PORTE DE FORT-BINGER
plusieurs heures de marche avec 30 kilog. de riz sur la tête pour notre plaisir, ni même pour le bénéfice que cela leur rapporterait. Il fallait trouver un motif de les attirer.
Nous eûmes tôt fait de découvrir qu'il existait une rivalité ardente entre Youkou et un autre chef, Sa. Ce fut le ressort que nous fîmes jouer pour mettre en mouvement tous les Krépos. Notre agent Hyné fut merveilleux : allant successivement de Sa à Youkou, de Youkou à Sa, il persuada à chacun d'eux qu'il devait prouver sa supériorité en se montrant, mieux que son rival, à même de nous fournir des vivres. Dès lors ce fut une lutte épique. Sa arrivant avec quinze porteurs de riz, Youkou aussitôt nous en envoyant vingt. Sa amenant un nouveau convoi, Youkou venant alors s'installer au fort en nous apportant deux moutons, Sa accourant cette fois avec un bœuf.
Les deux rivaux étaient donc ensemble chez nous, gardant une réserve très digne quand ils étaient en présence, mais, sitôt seuls avec nous, assurant chacun que c'était lui qui
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BAPTEME DE FORT-DINGER.
avait le bras le plus long de tous les Krépos. Nous profitâmes de leur réunion pour célébrer l'inauguration et le baptême de notre fort : il était complètement achevé, et au dehors un certain espace était défriché et ensemencé en riz, maïs, patates. Le 24 avril, en présence des plus importants chefs Krépos, le pavillon français fut solennellement hissé à l'entrée du poste, qui reçut le nom de Fort-Binger, en souvenir de notre illustre prédécesseur.
Nous n'avions pas assez de cartouches pour saluer le drapeau par les salves réglementaires, mais nous pouvions en employer quelques-unes à frapper l'esprit des indigènes : cela nous dispenserait peut-être d'utiliser plus sérieusement les autres. Quelques salves furent donc faites jusqu'à 800 mètres sur le Gavally, que des bancs de rochers divisent en une série
MISSI0\ JIOSJA/\S-J)()LLONE.
de bassins. Le résultat surpassa tout ce que les Krépos pouvaient imaginer, et chacun vint nous serrer les mains avec enthousiasme pour nous féliciter d'un tour de force si remarquable.
Le reste de la journée fut consacré à des danses exécutées, le jour par les femmes du pays, le soir par nos tirailleurs — division fort morale destinée à empêcher une trop grande intimité, agréable sans doute sur le moment, mais source de difficultés fâcheuses. — Eaoué avait apporté ses tamtam, nous avions prêté tous les flageolets et sonnettes de la pacotille : ce fut un beau charivari. L'abattage du bœuf, une distribution de tabac et du vin de palme complétèrent les réjouissances.
Tout en dirigeant les travaux du poste et en nous occupant du ravitaillement, nous avions poussé la préparation de la route et les reconnaissances dans le pays.
Le Douo se sépare en aval de Fort-Binger en une foule de bras. Ceux qui longent les rives étant bientôt coupés de rapides et impraticables, je voulus reconnaître les bras centraux. Parti en pirogue avec deux tirailleurs, je comptais me servir des lies pour m'avancer le plus loin possible, en laissant au besoin la pirogue, retenue par une corde, descendre à vide les rapides.
Tout à coup, dans un bras qui paraissait calme, nous sommes à un tournant emportés avec une violence irrésistible. Les tirailleurs pagaient vers la rive : cela n'a d'autre effet que de placer la pirogue en travers au moment même où elle est précipitée dans un rapide. Une seconde après elle était brisée, et nous à la nage au milieu des tourbillons.
