 8 novembre, le vizir me conununiqua une lettre d'Asker-Klian, écrite de Paris : c'était uni-
qucmentraiinoiice de son arrivée, quelques détails sursoii voyage, et sur les premiers honneurs qui lui ont été rendus en France. Il y parle cependant, mais avec peu de confiance, des assurances qui lui ont été données sur les dispositions de l'Empereur en faveur de la Perse ; il s'y occupe aussi des afTaires de l'Espagne, et de la translation de Charles IV au chAteau de Compiègne, qu'il représente comme une forteresse inexpugnable.
Mirza-Chefy me dit ensuite que Faisly avait écrit que la France et la Russie étaient d'accord dans la guerre que cette dernière vient de renouveler contre toute attente, et qu'il invile la cour à lever enfin le bandeau qui l'aveugle sur ses véritables intérêts et rempéche de discerner encore ses vrais amis de ses ennemis. Son Excellence ajouta même que le parti anglais avait répandu parmi le peuple que la France était réel- .lement d'intelligence avec la Russie.
On annonça le 13 la nouvelle d'une attaque
MISSION EN PERSE. 2i3
inlVuctiicuse contre Ënzcli, en Guilan ; el les Russes qui y parurent vers le 20 octobre, uvee une frégate, un brick et deux autres bâtiments, durent se retirer à l'île de Sari, peu éloignée de l'embouchure de l'Araxe, d'où ils inquiètent le commerce de la côte persane. — D'après les ra|>ports du vizir, les Russes auraient été repousses trois fois.
Le 14, Muhamnied-Aga, envoyé de Suleyman- Pacha, arriva de Bagdad ; le but de sa mission est d'obtenir qu'Osman-Bey, fils d'Abdurraliman- Pacha, et un de ses parents, nommé Ibrahim- Bey, otages auprès de Sa Hautcsse, soient restitués au pacha de Bagdad. Muhammed-Aga a remis 1,000 tomans au vizir, et autant à Hadji- Muhànimed-Hussein-Khan pour avancer cette alTaire.
Je demandai le 15 au vizir une audience de Sa Hautesse pour la féliciter sur la fête du Bairam. Le vizir parut satisfait de ma démarche, et
22H MISSION EN PKUSE.
me dit que ccllo audience puurrail être utile aux
afTaires.
Le même jour, un courrier de l' Azerbaïdjan apporta la nouvelle d'une action entre les Russes cl les troupes persanes du côte de Naktchiwan. Le combat fut donné le 8 novembre. D'après des rapports ultérieurs, on a su que le prince Abbas- Mirzaa eu un cheval tué sous lui; qu'après cet accident il a voulu rester à pied, s'est mis luimême dans les rangs pour encourager le soldat, a tué de sa propre main quatre fuyards et tiré plusieurs coups de canon contre l'ennemi. Les nouvelles troupes se sont comportées avec bravoure, et le prince en héros. Les Russes étaient au nombre de 2,000 hommes. Il parait que les deux partis, après un combat de six heures, n'ont eu aucun avantage bien marqué.
Je reçus le 16 des nouvelles de Bagdad, par lesquelles on m'annonçait l'arrivée d'un Moubachir, spécialement chargé de chasser les résidents
anglais du Bagdad cl de Bassoia. Cependant des avis poKtéric'irg m'ont appris que ce Mouhachir avait reçu 10,000 piastres du résident anglais Rich, pour ne pas remplir sa mission , et que le Pacha, qui avait d'abord donné cinq jours de délai au résident, n'a plus voulu ensuite le presser de quitter son gouvernement. Rich n'est pas dans la ville de Bagdad même. Il est campé depuis deux mois avec tout son monde et ses cipayes, au bord du Tigre, à un lieu nommé Kazimein, peu éloigné de l'ancienne Bagdad.
Votre Ëicellence verra, par cet événement, combien un consul ou un vice^onsul de Sa Majesté aurait été nécessaire pour seconder le Moubachir,ei ill'aurail peut-être fait réussir dans sa mission. J'ai même retendu sur cet objet à M. Conty, le 20 novembre; il a dû en instruire l'ambassade de Gonstantinople, et moi-même j'en ai écrit un mot à M. de la Tour-Maubourg.
Je rendis le 21 une visite à Mirza-Chefy, à
228 MISSION liN PEIlSli.
l'occasion du Bairain. 11 me témoigna encore sa vive inquiétude sur les privations de toute espèce de nouvelles de France; sa douleur s'exprima eu présence d'un nombre considérable de personnes, devant lesquelles il ne craignit pas de montrer tout son attachement à la France. — «Sachez, Général, me dit-il, que dans Téhéran, tous, excepté le Roi et moi, sont altérés de sang français!» — Une lettre arménienne interceptée m'a appris que sir Harford Jones serait arrivé à Bombay, et déjà même à Bender-Boucher.
Le 22 novembre, S. Exe. Mirza-Chefy me (il appeler à une conférence particulière. Il me montra une lettre de S. A. 1. Abbas-Mirza, adressée à sou frère Ali-Chah. Ce jeune prince se plaignait avec amertume du triste état des affaires et paraissait persuadé que les ministres le laissaient ignorer à Sa Hautesse. il y parle des nombreuses désertions^ des habitants de Naktchiwan et d'Iré^i^an qui se jetaient entre les bras des Russes
en voyant la faiblesse dos armes porsanos, ri enfin il faisait le plus désolant tableau de sa situation. Le vizir ne me dissimula plus les revers essuyas dans plusieurs rencontres par Hassein-Kban d'Iréwan, où l'inexp^rieiire des cavaliers persans contre des troupes réglées et disciplinées avait trompé leur bravoure. Je cherchai encore à rassurer le respectable vizir, si dévoué à son souverain et à la cause de la France, et je lui disque si les Russes vivaient d'abord remporté quelques avantages, ils pourraient les payer cher un jour, qu'enfin si les Persans n'étaient pas encore heureux, ils ne devaient pas se décourager, puisqu'ils étaient guidés par un prince qui paye luimême de sa personne, et donne l'exemple h ses soldats. Le château d'Iréwan tient toujours, quoique les Russes aient poussé leui-s tranchées jusqu'au pied de la citadelle.
Votre Excellence trouvera la suite des événements dans les dépêches que j'aurai l'honneur
230 MISSION EN PKR8K»
de lui adresser par ce courrier ; et je tous prie, Monseigneur, etc<
Précis de F audience accordée par S. H, le Roi de j Perse d S. Ej'c, le r/énéral Gardane, le 2lt no-
vembre 1808.
Depuis le 19 septembrn, S. Exe. l'Ambassadeur n'avait pas éi(y appelé à l'audience do Sa Hau*tessc. L'attente infructueuse de nouvelles de France et en général de l'Europe en était la cause principale. Le Roi faisait demander chaque jour à S. Exe. l'Ambassadeur, s'il n'avait point reçu de papiers de son gouvernement. Gelui'^ci ne pouvait que témoigner le chagrin qu'il ressentait d'une privation aussi longue, et faire espérer l'arrivée d'un courrier, dans une époque trèS'
prochaine. Le Roi manifestait l'inquiétude la plus vive et le vizir avait le cœur dévoré de chagrin, en raison des cruels reproches qui lui étaient presque journellement adressés par Sa Hautesse, au sujet du silence de la France. Ce vieillard, sincèrement attaché aux Français, avait de plus la douleur de se voir noircir et déchirer sans relâche par les nomhreux ennemis qu'il s'est attirés en se dévouant à notre cause, qu'il protège de tout son pouvoir. Telle était la situation des choses, quand, le 23 novembre, Sa Hautesse fit appeler le général Gardane avec le premier interprète de la légation soussigné.
Après les compliments d'usage, Sa Hautesse demanda par quel malheur il n'arrivait aucime nouvelle de France.
Son Excellence répondit qu'elle-même n'était demeurée si longtemps privée de l'honneur de se présenter devant Sa Hautesse, qu'en raison du manque absolu de nouvelles; mais qu'elle atlen-
dait chaque jour un courrier, par lequel on connaîtrait tout ce qui s'est passé, et que Sa Haulesse verrait certainement des preuves authentiques de la haute aiïoction de S. M. l'Empereur et Roi.
Elles sont longues à venir, interrompit Sa Hautesse, en essayant de sourire, et nous craignons qu'elles n'arrivent que quand il n'en sera plus temps. Nous avons cependant écrit plusieurs fois nous-mêrae à Sa Majesté; tout est resté sans réponse. Les Russes nous attaquent au nord de l'Empire; la saison est la plus désavantageuse pour les troupes persanes, qui de plus ne sont pas encore assez exercées. Les corps que nous avions au camp de Sultanié et que nous nous proposions d'envoyer à notre fils Abbas-Mirza pour protéger ses frontières, ont été congédiés, sur les assurances que vous nous donnâtes de l'impossibilité où se trouvaient les Russes de reprendre les hostilités sans le consentement de
Sa Majesté. Le maréchal Goudowitsch s'est joué de la France et de la Perse à la fois, et n'a pas daigné seulement attendre vos réponses et les nôtres pour recommencer la guerre dans une saison défavorable et dans un instant où nous étions dans la plus parfaite sécurité d'après les garanties que vous, Général, vous nous aviez données. Abbas-Mir/a n'avait plus auprès de lui que les troupes de la seule province d«' l'Azerbaïdjan; ci lorsque les bataillons, nouvellement disciplinés par M. Verdier, avaient le besoin le plus urgent de cet officier, vous les ave/ laissés sans chef en ordonnant h tous les officiers français de rester jusqu'à nouvel ordre dans l'inaction et de ne pas suivre l'armée qui se portait sur le théâtre de la guerre. Le château dlréwan est aujourd'hui assiégé avec vigueur ; et telle est notre triste situation, que nous n'osons espérer de le conserver. M. Lajard, expédié par vous auprès du général russe, afin d'arrêter ses mouvements
hostiles, quoique parti depuis trente-six jours. est à peine arrivé an quartier général ennemi, et nous n'avons aucune nouvelle des résultats de cette mission. (Ici le Roi fit appeler M irza-Aboulkassem et lui demanda s'il n'était pas arrivé de courrier de l'A/erbaïdjan et de nouvelles de M. I^jard. 11 répondit négativement.) Il semble que tout soit conjuré contre nous, reprit Sa Haulessc, cl pour comble, l'Empereur Napoléon ne nous a pas encore fait connaître si ses dispositions pour nous répondent à ce que nous attendons de sa loyauté et de sa grandeur, et l'abandon oCi il nous laisse nous étonne de plus en plus. Nous ne vous avons point caché, Général, la véritable situation des choses, et tout en est au poini que la France ne peut peut-être plus venir à notre secours.
