M. FABRK ADMINISTRATEUR DES AFFAIRES INDIGÈNES
M/SSIOA IIOSTAINS-D OLLONi:.
distributions, veiller à l'emballage des charges et à la marche du convoi, il s'en acquitta fort habilement.
Il s'appliqua aussi ingénieusement à améliorer notre modeste table, chose importante, car il faut craindre que l'estomac débilité par le climat ne se prenne de dégoût. J'ai dit que nous n'avions emporté aucune espèce de provisions, sauf du sel, du sucre, du café et du thé, et une petite quantité d'aliments légers, légumes, confitures, Champagne, réservés pour le cas de maladie '. Que le lecteur ne croie pas que je vais l'attendrir par l'exposé de nos privations : Lien au contraire, je déclare que, sauf la quantité toujours insuffisante ^ nous sommes arrivés à faire assez bonne chère. Les Européens ont presque tous le tort d'apporter aux colonies des préjugés vraiment absurdes contre les produits du pays : on peut en tirer le plus heureux parti.
Notre plat de résistance était le foiitou, assaisonnement très pimenté de poulet (ou de poisson, ou de viande quelconque ■quand on en a) avec une sauce épaisse d'amandes de palme : c'est véritablement délicieux et rendrait l'appétit à un mort. Les patates frites à l'huile de palme ^ remplaçaient les pommes de terre. Avec le manioc ^ nous faisions des croquettes savoureuses, et ses feuilles, ainsi que dupourpier sauvage, remplaçaient les épinards;le riz entrait dans mille combinaisons et tenait
1. Naturellement ni pain ni vin, et on verra que café et thé, sucre et sel viendront aussi à manquer.
2. Nous n'avions pas assez de marchandises pour marcher longtemps, à moins de nous rationner strictement. Nous n'avons donc jamais eu, par personne, qu un demi-poulet et 500 grammes de riz ou manioc par jour. IMais il est très sain de manger peu aux pays chauds : si on s'auémie à la longue, on ■évite en revanche l'embarras gastrique et la fièvre qui en résulte.
3. L'huile de palme s'extrait soil du sarcocarpe de l'amande du palmier à huile, soit de la petite amande contenue dans le noyau de la première. Bien des coloniaux déclarent ne pouvoir supporter le goût de cette huile ; nous n'avons jamais eu autre chose pour faire notre cuisine.
4. Le manioc est un arbuste qui atteint deux mètres de hauteur. Ses racines, qui ont la forme de grosses raves, sont comestibles et leur goût ressemble, en moins bon, à celui de la pomme de terre ; on peut les manger en robe de chambre, ou bouillies, ou sous mille autres formes. C'est avec la farine de manioc qu'est fait le tapioca.
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liou (lo pain. iMiliii, des l)aii.*iii('.s frilcs, liion iiKîillourc-s (juc lus bananes crues, et siiiioul des l)('i}j,iiels de eliou-palrniste ', avec du nniol parfois, ('oiislitiiaienl un dessert exquis.
(]()ninie I)()isson, de l'eau, (^elle-ci soraitexceilenLe, sources et cours d'eau se rcnconlranl à chaque ]jas, si les pluies continuelles, lavant lo sol et entraînant les débris végétaux, ue troublaient sa pureté. Mous lui donnions une saveur agréable par quelques grains de glyzine (réglisse). Quant à la faire bouillir, il n'y faut pas songer, on n'a jamais le temps de la laisser refroidir.
Cependant, la récolte approchait. Les Tépos venaient de faire leur soumission, et les Français étaient entrés à Grabo, leur capitale, succès qui nous délivrait d'un danger constant et assurait nos derrières^. Nous attendions encore la réponse du Gouverneur, qu'IIostains n'avait pu obtenir à Béréby, au sujet de WoelfTel et de l'occupation de Fort-Binger, mais il fallait tout arrêter pour le départ.
