‹ Mission Hostains-D'Ollone, 1898-1900Chapitre 10 sur 52 · CA13I.NET DE TOILETTE · texte numérisé non relu

CA13I.NET DE TOILETTE

atteignent des tailles stupéfiantes, GO et même 80 mètres de hauteur; leur tronc, s'arc-boutant sur des contreforts qui s'étendent de tous les côtés à plusieurs mètres, s'élève d'un seul jet, sans une branche, sans un nœud, jusqu'à une hauteur de 50 mètres; là seulement commence l'arbre, en quelque sorte, et il est encore immense. Le bois de presque tous ces arbres est de l'acajou de plus ou moins belle qualité; quelques-uns, de couleur jaune vif ou gris d'argent, seraient aussi d'excellent usage en ébénisterie. Plusieurs produisent de la gomme kopal; enfin beaucoup d'autres et une foule de lianes donnent du caoutchouc. Que de richesses en cette forêt, richesses perdues, hélas I puisque nul ne l'exploite.

Gui est à la fois le nom du village où nous arrivons et celui du chef: chaque village, en principe, a trois noms, le sien, celui de son fondateur et celui du chef actuel; quand l'un est très connu, il fait oublier les autres.

Tout autour des cases sont de petites cabines, assez pareilles à celles qu'on voit aux bains de mer • c'est là que ces messieurs

MISSION nOS7AL\S-D'OLLO\E.

et ces clames de la localité vont prendre leur tu]) à l'eau chaude I Ceci n'est point une plaisanterie. Les gens de la forêt sont extiùmemcnt propres : outre leur toilette du matin et du soir, après tout travail fatigant ils se lavent à l'eau chaude et se frottent avec du jus de citron, puis avec un peu d'huile de palme, pour se rendre la peau souple et douce. Aussi n'ont-ils nullement l'odeur qu'on croit communément caractéristique du nègre, et qui ne l'est que du nègre sale'.

N'y étant pas mêlés, nous pouvons librement observer un palabre entre les gens de Gui et de Blé. Ils se sont assis de chaque côté de la place, formant deux camps qui ont chacun leur orateur. L'un de ceux-ci prend une sorte de verge qui appartient au chef, symbole de sa puissance. Il commence par saluer l'assemblée, en disant trois fois : (( Badio )^; l'assistance lui répond chaque fois en disant : (( Ao. » Puis il parle; chaque membre de phrase est ponctué en mesure par les auditeurs de (( hum » ou (( mm » indiquant qu'on a bien compris; quand il a fini, il salue de nouveau et pose la verge à terre. Un homme sonne dans une trompe en bois dont il tire des sons variés en bouchant l'ouverture avec sa main, et impose de nouveau le silence. L'orateur adverse se lève et procède de même. Si un autre homme veut parler, il prend à son tour la verge, mais il n'a pas l'autorité des leaders désignés, et souvent il est forcé de se taire par les moqueries du public. Tous les palabres dans la forêt se tiennent suivant ce cérémonial, avec de légères variantes.

Les femmes du village ont la gracieuseté de nous offrir une soirée musicale. Elles sont assises sur plusieurs rangs dans une case; l'une d'elle chante, en agitant en mesure une sonnette, un Couplet qui est ensuite repris en choeur, avec accompagnement d'une sorte de crécelle : c'est une boîte sonore en

1. Quoique les Soudanais, plus vêtus, soieut moins propres, l'usage de Feau chaude est aussi réi)andu au Soudan. Cette remarque n'est dailleurs pas nouvelle, on la trouve déjà dans René Caillé. — Les cabinets de toilette n'existent que dans quel([ues tribus.

UN A l XI l.l AI lih: / \M /"/ /; \ />/'.

bois, 1res ])lnl(', pIcMuo de ^l'aiiu^^s dures (iii'oii ;i|j,il(' de faeou i'yllnni(iiie ( i'ist riiiiu'iil (|ii(^ J'.'ii VII aussi à Madagascar).