Le général a fait entendre à Sa Hautesse qu'il était étonné lui-même et profondément affligé de ces retards; que les grandes affaires du Portugal
MISSION HN PKBSK. 235
et de l'Espagne avaient peul-ôtre , pour quelques instants , distrait de l'Orient les regard» de S. M. l'Empereur Napoléon , mais qu'une fois instruit de l'étrange conduite de la Russie, il en demanderait certainement une réparation éclatante ; que, semblable à la foudre, il tomberait sur les ennemis et les anéantirait.
Le Roi répliqua avec un sentiment de chagrin mOlé d'amertume, et (|ui fut partagé par le vizir: Et pourquoi ce foudre n'a-t-ll pas frappé depuis dix mois? Votre religion a été trompée par la Russie, Général, et vous auriez, dû prévoir, en recevant la réponse du maréchal Ooudowitscli à la proposition d'un armistice, que le gouvernement russe ne s'en rapporterait pas h la médiation de l'Empereur des Français. El pourquoi les Russes nous attaquent-ils aujourd'hui avec tant d'achar^ nement? C'est que nous n'avons pas voulu violer notre parole, ni renoncer ù la médiation de notre glorieux fr^re. Croye/.-vous encore la Russie l'ai-
liée de la France, elle qui a un penchant secret et une vieille amitié pour l'Angleterre? Ne voyezvous pas dans ses di'miarches actuelles, môme du mépris pour votre souverain. Les Russes, les Ottomans , que vous regardez comme des alliés si fidèles, nous reprochent en toute circonstance l'union que nous avons contractée avec la France. A quoi bon aller chercher si loin, disent-ils, l'amitié d'une puissance qui ne tiendra ])oint ses promesses, et qui, même, ne les peut tenir? Notre aflection sincère pour Napoléon et notre amitié pour la France ont résisté jusque aujourd'hui à ces insinuations réitérées. L'ironie la plus outrageante empoisonne encore les coups qu'ils nous portent, et Napoléon meltraitla Russie tout entière à feu et à sang pour venger notre injure, que ce ne serait peut-être pas encore assez pour se venger lui-même. Sa gloire, connue en Orient tout aussi bien qu'en Europe, va-t-elle donc s'y éteindre, et y être remplacée par le mauvais re-
MISSION EN PEUSE. 23T
nom de n'avoir point tenu des promesses sacrées? L'Angleterre grossit le nombre des déprceiatcurs de Napoléon. Déjà un de ses ambassadeurs, ignominieusement repoussé de notre cour, malgré les immenses présents qu'il nous apportait et les avantages inouïs et prochains qu'il nous offrait, a été une preuve incontestable que nous avons donnée, à la face do l'univers, de notre at- i
tachement pour votre nation et de la sincérité des avances que nous lui avons faites. Cependant l'Angleterre nous presse encore aujourd'hui ; un autre ambassadeur va se présenter sur nos frontières méridionales avec des trésors. Il nous en fait hommage si nous daignons l'accueillir ; il a des troupes, des canons et des fusils pour nous attaquer, si nous lui fermons l'entrée de nos États. Ce qui nous fait le plus de peine encore, c'est que cette nation veut affecter de se montrer plus généreuse envers nous (jue la France. Vous achetez vingt mille fusils de la France, dit-elle ;
ils ne Koiit puiiit encore près d'arriver, et nous vous en oITrons davantage, sans vous en rien demander. La France, contre tous les usages reçus, ne vous a encore envoyé aucuns présents, et nous vous en apportons maintenant plus qu'elle ne pourrait vous en oiïrir. Les troupes anglaises, prêtes à vous attaquer si vous ne voulez point do notre alliance, vous défendront contre la Russie et remettront la Géorgie en votre pouvoir. Telles sont les offres et les menaces de l'Angleterre ; considérez notre position au nord et au midi, l'éloignement et le silence de la France. Que nous conseiilez'vous? Pouvons-nous soutenir la gueiTe contre la Russie et l'Angleterre à la fois? Répondez, Général.
Son Excellence répliqua que, dans une situation aussi désespérée et se regardant non-6(3ulement comme un fidèle sujet de Napoléon, mais encore comme un serviteur dévoué de Sa Hautesie, il ne pouvait conseiller de faire la guerre
MISSiUN EN PERSE. 239
aux deux extrémités de l'tlmpire «juaiid l'étal des aiïaires était aussi triste; mais que les trésors de l'Angleterre et ses offres séduisantes n'avaient qu'un avantage apparent, et que la Perse pourrait bien se repentir quelque jour d'avoir écouté ses propositions. Que si l'Angleterre parvenait même, contre toute attente, à faire restituer la <iéorgie et les provinces piTsanes occupées par la Russie, la Perse ne pourrait les conserver qu'avec le consentement de Sa Majesté Impériale et Royale; et que si un ambassadeuranglais était jamais admis sur le territoire persan, il devrait se retirer aussitôt, quelque regret qu'il eût de quitter un Prince à qui il était si dévoué, et qui n'avait jamais cessé de lui donner des marques de son attachement pour ta France et d'une bienveillance particulière pour sa personne.
Quoi donc, répliqua le Roi, si la France n'avait point eu le pouvoir de nous faire restituer des provinces héréditaires de notre Fmpire, changeant
240 MISSION EN l'EJlSE.
tout à roui) sou amitié en une injuste haine, aurait-elle l'intention et le pouvoir de nous les arracher, parce qu'une autre puissance nous les aurait fait rendre? Puis, pourquoi nous quitter, Général? Pouniuoi nous susciter, par une conduite si contraire à nos désirs, un surcroît de chagrin, et nous faire un ennemi d'un Prince aussi puissant, que depuis longtemps nous chérissons conmie un frère, et auquel nous avons donné des preuves si convaincantes de h plus sincère afTection? A peine élie/.-vous arrivé en notre cour, que vous nous demandAles de cesser toutes relations avec l'Angleterre : elles ont cessé; de vivre en bonne intelligence avec la Russie: nous l'avons fait; de conclure avec la Russie un armistice et de remettre entre les mains de Sa Majesté Impériale et Royale tous les pouvoirs pour traiter déHnitivemcnt de la paix : nous y avons accédé; de renvoyer Malcolm, ambassadeur anglais : il n'a point été reçu ; de ne point
MISSION EN PEUSE. , 2^1
faire entrer hoslilcmeiit les troupes persanes sur le territoire ottoman, malgré les noml)rou\ sujets de plaintes que nous avions contre le pacha de Bagdad : et nous nous sommes rendu c'i vos représentations; à l'instant où la Russie est venue nous attaquer, vous nous ave/ rassure sur ses desseins: et nous vous avons cru. Voilà, Général, notn? conduite. Pourquoi donc partir? Puis ignorons-nous que dans l'Europe des ambassadeurs de France et d'Angleterre résident souvent près de la même cour? El sous nos yeux même, ne voyons-nous pas sur le territoire de Bagdad et de Basra, dépendant d'une puissance alliée de la France et ennemie de l'Angleterre, un simple agent français et des résidents anglais? Pourquoi de votre part une démarche, marque certaine de rupture, quand on souffre de la Porte ottomane ce que l'on veut désapprouver chez nous? Sa Majesté Impériale, surtout lorsqu'elle sera instruite de notre détresse, pourrait-elle voir de mauvais œil la proie
242 MISSION i:X PEUSE.
longation de votre séjour ici, jusqu'à ce qu'au moins elle vous ait fait connaître ses intentions ultérieures? Sa Majesté vous aurait-elle déjà donné l'ordre de vous retirer? Pourquoi donc nous abandonner quand vous devez être intimement persuadé de la répugnance avec laquelle nous recevrions un ambassadeur d'Angleterre, qui viendra, à dos yeux même, nous reprocher, avec une ironie pleine d'amertume, notre aveugle confiance en vous et notre inutile attachement pour la France? Avec quel sentiment de douleur ne le verrions-nous pas arriver devant nous, et combien ne nous trouverions-nous pas humilié de sa présence? Tout espoir nous est ravi; la France semble nous avoir délaissé ; nous ne pouvons faire la guerre au midi, et telle est l'extrémité où nous sommes réduit, qu'il faut, pour sauver l'Empire, nous résoudre à prendre un parti auquel notre cœur répugne.
Le Général repartit : «Je dois à l'honneur de
MISSION EN pi: USE.
mon auguste souverain de nie retirer, à l'instant où vous recevrez les Anglais sur votre territoire, et je ne me consolerai jamais d'avoir été réduit à ces extrémités. »
« Pourvous j)rouver,(jénéral, reprit Sa Ilautesso, combien, même dans cet instant de désespoir, est grand notre attachement pour la France, sachez que si l'Angleterre, qui nous otTre aujourd'hui ses trésors, ses armes, ses troupes pour nous secourir contre un ennemi plus fort que nous, venait par hasard à remplir ses promesses, et réussissait à chasser les Russes de nos provinces, elle ne pourrait, dans aucun cas, nous forcer à rompre l'amitié que nous portons à la France. Mais que si la France, par la volonté d'un Dieu favorable et protecteur, sortait avec gloire des engagements qu'elle a contractés avec nous, nous vous jurons devant l'Éternel et sur le Coran, qu'elle nous verrait chasser encore avec ignominie l'ambassadeur anglais, rejeter ses offres et ses présents, vouer h
2U MISSION EN PEUSE.