Depuis deux mois la situation s'était modifiée. Tandis qu'une nouvelle route s'ouvrait par le pays des Graoros et des Sapos, celle des Niépos semblait se fermer. Les fils de Dia, qui devaient nous emmener chez leur père, étaient repartis sans même nous prévenir, et des bruits concernant un grand massacre de blancs dans les pays du Nord-Est nous étaient répétés avec insistance. Trais ou faux, ces bruits révélaient chez les habitants de ces régions des dispositions peu amicales à notre endroit.
Le 25 juillet nous arriva ejifin la réponse du nouveau Gouver-
1. On appelle chou-palmiste le cœur du palmier à l'endroit où les palmes se séparent du tronc; en enlevant la partie fibreuse du bois, on trouve une sorte de moelle ferme, mais tendre, d'un goût de noisette. On le mange habituellement en salade, mais, prives de vinaigre, nous avons trouvé beaucoup d'autres recettes agréables.
2. Les forces imposantes envoyées contre les Tépos, deux compagnies de tirailleurs et près de cent miliciens, avaient enlevé brillamment le village d'Olodio, mais les pertes avaient été telles qu'on fut heureux de traiter. Après deux mois de négociations les Tépos cédèrent. On voit que nous avions bien fait de découvrir un nouvel itinéraire, au lieu de suivre le Cavally depuis son embouchure, comme il paraissait naturel.
MISSION IIGSrAINS-irOLLONE.
neur, M. Gapest. Il déclarait n'avoir point de forces disponibles pour occuper Fort-Binger, et nous apprenait qu'on n'avait au Sénégal aucune nouvelle de la mission Woelffel '. Nous n'avions plus à compter que sur nous-mêmes !
Notre parti fut pris sur le champ : notre ami le Sapo fut envoyé dans son pays pour annoncer notre arrivée, et Hyné partit demander aux Graoros les porteurs promis.
Quant à notre pauvre fort, qui nous avait coûté tant de peines, nous allions l'abandonner. Nous y laisserions notre récolte arrivée à maturité, notre potager plein de légumes -, tout ce que nous avions créé en vue de nos successeurs et qui devenait inutile.
Mais ce qui nous affligeait surtout, c'était d'abandonner les résultats obtenus par notre établissement dans le pays. Sans violence, sans à coup, nous avions acquis une autorité qui se manifestait chaque jour : on venait soumettre les différends à notre arbitrage, on nous proposait de faire sous notre direction de nouveaux chemins et de les jalonner de villages ; la sécurité régQant, l'activité commerciale s'était développée. Tout cela allait être perdu — ce qui arriva à M. Vinet le prouve suffisamment — et quand dans l'avenir on se résoudrait à reprendre notre oeuvre, les indigènes croiraient à une nouvelle tentative provisoire et s'en désintéresseraient : tout abandon d'une tâche commencée compromet l'avenir.
Le 30 juillet des fanfares joyeuses éclatèrent sur l'autre rive : c'était Kamy, le frère d'Ouoro, qui venait nous chercher avec cinquante Graoros.
Le 1" août, en présence de tous les chefs et notables du pays
1. Ceci était étrange : à moins d'un massacre complet, difficile à admettre pour une si forte mission, comment expliquer que Woelffel fût assez loin à la fois du Soudan et de Fort-Binger pour que nulle part on n'eût de ses nouvelles ? Ce renseignement, qui en nous laissant ignorer la direction prise par Woelffel empêcha la jonction des deux missions, n'était pas exact.
2. Détail amusant : un des messagers qui furent plus tard envoyés pour nous remettre l'ordre de rappel et ne purent nous rejoindre, rapporta, comme preuve qu'il avait tenté de remplir sa mission, un chou de notre potager, objet tout à fait inconnu à la Côte d'Ivoire.
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Ki't'po venus lions dire .'idieii, aidés par C(;s Panions c('161ircH pour leur férocité acuîonrns avce tant d'omprcssonHintafin de nous servir do porteurs, nous (juillions I^'ortllin^er avec, solcnnili', mais non sans regret.
CPIAPITRE VII
Graoros. — Paloubés. — Sapos.
