‹ Mission du Saguenay [microforme]Chapitre 8 sur 17 · ARTHUR EDOUARD JONES, S. J · texte numérisé non relu

ARTHUR EDOUARD JONES, S. J

Collège Ste-Marie, Montréal.

Décembre 1889.

À ChekStimi le 13e de mars 1730.

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V.R. n'ignore pas qu'on n’écrit d’icy à Québec qu’une fois l'hyver. Tout tard que s’en présente l’occasion, je vous conjure d’agréer les respectueux hommages que je vous ai déjà présentés de cœur au commencement de cette année, que je renouvelle aujourd'huy et que je continuerai de vous rendre jusqu’à la mort. Si l’on peut vous désirer quelque chose, je fais mille souhaits pour vous. Les vôtres sont et doivent être pour moi des ordres.

Au lieu de me commander, vous m'avez comme prié, en me conduisant vous-même, par une extrême bonté, jusqu'au rivage où de la ville je devais m'embarquer l'automne dernier pour ma mission, de vous écrire ce que j'avois observé àe plus édifiant parmi nos Montagnez. J'ai compris que vous souhaitiez une naïve relation de ce qui s’étoit passé dans cette triple Église depuis les neuf ans que la Providence m’en a confié le soin. Je vous obéis, et pourrois-je balancer un moment à contenter votre pieuse curiosité, à vous donner du moins quelque foible marque de mon estime pour vous,

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de ma soumission et de ma reconnaissance pour toutes les bontez dont vous me faites ressentir depuis si longtems les effets ? Sans courir les forêts, vous vallez, Mon R. P, plusieurs missionnaires par les soins que vous prenez en vrai père de vos enfants dispersez, mais que vous portez tous réunis dans le cœur. Aussi que n'aurions nous pas à dire s’il s'agissoit de faire votre éloge. Je vais donc en abrégé vous rendre compte de mes années, heureux si j'avois une foule de vrais convertis à présenter à V. R. pour ses étrennes.

Le Domaine du Roy qui comprend ici toute la profondeur de la eôte du nord, et s'étend depuis le bas de l'Ile-aux-Coudres jusqu'aux Sept-Iles, n’a que 4 postes solidement établis : Tadsssak, ChekStimi, les Ilets- Jérémie ou Papinachois et la Rivière-Moisy. Dans ces différens endroits la Compagnie des fermes ou d'Occident entretient des magasins, des commis et d’autres employez françois, pour chasser et pour commercer avec les sauvages dépendans de chaque district. Depuis 20 ans, à bien dire, on n'y avoit point vu de missionnaire, à la fin on en demanda un. Comme il n'y avoit alors que moi de désœuvré au collège, ce fut sur moy que le sort tomba. Le R. P. de la Chasse, pour lors Supérieur de nos missions, animé de ce zèle qui, lui ayant fait ensevelir tant d'adinirables talens qu'il a reçus du ciel et soutenir tant et de si longs travaux parmi les sauvages, lui fait encore regretter aujourd'huy de se voir borné aux seuls françois de la colonie, me fit partir le 1° de juin 1720 pour ChekStimi.

Ce poste, situé au nord et à 60 lieuës pour le moins de Québec, n’a rien qui le distingue, sinon un certain nombre de sauvages qui de tems en tems, pour achepter

leurs besoins, y viennent apporter leurs riches pelleteries de différens endroits par de petites rivières qui forment ce fameux Saguené dont on ne s’est pas encore avisé, à ce que je sache, de donner une carte fidelle et entière. Il y auroit bien du curieux à en dire, si ce que V. R. attend uniquement de moi ne me bornoit à mon sujet; je ne puis cependant me dispenser d’en donner quelqu'idée.

Ce fleuve donc prenant sa source au Lac PiékSagami, que le P. de Crespieuil, dont les sueurs apostoliques ont arrosé durant 30 ans les bois d’alentour, nomma Lac St Jean, ce fleuve, dis-je, n’a proprement jusqu’à Tad8ssac que 25 lieuës, depuis une grande ance que forme une chaine de montagnes entrecoupée de ruisseaux et de rivières, au nord-est desquelles se rencontre celle de ChekStimy, laquelle, formée par deux cascades, qui sortant de la même rivière et se séparant font l'Ile que nous habitons, va, à 9 lieuës de ces chutes, grossir de son eau douce le Saguené salé.

À l'embouchure de ce fleuve est la prétendue capitale de la Province du Saguené, je vœux dire Tad8ssac, qui ne consiste qu’en une maison de bois et un magasin. Il faut avouër pourtant que la situation en est fort belle et tout propre à y recevoir une ville. Le port est spacieux, sain, assuré et à l’abry de tous les vents : les moyens batiments aux hautes mers mouillent jusqu'au pied de la côte ; c'étoit là qu'’autrefois l’Anglois venoit commercé avec les sauvages. On voit encore dans un rocher le trou où ils avoient planté un poteau pour amarer leurs vaisseaux, et, il n’y a que deux ans qu'on trouva dans le sable, remué par le vent, une chaine de fer longue d'environ 30 brasses et grosse à

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proportion. C’est là aussi qu'avec impétuosité le Saguené se décharge dans le fleuve St Laurent, et que le fleuve St Laurent aux marées montantes le remplit si vite qu'après bien des observations on a remarqué qu'au reflus la mer étoit, à un quart d'heure près, également haute et à TadSssac et à ChekStimi, qui en est eloigné de 30 lieuës près, Il ne faut pas s'étonner que malgrè cette distance cela arrive: le Saguené étant près d’une lieuë de large en certains endroits de son embouchure et sans fond, le flux de la mer qui y entre avec une extrême rapidité comme dans un goufre, dont l'entrée est plus évasée, repousse si précipitemment les eaux descendantes que, successivement refoulées, elles se trouvent hautes à ChekStimi, où le fond esè plus plat et le lit de la rivière plus étroit, presqu'aussitôt qu'à Tad8ssac, où elles montent plus lentement et où il faut un plus grand volume d’eau pour remplir les vastes anses, qui s’y rencontrent, et la capacité de la rivière qui a plus de 8 à 10 lieuës de large en cet endroit là.

Les montagnes entre lesquelles le Saguené coule sont si hautes et si escarpées que les plus monstrueux arbres qui sont sur leurs sommets ne paroissent gucres d'en bas plus gros que la jambe, et vers les 7 heures du soir en été, pour peu qu'on range la terre du sud, ou qu'on ne soit tout-h-fait au large, on a peine à lire en canot. Dans certaines fentes de ces rochers, où ne donne jamais le soleil, on voit plusieurs veines de salpêtres très fin et très blanc. Il ne se passe gueres de printems où il ne s’y fasse quelqu'éhoulement par des causes naturelles qui font plus de bruit qu’un coup de canon, et qui répandent aux environs une vraye odeur

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