rAngletPrre une haine plus implacable que celle qu'cIIc-mOmc porte à la France, et diriger nos armes partout où Napoléon le désirerait. Pour vous donner encore néanmoins une preuve de nos sentiments, malgré notre étal de détresse que vous connaissez assez., nous nous ferons un plaisir d'attendre de nouveau, un certain csj)ace de temps, l'arrivée de nouvelles de Paris, et, jusqu'à cette époque, nous obtiendrons par des prétextes et des retards que les Anglais n'entrent pas sur notre territoire. »
Son Excellence remercia Sa Ilautesse de ces témoignages irrécusables d'attachement, et demanda que le terme de soixante jours fût accordé pour que l'on connût enfin les mesures prises par S. M. l'Empereur Napoléon en faveur de la Perse. Qu'au reste lui, Général, était intimement persuadé que Sa Majesté Impériale et Royale n'avait point du tout abandonné cet Empire, et qu'il n'était pas possible qu'avant peu on
MISSION EN PKUSi:. 245
n'en reçût les preuves les plus convaincantes. Sa lïantessc répondit qu'elle accordait volontiers l'espace de soixante jours, depuis le commencement du mois de cliéwal jusqu'au commencement de zilhidjé (du 23 novembre au 20 janvier). «Mais, reprit-elle avec douleur, que nous apporteront ces nouvelles? Nous le savons déjà. Asker-Klian aura été reçu par Sa Majesté avec des disliiiclious et des honneurs infinis; il occupera peut-être le premier ranj,' parmi les ambassadeurs des puissances étrangères auprès d'elle; de nombreuses promesses seront données que l'oii va s'occuper sans délai avec la Russie des intérêts de la Perse. Mais, dans tous les cas, les résultats seront trop tardifs. Les conférences, l'échange des courriers, les difficultés sans cesse renaissantes que la Russie suscitera, l'espace ((ui sépare nos deux Empires, rejettent à une époque lointaine les effets de l'aniitic que Napoléon nous a jurée. L'Kmpereur saura-t-il, m^meà l'expiration
du terme que nous vous avons accordé, que la Russie a violé notre territoire garanli par la France? Sa Majesté connaîtra-t-elle l'iiorreur de notre situation, et sera-t-il temps encore d'y porter remède? »
Le Général dut donc solliciter la prolongation d'une quinzaine de jours au-delà du terme déjà prescrit, en avouant à Sa Hautesse qu'il était effectivement difiicile que la cour de Pétersbourg eût connaissance de la protestation qu'il avait dû faire, lui Général, contre l'agression et les hostilités des Russes, et que les résolutions de l'Empereur Alexandre lui parvinssent.
Sa Hautesse répondit que la première nouvelle qu'on recevrait de France, et la relation que devait donner M. Lajard à son retour du quartier général russe, feraient pressentir les résultats que l'on aurait à espérer, et qu'alors on pourrait prolonger le terme indéfiniment.
File .ajouta: «Nous vous demandons, Général ,
MISSION EN PERSK. 247
dans tous les cas une déclaration signée de votre main, que la cour de Perse a constamment eu envers vous et tous les Framjais une conduite irréprochable et dans les égards qu'on devait à votre caractère, et dans la confîance dont nous vous avons revêtu, et dans l'attachement sincère que nous avons voué e( constamment montré à notre frère Napoléon, et dans l'empressement et la bonne foi avec lesquels nous nous sommes toujours conformé aux devoirs que nous imposait notre alliance avec le gouvernement français.»)
Sa Hautesse a alors ordonne à S. Exe. Mirza- Chefy de remettre au (îéncral un engagement solennel relatif au terme de soixante jours accordés pour .l'arrivée de nouvelles de France; de conférer a>ec le général Gardane sur les moyens les plus efficaces de sortir du pas difficile où l'on se trouvait engagé. L'audience fut alors terminée et Son Excelhnce se retira.
Le soussigné, premier interprète de Sa Majesté
248 MISSION EN PERSF.
Impériale et Royale près la cour de Perse, cerlifie que la rédaction ci-dessus est conforme à la plus exacte vérité ; et approuvant l'écriture ci-dessus, il a signé la présente déclaration.
T< liéran, le 25 novembre 4808.
J.-M. JoiîANNIN.
A S. Eœc. Mirza-Mohamniùd-Chefy^ premier Vizir de F empire persan.
Téhéran, le 25 novembre 1808.
Je déclare d'après l'audience qui a eu lieu avant-hier avec Sa Ilaulesse, que je dois c\ mon devoir et à l'honneur de mon auguste maître et de la grande nation, dt quitter votre cour avec toute la légation dès l'instant que les Anglais seront admis sur votre territoire.
Signé Gardane.
MISSION KN PKTISE. 249
Ijettre adressée à S. Exe. le Ministre des relations extârieures, M" do Champar/ny.
Téhrran, lo 26 novcmltrc 1808.
J'ai l'honneur de soumettre h la sagesse de Votre Excellence quelques réflexions sur l'envoi d'un corps de troupes dans ce pays.
D'après ce que l'on peut penser sur le Nizamdjedid établi en Perse, je crois qu'il est de mon devoir de faire observer à Votre Excellence que ces troupes, quoiqu'elles fassent bien l'exercice, n'ayant encore aucune connaissance de la guerre, on ne pourrait pas compter sur elles dans les premières campagnes; c'est pourquoi, s'il entrait dans les projets de Sa Majesté d'envoyer des troupes dans ce pays, il faut que leur nombre ne soit pas moindre de 10,000 hommes, dans la supposition que la Perse n'aurait que les Russes à combattre; mais dans le cas où ils auraient à faire
230 MISSION KN PKRSE.
face aux Anglais cl aux Russes en mêino temps, il ne serait d'aucune utilité d'exposer 10,000 hommes aux Russes qui attaqueraient au nord, et aux Anglais qui attaqueraient au midi. Alors ce nombre de troupes, étant insuffisant pour résister à deux ennemis à la fois, la Perse serait ruinée ou changerait de maître, et la France perdrait le crédit et l'influence dont elle jouit à cette heure en Asie.
Peut-être, en admettant que la guerre serait déclarée entre la Russie et la Turquie, que Sa Majesté, pour éviter d'envoyer une telle force en Perse, ferait marcher des Turcs pour agir conjointement avec les Persans; je dois observer que l'éloignement qui règne entre les deux nations à cause de la difféi'cnce de la religion, les empocherait, ainsi que cela est toujours arrivé, d'attaquer les Russes avec succès, et qu'il vaudrait mieux, ce me semble, qu'ils dirigeassent, chacun de leur côté, leurs opérations militaires. Enfin, mon sen-
timent est que, si Sa Majesté a le dessein d'influer sur le sort de la Perse, il faut que, à la première campagne qu'une armée d'Européens ferait dans ce pays, elle débute par des succès, afin de se concilier de plus en plus les Persaiis et de juslificr l'opinion du peuple asiatique que rien ne résiste à la bravoure européenne.
J'ai l'honneur, etc.
Gardane.
Lettre adressée à S. Exe. le Ministre des relations extérieures, M" de Champagny.
Téhéran, le 26 novembre 1808.
Monseigneur,
Votre Excellence verra par le précis de l'audience que j'oblins le 23 de ce mois, et que je regarde comme assez essentielle pour vous l'adresser ci-joint tout entière, combien est fâcheuse
252 MISSION EN PKIISE.
la position achiellc de cette légation. Il est évident que les Anglais ont gagné la plupart des ministres de cette cour par des présents, par les promesses qu'ils ont données au Roi de faire restituer la Géorgie, et par les menaces qu'ils font circuler dans l'Empire. Ils ont déclaré à la cour que, si Sa Ilautrsse ne veut pas les recevoir, ils attaqueront la Perse et remettront sur le trône un des descendants de la dynastie de Kerim-Khan, nommé Mouliammed-Ali-Khan, fds d'Ali-Mourad-Khan. Des avis m'oiit.appris que le gouvernement de rindca fait venir du Dékan le jeune prince qui y commandait en qualité do nabab ; il était arrivé «à Bombay, où l'on faisait d'immenses préparatifs. Déjà même sir Harford Jones est dans les eaux de Beiidcr-Boucher avec deux vaisseaux de ligne et un nombre de bâtiments de toute grandeur chargés de troupes. Cette nouvelle est parvenue par la voie de Bagdad et sort d'une bouche anglaise.
MISSION KN PKRSE. 23;»
Le précis de celle dcrniLTe audience prouvera à Voire Excellence, que je me suis clairement expliqué sur la nécessilé de mon départ lorsque les Anglais onlreronl sur le t(Tri toi re persan. J'en ai remis la déclaration officielle à S. Exe. Mirza- Chr^fy, et copie de cette pièce est jointe à la présente dépèche. Il me paraît donc uigent de faire connaître à Voire Excellence que je quitterai celle cour, malgré les instances que Sa Haulesseelson premier Visir me feraient encore pour me retenir, à l'instant où j'aurais des nouvelles cerlainés que les Anglais seront sur la roule d'Ispahan.
J'ose me flalter que Voire Excellence ne désapprouvera pas ma conduite; je me suis soutenu jusqu'à la dernière extrémité, et j'ignore, après le refus que le cabinet de Russie a fait d'accepter la médiation de la France entre elle et le gouvernement persan, quelles peuvent ôlre les intentions de Sa Majesté envers la Perse et relativement à la continuation de ses relations amicales
251 MISSION EN PEIISK.
avec S. M. l'Empcnnir de toutes les Russies.
Votre Excellence sentira aisément que voyant la Pei*se, faible comme elle est, sur le point d'être attaquée à la fois au nord et au midi, ne pouvant plus me dissimuler les dangers émincnts auxquels cet empire est exposé, j'ai cru plus sage de ne pas le livrer à une ruine évidente et de signifier officiellement à Sa Ilaulesse la ferme résolution où je suis d'abandonner sa cour aussitôt que les Anglais paraîtront dans l'intérieur du pays. Il serait toutefois très-important d'éviter que leur parti ne prît une consistance trop durable en Perse.
Je devrai donc, selon toute apparence, me mettre en route vers la fin de janvier prochain. Il faudra peut-être laisser quelqu'un ici, mais la nature des circonstances réglera ma conduite k cet égard; je prie toutefois Votre Excellence de me donner des instructions pour la personne qui resterait en Perse et que je lui adresserai dans le
MISSION KN PERSE. 255
cas où j'aurais pris cette résolution. Je marclitTai il journées ordinaires jusqu'aux confins de la Perse, puis, sous divers prétextes, je ferai quelque séjour, et arriver'ais enfin à Trébisonde où j'attendrais jusqu'au 15 de mai les ordres ultérieurs de Votre Excellence. Je m'embarquerais de celte ville pour Warna h l'expiration de ce terme. J'agirai ainsi pensant que, vers cette époque. Sa Majesté aura peut-être pris une détermination pour l'envoi d'un corps de Iroupcà, d'après la demande qu'en forment Sa Hautesse et le premier Visir dans leurs lettres de ce jour, et que Sa Majesté pourrait penser que ma présence serait encore nécessaire dans ces contrées pour donner des renseignements sur les personnes et sur l'intérieur du pays, persuadé d'ailleurs que les services de MM. les officiers qui se trouvent auprès de moi, et dont je ne saurais trop me louer, seraient fort utiles aux troupes qui viendraient dans ce pays. Je prie cependant Votre Excellence
de vouloir bien m'adresscr dans tous les cas des ordres qui régleraient la destination ultérieure de ceux qui m'accompagnent.