JiO T' mars iu)us soiuincs à Hayi, hainoau doiil. 1(; rdKtfe.sl reiioinmé coinnic chasseur do i)aiillir,r('s. (^Iia(|ue chasseur a sa spécialil(5, c'est-à-dire qu'il possède dos {'('lichcs (jui doivenl lui faire tuer une brie spéciale ; on roalit*', ci'oyaut à leur vertu, il s'appli([uo surtout à la poursuite de cette bôlo, y devient liabile et y réussit, de sorte que le fétiche paraît excellent et l'est ellectivcment.

Le soir, nous avons la surprise d'entendre un étranger qui vient d'arriver nous adresser la parole en français : c'est un homme de Béréby qui a servi sur des paquebots. 11 prétend être allé assez loin dans l'intérieur et s'offre à nous y accompagner. Nous nous informons, et nous apprenons que c'est un homme remarquable qui s'est distingué dans les guerres passées et jouit d'une grande réputation. Ainsi nous trouvons en pleine forêt inconnue l'interprète intelligent et hardi que nous avions vainement cherché sur la côte. Nous l'engageons sur-le-champ à notre service. Dès le premier jour il se révèle extrêmement habile, comprenant tout ce que nous voulons faire, nous en indiquant les moyens et les emploj^ant de lui-même. C'est l'homme qu'il faut à une mission pour réussir sans violence chez des populations sauvages, mais nullement dépourvues de sens politique. La Providence l'a mis sur notre chemin.

L'étape du lendemain, presque entière dans l'eau et la boue, nous conduit dans le bassin du Gavally : nous suivons le lit de divers ruisseaux, puis nous franchissons par deux cents mètres d'altitude la ligne de partage des eaux.

Niépa est un joli village entouré de collines qui, ici, élargissent au lieu de le fermer l'horizon ordinairement limité par les premiers arbres. A l'annonce de notre arrivée tous les habitants pris de peur se sont sauvés, malgré nos envoyés; cependant, quand ils nous voient paisiblement installés, sans avoir tué personne, ni rien brûlé, il reviennent petit à petit.

Missiez JIOSTAINS-D'OLLONE.

Nous avons assez do peine à nous procurer le riz nécessaire, car, en signe de deuil à cause de la mort de Niépa, le fondateur du village, ses proches n'ont pas fait de cultures cette année. En revanche, il y a beaucoup de poules, de canards, do cabris, de moutons, et neuf bœufs qui sont les premiers que nous voyions depuis la côte : ils sont petits, avec des cornes courtes, leur poil est noir, blanc et café au lait. Les gens de la forêt ne mangent jamais leurs boeufs, excepté quand ceux-ci meurent, ou dans certaines réjouissances tout à fait extraordinaires : c'est pour eux une monnaie qui sert aux échanges.

Nous négocions pour avoir des porteurs jusqu'au village de Youkou. C'est un voyage de trois jours, il faut coucher en route au hameau de Néka, puis dans la brousse : personne ne veut venir, à moins d'un prix exorbitant.

Cependant, un frère du chef, Hamné, qui s'est distingué par son opposition, vient nous trouver à part et nous promet que, si nous lui donnons un fort cadeau, il saura bien décider la foule à subir nos conditions. Hélas ! le pot-de-vin est donc connu jusque chez ces hommes simples! Nous acceptons sans scrupule cette pro position déshonnête, etle lendemain en effet, après une nouvelle discussion pour la forme, Hamné cède et entraîne tout le monde.

Peu avant le départ, nous entendons de violentes clameurs et la foule en tumulte se précipite chez nous : il nous faut retourner à la côte, tout de suite, sinon nous allons être massacrés. Un peu de calme obtenu non sans peine, nous apprenons que les Tépos, ayant su notre marche, ont résolu de nous attaquer : ils sont en grand nombre près d'un village voisin et vont s'embusquer sur notre passage.

La nouvelle est grave, car, je l'ai déjà dit, si nous commençons à nous battre, nous ne cesserons plus. Néanmoins, sans

rien laisser paraître : (( La route de Youkou passe-t-elle en

pays Tépo? » demandons-nous. On répond que non. (( Eh

bien, les Tépos ne peuvent venir nous attaquer chez les Tabé-

PASSAGE DE LA RIVIERE LA >EKA, LA >UIT. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D APRÈS UN CROQUIS.

touos, car co scrail iiii :u'Av, d'hostilitc envers ceux-ci. o Kn ofTct, uno incursion .•irin('(' d'uno tribu sur le, Icri-iloirc, d'une; autre iMiuivaut à uno dt'claralion d(5 {guerre. Les indigè'.nes, frappés de celle Iraïuiuilitc cl admirant (jin'. nous connaissions leurs lois, sont ravis do notre confiaiHîo on leur honneur. Ils jurent (ju'ils nous dofendronl, (ju'ils viendront tous avec nous, qu'ils se moquent des 'i'opos : c'est un véritable enthousiasme!

