GHA.PITRE PREMIER
Bill (11' la Mission. — La Côle d'Ivoire. — Choix do la roule et or^vanisalion. — Sanior\'. La mission du Ghari.
LA mission qui nous fut confiée par M. le Ministre dés Colonies était double : d'une part, établir la jonction de la Côte d'Ivoire avec le Soudan; d'autre part, étudier les régions où devrait passer la frontière entre ces deux possessions françaises et la république de Libéria.
Relier le golfe de Guinée au Niger et à l'Atlantique, rouvrir la route glorieuse de Binger, c'était, il faut l'avouer, une tâche séduisante. Mais aussi combien hasardeuse! Et nous aUions l'entreprendre en partant du golfe de Guinée : Binger lui-même a expliqué combien la tâche est plus ardue de ce côté que par le Soudan; Marchand, tentant cependant cette route, après en avoir exposé à son tour les difficultés conclut : (( Voilà pourquoi Binger et tant d'autres ont dit et répété qu'une mission partant de la côte de Guinée est fatalement condamnée à un insuccès. Voilà pourquoi encore je voulais partir du Sénégal, au lieu de débuter par là. » Et, de fait, il n'est point passé. Recommencer Binger, réussir là où Marchand et après lui Monteil ont rencontré des obstacles insurmontables, la seule idée de ce parallèle avec les trois maîtres de l'exploration était de nature à faire reculer des personnes raisonnables;
MISSIOX IIOSTAI.XS-D'OLLOAE.
mais les explorateurs, chacun le sait, e'coutent moins la raison que leur ardeur, et ce qui devrait les épouvanter les enflamme.
Quelles sont donc, se demandera-t-on, ces difficultés extraordinaires? Je vais tâcher de l'expliquer.
Sur toute la longueur du golfe de Guinée s'étend l'immense forêt équatoriale. Elle commence non pas à quelques kilomètres de la mer, mais sur la plage même, et elle s'avance au Nord à plusieurs centaines de kilomètres. D'une densité de végétation extraordinaire, fouillis inextricable d'arbres immenses, de buissons, de lianes enchevêtrées, cette forêt est un obstacle absolu à la marche; les fleuves qui la traversent n'étant pas navigables, on ne peut y pénétrer qu'en utilisant les sentiers déjà tracés par les indigènes.
Mais on doit compter avec ceux-ci. Ils ont pour eux la force : à quoi servent nos armes perfectionnées dans ces fourrés impénétrables? Il faut donc leur agrément.
Dans la partie Est de la Côte d'Ivoire, la présence de l'or dans le sol a depuis longtemps engendré des rapports commerciaux entre les indigènes; de là sont nés des groupements, sous l'autorité de chefs qu'il était possible de se concilier par l'intérêt ou par la crainte. Aussi cette région put-elle être traversée en 1889 par le lieutenant Binger, venant du Soudan. Nommé en 1893 gouverneur de la Côte d'Ivoire, Binger mit à profit l'effet produit par son passage et étendit notre influence de ce côté.
Au centre, la plaine soudanaise forme dans le bassin du Bandama une pointe qui s'avance jusqu'à cent kilomètres environ de la mer et qu'on appelle le triangle du Baoulé : c'est un véritable couloir vers le Soudan. La forêt n'est là qu'un faible obstacle, le Bandama étant navigable presque jusqu'à la lisière, et le capitaine Marchand put en 1893 explorer tout le Baoulé.
Ainsi donc, au centre et à l'Est, la Côte d'Ivoire eût été sans trop de peine reliée au Soudan, si, à l'époque même où se faisaient les tentatives de jonction, Samory, reculant
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dovnnl nos colonnes du Ni{^cr, n'élnil venu s'rl.'ililir snr loconi's .siiporicur du n.iml.una cl du (^omoc, intercepta ni lonio connnunicalion '.
