‹ Mission Hostains-D'Ollone, 1898-1900Chapitre 30 sur 52 · TYPES ET CASES KOPOS · texte numérisé non relu

TYPES ET CASES KOPOS

sont très pointus. Mais ce qui caractérisait surtout la région, c'était l'abondance, qui désormais ne cesserait plus, des kolatiers jusqu'alors très rares ^ On sait que la kola, fruit extrêmement recherché au Soudan et qui y fait l'objet d'un commerce considérable, provient delà forêt. Binger, d'après un de ses hommes qui avait été captif chez les Los, peuplade près du Bandama, a décrit une fort curieuse association secrète ayant pour but de transporter les kolas au Soudan sans que le mystère de la forêt pût être pénétré. Nous désirions contrôler le fait, mais

1 . Qu'on ne croie pas cependant qu'ils poussent au hasard dans la forêt : on n'en trouve guère quaux alentours des villages où ils ont été une fois plantés et où ils se reproduisent. Ils ne semblent pas un produit spontané du sol.

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pour découvrir de tels secrets, il nous eût fallu un agent habile, qui nous manquait. Je dois signaler seulement que dorénavant tous les villages sont précédés d'une place circulaire taillée dans la brousse et servant à des réunions, peut-être à des marchés, et que nous avons trouvé dans des cases des ballots de kolas bien empaquetés comme pour un long voyage, avec des marques peintes, peut-être celles du propriétaire ou du destinataire.

A travers une suite.de villages, nous arrivâmes le 7 novembre à Sooudi, capitale des Pérabos, dont le père de Tooulou était chef. Une fête fut donnée en notre honneur : un homme portant un masque à immense barbe, une coiffure de plumes gigantesque, une sorte de longue jupe en feuilles de bambou et une camisole, exécuta des danses bizarres, avec privilège de battre à son gré les spectateurs. On trouve presque en tous pays le pendant de nos carnavals, avec masques, déguisements, licence de tout faire, mais le fait est particulièrement curieux au fond de cette forêt sans communication avec le reste du monde, et un déguisement, presque pareil aux nôtres, n'est-il pas singulier chez des gens qui ignorent tout costume?

Des hommes de toutes les tribus limitrophes étaient accourus à Sooudi et nous les interrogions avidement, espérant enfin entendre parler du Soudan; et en effet deux hommes du Nord, des Zouos, se mirent à nous raconter qu'ils avaient entendu parler des blancs et d'une grande guerre. Enfin! le voile se soulevait, on se décidait à parler, et sans doute nous touchions au but. Mais hélas! la nuit retomba plus obscure : les autres indigènes écoutaient ces récits d'un air manifestement incrédule qui montrait bien qu'ils ne les avaient jamais entendus, et des questions sur la fin de la forêt, sur les sources du Cavally, trouvèrent en défaut nos donneurs de renseignements. Que nous étions donc loin encore, pour qu'une telle ignorance fût possible!

Cependant, on nous signala les Ouabos (sans doute les gens de Oua) et les Blons, noms recueillis par le commandant de Lartigue et Blondiaux. Même une grosse troupe de blancs aurait récemment fait la guerre aux Blons et fondé un poste appelé

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Hlotili'oii yt' (tradiiclioii : .-iii i)i('(l de la nionlagiK; (l(;s liions). 'I\)iil cola ('lail si courus, si plein de, l'oticGiiccs, que lo mystère semblait auf^iiicnlcM'.

Quoi (ju'il (Ml fui, 'l'oowloii avait promis do ii(;iis conduire au Nord do la boucle du (lavally jusque clicz l(;s (Jons. (Je peuple dont ou uous parlait depuis la cote comme appartenant .-i une race tout à fait dincrente, avec une langue et des mcx^urs nouvelles, devait être d'origine Haml)ara ' : ils avai(Mit les trois raies sur la joue ([ui sont la marque distinctive des Bambaras; les gens tissaient des étoffes et portaient des vêtements; enfin, ce qui était significatif, on nous avait présenté comme des Gons tous les captifs Soudanais que nous avions rencontrés. Nous serions là en pays ami.

Après avoir hissé le drapeau français sur Sooudi, nous reprenons la marche le 13 novembre. Malheureusement les deux Graoros, Tiayo et son frère, ne veulent pas nous accompagner plus loin : engagés jusqu'à Paoulo seulement, c'est merveille de les avoir décidés à aller au delà. Mais s'écarter davantage de chez eux, où déjà ils auront tant de peines et de dangers à revenir, est au-dessus de leur courage , et ils avouent qu'on ne leur dit rien de bon de ce qui va nous advenir : nous serons sûrement mangés. Leur départ rend la chose assez probable, car François n'arrive plus guère à se faire entendre.

