LA FORKT VUE DU HAUT DU FORT-BINGEU
lions nous recommandaient spécialement d'étudier. Mais, pour la suivre comme pour reconnaître le Douobé, il fallait commencer par franchir le territoire des Graoros, qui, on se le rappelle, avaient refusé de nous recevoir.
Nous comptions néanmoins y aller dès le retour d'Hostains, mais voici que, s'il tardait, il faudrait soit sacrifier cette reconnaissance essentielle, soit reculer fâcheusement notre départ définitif.
Mon parti est vite pris : je vais aller de suite chez les Graoros. Au fond, cela est moins fou qu'on ne pourrait le croire. Venant presque seul, je n'aurai sûrement pas l'air d'un conquérant, et ils ne m'attaqueront pas, comme il arrive souvent, par crainte] ils n'auront pas le temps de délibérer, si je les surprends par une venue inopinée : il faut très longtemps aux noirs pour décider quelque chose, dès qu'ils n'agissent pas instinctivement, de façon réflexe en quelque sorte; enfin, le maintien d'une garnison à Fort-Binger, la récente venue de convois importants, le retour prochain d'Hostains, tout cela les détournera d'attaquer
MISSIOX JIOSTA/yS-irOLLOXE.
un visiteur à la fois inoiTcnsif et redoutable '. Je laisse au fort les hommes les plus malades, sous le commandement de l'infirmier Samba Diallo, mon meilleur tirailleur, qui les soignera. J'emmène avec Ilyné cinq tirailleurs et cinq porteurs chargés de vivres. Je veux prendre comme introducteur Baoué, le chef du petit village, ou son second ; mais sous prétexte de maladie, ils refusent nettement de m'accompagner. Cette résistance n'est pas un très bon signe; je suis obligé d'employer la menace pour qu'on me donne deux guides.
A peine sommes-nous partis qu'une pluie diluvienne se met à tomber. Il faudrait trouver un nom spécial pour désigner de tels cataclysmes : ce n'est plus de la pluie, les gouttes se touchent, on se croit dans une rivière qui coulerait verticalement. Le sol se recouvre en un instant d'une nappe d'eau qui monte sans cesse et se précipite en torrents vers les fonds. Distinguer le chemin est tout à fait impossible ; il y a heureusement une petite rivière qui conduit près du village de Baoulo : nous sommes trop contents de la suivre, et c'est en marchant dedans, avec de l'eau jusqu'au cou, que nous gagnons le village.
J'envoie un peu en avant un des guides, pour que les habitants ne soient pas trop effrayés de notre arrivée. Quand nous entrons dans le village, voilà que jaillissent sur moi une vingtaine d'hommes qui brandissent leurs fusils d'un air furieux et m'adressent des apostrophes à coup sûr virulentes !
C'est parfait ! Puisqu'ils n'ont pas tiré, ils ne tireront point : ils sont vingt, nous sommes douze, ils ne se sentent pas les plus forts. Hyné, qui connaît le village, me conduit chez le chef. Celui-ci, vieillard timide qui se tenait prudemment caché, proteste de son amitié, mais excuse ses hommes, irrités que je vienne sans la permission du grand chef. Je l'assure qu'Ouoro nous a fait dire de ne pas venir uniquement parce qu'il n'avait
1. Ainsi, après que nous nous sommes efforcés de rassurer les Tabélouos en les prévenant longtemps à l'avance de notre arrivée, voici que je vais cbercher à surprendre les Graoros ! Cette conduile est exactement calquée sur celle du commandant Toutée passant des Nagos tliez les Baribas, et les mêmes moyens auront mêmes effets.
ARfUV/'.r: I 1/ I A' /.M .
pas do (iiioi nous nourrir, (juo j'ai apporte à manger cl n'aurai besoin do rien, ({u'ainsi Ouoro sera sriromcnt enchante' de ma visite.
Ce discours ne convainc jxiut-ôtre j)as les gens, mais ils jugent commode de paraître convaincus : du moment que j'affirme c^tre d'accord avec Ouoro, que celui-ci se débrouille avec moi, les voilà hors de cause. On me donne des cases, et nous pouvons tous, devant de grands feux, sécher nos corps et nos vôtements ruisselants.