NOUS avions le cœur un peu serré en traversant le Douo. Il était bien certain qu'aucun courrier n'oserait jamais le passer pour nous rejoindre, c'était un fossé infranchissable entre le monde civilisé et nous : nous étions désormais comme seuls sur la terre.
Mais nous n'avions pas le temps de nous laisser aller à la mélancolie : nous voulions aller coucher le soir même à Makra, et c'était une étape assez dure. La marche fut difficile : nos porteurs Graoros, ignorants de toute discipline, s'arrêtaient, posaient leur charge dans le fourré, envoyaient promener les tirailleurs qui les surveillaient; des conflits s'élevaient à tous moments. Il fallut de fréquents et longs arrêts pour remettre toutes choses en ordre. Bref, tout à coup Kamy déclara qu'il était impossible d'atteindre Makra et qu'il fallait coucher sur place.
Déjà la nuit venait: la pluie s'étant mise à tomber, l'obscurité se fit subitement. Et nous nous trouvions au milieu du sentier transformé en torrent, sans place pour camper, sans abri, sans feu, sous une pluie battante, ne voyant rien, n'entendant rien,, ne pouvant faire un pas. De telles situations sont vraiment indescriptibles : elles sont si parfaitement affreuses que, quand on s'y trouve, le mieux est d'en rire.
La pluie finit par cesser ; chaque homme sabrant au hasard devant lui, un certain espace fut débroussaillé, dans lequel on
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put se grouper. Le plus pressant était d'avoir du feu et de la lumière, mais toutes nos allumettes étaient mouillées, et l'homme qui portait notre provision dans une caisse de fer était resté en arrière : il arriva à huit heures du soir ! Ce fut une affaire terrible que d'allumer du feu, le bois mouillé refusant de brCiler. Il était dix heures quand nous pûmes avaler un peu de thé et de manioc grillé. Naturellement aucune mesure de sécurité n'avait pu être prise, sauf bien entendu un poste de garde ; tous nos hommes étaient couchés pêle-mêle avec les Graoros dans un désordre complet : si par hasard un guet-apens était préparé^ nous aurions grand'peine à nous en tirer '.
1. Qu'on ne s'étonne pas si cette idée de guet-apens revient souvent, sans que nos rapports avec les indigènes, tels que je les dépeins, senil^lent la justifier : il est certain (pic tous ces peuples avaient rarrièrc-pensée de nous surprendre s'ils trouvaient une circonstance favorable, et c'est parce que nous en étions convaincus qu'ils ne l'ont pas trouvée; ce qui n'a pas empoché... mais on verra plus loin.
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Vers deux heures du matin, la pluie recommença de plus belle. Sous ce déluge, tout le monde se tenait serré autour des énormes feux, formés de montagnes de bois, qu'on entretenait à grand'peine en tisonnant furieusement. Les Graoros avaient entonné un choeur signifiant : « Nous sommes de vaillants guerriers qui n'ont peur de rien. » Oui, c'étaient de vaillants guerriers, pour chanter en un pareil moment : quelle nuit épouvantable! Mais aussi quelle vision pittoresque! Cette forêt sinistrement éclairée, ces chants bizarres, tous ces corps noirs et nus grouillant au milieu de ces torrents d'eau et de ces brasiers qu'ils avivaient avec de longues perches, tout cela semblait sorti d'un des cercles de l'Enfer.
En arrivant à Makra le lendemain, nous avons la joie de voir le pavillon remis par moi flotter au-dessus d'un magnifique mât peint en plusieurs couleurs. Nous sommes très bien reçus, trop bien même, car il ne semble pas qu'il soit question que nous repartions jamais. La récolte est à peine commencée, tout le monde profite des moments de soleil pour y travailler ^ ; quand nous parlons de porteurs pour aller jusqu'à la tribu suivante, on nous dit qu'il y a trop à faire aux champs. Les jours passent, et notre pacotille diminue.
