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opère: ils font dire d'envoyer des porteurs. Ainsi continue à se manifester l'effet produit par notre bonne renommée, lentement acquise : ce sont ces tribus impénétrables qui viennent elles-mêmes nous chercher.
Le 4 septembre arrivent à son de trompe cinquante Sapos, et dès le lendemain nous reprenons notre marche. La route est épouvantable : elle contourne un massif montagneux d'où sortent une foule de rivières, et ne trouve rien de mieux que de suivre leur lit; d'ailleurs tout est inondé, car il pleut sans trêve. Pendant quatre interminables jours, nous marchons continuellement dans l'eau, heureux quand, pour passer la nuit, nous pouvons trouver un plateau où le sol ne soit pas détrempé.
Ces plateaux sont connus des indigènes, qui ont sur chacun d'eux construit des hangars afin d'abriter les voyageurs. Pour ne pas se charger de vivres, nos porteurs Sapos ont, à l'aller, emporté des provisions de manioc qu'ils ont enterrées près de ces abris et qu'ils retrouvent au passage. Ce sont là des indices d'une certaine prévoyance.
Enfin, le 9, nous atteignons Paoulo, village de 100 cases, le plus grand que nous ayons encore vu. Toute la population est massée à l'entrée et nous salue de joyeuses acclamations; de belles cases sont préparées pour nous, et on voit que notre arrivée est considérée comme un honneur pour le village.
A peine installés, un grand palabre a lieu : nous expliquons notre voyage et recevons les compliments de bienvenue. Plusieurs hommes apparaissent alors, tenant dans leurs mains des vipères cornues et d'immenses najas * : ce sont les dieux lares du village, sans doute on les prend à témoin des serments d'amitié que nous échangeons
Puis le chef se tourne vers Tobrou, et, pour le récompenser du service éminent qu'il vient de rendre en nous amenant, il le nomme premier ministre î Ivre d'orgueil et de joie, le nouveau vizir court chercher deux cabris, tout ce qu'il possède, et nous en fait hommage comme aux auteurs de sa fortune.
1. Serpent noir venimeux qui atteint deux mètres cinquante de longueur.
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Dans lonhU.'i l'orol cli.'uiiio clicl' a iiii iiiinislrc, (jiii, non Houhiincuil Irnilo los aU'aircs conranlos, mais encore, dans les occasions solcnnollcs. pi'cnd la j)arolc en son nom. 11 est Ircs rare (pi'nn cIk^I' parle- lui même, il se ('ontcinle d'irHliciner d'avance son o])inion : c'est an minisire à mener la discussion à l)onne fin par ses propres ressources, en j)résence du chel' el des notables muets et en apparence indiiTérents au d(îbat '.
Nous venions de Taire de Fort-liinger à Paoulo un bond considc;rable, environ 150 kilomètres, et nous ne savions plus rien des pays situés au delà : force nous était donc de stationner de nouveau.
Il est essentiel, pour s'intéresser à ce récit, de bien comprendre quel problème nous avions à résoudre sans cesse.
On ne peut marcher dans la i'orct qu'en suivant les sentiers. Où conduisent-ils ? On répondait à nos questions par des noms de tribus complètement inconnus, qui ne nous avançaient en rien : où étaient ces tribus, au Nord, au Sud, à l'Est ou à l'Ouest? Les directions qu'on nous montrait étaient douteuses, car souvent le sentier change d'orientation. Nous ne pouvions donc jamais avancer, sous peine d'erreur grossière, avant de nous être rendu compte des emplacements respectifs de toutes les peuplades, c'est-à-dire avant d'être arrivés à établir par renseignements la carte du pays à traverser. C'était, on peut le croire, une besogne passablement difficile.
Précisément nous venions d'être victimes de ces changements d'orientation inattendus qu'imposent les chemins : partis de Fort-Binger en voulant marcher vers le Nord-Ouest, nous étions allés en réalité presque vers l'Ouest. Nous croyions par suite avoir laissé loin dans l'Est le Douo ou Youbou, le Douobé, et toutes les tribus riveraines. Or voilà qu'on nous assura, à notre profonde surprise, que le Youbou et le Douobé passaient au Nord de Paoulo, venant de l'Ouest; toutes les peuplades au Nord
\. Cependant Tobrou étant assez novice dans son rôle d'orateur il fallut plusieurs fois ({ue son prédécesseur Tassistât dans les palabres ; c'est ainsi qu'on peut voir sur la photographie le ministre honoraire parlant le bras étendu, tandis que Tobrou, reconnaissable au bâton du chef, insigne de sa dignité, l'écoute modestement.
M/SS/OX /I()STAI\S-I)'()LLO\E.
de Fort-Binger s'étaient pareillement déplacées pour nous suivre. Tout cela nous déconcertait fort^ et chaque nouveau renseignement, ne pouvant être concilié avec les anciens, ne faisait que nous embrouiller davantage. D'où venait donc le Cavally ? •Où allions-nous arriver en le remontant ? Et môme, où étionsnous ^ ? Ne nous étions-nous pas trompés dans nos levés d'itinéraire, si difficiles dans de tels fourrés? Les jours s'écoulaient, et nous étions moins avancés qu'à notre arrivée.