Je ne puis ni'cmpêcher d'attirer l'attention de Votre Excellence sur la position des Russes dans leurs nouvelles con(|uétes, si en se rendant maîtres d'Iréwan, dont ils peuvent faire une importante place d'armes, ils dominent sur tout le cours de l'Araxe ; la Russie,vu riiabilctc des généraux etdes troupes régléescontre desarmées levées à la hâte et sans chefs, pourra toujours attaquer avec des avantages infinis les provinces persanes et turques voisines de sa frontière. Son influence a placé une de ses créatures sur le siège patriarcal d'Etchmiatzin (les Trois-Églises). Votre Excellence n'ignore pas que le cabinet de Saint- Pétersbourg se sert du zèle religieux des chrétiens orientaux pour donner plus de force cl d'étendue à sa politique et à ses armées, surtout dans l'empire ottoman où il a autant de partisans qu'on
y rencontre de chrétiens. Si la religion n'est plus capable en Europe de donner au peuple l'énergie qu'elle leur inspirait autrefois, et si elle n'y est peut-être plus qu'une simple opinion, il n'en est pas de même en Asie, où elle a encore tout son pouvoir et où la superstition aide les prêtres à diriger à leur gré l'esprit de ceux qui leur sont soumis. Aussi est-il vraisemblabh; que le point d'Ktchmiat/in, à trois lieues d'Iréwan, lequel paraîtrait d'abord lïuuc faible inqKirtance, deviendrait cependant, entre les mains des Russes, un instrument puissiint pour avancer leurs projets dans l'Orient, où ils prévoient prendre une entière influence sur tous les Arméniens schismatiques opprimés par les musulmans. Il ne faut pas douter que le système de la Russie, qui lui a été si favorable dans ses guerres contre la Porte Ottomane, ne lui offre ici les mêmes avantages en usant des mômes moyens, c'est-àdire en faisant aux chrétiens de Perse les plus
brillantes promesses et en leur présentant un avenir plus heureux.
Je suis privé des nouvelles de M. Lajard; je n'attribue point ces relards au manque d'un zèle que je me plais à reconnaître en lui, mais plutôt à la faiblesse de sa santé et au mauvais étal des routes dans celle saison.
Depuis le 14 septembre, je n'ai reçu aucune dépêche de Voire Excellence, ni même de l'ambassade de Conslanlinople.
Votre Excellence trouvera sans doute extraordinaire que les lettres que j'ai l'honneur de lui adresser par celle occasion ne soient point chiffrées. Elle ne doit pas ignorer que je n'ai qu'un seul chiffre, et c'est sur les représentations de M. Lajard que j'ai dû m'en priver, en le lui envoyant par une personne sûre avant qu'il ait pu parvenir au quartier général russe. Votre Excellence voudra bien observer que cette mesure était indispensable pour la sûreté de la correspon-
MISSION EN PEKSt;. 259
daiice que M. Lajard aura eue avec elle en lui rendant compte de sa mission auprès du comte Goudowitsch, et il a fallu prévoir le cas où les Russes arrêteraient notre courrier, et voudraient prendre connaissance des paquets qui lui ont été confiés.
M. Dupré fils , secrétaire provisoire de cette légation, vase rendre sans délai à Constanlinople, chargé de remettre ces dépêches à M. Latour- Maubourg. Je lui ai donné des instructions pour tâcher de nous procurer de l'argent qui nous manque depuis longtemps. Le peu de commerce en grand qui se fait avec la Turquie, nous a ôté toute espèce de moyens d'obtenir même la négociation de la plus simple lettre de change. J'ose espérer que Votre Excellence, en examinant ma situation, ne désapprouvera pas des dépenses aux* quelles la force dc8 circonstances seule a pu tn'engager. Je recommande fortement & M. I)u~ pni de mettre la plus grande activité dans sa mis*
sion. Je le charge aussi de veiller à la prompte expédition du courrier qui portera mes paquets à Votre Excellence, en l'autorisant même à fournir les frais de cette expédition sur les sommes qu'il aura touchées à Constantinople. J'écris en ce sens au chargé d'affaires de Sa Majesté près la Porte Ottomane.
Je dois à M. Dupré de renouveler à Votre Excellence un témoignage favorahle de son dévouement au service de Sa Majesté. Je dois aussi h la justice de dire que le respcclahle premier Vizir, Mirza-Chefy, malgré le mauvais état des affaires et quand tout est déchaîné contre lui, se montre toujours calme, ferme et le père de tous les'Français qui sont dans cet Empire.
J'ai l'honneur d'offrir à Votre E;scellence l'hommage de mon profond respect et je la prie de croire à mon entier dévouement au service de Sa Majesté Impériale et Royale.
Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre
Excellence le très-humble et très-obéissant serviteur,
Signé Gardane.
iMtre adressée à S. Exe. le Ministre des relatiom extérieures, M" de Champagny.
Téhéran, le 27 novembre 1808.
Votre Excellence pensera peut-être que dans ma dernière audience j'aurais pu répondre à Sa Hautcsso sur plusieurs faits qu'elle articulait; mais les égards que je devais à ce Prince m'ont empoché de prolonger un entretien aussi pénible, et dont les suites auraient pu devenir encore plus désagréables. Au reste, je ne dois pas laisser ignorer à Votre Excellence que le Chah , en me congédiant, me dit avec douceur que ses discours avaient été souvent dictés par le désespoir.
J'observerai d'abord qu'en donnant une garantie sur l'inaction des armées russes , j'y avais stipulé que je ne m'engageais que jusqu'à l'époque où l'on connaîtrait les réponses des deux Empereurs; et je n'ai jamais caché à la cour que, si Sa Hautesse voulait obtenir une paix avantageuse, il fallait se préparer à la guerre.
Un courrier extraordinaire partit d'ici le 22 juin dernier ; il était porteur des pleins pouvoirs de Sa Hautesse, envoyés à Sa Majesté, en la priant de prendre en ses mains l'arrangement des affaires de Perse avec la Russie. J'écrivis aussi à la môme époque à S. Exe. M. l'Ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, en adressant mes dépèches au comte Goudowitsch par son envoyé le lieutenant -colonel baron de Wrede. Il est évident que le comte Goudowitsch a fait faire quarantaine à mes dépêches, et qu'il expédia en toute hûle une estafette à sa cour, en la pressant de ne pas accepter la médiation d'un
tiers et de forcer la Perse à conclure la paix sans retard. Il aura dit h S. M. l'Empereur de Russie qu'il se sentait assez fort pour intimider les Persans, en employant les Géorgiens de nouvelle levée avec les troupes russes qui étaient sous ses ordres, mais qu'il craignait que l'organisation adoptée par une partie de l'armée persane ne rendit difficile l'exécution de ses projets, si l'on perdait du temps, et si on laissait la Perse former et exercer tranquillement des troujyes, et se préparer ainsi h une guerre qu'elle soutiendrait sans doute avec plus d'avantage et de résistance que dans les campagnes précédentes.
M. lecomte de Romanzoiï, dans se réponse, marque au maréchal Goudovsitsch que l'Empereur Alexandre avait parlé à S. Exe. le duc de Vicence de son refus d'accepter la médiation proposée en s'excusant sur l'éloignement des lieux, et sur la position géographique de la France et de la Perse. Mais il est à présumer que Sa Majesté
264 MISSION EN PKRSE.
Impériale ne s'en est expliquée que Irès-légèreinent avec l'Ambassadeur de France. M. le duc de Vicence, qui n'avait point encore reçu mes dépêches, n'a pu répondre catégoriquement à cette déclaration, et l'on aura ordonné sur-lechamp au comte de Goudowitsch de frapper les derniers coups sans délai, et de reprendre les armes s'il le jugeait nécessaire. J'ai donc pu croire, d'après ces résultats, que la Russie n'était plus, avec la France aux termes où Votre Excellence me le disait dans sa première dépêche onicielle(n" I).
Quant au paragraphe du précis de ma dernière audience, oîi Sa Ilautcsse rapporte les prol)Os des Anglais sur la convcnlion que j'avais précédemment conclue pour vingt mille fusils, S. Exe. Mirza Chefy savait bien que Sa Majesté déférerait sans difficulté à la demande faite par cette cour, et il m'a même fait entendre que cet envoi de vingt mille fusils élait si peu de chose
pour la France, et Sa Majesté elle- môme si grande, qu'elle dédaignerait de regarder de prés à ces minuties.
Je prie Votre Excellence d'agréer rhomm{igc du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monseigneur, de Votre Excellence, lo très-humble et très-obéissant serviteur.
lettre adressée à S. Exe. le Ministre des relatiom extérieures, M" de Champagny.
Téhéran, le 12 janvier 1800.
La dernière lettre que j'eus l'honneur de recevoir de Votre Excellence est du 16 juin dernier. Celles de Constantinople sont du 26 juillet
suivant.
J'ai dû remettre à M. Lajard, lorsqu'il partit pour sa mission auprès du maréchal riondowilsrh,
le seul chiffre que m'eût adressé le ministère, et il a fallu en conséquence que j'en fisse composer un autre sur la table de déchiffrement marquée D. — A. n° 13, la seule également qui m'ait été remise à mon départ pour la Perse. J'ai donc l'honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien ordonner que mes dépèches soient désormais déchiffrées sur le tableau correspondant à celui qui m'a été confié. J'ai l'honneur de joindre ici, à Votre Excellence, un supplément à la table à chiffrer correspondante au tableau D. A. n* 13, ainsi qu'un supplément à la table de déchiffrement, coté D. A. n" 13.
Dans le cas où Sa Majesté ne se déciderait pas à envoyer des troupes dans ce pays, et que la guerre eût recommencé avec la Russie, Votre Excellence ne jugerait-elle pas avantageux d'envoyer desofficiers entendusauxpachasd'Erzéroum et d'Akalzikè, où, d'après la nature du pays, il parait que les attaques principales doivent être
MISSION EN PERSK. 267
dirigées. Retirer les officiers qui se trouvent en Perse pour leur donner la direction des armées turques, serait causer un vif déplaisir à Sa Hautesse, qui apprécie leur mérite et leurs services.