Plusieurs hommes vont provenir les Tépos d'avoir à rentrer chez eux.

Notre départ est fixé à deux heures, l'étape étant courte jusqu'à Néka; mais les porteurs auxiliaires n'arrivent que l'un après l'autre, et c'est à quatre heures seulement que nous pouvons partir.

Divers incidents retardent la marche, la nuit tombe, et bientôt l'obscurité devient absolue : il faut renoncer à faire un pas.

Tous les indigènes ont pris les devants, nous sommes seuls : ne nous aurait-on pas à dessein égarés pour nous livrer aux Tépos embusqués ?

Par bonheur, l'homme qui porte la cantine où sont nos photophores ' se trouve à côté d'Hostains, celui-ci les fait allumer et, grâce à leur lumière, il part en avant. Une heure après, il revient avec tous les gens de Néka portant des torches, et nous pouvons, avec mille peines, atteindre le village : nos inquiétudes étaient vaines, nulle embûche ne nous avait été tendue. Malheur cependant aux gens surpris par une nuit sans lune dans cette forêt ! Impossible de faire un mouvement ; il n'y a qu'à s'étendre par terre là où l'on se trouve. Et cette surprise seproduit facilement, car les arbres cachent le soleil et on ne s'aperçoit pas que le jour baisse.

Cet incident nous permet d'observer un phénomène curieux de phosphorescence : de nombreuses feuilles mortes mettent sur le

1. Sorte (le iaiilt^riie à pied très pratique, universellement employée aux colonies.

M I S S 1 0 \ Il 0 S TA I A S - /> ' O L L O \E .

sol des taches lumineuses, des lianes semblent des serpents de feu '.

A Néka, nous trouvons des arachides ainsi que des kolas et des oranges amères ; chaque village a quelques arbres fruitiers, rares sauf les bananiers. Sur la place, un piquet garni d'un bouquet de feuilles de palmiers, en forme de parapluie à demi-fermé, sert d'abri à une foule d'hirondelles pareilles aux nôtres ^.

Des enfants jouent du gréi, grossier rudiment du balafon soudanais : six lamelles de bois, de longueur différente, posées sur deux planchettes parallèles ; on frappe ces lamelles avec des baguettes, et cela donne à peu près : do, ré, ré, cli'cze, mi, fa dièze, sol.

L'instrument de musique le plus en faveur, c'est une petite cithare à six cordes, montée sur une calebasse sonore, appelée bouo. Nous en avons trouvé d'accordées de diverses façons; j'ai noté celle-ci : do, vé bémol, ré, mi bémol, mi, fa, et : do, ré, mi bémol, fa, sol, la. La main gauche racle toutes les cordes à la fois, pendant que la main droite étouffe trois cordes alternées, puis les trois autres, de sorte que les trois cordes libres sonnent en arpège, donnant do, ré, mi et ré bémol, mi bémol, fa ou bien do, mi bémol, sol et ré, fa la. Le rythme, assez curieux, donne quelque intérêt à cette monotone répétition. Une seule fois j'ai vu employer assez joliment en tierces le second mode d'accord qui donne une gamme grecque.

Nous avons vu aussi des guitares (dougouj, mais rarement et jamais en bon état.

Les tirailleurs, auxquels je suis forcé d'imposer une sévère discipline, et qui ne voient pas venir la guerre et ses aventures, mais des marches et des privations, témoignent leur mécontentement par une grève spéciale, prélude d'actes plus graves : ils refusent de manger et laissent au milieu de la place les vivres

1. Il a plu la veille; l'humidité produite a-t-elle un rapport avec ce phénomène que nous n'avons observé ([ue deux fois, malgré les nombreuses nuits passées dehors par tous les temps ?

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