Heureusement, nous pûmes nous raccrocher à un roc. La situation n'était pas fort gaie sur ce caillou : j'étais incapable de gagner la rive à la nage au milieu d'un courant si violent ; il n'y avait aucun secours à espérer, et, l'eau recouvrant le rocher de 20 centimètres, nul moyen de s'étendre, ni môme de s'asseoir. J'étais plongé dans des réflexions moitié moroses, moitié plaisantes, car enfin nous n'étions pas encore morts, et puis il y avait quelque chose de comique à se trouver dans
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iiiic- silii.'ilion si o.omplM(M"nont fAoIuMisc, ot app.'irfmrnfiil s.-iiis issue, .'t lin Iviloinclrc sciiioniciit du fort, loixiu'iin dr; iiifs lirnillcurs poussa une exclainalioii de, joie : en soiidaiil le, llciivo, il venait do Iroiiver sous l'oau un Iroiic d'arhi'C qui allait vers uno petite île. il n'y avait plus (pi'à suivre ce pont suhmcrgf' : 00 n'('tait pas lacilo à cause du courant, mais, en faisant la chaîne, il nous l'ut possible d'atteindre une jjranclie hors de l'eau, puis une autre; un moment après, nous étions dans l'île, non sans soulagement, car il y a des caïmans dans le fleuve et j'ai rapporté de Madagascar une déplorahle opinion de ces sauriens ' . Nous n'étions pas au bout de nos peines, il fallut encore passer un petit bras à la nage, en franchir un autre dans les airs sur des branches d'arbres. Enfin, parvenus à une île hors des rapides, nous pûmes par des appels désespérés nous faire entendre : on arriva en pirogue à notre secours, et le sauvetage se termina près d'un bon feu.
Maintenant, c'était au tour d'Hostains de chavirer. Il voulut le faire en amont, puisque j'avais choisi l'aval, et il emmena un indigène et quatre bons rameurs, avec de quoi vivre quelques jours. En même temps que lui partit Hyné, autorisé à aller à la côte chercher sa femme et ses fils. Une heure après, ayant besoin de l'interprète Tom, je l'appelai. On le chercha en vain : il s'était sauvé I Le misérable n'avait pu surmonter sa terreui-, qu'il nous exprimait sans cesse, de s'enfoncer dans detelspays- Ainsi nos deux interprètes Hyné et Tom disparaissaient à la fois, nous laissant sans moyens de communication possible avec qui que ce fût I Dès lors impossible de rien faire, et si Hyné nous avait trompés et était parti pour toujours, c'était la fin de la mission. Quels infimes personnages nous tenaient à leurmerci I
1. A tort, je m'empresse de le dire : autant les caïmans de Madagascar sont dangereux, autant ceux de la foret sont inoffensifs. Nous en avons pris à la ligne (grâce à certains procédés), et même deux, dont l'un s échappa, au filet ! mais nous avons eu beau passer notre vie dans Teau, non seulement nous n'avons jamais été attaqués, mais nous n'en avons jamais vu un seul ea liberté.
MISSI0.\ IIOSTAIi\S-iyOLLO\E.
Au bout de trois jours assez mélancoliques, j'eus la joie de voir arriver un certain Tamhoui, le seul homme du pays connaissant quelques mots de charabia anglais : nous sachant sans interprètes, il venait offrir ses services, et je fus trop heureux de les accepter.
Peu après revint Ilostains. Il avait remonté le Douo pendant deux jours ; plusieurs petits rapides avaient été franchis sans trop de difficultés. Il s'était arrêté au delà de Gléoulo, ancien village abandonné, au pied de rapides plus importants. Le Douo n'a aucun habitant sur ses bords jusqu'à Tasra, village Graoro, à un jour plus loin; il fait beaucoup de détours, et il ressortait de cette reconnaissance qu'il n'y aurait pour nous que des difficultés à le remonter.
Cependant, par un courrier arrivé le 14 avril, le Gouverneur nous apprenait la nouvelle la plus importante : conformément aux promesses faites avant notre départ de Paris, une colonne de 100 tirailleurs commandée par le lieutenant Woelffel était envoyée du Soudan à notre rencontre. Elle avait dû partir de Beyia le 20 mars, gagner Nzo, près des sources du Diougou, et de là longer cette rivière qu'on supposait être le Gavally. Mais une dépêche du 27 mars annonçait que cette mission s'était mise en relation avec le village de Man qui est assez loin à l'Est du Diougou, ce qui ne s'accordait pas avec le premier renseignement.