Sous les rapports politiques, je supplie Votre Excellence de me donner des instructions et des ordres d'après lesquels je puisse diriger ma conduite.
Sa Ilautesse et son premier Vizir témoignent toujours la plus grande affection pour la Franco; je rends hommage à la vérité et à la justice en en donnant à Votre Excellence l'assurance la plus positive. Mais je ne puis celer non plus que l'état des choses de cet Empire est tel qu'il se trouvera toujours sous l'influence et la dépendance du voisin le plus proche, et qui aura à sa disposition une force prépondérante. Je crois môme que la France ne peut guère espérer d'affermir son pouvoir ici tant que ses armées en se-
ront aussi éloignées. Ce qui a lieu dans le paclialik tic Bagdad nous en offre la preuve. Malgré les firmans que la Sublime Porte Ottomane a expédiés à Suleyman III pour l'expulsion des Anglais de son gouvernement, nous voyons la ville de Bassora sous l'inlluence immédiate de nos ennemis, et le Pacha de Bagdad a pour eux tous les ménagements qui dépendent de lui. Mais si la Franco pouvait avoir des troupes dans cet Empire avant que les Anglais pussent s'y établir militairement, il est à présumer que ces troupes garantiraient la Perse, affermiraient sa puissance et la nôtre dans l'Asie, et surtout empêcheraient les Anglais ou les Russes de disposer de cet Empire en leur faveur en élevant sur le trône, après la mort du roi, un Chahzadé de leur choix et selon leur politique.
Le gouvernement pourrait se servir de ses alliés pour faciliter la descente dans l'Inde.
î.es Anglais, aujourd'hui, paraissent dans l'in-
MISSION EN l'EIlSE. 269
tontioii d'armer contre la Perse la nation des Afghans, gonvcrnée par Chali-Cliiulja-Ulniulk; mais ces peuples, déchiri's par des dissensions intestines, sont peu redoutables; l'état d'appauvrissement dans lequel ils languissent ne donne rien à appréhender de leurs opérations. Ce que l'on peut assurer d'après l'étude du caractère des Persans, c'est qu'il serait bon de profiter des heureuses impressions que la gloire de Sa Majesté a fait naître dans l'esprit d'un peuple d'ailleurs très-changeant. Votre KxcelkMice aura vu dans les bulletins que j'ai l'honncm' de lui adresser que les Russes cmt abandonné le siège d'Iréwan et se sont repliés sur Penibek. N'ayant pour me guider dans mes conjectures que les nouvelles que la cour veut bien me donner, je crois voir le motif de la retraite de M. le maréchal Goudowitsch dans la rigueur de la saison et le renou- Tellement de la guerre en Europe.
En conséquence, m'occupant sans cesse de ce
qui peut tendre à augmenter le crédit de notre auguste maître, j'ai conseillé d'avoir un corps aux Trois-Églises pour observer et se tenir prêt à rouvrir la campagne de bonne heure. Si à cette époque je me trouve encore dans ce pays, je me propose d'envoyer M. Laniy pour mettre la forteresse d'Iréwan dans le meilleur état de défense. Cet officier est très-capable d'une pareille commission, et je crois qu'on ne doit pas peu à ses conseils dans la dernière défense qu'ont faite les Persans.
Oserais-je prier Votre Excellence de vouloir bien, dans une de ses prochaines lettres, féliciter Sa Hautesse sur les succès de la dernière campagne, et d'honorer aussi le Vizir de quelques lignes à ce sujet.
Lettre adressée à S. Exe. le Ministre des relations extérieures. M'' de Champagny.
Téhéran, le 17 janvier 1809.
Monseigneur,
J'ai reçu la letire que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire de Toulouse, en date du 27 juillet dernier, par laquelle elle m'accuse réception de toutes mes dépèches jusqu'au 6 mai. Votre Excellence aura vu par ma correspondance subséquente que je n'ai pas cessé de donner des soins à la réunion de la Russie et de la Perse. Quant à négocier la paix à Téhéran, je pense, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le mar-* quer par mes précédentes, que les négociations entre les Russes et les Persans ne peuvent être ménagées que par notre auguste maître. La Perse a bien la guerre à soutenir contre les Af" ghans; mais ceux-ci sont sans maître et déchirés par des guerres intestines; ils ne peuvent don-'
ncr aucune crainte réelle aux Persans. Je pense, comme Votre Excellence, ainsi que j'ai eu l'honneur de le marquer dans mon n° l*"", que la Perse ne peut pas s'occuper d'expédition à l'orient ou au midi, tant qu'elle ne sera pas rassurée du côté du nord.
J'ai l'honneur de remercier Votre Excellence de l'accueil distingué qu'Asker-Klian a reçu à Paris. Quoique j'en aie déjà parlé au Vizir, je ne manquerai pas d'en informer le Chah à la première audience, et de lui répéter que Sa Ilautesse s'est engagée ù ne pas souffrir les Anglais dans ses États; que mon auguste maître compte qu'il sera ferme dans ses promesses. En attendant, je me flatte que Votre Excellence aura approuvé la résolution que j'ai prise de quitter cette cour, si les Anglais sont soufferts sur le territoire persan.
Je remercie Votre Excellence des remarques qu'elle me fait à ce sujet, et je ne manquerai pas de les appuyer auprès de Sa Uautesse.
MISSION EN PEKSE. 273
Précis de t audience du 8 février 1809.
Le mercredi 8 février, S. Exe. le général Gardane accompagne du soussigné, se rendit à l'audience de Sa Hautcsse. Voici succinctement ce qui fut dit de part et d'autre. Son Excellence dit que forcée de s'éloigner de la courdeSaHautesse, à cause de l'arrivée de Jones, elle regrettait d'être poussée h ces extrémités par des circonstances fAcheuses et se ferait un devoir d'avouer que Sa Hautesse et la plupart des seigneurs de la cour l'avaient traitée avec une bonté et des égards qu'elle n'oublierait jamais.
Sa Hautcsse répondit qu'elle était elle-même on ne peut plus chagrine d'être obligée de permettre l'éloignement du général; que deux sentiments pénibles l'agitaient : la douleur de recevoir l'envoyé d'une puissance odieuse à l'univers à plus d'un titre, et celle de voir s'éloigner le
274 MISSiMiN EN PEllSK.
ministre d'une nation qu'elle aime et qu'elle estime sincèrement, lequel, pendant tout le temps de son Si^jour à Téhéran, a donné des preuves constantes d'un dévouement et d'une droiture dignes des plus grands éloges. Sa Hautesse exprima encore combien elle était malheureuse d'avoir été abandonnée par la France, ou du moins de n'avoir reçu aucune réponse de Sa Majesté Impériale et Royale aux nombreuses lettres qu'elle lui avait adressées; que c'était cet obstiné silence qui la réduisait à des démarches aussi aftligeantes pour elle.
Le général pria Sa Hautesse d'observer que, malgré l'incertitude où elle était, elle ne devait pas encore taxer la France d'avoir manqué au traité ; que la France ne comptait qu'une année et demie depuis l'alliance; que les lenteurs d'Asker-Khan, les affaires d'Espagne, l'immensité des distances, étaient les causes réelles de ces tristes retards; que pour fixer un jugement il était con-
venable d'attendre les résultats de la première audience d'Asker-Khan ; qu'enfin il était hors de doute que l'entrevue d'Erfurth ne fiU en partie relative aux affaires de Perse.
Sa Hautesse prétendit que Sa Majesté Impériale et Royale aurait pu s'occuper des intérêts de la Perse lors du traité de Tilsitt ; que toutes les conditions que la France victorieuse eût dictées à la Russie eussent été acceptées; que c'était alors le véritable instant d'être utile à la Perse. Les affaires d'Espagne sont ensuite venues, ajouta Sa Hautesse, elles ont exigé tous les soins de l'Empereur cl il nous a oubliés.
Le général et Mirza-Chefy exposèrent à Sa Hautesse qu'à l'époque où on traitait à Tilsitt, la cour de Perse n'avait pas encore ratifié le traité d'alliance que Sa Majesté Impériale et Royale lui envoyait, et que dans la politique européenne on ne s'occupait point des intérêts d'une nation avant qu'elle fût engagée par des traités écrits.
276 MISSION EN FERSIi.
Sa Haulesse objecta que la France aurait pu sans inconvénient la comprendre au moins conditionnellement dans les arrangements qu'elle combinait alors avec la Russie; que Sa Majesté Impériale et Royale n'avait eu aucun motif de penser que la cour de Perse ne ratifiât pas toutes les conventions qu'elle lui ferait proposer; et que, quand le général Gardane est arrivé, cette cour se trouvait toujours animée des mêmes sentiments qu'elle avait manifestés à M. Jaubcrt.
Le général dit alors au Chah que, quoique la France n'eût point encore rempli l'attente du gouvernement persan, elle avait néanmoins déjà fait plus pour elle que l'Angleterre. Il rappela que Malcolm, venant en Perse à une époque où l'alliance entre l'Angleterre et la Russie était trèsintime, et que la Perse réclamait la médiation des Anglais pour le recouvrement de ses provinces septentrionales, ceux-ci avaient fait des propositions si avantageuses pour les Russes que Sa
Hautesse fut contrainle de les rejeter avec indignation.
Il rappela qu'un ambassadeur persan, M. Néby- Khan, était resté pendaut deux ans aux Indes pour ce niAme objet et sans succès, quoique les Anglais de l'Inde fussent iuiiniment plus rapprochés de la Perse que ne l'est l'Empire français; qu'au reste Sa Majesté Impériale et Royale n'a certainement pas oublié la Perse et que dans peu Sa Ilautessc aurait connaissance de ce qui a été conclu à Erfurth en sa faveur.
Sa Ilautcsse assura qu'il était loin de croire que la France l'eût abandonnée, et qu'elle était au contraire dans la persuasion que ses espérances dans la puissance et la générosité de l'Empereur auront été remplies à Erfurth. Elle ajouta qu'elle ne pourrait pas même en vouloir à Sa Majesté si l'intérêt de l'Europe avait détourné son attention de l'Orient; que si la France fait quelque chose pour la Perse, celle-ci en restera à
jamais reconiiaissnnte; si, au contraire, elle ne peut rien faire, si même (à Dieu ne plaise) l'Empereur venait h être enlevé à l'admiration du monde, le Roi de Perse n'éteindrait pas pour cela l'affection qu'il porte à la France; que cependant on ne devait pas s'étonner si ce sentiment ne se manifestait plus avec autant d'évidence. Sa Hautesse a pris ensuite Mir/a-Chefy à témoin de la sincérité de son discours.