Cependant ce long séjour nous permit de faire force observations intéressantes.
Les Sapos forment une peuplade très considérable partagée ■en plusieurs tribus, qui s'étend presque jusqu'à la côte libérienne. Leurs villages sont riches et très rapprochés, si bien que nous arrivâmes, non sans de grands efforts, il est vrai, à nous procurer le riz nécessaire, et plus de 400 poulets ou canards.
On trouve chez eux à côté des cases rondes ordinaires, des -cases rectangulaires à pilotis d'une forme toute nouvelle. Elles sont élevées de 50 centimètres au-dessus de terre ; une cloison les sépare en deux chambres ; le plancher et les parois sont en clayonnages très bien tressés ; les toits sont soit coniques soit diédriques, dans ce dernier cas ils forment deux auvents profonds, sous lesquels sont installés à l'ombre des bancs en lattes de bambou semblables à nos bancs de jardin. Ces cases sont, par suite de leur fragilité qui oblige à un entretien parfait, excessivement propres et soignées : on y entre par une petite porte pareille à une chatière, et rien n'est drôle comme de voir leurs habitants, couchés sur le ventre à l'intérieur, passer leur tête par ce trou pour regarder au dehors ; elles ont l'air de grands jouets.
Les serpents fétiches habitent, dans des caisses, deux cases entourées d'une enceinte sacrée. On les sort assez souvent, et même quelquefois on les lâche dans le village, tout en les sur-
1. 11 avait fallu réexpédier de Fort-Binger à la côte notre théodolite complètement détraqué par les changements de température et par les chocs que les porteurs lui avaient infligés malgré toute surveillance.
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LES SEUPENTS SACRES ET LEUR CASE. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL (d'APRÈS DES PHOTOGRAPHIES).
veillant. Bien entendu, ces serpents excessivement dangereux, capturés par un homme qui sait les charmer i, ont été privés de leurs crochets, mais tout le monde l'ignore, et c'est, croit-on, par une faveur spéciale envers les gens de Paoulo qu'ils se montrent inoffensifs : aussi le village passe-t-il pour honoré de la protection divine.
Le costume reste en principe le même que chez les Tabétouos, un caleçon à la manière égyptienne, mais le manque d'étoffes oblige à se contenter le plus souvent d'un lambeau passant entre les jambes. Aussi nos tissus font-ils prime, on ne veut que cela ; on montre le plus parfait mépris pour les perles et toute la verroterie si prisée partout ailleurs en Afrique. C'est
1. Il en prend autant qu'il veut, tout près du village. Et cependant nous nen avons jamais rencontré un seul, et personne n'est jamais piqué : le danger des serpents dans la forrt est une fable.
}fISSIO\ UOSTAINS-D'OLLONK.
^rand dommage, car c'est là une marchandise excellente, précieuse sous un faible poids et un petit volume ; tout notre stock nous restera pour compte.
Si le costume est simplifié, la coiffure au contraire s'est extraordinairement compliquée ; je ne saurais décrire les merveilles d'art qui font ressembler certaines têtes à des jardins à la française, avec des parterres et des ronds-points, de grandes avenues et de petites allées; ce sont des prodiges. Ainsi se manifeste le goût inné de l'homme pour la toilette : même quand il n'a pas de vêtement, il trouve moyen de faire des chefs-d'œuvre avec sa chevelure.
Beaucoup de Sapos ont encore la marque usitée sur la Côte : une barre noire verticale au milieu du front formée de nombreuses petites stries. Mais ce qui les distingue des tribus précédentes, c'est la pratique delà circoncision, également en usage dans les peuplades plus au Nord. Nous avons cru d'abord que c'était une importation d'origine musulmane, venue du Soudan, mais les indigènes nous ont assuré que c'était chez eux un usage immémorial, et de fait ils n'ont aucun rapport avec les peuples mahométans dont ils ignorent l'existence.
Rien de plus curieux que les soins donnés par les mères aux bébés. Tous les matins chacune lave son enfant, puis le couche sur ses genoux, et puisant avec sa main de l'eau dans une calebasse, la fait couler le long de son index dans la bouche du petit. Celui-ci, la tête renversée, étouffé par le liquide, crie et se débat en vain : il faut que tout le contenu de la calebasse y passe. Ensuite, sans doute pour combattre la congestion, la mère lui donne, en soufflant par un trou dans une petite calebasse dont la tige creuse sert de canal, un lavement au piment ! Et cela se reproduit chaque jour partout, en vertu de coutumes éternelles. Voilà un traitement à recommander aux mères françaises ^
Nous avons la bonne fortune d'assister à l'enterrement d'un homme. Sitôt qu'il est mort, ses femmes parcourent le village en poussant des chants funèbres assez impressionnants, bro-
I. Biiiirer a observé le m"' me traitement chez les Xoiiouma dans le Gouronsi.
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