L'envoi de cette colonne était pour nous un fait capital. Nul doute que le lieutenant Woelffel, qui s'était illustré l'année précédente en capturant à Tiaféso, près de Nzo, la moitié de l'armée de Samory, n'avançât rapidement : avec 100 tirailleurs, il n'aurait pas besoin de procéder avec la prudente lenteur qui nous était nécessaire. Notre tâche allait donc être singulièrement abrégée et facilitée.
Mais encore, pour aller au-devant de lui, fallait-il savoir d'où il venait, de Nzo ou de Man, et comment les indigènes l'accueillaient, car, s'il y avait lutte, nous devrions être prêts à en prendre notre part.
I*i'('('.i,s('iii('iil ;iri'i vri'ciil .-m iio.-^lc ceux (|ni jjoii v.'iiciil le ini<'iix lions r('n.s<M{j,ii(M', les (ils de I)i;i.
Dia osL le chef des Nii'pos, Iribu c(jnsi(l('r.-il)l('- df l'inh'i iciir;
CAUSIiRIE AVEC LES INDIGENES.
il jouit d'une grande réputation, et Hostains en avait entendu parler au cours de sa première mission. Gomme il est toujours plus facile de s'entendre avec un grand chef qu'avec beaucoup de petits, nous avions eu dès le début le projet de nous rendre chez lui, et, à peine arrivés à Youkou, nous lui avions envoyé des émissaires pour annoncer notre venue et connaître ses intentions. Dia n'avait rien répondu, mais il avait envoyé ses fils, Doubassé et Fagouo, faire une enquête sur nous, et, à notre prière. Sa les amena à Fort-Binger, malgré leurs appréhensions.
Or non seulement ils ne nous apprirent rien sur AVoelffel,
mais ils parurent stupéfaits de nos questions sur les blancs du Nord, sur Samory, sur la fin de la foret, et ils nous répétèrent le plus fermement du monde toutes les sornettes habituelles : le mur de grands cailloux, l'étroit défilé, les neuf enchanteresses perfides. Ils y ajoutèrent des détails circonstanciés sur
MISS/O.X noSTAINS-nOLLONE.
des hommes à queue qui habitent ces régions ensorcelées : cette queue les gênant pour s'asseoir, ils font un petit trou en terre pour la mettre. Tout cela nous était dit sérieusement, au milieu d'indications évidemment exactes.
Du reste, nous n'avons jamais recueilli de renseignements qui ne fussent mêlés de fables plus ou moins ridicules ; mais qu'on se garde en pareil cas de hausser les épaules, presque toute fable a un sens caché.
Ici on pouvait vraisemblablement admettre que les montagnes rocheuses, par lesquelles, en 1897, le lieutenant Blondiaux était arrivé à Man, devenaient au Sud encore plus difficilement franchissables ; elles créaient donc un mur de cailloux. Il est naturel à l'homme, par tous pays, de placer là où il n'ose aller des choses fantastiques, et il est à remarquer que, dans ce cas, l'homme à queue est une de ses inventions les plus communes'. Divers officiers du Soudan en avaient entendu parler comme existant au Sud ; puisqu'à nous on les donnait comme se trouvant au Nord, c'était l'indice que les populations du Nord et du Sud n'ont entre elles aucune communication.
Et quoi qu'il en fût au fond, il y avait un parti à tirer de ces renseignements, et nous n'avons jamais manqué par la suite de nous informer très soigneusement et des grands cailloux, et des sorcières, et des hommes à queue : tantôt nous en approchions, tantôt nous leur tournions le dos, c'étaient d'admirables points de repère connus de tous, et ils nous ont été des plus utiles pour orienter notre marche.