Son Excellence marqua sa satisfaction de voir que Sa Hautesse voulait éviter une rupture; elle annonça que conformément à ses désirs, elle allait se rendre à Tauris auprès du prince Abbas- Mirza et laissait à Téhéran le soussigné et M. de Ncrciat, sous la protection de Sa Hautesse et du Vizir.
Le Chah parut content de ces résolutions et dit de la manière la plus gracieuse qu'il espérait que le séjour de Son Excellence loin de la cour ne Rcrait pas de longue durée.
MISSION ExN PEIISE. i79
Le général répondit que tout dépendait de la volonté Jj Dieu; qu'une chose en partant le consolait, c'est que loin d'être venu en Perse pour exciter des troubles el des dissensions, il s'était fait connaître par sa droiture et la noblesse de sa conduite ; qu'il ne voulait pas se démentir dans ces derniers instants et déclarait à Sa Haulesse qu'il était possible que l'Angleterre eût soulevé en Europe des partis contre la France, mais que jamais elle ni ses alliés no pourront porter atteinte à la puissance de l'Empereur.
Certifié conforme et vrai,
J.-M. JorvNNiN,
Premier interprète de Sa Majesté près la cour de Perse.
Téhéran, 8 février 1809.
Précis de l'audience de congé accordée par Sa Hautesse à S. Exe. le général Gardane. — Le i2 février i809.
S. Exe. le général Gardane, méeontenl à juste litre de l'audience du 1 1 février, déclara au Vizir qu'il ne la regardait point comme une audience de congé. On régla donc le cérémonial qui y serait observé le lendemain, et qu'on exécuta avec la plus grande exactitude.
Sa Hautesse était assise dans un kiosque faisant partie du jardin que l'on appelle le Gulistan. Son Excellence, accompagnée du soussigné et de MM.Truilhier, Fabvier, Trézel, Reboulh et Raymond fut introduite dans l'intérieur de la salle où l'on avait préparé des sièges en face du Roi.
On s'assit. Sa Hautesse, adressant la parole au général, lui exprima vivement le regret de le voir s'ébigner de sa cour, parce qu'elle avait
toujours reconnu dans lui et dans tous les Français une droilure et un dévouement dignes des plus grands éloges. Qu'elle espérait au reste qu'il reviendrait avant peu, et que d'Iieureuses nouvelles, si longtemps attendues, précéderaient son retour. Le général remercia Sa Haulesse en son nom et en celui des Français des sentiments qu'elle voulait bien lui témoigner dans une telle circonstance. 11 annonça au Roi qu'il se proposait d'expédier M. Truilhier sans délai, avec des dépêches où il rendrait compte à Sa Majesté d'une manière fidèle des événements malheureux -qui nécessitaient son départ; que les bonnes dispositions où il laissait la cour de Perse ne resteraient pas inconnues au cabinet de Paris, et que Sa Majesté verrait sans doute avec satisfaction que la Perse ne voulait pas renoncer à l'amitié d'un empire aussi puissant que la France. Sa Haulesse répondit qu'elle était en effet bien éloignée de vouloir rompre avec un frère qu'elle
282 MISSION KN PERSE.
chérissail! ; mais que le général devait sentir combien sa position était triste, et que ne sachant à qui recourir, puisque Sa Majesté ne répondait pas aux nombreuses lettres qu'elle lui avait adressées, elle ne pouvait empêcher plus longtemps l'arrivée de Joncs. Qu'elle était désespérée de ces extrémités, mais que l'Empereur devait compter sur sa véritable amitié et être persuadé que l'Angleterre ne parviendrait jamais à l'allérer avec son or et ses présents dont, grâce à Dieu, elle n'avait nul besoin. Le Roi invita le général h séjourner à Tauris jusqu'à l'arrivée des nouvelles de France. « Vous serez, dit-il, auprès de mon fils, auquel il n'est pas nécessaire de vous recommander. Vous connaissez vous-même, Général, combien il respecte son glorieux oncle et combien il lui est attaché. »
Son Excellence répondit à Sa Hautesse qu'elle serait éternellement reconnaissante des bontés dont elle avait été constamment honorée, et de
l'amitié que lui avaient témoignée tous les grands de la cour de Perse; qu'elle se ferait un devoir de se conformer aux désirs de Sa Hautesse ; que le Chah ayant souhaité que MM. Jouannin et de Nerciat ne quittassent pas Téhéran, il leur avait donné l'ordre de rester auprès de cette cour, et les recommandait spécialement à la bienveillance de Sa Hautesse Impériale.
Cette résolution parut agréable au Roi, qui daigna parler avec bonté des services que M. de Nerciat et le soussigné avaient pu rendre à la cour. 11 ajouta que leur conduite les avait rendus agréables à tout le monde, qu'ils seraient traités avec les égards et la bienveillance dont ils s'étaient montrés dignes, et que Jones verrait combien la Perse est attachée à la France dans les procédés dont on userait envers eux.
Le général réitéra ses remerciments et dit qu'il se hâterait de faire connaître à Sa Majesté toutes les nouvelles qu'il recevrait. Il assura encore le
Chah que l'Empereur Napoléon s'ctail occupé des intérèls de la Perse dans les conférences d'Erfurlh, qu'il fallait prendre patience encore pendant quelque (emps et qu'il espérait que M. Dupré le rejoindrait sans doute avant son arrivée à Tauris.
Sa Hautesse répondit qu'elle était persuadée de ce que le général lui assurait, et elle lui demanda d'où M. Truilhicr serait expédie pour Paris.
Son Excellence dit qu'il lui restait encore beaucoup de .ravail et qu'elle se proposait de demeurer quelques jours h Caswin, où elle attendrait les lettres de la cour avec leurs traductions; qu'après les avoir reçues, M. Truilhier ferait toute diligence pour arriver proraptement à Paris.
Sa Hautesse adressa alors la parole à M. Truilhier de la manière la plus flatteuse, en lui recommandant de ne rien laisser ignorer à Sa Majesté de cequi avait été dit au général , ni desévénements
MISSION EN PEKSË. 285
qu'il avait vus de ses propres yeux. Le Chah finit par remercier tous les officiers français des services qu'ils lui avaient rendus, et leur témoigna combien il était satisfait. Ces messieurs exposèrent alors à Sa Hautesse qu'ils regrettaient de n'avoir pu faire davantage, mais que leur dévouement n'avait pu lever tous les obstacles qui s'étaient présentés.
Le Chah dit qu'il espérait que l'occasion de le servir se représenterait encore pour les ofliciers français, et qu'ils comptassent toujours sur sa bienveillance. Le général se leva alors et salua Sa Hautesse en se retirant. Elle répéta plusieurs fois avec émotion et en forme d'adieu : « Général, et vous, messieurs les Français, vous avez été les bienvenus, les très-bienvenus. »
Certifié conforme et véritable,
J.-M. JoUANNIIf.
Téhéran, 17 février 1809.
286 MISSION EN FKUSf:.
Lettre adressée à 3/" le Commandant en chef des troupes situées dans les gouvernements dAstracan, du Caucase, de la Géorgie, etc., gouverneur civil et militaire de toutes ces provinces, commandant la marine de la mer Caspienne, chevalier de tous les ordres de Russie, à Tiflis.
Tauris, le W mars 1809.
Monseigneur,
D'après l'intimité de nos augustes Empereurs, et pensant que mon intervention pourrait être utile à la Perse, de mon propre mouvement et dans l'idée de détourner le fléau de la guerre, j'ai eu l'honneur, dans le courant du mois d'octobre dernier, de dépêcher vers M. le maréchal comte de Goudowitsch M. Félix Lajard, un de mes secrétaires de légation. Je l'avais chargé de lettres pour Son Excellence et lui avais recommandé de me faire connaître au plus tôt les
MISSION EN PEHSK. 2«7
intentions de M. le Maréclml à lYgard de la Perse.
J'ai su depuis, par des voies indirectes, que M. Lajard avait eu l'honneur d'accompagnor M. le Maréchal à Tiflis, car jusqu'à ce jour aucune lettre ne m'est parvenue.
Mes sentiments personnels pour S. Exe. M. le Maréchal ne me permettent pas de douter un instant que l'interruption de toute correspondance, dans cette circonstance, n'ait eii des causes tout à fait étrangères à ses intentions. Je profite de mon séjour à Tauris pour prier Votre Excellence de faire remettre à M. Lajard la lettre ci-jointe, et de recevoir d'avance tous mes remcrcîments ainsi que l'assurance de mon dévouement très-particulier et de la très-haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Signé : Gaudanb.
P.-S. Je charge de cette lettre une personne
qui doit soulement la porter jusqu'aux avant- V. postes du corps d'armée sous les ordres de Votre
Excellence, avec une lettre dans laquelle je prie M. le Commandant de garder cet exprès jusqu'à la réponse ou de le renvoyer à son choix.
Liste de la légation anglaise.
Sir HarfordJoncs; Djafer Ali-Khan [N.-B,) ; M. Morris, secrétaire de la légation ; M. Brun, consul de Binder-Boucher ; Deux secrétaires; M. Boller, intendant;
Le fils naturel de Jones, jeune homme de quinze ans, né à Bassora ;
Quatre domestiques européens dont un français;
Un trésorier arménien, fils d'Ovanès (Mothoos) ;
Ovanès lui-même (celui qui fut chassé l'année passée de Téhéran) ;
Soixante spahis avec leurs officiers européens et un cornette;
âUU MISSION EN FËRSh:.
Une centaine de domestiques persans, arméniens et indiens.
N.-B. Ce Djafer Ali-Khan, ftgé d'environ 40 à 45 ans, est (ils, à ce qu'il dit, d'Hussein- Ali*Khan, autrefois nabab d'une province aux environs de Pondichcry. Il dit que son père avait eu de grandes liaisons avec M. de Bussi, et que les Français avaient eu autrefois dans l'Inde la même supériorité qu'ont acquise les Anglais ; il parle beaucoup de Dupleix, de Labourdonnais, de de Gally, etc. II est aujourd'hui avec M. Jones en qualité de secrétaire et de conseiller.