Les difficultés commencent de suite. Nous devions le soir même franchir le Gavally, mais Tooulou, mécontent de notre prompt départ de Sooudi, veut s'arrêter en route. Nous refusons, et à son tour il refuse de nous accompagner : d'un air moqueur, il nous regarde continuer notre marche sans guide.

Nous trouvons le fleuve à trois quarts d'heure de là. Il a encore de 80 à 100 mètres de large et 8 de profondeur. Les indigènes ont organisé un mode de passage fait pour nous surprendre : plus de pirogue, mais un bac, radeau triangulaire se mouvant

1. Je prends ce mot dans le sens, évidemment impropre, avec lequel tout le monde remploie dans l'Afrique Occidentale, pour désigner l'ensemble des populations que Binger appelle Mandés,

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le lon^ d'une immense corde de lianes, que maintiennent tendue d'autres cordes ingénieusement disposées. Ce procédé, à ma connaissance, n'a été signalé nulle part en Afrique. Le passage nous occupe jusqu'au soir et nous couchons sur l'autre rive.

Or, voici pourquoi Tooulou s'était montré si narquois en nous quittant: il nous avait engagés sur une fausse route, ce n'était qu'un sentier de chasse qui se perdait assez loin dans une contrée déserte; nous allions nous égarer et mourir de faim, à moins de revenir. Il nous croyait à sa merci.

Mais, je l'ai déjà dit, jamais nous ne marchions sans avoir d'avance dressé par renseignements la carte du pays; nous savions donc qu'il y avait un petit village à peu de distance du passage. Ne l'ayant pas trouvé, nous faisons le lendemain matin des reconnaissances qui le découvrent à 3 kilomètres en amont, près d'un autre bac, sur la bonne route cette fois.

Nous demandons là un guide pour nous mener jusqu'à la tribu suivante. Sans paraître refuser, les habitants font traîner les choses en longueur ; d'autres indigènes arrivent successivement et se concertent avec eux ; enfin, comme si c'eût été le bon chemin , ils nous conduisent au fleuve.

Un spectacle pittoresque et imprévu nous y attendait. Do l'autre côté des eaux étincelantes de lumière, dans la gigantesque et sombre muraille de verdure qui nous faisait face, s'ouvrail comme une caverne une voûte profonde; une multitude s'y tenait assemblée, le peuple assis en rangs étages depuis le niveau du fleuve jusqu'au sommet de la berge, au-dessus de lui un aréopage de vieillards en demi-cercle assis sur leurs chaises, présidés par un homme à grande barbe blanche sur un trône : une vraie scène de théâtre.

Nous nous arrêtons étonnés. Aussitôt Tooulou sort des coulisses et, s'avançant près de la rampe, nous apostrophe pardessus le fleuve, nous reprochant de façon pathétique de n'avoir pas payé ses services. A tue-tête et avec de grands gestes lui aussi, notre interprète lui réplique qu'il s'est engagé à nous conduire chez les Gons et qu'il manque à ses serments. Ce dia-

PALAHRE A TRAVERS LE CAVALLY. — DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL. (d'après U.NE PIIOTOGRArurE.

cil F/ LES IlOOS.

loj^Mio li()in('ri(|ii(' à travers le, \;\v<^v. Ilciivc se. poiii'Siiil av(;'- l'eu.

Vax r('alit(', il ik^ sert (ju'à (iissiiimlci', à diMtorcîr l(i inai-clif' qui so iK'^ocio en soiis-inaiu : \)[\i' le \):\v. a lieu un v.'i-cl-vicMil ineossanl (lo propositions cl de coiitro-propositions secrètes. i)es deux côtés, on a intc'ivL à s'cMitcndre : Tooiilou craint de j)erdro tout ce (jui lui a été j)roniis, nous désirons éviter son iiostilité et retrouver en lui un guide vers les tribus lointaines. La foule s'est divisée i^w deux camps, dont l'un j)rôche les mesures extrêmes contre nous, l'autre conseille à Tooulou de céder. Enfin on transige: Tooulou consent à nous conduire, et nous à lui remettre de suite une partie de la récompense promise. Il est trois heures du soir, la journée presque entière s'est écoulée dans ces péripéties orageuses.

Le soir même, au bivouac, notre interprète PVançois est pris d'une fièvre ardente, et nous pouvons bientôt reconnaître une pneumonie grave : c'est la quatrième que nous avons à soigner dans notre personnel, dont une telle existence épuise manifestement les forces'. Il faut cependant admirer notre bonheur: si la maladie avait frappé François un jour plus tôt, il nous eût été impossible de traiter avec Tooulou, c'est à coups de fusil que la querelle se fut terminée et que serait-il advenu de nous ? En ce moment le mal était moins grave, Tooulou, habitué depuis Paoulo à notre façon d'agir, pouvant de lui-même nous assurer bon accueil et nous procurer le nécessaire.