En même temps qu'avec les Niépos, nous négociions avec Ouoro, chef des Graoros. Mais celui-ci nous fit prier de ne pas venir chez lui, sous prétexte que les provisions de l'année
1. Ceux, qui ont essayé de pénétrer dans l'Afrique Centrale, vers les grands lacs, en ont entendu parler tant qu'ils n'y sont pas parvenus. (Voir Livingstone, Scliweinfurth, le marquis de Gompiègne, etc.). Dans VAlmanach de Gotha de 1783, Justus Perlhes les signale au fond de l'ile de Mindoro, où nul ne pouvait pénétrer. Et on sait que deux expéditions scientifiques se dirigent en ce moment vers le centre inexploré de Java, où ne peut manquer de se trouver le pithecantropus vainement cherché dans tous les pays connus, et proche parent de l'homme à queue !
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i5taioiiL ('|)uis('cs cl ({uc nous ne li'oiivcrioiis |);is ;i in.'ini^'ci', (Icllc. rc^poiisc- (^tail l'icii moins ((ne salisr.'iis.-intc, cl nous savions (pio les (îr.ioi'os. dont .'niciin ne vdiail ."i I^'oi-I-Iîinf^'cc, n'avaient nulle envio de nous Noir. Il fut donc dt'eidf' d'aller à INIcno, village do Nouan et de S;i, sihK'i sur la r()wle des Nicipos, d'y acheter tous les vivres disponibles, et d'y préparer définitivement notre départ pour chez Dia.
Le ."> mai, nous i)arli()ns, Ilostains avec deux pirogues sur la rivière Ilana, moi longeant la rive droite; M. Hruncau gardait Fort-Binger. Nous espérions atteindre Meno dans la journée : c'était compter sans les rapides. Les premiers, que nous connaisions, furent assez facilement franchis, mais après un assez long bief tranquille, commença une série de chutes de plus d'un kilomètre de long. Les tirailleurs, tous à l'eau, s'arc-boutant sur les roches, balaient et poussaient les pirogues : elles passèrent, mais un quart d'heure plus loin il fallut recommencer. Bref, à six heures du soir, après une journée terrible, nous n'étions qu'à mi-chemin.
Heureusement nous nous trouvions en face du petit hameau de Boli, et nous y allâmes passer la nuit. C'est une ferme comme en possèdent tous les hommes importants. Elles sont dissimulées dans des endroits retirés; un pauvre diable, client du propriétaire, y entretient pour lui des cultures et garde son bétail. Car tout homme qui possède a grand soin de disperser tout ce qu'il a, à la fois pour le cacher et pour éviter qu'en cas de guerre ou d'épidémie tout ne soit détruit d'un coup. Ce qui n'est pas placé dans une ferme est confié à un habitant d'un autre village. Ainsi, règle générale, tout ce qui est dans un village n'appartient pas aux habitants, et tout ce qui leur appartient ne s'y trouve pas : c'est très simple.
Gomme dans tous les hameaux du même genre, les cases de Boli sont, non pas rondes, mais rectangulaires et non revêtues de terre : c'est le caractère des constructions provisoires.
La journée du lendemain est encore dure ; cependant à deux heures de l'après-midi nous atteignons le confinent des rivières
MISSIOy IIOSTAINS I) OLLOXE.
Ilana et Meno, entre lesquelles sont les villages de Meno. Nouan nous reçoit cordialement. Sa accourt aussitôt de son village, Diaoudi, situé à un quart d'heure de là, puis successivement les gens de tout le pays : tous sont émerveillés de nous voir arriver avec des pirogues, car aucune n'a jamais pu remonter la rivière ITana.
Nous installons de suite le marché, mais sans heaucoup de succès : les provisions de l'année sont presque épuisées, on exige des prix fous pour la moindre poignée de riz. Les jours se passent à discuter interminablement.