Lettre adressée à S. Exe, le Ministre des relations extérieures, M" de Champagny,
n avril «809.
Le 28 mars j'ai reçu un exprès de Tiflis qui m'a apporté des Icltrcs de S. ?2xi'. le maréchal de Goudowitsch et de M. Lajard.
Son Excellence avait la bonté de me prévenir qu'elle avait confié à M. Lajard quatre plis ù mon adresse, qui avaient été remis à M. le comte Solticoff par S. Exe. M. le duc de Vicence. Ces plis ne contenaient que des gazettes, quelques nouvelles particulières et aucune chose qui pût intéresser Votre Excellence.
Les lettres de M. Lajard ne m'offraient rien non plus d'important, mais il m'envoyait une demande de M. le docteur Salvatori, tendant à obtenir la permission de continuer les soini qu'il
292 MISSION EN FEUSE.
avait déjà donnés avec succès à S. Exe. M. le maréchal do Goudowiisch et de suivre Son Excellence à Pétersbourg.
J'ai cru convenable en donnant celle autorisalion à M. Salvalori, de faire cesser le titre et le traitement qui rattachait à la légation de France un Perse, et ce à compter du jour de son arrivée à Titlis.
Voire Excellence aura vu, par ma lettre du 12 janvier, que M. le docteur Salvalori avait des torts qui légitiment sural)ondammcnt le parti que j'ai pris.
Le 29, M. Dupré nous est arrivé de Constantinople avec les dépêches de Votre Excellence depuis le 2 novembre dernier jusqu'au i7 décembre suivant.
Je me suis empressé de donner toute la publicité possible aux heureuses nouvelles dont Votre Excellence a bien voulu me faire part, mais la présence des Anglais ne permet pas d'espérer
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qu'elles produisent leur effet, d'autant que je n'ai rien de positif à annoncer sur les objets qui intéressent le plus la cour de Perse. M. Dupré m'a apporté aussi les cent mille francs que j'avais tirés sur M. Ilerrard. Cette somme nous est arrivée bien à propos et comme je l'avais prévu, car la cour se faisant une affaire capitale d'empôcher mon départ emploie à cet effet tous les petits moyens qu'elle peut imaginer et je ne serais plus étonné qu'elle refusât de me faire solder directement le montant des lettres de change données au Vizir et touchées depuis cinq mois à Constanlinople par le nommé Hadji-Sélim.
Je n'ai encore reçu que quelques à-compte, et tout à l'heure un finnan de Sa Hautesse, qui autorise le Vizir de Tauris h me donner de mille à quinze cents tomans, se réservant de faire payer le reste par sa trésorerie impériale lorsqu'elle aurait reçu un homme envoyé ad hoc par Iladji-Sélim (cet avis a été réellement envoyé par
voie de Tau ris et de Bagdad et j'ai la nouvelle ofTicielIe qu'il est parvenu par ces deux voies à Téhéran).
J'ai même entre mes mains un billet d'Hadji- Sélim qui constate le payement de toutes mes lettres de change.
Le 3 avril, j'ai répondu à S. Exe. M. le maréchal de Goudowitsch et à M. Lajard^
Le 8 avril. Le sous-officier que j'avais envoyé à Téhéran n'étant point encore de retour, j'ai notifié officiellement mon départ et demandé au Vizir les firmans de route.
Le 12 avril. J'ai envoyé M. Trézel, mon aide de camp, et M. Raymond pour complimenter le Vizir au moment de son départ pour Ardebil, où il va, dit-on, pour arranger quelques différends avec la tribu nomade des Chaséven.
J'ai reçu le même jour une lettre de M. le capitaine du génie Truilhier, datée d'Erzéroum, le 22 mars. Il me parle de grands désordres dans
les pays qu'il traverse; le Pacha était mourant. Cet ofTicier cependant ne change point sa direction sur Constantinople, espérant de rencontrer Joussouf-Pacha entre Tokat et Yeusgatt. Le nouveau Grand-Vizir s'avance lentement vers Constantinople dans l'intention de n'y entrer qu'après le retour d'un courrier qui doit apporter la décision de S. M. l'Empereur et Roi relative aux affaires de Turquie.
M. Tniilhier a une lettre de moi pour Joussouf-Pacha, avec qui je suis toujours resté dans des relations amicales.
Ce messager, n'étant parti que le 27, a apporté la nouvelle qu'Abdi-Pacha était mort le 25. M. Bozari, drogman de M. Dupré père, a traité Abdi-Pacha dans sa m&ladie et nous écrit qu'il n'y a plus aucune sûreté dans la province d'Erzéroum et qu'il se rend à Trébizonde.
Le 12. Le sergent-major Finot est retenu de Téhéran avec un firman de Sa Hautesse et une
lettre (lu premier vizir Mirza-Chefy; ces deux pièces sont Ovasives. J'ai l'honneur d'eu adresser copie à Votre Excellence.
Le firman relatif au payement de 1,500 tomans faisait partie des mêmes dépêches.
Voici le précis des événements qui se sjont passés à Téhéran depuis le commencement de mars, extrait de la correspondance de M Jouannin.
L'envoyé anglais insiste toujours sur rentière expulsion dos Français et une rupture ouverte avec la France.
Il veut qu'aucun Français ne soit admis à l'avenir aux frontières du royaume,
L'établissement de cinq comptoirs fortiliésdans les ports du golfe Persique ,
La cession de l'île de Karek ,
L'installation de consuls anglais à Chiras, Ispahan, Yezd, Gaswin et Tauris.
Il offre des subsides considérables pour une guerre contre les Européens, des munitions,
MISSION EN PEIISE. ^7
vingt mille fusils et même un secours en hommes.
La mission de M. Morier en Géorgie n'aura pas lieu.
Il paraît d'après tous les rapports que le caractère violent de cet envoyé est peu propre à lui concilier les cœurs, mais son or fera passer sur beaucoup de choses. Il s'est intimement lie avec le Chahzadé Hassan-Ali-Mirza, gouverneur de Téhéran.
On dit toujours que M. le général Malcolm est près de Boucher avec quelques vaisseaux.
On n'est pas encore certain que le Roi vienne ce printemps à Tauris.
W» MISSION EN FERSI^.
IjCttre adressée à S. Exe. le Ministre des relations extérieures^ M" de Champagny.
Khoï, 23 avril 1809.
Monseigneur,
Au moment de quitter la Perse, j'ai l'honneur de mettre sous les yeux de Votre Excellence le sommaire ci-joint des événements qui ont eu lieu pendant ma mission.
Jusqu'à ce jour j'ai fait connaître à Votre Excellence toutes mes vues et mes démarches selon l'ordre des temps; il a pu arriver quelquefois que ces vues n'aient pas été exactement eu rapport avec les changements qui se sont passés en Europe depuis la paix de Tilsitt ; mais Votre Excellence aura la bonté de remarquer que je n'ai eu connaissance des npuvelles directions à pren-
dre que dans les derniers temps de mou séjour à Tauris.
J'ai mis la plus grande activité à remplir l'objet de vos premières instructions.
Quant h la première partie de ces instructions, relative aux renseignements h fournir sur le pays, elle a été suivie, avant même que je fusse arrivé en Perse, et pendant le temps de mon séjour, puisque des officiers m'y ont précédé par différentes routes et que les dernières reconnaissances ont été faites depuis mon départ de Téhéran.
D'après mes observations personnelleK, je crois pouvoir affirmer la vérité des propositions suivantes.
La Perse est maintenant un pays très-dépéuplé et très-pauvre. Le dépérissement de l'agriculture pendant ses longues guerres civiles est tel, que le territoire aride offre très-peu de productions superflues pour l'exportation; le souverain
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a réuni un trésor qu'on dit être considérable, mais la passion de thésauriser est dans ce pays si générale, que rien ne rentre en circulation, et dans un pays qui s'occupe peu du commerce, et où il n'y a point de mines en exploitation, le numéraire doit être fort rare.
Le gouvernement persan, d'accord en cela avec la nation, aime et désire le repos, ne veut de guerres sérieuses avec aucun de ses voisins, et particulièrement avec les Russes. La politique persane ne permet guère d'espérer que l'on puisse avoir avec eux des relations suivies de leur part avec fermeté et constance.
Les grands sont très-adonnés à la volupté; ils aiment excessivement le repos, sont très-corruptibles. Ils ont de bonne heure la connaissance des hommes et des affaires. Ils ont les dehors du faste, mais il n'y a point de luxe intérieur ; et la plus grande économie règle toutes leurs dépenses.
Le peuple (il se divise en deux classes, les tri-
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bus el les cultivateurs ou rayas) est vif, susceptible d'activité el moins corrompu qu'on ne serait porté à le croire. Il paraît peu constant. Les habitants des plaines de Vlnik sont plus mous que ceux des autres provinces.
Le moral du soldat persan est bon ; il est sobre, facile \\ conduire, susceptible môme d'être éloctrisé, mais personne ne donne l'exemple, et tout ce qui est au-dessus est sans instruction et sans expérience militaire.
On ne peut guère espérer de voir dans ce pays des établissements militaires permanents ; les dépenses qu'ils exigeraient ne seraient peut-être pas au-dessus des moyens du gouvernement; mais d'après sa nature despotique, on ne peut s'attendre qu'un caprice ne détruira pas tout à coup ce qui aurait été commencé.
Le souverain se fait obéir ; il a de la fermeté et les qualités nécessaires pour maintenir son autorité sur tous ses fils. Il se fait rendre compte
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trcs-cxactemenl de tout ce que font ses minisires. On peut prévoir que jusqu'à s«t mort il n'y aura point de révolution. L'avarice est sa passion dominante ; il règne depuis quatorze ans, il a soumis dans les premières années tous ses compétiteurs.
11 a marché au secours d'iréwan, il v a trois ans, et en a fait lever le siège.
Cette dernière fois les Russes n'ont pas clé plus heureux ; il y avait dans la place un des bataillons nouvellement exercés à l'européenne; mais leurs prétentions sur cette place n'en sont pas diminuées.