An contraire, à rOucst, on la foret alUîinl sa plus {grande largeur, robstaclo était encore accru |)ar le caractère des iiabitants. (;ieux-ci no sont pas, comme les gens de l'Kst, des chercheurs d'or et dos commerçants. Ici, plus d'or dans le sol — du moins ne l'y a-t-on pas trouvé — , plus de relations entre les tribus, plus de chefs puissants avec qui oii puisse Irailer : des peuplades absolument sauvages, anthropophages même, jalouses de leur indépendance au point de ne pouvoir supporter la moindre autorité, et sans cesse en guerre.
Aussi toutes les tentatives furent-elles vaines: non seulement les routes restèrent fermées, mais encore on ne parvint à établir avec les indigènes aucune espèce de rapports. On ne savait donc absolument rien de ce pays qui sur la carte formait un blanc parfait. Cette ignorance avait empêché d'établir une frontière entre la république de Libéria et nos possessions ; on avait bien, en 1892, signé une convention, mais celle-ci, basée sur des suppositions géographiques fort hasardées — et en réalité parfaitement fausses — , se trouvait sans valeur.
Cette situation ne pouvait durer indéfiniment. Il fallait même tout tenter pour y mettre un terme.
On l'avait compris depuis le voyage de Binger, et c'est pour quoi les tentatives pour établir ces communications avaient été ininterrompues : pendant l'année précédente seulement (1897) il y en avait eu sept ; mais ni la douceur ni la force ne réussirent : plusieurs missions furent massacrées, toutes durent battre en retraite.
Cependant M. Hostains, administrateur du poste de Tabou, près de l'embouchure du Cavally, avait réussi à remonter ce fleuve, puis sa rive droite, jusqu'à 120 kilomètres environ do
1. Sa ruine mrme, en septembre 1S98, causa dans ces pays une effervescence qui continua à paralyser nos efforts. Ce n'est qu'en 1000 (pie In n'iiiiiou des colonnes du Nord cl du Sud a pu se l'aire.
MISSION IIOSTAIXS-D'OLLONE.
la mer, et il avait rapporté sur l'intérieur certains renseignements à l'aide desquels le succès d'une nouvelle tentative lui paraissait moins improbable. A peine de retour de cette mission, il demandait à la reprendre, avec des moyens très restreints, mais rigoureusement appropriés au but : un officier comme adjoint, une escorte de vingt tirailleurs, trente porteurs soudanais, et six mille francs pour constituer une pacotille.
Sur ces entrefaites, Samory inquiété par nos colonnes soudanaises avait voulu gagner l'hinterland libérien en suivant la lisière de la forêt, mais son armée, harcelée de tous côtés par les populations, s'était démoralis'ée et débandée; lui-même avec 40 000 personnes était tombé en notre pouvoir, le reste, évalué à environ 60 000 individus, était sans doute captif des indigènes. Ces événements avaient dû bouleverser la forêt et y donner aux Français un prestige immense.
L'occasion parut donc favorable, et les propositions si modestes de M. Hostains furent adoptées de suite. J'eus l'honneur d'être choisi pour lui être adjoint. En raison de notre faible effectif et des obstacles certains, il nous fut promis que le Soudan enverrait une colonne à notre rencontre pour nous ouvrir la route et nous donner la main.
Notre embarquement eut lieu le 25 novembre 1898 à Marseille. Bien que du jour où, venant des Canaries, nous aperçûmes la terre d'Afrique, jusqu'à Grand-Bassam, notre point terminus, tous les pays longés eussent un rapport direct avec notre mission, puisque c'est leur hinterland que nous allions parcourir, je ne veux point recommencer une description delà traversée que tous les voyageurs ont faite ou peuvent faire ^ Un mot cependant sur la République indépendante de Libéria,
1. Les Canaries, jadis dites lies Fortunées, aujourd'hui complètement déboisées, sont bien un des séjours les plus désolés du monde. (Veuille Saint-Saëns, citoyen d'élection de Las Palmas, me pardonner ce blasphème !) — En revanche, Dakar, bâti en étage au-dessus de la mer, avec de larges boulevards plantés de beaux arbres, est bien supérieur à sa réputation assez triste. Et quant à Konakry, île couverte d'une puissante végétation où sont enfouies de Jolies villas, c'est un endroit tout à fait charmant.
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