C'est à peine si au crépuscule nous trouvons un moment de liberté. Nous en profitons pour aller visiter les nombreux villages et hameaux voisins. Partout on nous offre n. l'apéritif». L'apéritif, ici, c'est le vin de palme ^ : un jeune garçon part le chercher à la cave, c'est-à dire au sommet d'un palmier; du tonneau, un vaste récipient qui se remplit constamment, il tire une pleine calebasse ; assis en cercle sur de petites chaises, nous buvons ce Champagne dans des coupes de bois. Le soir tombe doucement, nous échangeons des paroles rares et simples : une grande paix nous enveloppe, et nous nous sentons tout à fait en famille I
L'illustre Kianido, la gloire des Krépos, nous raconte ses exploits : c'est le plus illustre chasseur d'éléphants du pays, il en a tué quatorze. Il part avec plusieurs tireurs et des porteurs de vivres. Quand on a découvert une trace d'éléphant, on la suit jusqu'à ce qu'on atteigne la bête ; c'est facile, car elle brise tout sur son passage, mais c'est souvent long. Si on réussit à l'approcher sans être éventé, on lui tire à bout portant un coup de fusil chargé avec une sorte de javelot, et on se sauve ; la bête blessée prend sa course, on la suit, et on recommence jusqu'à ce qu'elle tombe. Une chasse dure ainsi souvent un
1. Le viu (le palme u'est autre chose que la sève de tous les arbres de l'espèce des palmiers. Il suffit pour le recueillir de faire une incision au cœur de l'arbre à la naissance des palmes. C'est un liquide sucré, laiteux et mousseux, en ^omme agréable.
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mois. Nous l'ci iicillons l)o;ui(!oii|) de. rc'iiscif^Micincut.s, cai' dcH gens (le iioiiihrL'iiSL's Lrihiis vioniiciil nous voir : Mono, deriiicr villa{:,o (lo la c'oiifc'ch'rnlioii 'l'ahc'loiio, csl lo leiininus des f;ommunicalious avec la mer, cl c'est là que les tribus d(i l'iuh'rieur viennent l'aire leurs adials. Lo San Pedro, aj)])clc; lie ou Yé, prend sa source non loin d'ici au mont Gao, qui se rattache au Niénokoué, puissant massif dont on nous parle depuis longtemps comme de la plus liante montagne du monde. Nous en sommes tout près, et nous mourons d'envie de le voir et de le gravir, mais l'un ou l'autre sont impossibles : le Mont Blanc lui-même serait caché par les aibres voisins dontla cime borne notre horizon, et on refuse de nous y conduire, car c'est une montagne fétiche. Rien à dire à cela, nous n'avons pas envie de commettre un sacrilège et de soulever une guerre de religion.
Ce mot Niénokoué a une légende curieuse par son analogie avec celles qu'on trouve à l'origine de presque tous les peuples. Autrefois il n'y avait pas de montagne, et le p?ys était très peuplé. Un jour que tous les habitants étaient réunis pour célébrer la mort d'un éléphant, en dévorant ce succulent gibier, une vieille femme inconnue s'approcha et voulut prendre part au festin; tout le monde la repoussa,sauf un homme, Ouoro, qui lui donna un morceau de viande. Quand la nuit fut venue, elle tira Ouoro à part et lui dit : (.( Je suis la maîtresse de ce pays, prends avec toi toute ta famille et pars de suite. » Ouoro, réunit les siens, et dès le matin s'éloigna : il s'en alla de l'autre côté du Doue, et fut la souche de la tribu des Graoros. Aussitôt qu'il fut parti, une pluie de pierres tomba et ensevelit tous les habitants : ce sont ces rocs amoncelés qui forment le Niénokoué,
On retrouve là, arrangée à la manière noire, l'histoire de la destruction de Sodome après que l'hospitalité eut été refusée aux anges, celle du déluge de Deucalion, la légende de Philémon et Baucis et mille autres. Pluie de feu, pluie d'eau, pluie de pierres, le châtiment et la morale sont toujours pareils, et cela est bien digne de remarque.