Nous saisissons le calcul des Graoros. Ayant reconnu que nous n'avons point d'intentions belliqueuses, ils sont volontiers venus nous chercher, afin d'amener chez eux nos marchandises qu'ils achètent contre des vivres ; mais jamais ils ne nous aideront à partir : ce serait se priver d'une aubaine si extraordinaire. Eh bien ! la même cause produira les mêmes effets sur la tribu suivante : nous envoyons Hyné chez les Paloubés pour leur persuader de venir nous chercher.
Pendant ce temps, nous pouvons à loisir étudier les Graoros. C'est une peuplade très intéressante et rien n'est plus ridicule que le sens (( sauvage » attaché par les gens du littoral, qui se croient très civilisés, au surnom de Fanion, qu'ils appliquent à
1. C'est excessivement long; on ne connaît pas la faux, il faut couper épi par épi avec une macliette.
GOUTS 1 irrisTKjur.s.
tous los pouplos do l'intdriour '. On y observe dos goiHs arlis- Liquos quo los Talx'louos, plus h porl(30 do la coLc, ot Sf'duits i)ar los nonvoauU's ouroproiiuos, ont cossé diî (tiillivor. I.a {)lnpnrt
CASES PEINTES A MAKRA.
des cases sont recouvertes à l'intérieur et à l'extérieur d'un enduit blanc sur lequel sont représentés naïvement des hommes et des animaux; quelques-unes sont entièrement tapissées de dessins d'ornement fantaisistes ou géométriques en plusieurs couleurs. Les poteries sont de forme gracieuse et chargées d'arabesques. Hommes et femmes portent volontiers des bracelets finement ouvragés, obtenus en coulant du cuivre dans des moules d'argile durcie au feu; quelques-uns sont munis de grelots. Les ouvrages de vanQorie sont très soignés; les femmes font, en fibres de bambous coloriées, divers objets servant d'étuis, de pochettes, etc. La musique est aussi en faveur, ainsi qu'on l'a vu par le Chœur des Soldats exécuté sous la tempête nocturne : tous savent jouer de la cithare et du petit balafon à six touches.
La similitude des enfants avec les nôtres est curieuse : com.me
1. Fanion, litlôralcmenl « homme qui a du sel jremme » : du Nord arrive un peu de sel de provenance saharienne, tandis qu'à la côte on a du sel marin.
MISSIOjy IIOSTA/XS-D'OLLONE.
ceux-ci, ils ont des arcs et des fusils de bois que leur fabriquent leurs pères; rien ne les amusait plus que déjouer au soldat en imitant les tirailleurs, et môme ils pratiquent le jeu du « chat perché » suivant toutes les règles. Les plantations sont grandes et bien entretenues, mais, par une imprévoyance qui surprend
chez eux, les Graoros ne cultivent que le riz, dont la moisson n'a lieu qu'une fois l'an, et dédaignent le manioc, les patates, les bananes, qui mûrissent en toute saison : aussi, le produit de la récolte étant toujours gaspillé dans les premiers temps, se trouvent-ils dans la disette à la fin de chaque année.
J'ai raconté la légende qui veut que l'ancêtre des Graoros, Ouoro, ait échappé au déluge de pierres du Niénokoué. En arrivant à l'emplacem-ent qu'occupe actuellement sa tribu, il y trouva les Guétépos; il leur fit la guerre et les battit.
Les Guétépos pour s'enfuir durent franchir le Douobé : ils installèrent un pont flottant avec quelques troncs d'arbres reliés par des lianes. Pendant le passage, les Graoros survinrent, coupèrent les amarres, le pont se rompit et la plupart des Guétépos se noyèrent : aussi cette tribu est-elle très peu nombreuse et a-t-elle gardé, malgré l'ancienneté de l'injure, une rancune persistante contre les descendants de ceuœ qui ont coupé la corde.
C'est à Matoua chez les Guétépos que Hostains était parvenu en 1897, et nous eussions vivement voulu relier notre itinéraire actuel à ce point, mais, sous peine de nous brouiller avec les Graoros, il fallut y renoncer.
Les Graoros sont d'humeur batailleuse, ils ne font pas un pas dans leur propre village sans avoir le fusil chargé à la main.
FRAGMENT DE FRESQUF.
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