CHAPITRE VI
Reconnaissance chez les Graoros. — Ilelour<riI(»slaiiis. — Di-parlde l'orl-Hiiigcr.
DKiMus le départ d'Hostains la pluie n'avait pas cessé de tomber chaque jour, quelquefois torrentielle; le fleuve avait considérablement monté, inondant ses rives ; les moindres dépressions étaient des marais profonds. On ne pouvait circuler qu'en ayant fréquemment de l'eau jusqu'au cou.
Les vivres se faisaient rares à Fort-Binger, malgré la diminution du nombre des rationnaires, et aussi celle de la ration : 500 grammes de riz par homme et par jour. Je ne trouvais plus rien dans le pays et la situation devenait critique, lorsque j'eus la surprise de voir entrer au fort, tout seul, un blanc ^.
C'était M. Vinet, un jeune Français établi à la Côte qui s'était courageusement chargé de m'amener un convoi de vivres. L'effet produit par notre installation dans le pays était si grand, qu'il n'avait rencontré aucun obstacle. Cependant ses gens, dont l'effroi augmentait à mesure qu'ils s'éloignaient de la côte, avaient nettement refusé de dépasser Youkou : l'idée de voir le Douo, selon leur croyance plein de dragons de feu et autres monstres fantastiques et au delà duquel habitaient les féroces Panions, les avait absolument terrifiés. M. Vinet arrivait donc seul, conduit par un homme de Youkou.
Je fus naturellement très heureux de lui offrir une hospitalité, hélas! bien mesquine, puisque je manquais de tout, et de revoir
1. A la vérité, les indigènes me l'avaient annoncé, mais cent fois ils nous avaient signalé dos blancs imaginaires.
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une figure blanche. Après trois jours de repos', pendant lesquels je fis transporter au poste le riz qu'il avait laissé à Youkou, il regagna la mer sans incident"-.
Le 11 juin un nouveau convoi arriva à Youkou ; les porteurs étaient des gens de la côte qu'Hostains avait, par des prodiges de diplomatie, su décider à pénétrer dans ces régions terrifiantes. Mais les nouvelles étaient mauvaises : la fièvre jaune ayant éclaté à Grand-Bassam, les bateaux ne touchaient plus nulle part, et Ilostains ne trouvait que peu de riz dans le pays ; sa correspondance avec le Gouverneur n'avançait guère, par suite d'accidents à la ligne télégraphique; bref son retour était différé.
Ce retard forcé était des plus fâcheux. Sitôt commencée la nouvelle récolte, en fin juillet, nous devrions profiter d'une courte période un peu moins pluvieuse pour marclier le plus vite possible. Op, avant de partir, il fallait reconnaître quel cours d'eau était réellement l'origine du fleuve baptisé Gavally à son embouchure : était-ce le Douo, ou le Douobé qui conflue avec lui un peu plus bas et dont le nom signifie (( pareil au Douo » ?
De plus, j'avais eu l'heureuse chance d'attirer à Fort-Binger un homme d'une tribu inconnue et lointaine, les Sapos ; une fois apprivoisé, il m'avait fourni les renseignements les plus précieux sur son pay?, situé sur la rive droite du Douobé et, d'après l'orientation présumée du fleuve et la distance, sans doute peu éloigné du Soudan. Il y avait donc là une nouvelle route, et précisément elle traversait les régions que nos instruc-
1. Ses chaussures, comme toutes les nôtres, étaient complètement pourries par les marécages et percées par les branches mortes qui jonchent le sol. Pour repartir, il dut s'en faire d'après la méthode que j'ai vu pratiquer aux montagnards de l'Asie Mineure : on place le pied sur une peau dont les bords sont relevés et taillés de manière à le recouvrir, puis on coud à cette espèce de chausson une bande de grosse toile qui forme guêtre ; l'ensemble est maintenu serré par une lanière enroulée autour de la cheville et du mollet ; on renforce la semelle en cousant sous le pied deux ou trois épaisseurs de peau.
2. Cette sécurité n'était due, hélas ! qu'à notre influence : M. Vinet revint en effet plus tard pour conclure des achats d'ivoire, mais nous venions de quitter Fort-Binger ; non seulement il ne put rien obtenir, mais, à son retour, quand les indigènes surent que nous n'étions plus là pour le protéger, ils le traitèrent fort mal et finalement le dépouillèrent de tout ce qu'il possédait.
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