Baoulo est sur la rive droite du Douo. Le fleuve est navigable, malgré quelques passages difficiles, en amont jusqu'au rapide où j'ai chaviré, en aval jusqu'à son confluent avec le Douobé. Du village de Podom, sur l'autre rive, part une route qui bifurque vers Grabo chez les Tépos et vers Niépa chez les Tabétouos ; aussi Baoulo, point de passage, voit-il son importance croître.
Le lendemain, supposant hien que Ouoro sait déjà mon arrivée, j'envoie un de mes guides lui expliquer que peut-être, au retour d'Hostains, nous partirons dans une autre direction, et que je n'ai pas voulu quitter le pays sans faire la connaissance d'un prince si important.
A l'entrée de Makra toute la population est massée : elle a l'air non pas hostile, mais méfiante. On me conduit dans une grande case où les notables s'assemblent, et Ouoro entre. Agé de cinquante-cinq ans environ, il a les traits fins, l'expression intelligente et énergique; sa tête est recouverte d'une étoffe qui lui ceint le front et retombe derrière les oreilles à la mode des Égyptiens antiques. Il s'assied sur un fauteuil d'acajou et me salue trois fois, puis, se levant, il vient à moi et me serre dans ses bras*. A ce touchant spectacle, la joie de la foule éclate en acclamations.
1. Partout dans la forêt, les gens se serrent la main tout à fait comme nous ; en signe de vive amitié, on prend la main dun homme entre les deux siennes » enfin, la plus grande marque d'affection est de s'embrasser à la façon dite de^ curés en se serrant dans ses bras. Je n'ai jamais vu donner de baiser véritable ; il est vrai aue les épanchements les plus tendres sont rarement publics.
MISSIOX IlOSTMXS-ryOLLONE.
Notre amilic ainsi scellée et proclamée, Ouoro se retire de suite : les entrevues publiques, surtout les premières, sont toujours très courtes ; quand on a des choses importantes à se dire, il faut ensuite les traiter en secret, par le moyen d'intermédiaires *.
C'est donc Hyné que je charge de persuader à Ouoro qu'il doit prendre notre pavillon et reconnaître le protectorat de la France» La chose peut paraître difficile à obtenir d'un homme qui hier ne voulait pas que nous mettions le pied sur son territoire, mais je compte sur son sens politique. D'après ce que je sais, son autorité est combattue par plusieurs chefs de villages qui sont plus riches et commandent à plus d'hommes ; cependant il est le chef légitime de toute la contrée, comme descendant du premier conquérant du pays ; en traitant avec les blancs, il fera par là-môme reconnaître sa suprématie sur les autres chefs. Ouoro comprend parfaitement la chose, et, le soir même, il me fait dire qu'il prendra le pavillon français.
Le lendemain matin, son frère Kamy, guerrier fameux, vient m'inviter à la chasse : en réalité, les Graoros ont envie de voir ce que valent nos fusils, et ceux qui s'en servent. Une nuée de rabatteurs se répand dans la forêt, et une bande de singes est bientôt signalée. Au premier que je tue, tous se précipitent et l'examinent, puis manifestent une joie singulière. J'ai la chance d'en tuer huit à hauteurs considérables, et nous revenons triomphalement au village.
Le soir je constate chez tous une cordialité plus grande ; je l'attribue à l'effet de nos armes, mais il y en a une raison meilleure, qu'IIyné m'apprend : c'est un singe mâle que j'ai tué le premier, excellent présage ! Si au contraire le premier animal tué par un étranger est une femelle, c'est l'annonce de querelles et de guerres. Et voyez comme ces présages sont véridiques : si l'étranger tue une femelle, tous lui reprochent aussitôt d'être
1 . Les explorateurs citent partout ce même trait. Le docteur Crozat raconte qu'à son arrivée cliez le Naba de Ouagadougou, lui ayant fait un long discours, le Naba partit sans en attendre la fin.
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LE DOUOBE A MAKRA.
venu avec de mauvaises intentions, il proteste, on se fâche, on l'expulse, et souvent la guerre en résulte, (( afin que s'accomplisse la parole du Prophète », ainsi que dit l'Ecriture.