Cependant nous n'avançons pas. Au bout de cinq jours,
MISSIOX IIOSJAINS D'OLLOXE.
nous avons acheté tout le riz disponible dans le pays, et cela ne nous assure que la ration de quinze jours I Sous des prétextes divers, les Nicpos ne veulent pas nous conduire chez Dia en ce moment, et nous mômes voyons une raison majeure à différer le départ : puisque le riz se fait si rare, nous ne trouverons plus à en acheter avant la nouvelle récolte, et nous ne pourrons que choisir entre ces deux partis : prendre les vivres de force, et ce sera la guerre, ou mourir de faim. Nous allons tâcher d'en trouver un troisième.
Le 9 mai au matin, nous repartons pour Fort-Binger, les pirogues chargées de riz. Mais presque aussitôt Hostains doit aborder, en hâte et avec la plus grande peine : il a plu toute la veille, et les eaux ont colossalemenl monté, il y a un courant de foudre, et déjà les pirogues ont failli dix fois couler. On les allège complètement et elles repartent, mais l'eau recouvre maintenant tous les rochers qui émergeaient, et le nombre des rapides et des écueils a décuplé ainsi que le danger. Aussi n'est-ce point une navigation, mais une natation : à chaque instant les pirogues chavirent, et tout le monde est à l'eau ; heureusement Hostains et les tirailleurs nagent comme des poissons, et les pirogues sont insubmersibles. Mais une vraie chute se présente : une des pirogues est précipitée entre deux rochers et y reste prise sous l'eau ; l'autre a vu le péril à temps et accoste. On l'abandonne amarrée à un arbre.
Nous revenons tous à pied, avec la confusion du marin qui a perdu son navire et beaucoup moins fiers que lors de notre triomphale arrivée à Meno. Cependant les tirailleurs ont montré une intrépidité et une énergie incroyables, tous sont blessés par les écueils contre lesquels ils ont été lancés par le courant, et c'est merveille qu'il n'y ait pas eu d'accident sérieux.
Nous avons la joie de retrouver à Fort-Binger Hyné qui est arrivé avec sa femme et ses deux petits garçons. Peut-être ne serait-il pas revenu, mais Hostains lui ayant envoyé notre canne, il n'a pu résister à une telle manifestation de notre volonté : connaissant l'usage, suivant lequel le bâton ou la verge
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(lu clicl' soul c('iis('s le. r('|)r('.s(iil('i', nous ;ivions une, Mi|)(;rl)(i canno (l(^ l.iuil)()ur- in;i jor (jui nionl l'.-iit loul do suite, (ju(; nos envoyés ])."irlai(Mil au nom de j)uissaiils j)rinccs î
Mais la prestMice d'Ilyni' ne nous donne ])as à mander. Los Ni(5pos ne sont pas encore disposL's à nous rcccvoii', les (ù-aoros non plus; d'ailleurs nous n'avons plus roeu de nouvelles de la mission Woein'el, et nous ne pouvons nous exposer à la manquer en choisissant un itin(^pairc différent.
Tout ceci bien pesé, il en résulte la détermination suivante : nous attendrons à Fort-Binger le commencement de la récolte ; Ilostains va partir de suite pour liéréby, il y achètera les vivres nécessaires à ce séjour, et correspondra télégraphiquement avec le Gouverneur, pour obtenir des nouvelles de A\'oelffel et convenir de l'occupation de Fort-Binger pendant notre marche, ainsi que cela nous a été promis ; pour moi, je continuerai à préparer le route des Niépos et tâcherai d'ouvrir celles des Graoros, afin que, suivant les nouvelles de Woelffel, nous puissions choisir l'une ou l'autre.
Le 13 mai, Hostains quittait Fort-Binger avec dix tirailleurs
et vingt porteurs, je gardais dix tirailleurs et dix porteurs, tous
malades ou blessés.
Hostains ramenait à la Côte M. Bruneau qui, fatigué, avait
demandé à rentrer.