Sa Hautesse n'est encore reconnue par l'Empereur Alexandre, que comme chef du gouvernement de la Perse. Je ne suis pas éloigné de croire que Felh-Ali-Chah pourrait se déterminer à céder jusqu'à la rive gauche de l'Araxo, si l'on pouvait lui garantir que les Russes n'iraient pas plus loin; mais il craint beaucoup qu'on attaque
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ensuite ie Quilau el surtout le Mazandéraii , où sont ses trésors el sa tribu.
Le prince Abbas-Mirza est désigné par la volonté d'Aga-Muhanimed-Kban, son oncle, comme héritier présomptif de l'Empire ; son père a confirmé cette disposition et l'a nommé gouverneur derAzx'rbaïdjan. 11 a le commandement de l'armée opposée aux Russes.
Ce Prince a de la valeur personnelle, des connaissances, et a eu plus d'occasions qu'aucun de ses frères d'acquérir des talents militaires. Son caractère affable a beaucoup contribué à faire goûter les nouvelles réformes militaires; on peut être sûr que ce prince donnera toujours l'exemple aux troupes qu'il vient de créer.
Les revenus de la province qu'il gouverne ne lui permettent pas d'entretenir plus de 6,000 hommes d'infanterie et 8,000 cavaliers des tribus. Le surplus des dépenses de l'armée qu'il commande est payé avec parcimonie par le Roi.
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Le Prince est donc fort gêné d'argent; cependant dans le moment actuel, il est encore plus puissant qu'aucun de ses frères, parce qu'il a beaucoup plus de troupes à ses ordres, que plusieurs tribus de sa province sont très-militaires, et que les nouveaux bataillons formés à l'européenne ont déjà de la supériorité sur le reste de l'infanterie persane.
Le prince Abbas-Mirza vit dans des inquiétudes continuelles de la part des Russes, parce qu'il sent bien que sa position deviendrait très-fàcheuse, s'ils obtenaient sur lui des avantages.
Il est à craindre aussi que le Roi ne tourne son affection sur celui de ses fils qui le ferait jouir plus tranquillement du trône, soit par l'utilité des alliances qu'il lui ferait contracter, soit par l'or que ces alliances lui apporteraient.
A la mort du Roi, on peut penser que plusieurs de ses fils se disputeront le trône. Sa Hautesse ne parait pas vouloir s'occuper de prévenir cette
guerre civile ; on assure même qu'elle a dit un jour: « Après moi, la Perse appartiendra au plus fort. »
Entre ceux qui paraîtront dans celte lutte, le prince Méhémel-Ali-Mirza est le plus remarquable.
Il est l'ainé du prince Abbas-Mirza; mais sa mère n'est point de la tribu des Kadjars; il paraît avoir beaucoup d'ambition et de courage.
La province qu'il gouverne renferme les tribus les plus guerrières de la Perse.
Il vient d'envoyer un de ses fils, âgr de cinq ans, pour gouverner la nombreuse tribu des Féli dans le Lourislau.
Il alTecte un grand attachement pour les anciens usages, et du mépris pour les nouveautés européennes.
Il se concilie toutes les tribus ennemies des Kadjars.
Le khan d'Amadan est son premier Vizir et lui
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est dôvouô. 11 parait s'ôlre lié aussi avec le jeuut' Chahzadé, gouverneur de Kaswin, parle moyen du Vizir de ce dernier Prince, qui a des possessions dans le territoire d'Hamadan. Ces deux villes par leur proximité de Téhéran, et leur situation à l'égard de Tauris, lui donneraient de grandes facilités pour prévenir son frère dans la capitale.
Le Chahzadé Méhémet-Vely-Mirza, gouverneur du Khorassan, paraît être aussi un Prince fernie. Sa grande province a été remise en ordre par ses soins ; elle fournit de bons cavaliers, mais son défaut d'argent et surtout son éloignemeut de la capitale ne lui permettront [pas de frapper les premiers coups.
Le Fars offre plus de facilités et de ressources H l'ambition de son gouverneur Hassein-Ali- Mirza; il est fort riche, le plus à portée de se faire aider par un secoui*s étranger, et Hassan- Ali-Mirza, gouverneur de Téhéran, est son frère
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de mère et protège aussi beaucoup les Anglais. Le moindre elîort le rendrait maître d'Ispalian, de Yezd et de Kaclian.
Mais le Prince est très-jeune et ne paraît pas capable de devenir jamais un chef de parti redoutable.
Les ministres en Perse sont changés beaucoup moins souvent qu'en Turquie; ils gardent quelquefois leur em|)loi même dans la disgn\ce du souverain cl après sa mort. Ceux de Fcth-Ali- Chah sont dans les affaires depuis leur enfance, ils sont généralement bien choisis ; ils connaissent en gros et assez tôt les affaires de l'Europe.
Les ministres principaux, pour la politique, sont Mirza-Chefy et Miraa-Buzurk. Ils sont habiles et mènent bien les affaires. Le premier est âgé et flatte le Roi pour conserver sa place. On ne peut lui refuser d'avoir été le chef du parti français à la cour. Ces deux ministres paraissent assez unis et vouloir suivre les mêmes directions pour
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que celle union ne soit pas rompue ; Mirza-Buzurk a placé auprès de Mir/,a-Chefy un de ses fils, nommé iMirza-Aboul-Kassem, qui a la pensée de son père.
En oulre, le Roi a ses conseillers; celui qui est le plus en faveur est Hadji-Méliémet-Usseîn- Khan-Marwi, seigneur très-remarquable par la noblesse de ses manières et les agréments de son esprit.
Le ministre Mirza-Riza-Couli se soutient toujours à la cour.
On ne peut guère s'attendre à aucune résolution ferme de la part de ce ministère, le caractère de Sa Hautesse étant très-irrésolu. Elle a témoigné cependant qu'elle était très-piquée de ce qu'il n'a pas été question de ses intérêts à Tilsitt, et de ce que l'entrevue d'Erfurth paraît ne lui avoir pas été beaucoup plus avantageuse.
Quand je l'ai vu se jeter du côté des Anglais, je n'ai pas cessé de lui représenter les dangers
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qu'il y aurait pour son royaume h leur laisser établir des forts sur le golfe Persique, et parcourir le pays comme nous l'avons fait.
J'ai pensé aussi qu'on pourrait contenir les Russes, en se concertant avec la Turquie pour la défense des pays entre la mer Noire et la mer Caspienne, j'ai donc constamment conseillé aux Persans de défendre Iréwan à toute extrémité.
L'alliance des Anglais avec les Turcs m'a paru un événement décisif pour nos relations avec la Perse. 4c ne puis conserver l'espoir de faire ici la moindre chose utile dans l'état d'isolement où celte alliance va me placer, et il est très-probable que les Russes se verront bientôt maîtres des Trois-Églises ou Etchmiazin et d'Iréwan.
La possession des Trois-Églises leur donnera une très-grande influence sur cette partie de l'Asie, parce qu'ils réuniront à eux tous les Arméniens, en y plaçant un patriarche qui fera mouvoir tout ce peuple au gré du gouvernement russe.
Le château et la ville d'Iréwan leur assurent le cours de l'Araxe et ne laissent plus de barrière entre leurs possessions et l'Azerbaïdjan.
Ils arrivent sur Tauris par deux principales routes bien peuplées, qui offrent très-peu de difficultés; l'une passe par Khoï et l'autre par Marend : il y a aussi une route très-montagneuse par Gandjé et Karadagh.
La population de ce pays étant presque tout entière composée de cultivateurs non propriétaires (ou rayas), ces hommes gagneraient à un changement de maître, et n'abandonneraient point leurs villages.
11 y a des mécontents dans les classes élevées de l'Empire. Beaucoup de grands suivraient facilement l'exemple de l'ancien khan de Khoï, Djeffer-Kouli-Khan, qui est maintenant lieutenant général au service de Russie, et engageraient leurs compatriote!» à faire comme eux. Il y a un an, Feradj-lIlla-Khan, chef de la tribu
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des Chah-Sewen s'est aussi' révolté. Il a mille cavaliers avec lui et se tient entre Ardebil et Talidjs, près de la mer Caspienne.
Le chef demande le gouvernement d'Ardebil. Mirza-Buzurk vient de partir pour s'effor er de le gagner par des promesses.
Si, par la suite, on se déterminait à envoyer des troupes européennes en Perse, pour la secourir contre les Russes ou les Anglais, il faudrait 8,000ii 0,000 hommes et le double de fusils, car ceux que l'on y fait sont en petit nombre, fort cliers et de mauvaise qualité.
Pour les canons, ils en ont déjà un certain nombre sur le modèle russe.
J'ai appris que les chefs des Seiks désirent former des troupes à reuropcenné. Il serait peutêtre avantageux de leur envoyer des ofliciers qui leur douneraient les moyens d'exécuter une innovation dont le succès pourrait devenir trèsdangereux pour les Anglais.
Je résumerai mes idées sur l'expédition de l'Inde, déjà connues de Votre Excellence, en disant que le Roi sera toujours porté à acquérir des provinces dans l'Inde pour l'établissement de ses nombreux enfants; mais si l'on faisait cette expédition, il faudrait qu'il n'y eût point de lenteurs entre le moment où la cour en aurait l'avis et celui de l'exécution, parce que les Anglais prodigucraitMit l'or pour nous traverser, et que la perfidie asiatique se fait un jeu des engagements les plus formels.
Deux directions principales partent de la Perse; celle du nord par Hératet Candahar, et celle par Kedjè, le Mekrau elle Sind.
Le principal corps d'Européens passerait par cette première route, avec la moitié des troupes asiatiques auxiliaires; l'autre moitié de ces dernières, jointe à (quelques mille hommes d'infanterie légère européenne prendrait la seconde route qui oiïre beaucoup plus de difficulté.
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Le gouverneur de l'Ile-de-France pourrait se concerter avec le g^'néral en chef de l'expcdilion, pour jeter quelques Ironpes noires commandées par des officiers européens, dans le Guzurate, vers le moment où l'armée de terre arriverait à Tatta.
Cette manière d'entourer les Anglais les obligerait à se diviser, et lés jetterait dans de grands embarras pour défendre Delhi attaqué directement par le gros de l'armée, qui aurait pris la route de Candahar; elle faciliterait aussi la révolte des Hindous. Je ne puis donner la note des livres qui ont été faits sur la Perse, le Kurdistan et la Turquie d'Asie, mais je sais que la bibliothèque de la Propagande, à Rome, en contient un grand nombre et de très-bons, qu'il deviendrait nécessaire de consulter si on voulait faim un travail détaillé sur ces pays.