Les destins m'étant favorables, le pavillon français est planté le soir sur la place du village, au milieu d'une allégresse générale qui tient lieu de solennité, car, avec mes cinq tirailleurs et mes cinq porteurs, il m'est difficile de donner à cette cérémonie un caractère grandiose. Il est convenu qu'après le retour d'Hostains, si nous le désirons, Ouoro nous enverra ses gens pour transporter nos bagages chez lui d'abord, puis jusqu'à la tribu suivante. Hyné mène toutes ces négociations avec l'adresse la plus consommée.
J'avais l'intention de retourner à Fort-Binger en suivant le cours du Douobé jusqu'à son confluent, puis en remontant le Douo jusqu'à Baoulo. Il fallut renoncer à ce projet : les rives du Douobé étaient recouvertes par l'inondation et le chemin
MISSIO.X n os TA INS-irO L L ONE.
absolument impraticable. Force me fut de prendre la même route pour revenir à Baoulo. Ce village décidément nous portait malechance, et une pluie épouvantable nous assaillit de nouveau : (( Village comme ça, n'y a pas appelé Baoulo, y a appelé Beaucoup l'eau, )) déclara un tirailleur qui, on le voit, maniait agréablement l'à-peu-près.
J'aurais voulu de là me rendre au confluent et au village de Sro qui le domine'. Il fallut aussi y renoncer. La route était sous l'eau; quant à descendre en pirogue jusqu'au confluent, impossible : les rapides commencent en amont. Les habitants de Sro ne pouvaient sortir de chez eux qu'en gagnant la rive droite du Douobé en pirogue, grâce à un petit bief tranquille. Ainsi, en cette saison, le confluent était absolument invisible.
Mais en somme je savais ce qu'il importait de savoir. Le Douobé à Makra n'a que 80 mètres de large, tandis que, avec une profondeur égale, le Douo en a 200 à Baoulo, à la même distance de leur confluent: il semblait donc démontré que le Douo — que les Graoros et toutes les tribus plus au Nord appellent Youbou — était bien le fleuve principal et le véritable Gavally, ainsi que nous en eûmes la preuve plus tard. Néanmoins le Douobé apparaissait comme une rivière importante, malheureusement coupée elle aussi de nombreux rapides.
Je rentrai sans incident à Fort-Binger, où je retrouvai tout en bon état. Ma tentative si risquée avait complètement réussi : j'avais résolu la question du Douobé, levé les principaux points du pays Graoro, cette tribu était dorénavant sous le protectorat de la France, et la route des Sapos ouverte.
Le 5 juillet enfin, Hostains arriva au poste, d'où il était parti deux mois auparavant et où je le revis avec la joie qu'on devine. Exposer la peine qu'il avait eue à rassembler des vivres et à me les envoyer, ses marches continuelles sous la pluie et dans l'eau, les difficultés créées par la fièvre jaune de Bassam qui avait supprimé toutes les communications, l'habileté et
\. J'insiste sur ce nom de Sro : quelques cartes portent, d'après un renseignement inexact, Bahora, nom complètement inconnu.
lîiyiin li DIIOSIA I \S.
\\\\\QV^\Ci avco los(iiioll('S il ('l;iit vcmi ."i l)oiil «les oljsl.-iclcs, nu serait (luojiislico. Mais co voyage'- dans dos n'gioiis d('J?J par courues pai* noiis n'aiirail ^iirTO d'iuU'n't pour io lecteur; que celui (' i ui'rxc u se donc de lui parler trop souvent de moi : ce n'est pas ma faute si Hostains a toujours pris pour lui ce qui était le plus pénible à faire et le moins intéressant à conter, partant le plus méritoire.
Hostains avait su faire une acquisition inestimable, celle d'un second interprète : on Y erra si elle fut utile!
C'était un indigène de Béréby, surnommé François, que l'aventure avait tenté. Son départ
avait été tout à fait curieux : toute la population des environs, qui le considérait comme perdu, était venue lui faire des adieux éternels. Malheureusement, son habileté n'était pas à la hauteur de sa force d'âme.
Pour remplacer M. Bruneau, Hostains amenait M. Fabre, administrateur de Béréby, qui avait déjà mis à nous rendre service beaucoup de zèle et d'activité. Chargé des fonctions les plus fastidieuses et les plus fatigantes, acheter les vivres, au prix d'interminables discussions avec les indigènes, assurer les