Deux jours de marche en pays désert nous paraissent charmants : les eaux se sont écoulées rapidement depuis quinze jours qu'il ne pleut plus, les fourrés moins épais laissent le regard pénétrer plus loin sous la voûte majestueuse des grands arbres, et c'est délicieux de ne plus barboter dans l'eau entre deux murs, les pieds pris par des racines, la tête et les bras par des lianes. François est porté en hamac, ce que permet la piste plus large et mieux tracée.

La traversée de la tribu des Boos s'effectue sans incident

1. Sur 60 hommes, il y en avait tous les jours vingt à la visite, et il fallait bien que les pauvres diables marcliassent tout de même.

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notable, quoique à la muette, Tooulou arrangeant toutes les affaires.

Subitement, à leur dernier village, Troya, Tooulou déclare qu'il ne peut aller plus loin, étant au plus mal avec la tribu suivante, les Booniaos, mais son ami Zola, qu'il nous présente, nous conduira chez son oncle, importantchef des Booniaos, et celui-ci nous introduira chez les Gons. Nous essayons de retenir Tooulou ; c'est inutile, il dit qu'on le tuerait chez les Booniaos. Force nous est donc de subir sa combinaison, dont nous n'augurons rien de bon, mais nous ne lui donnons qu'un fusil au lieu des trois promis : les deux autres seront pour ceux qui nous mèneront à sa place chez les Gons.

Le lendemain, quand nous sommes prêts à partir, toute la population en armes nous entoure : Tooulou exige ses trois fusils, et sur notre refus s'emporte et nous menace. Tous les indigènes nous quittent précipitamment et se réunissent à l'autre bout du village pour se concerter: ils paraissent fort excités. La situation est grave. Cependant Zola craint de perdre le fusil que nous lui avons promis, il s'entremet pour nous, quelques vieillards l'appuient, de menus cadeaux nous font des partisans, et la foule retournée prie poliment Tooulou d'aller revoir son pays. Il part furieux, en nous jetant l'anathème.

Par deux fois cet homme nous a mis à deux doigts des pires éventualités. (( Si les blancs reviennent, il faudra lui couper la tcte )), dit François qui, presque mourant, a fait un suprême effoi-l pour mener toute cette affaire. Et cependant c'est à Tooulou que nous devons l'énorme bond que nous avons fait depuis Paoulo ; bien plus, c'est grâce aux mesures qu'il a prises que nous allons pouvoir atteindre les Gons. Avec lui disparaît le seul homme dont François se fasse à peu près comprendre, grâce au patois Sapo qu'ils savent tous deux : notre situation sera dorénavant bien précaire '.

i. J'ai déjà expliqué que, bien que la langue reste la même au fond, les patois changent au point que notre interprète ne peut se faire comprendre dans une nouvelle tribu qu'au bout de plusieurs jours de travail.

/./'/.s /;oo \ /A O.S.

Devant lo premier village Itooniao, ( iiK'i/oiioMi, iiih'- |)arlie(!(', la population nous attend av(U' dos mines iiKiniMcsct f-ironchcs. Cependant li'ois enfants ariui's dc^ (lûtes ^ les premiires «jne nous voyons — se mettent en tiMe de notre cortège. Ils jouent des nu'lodies à trois parties étrangement combinées; l'efTot est charmant, il le sera plus encore dans la mélancolie de la nuit.

Quand nous sommes tous réunis sur la place, le chef Guéizouo fait une entrée sensationnelle. Agé de cinquante ans, grand et fort, vêtu d'une blouse et d'une tiare en toile du Soudan, la barbe tressée à la mode assyrienne, des bracelets aux bras et aux pieds, il se précipite sur la place et en fait trois fois le tour, jetant son nom comme un cri de guerre : (( Guéizouo ! Guéizouo ! »

et proclamant sa force et ses exploits. Ce n'est qu'ensuite qu'il vient à nous et nous serre la main.

Il faut répondre dans le même style : nous faisons signe à Abdul-Salam, notre cuisinier. On sait que les noirs sont très moqueurs et saisissent vite les ridicules : nos hommes adorent imiter de façon burlesque les manières de nos hôtes, et il faut souvent les en empêcher. Abdul-Salam, ancien spahi sénégalais, est un géant de deux mètres de haut, musulman assez instruit et très orgueilleux, qui méprise tous ces sauvages ; aussi juget-il inutile d'user pour eux sa dernière culotte qu'il'garde pour le Soudan: il marche vêtu seulement d'une petite hotte qui la renferme, costume propre à faire valoir ses formes colossales. A notre signal, il se précipite en brandissant son fusil et son sabre, les frappant l'un contre l'autre, les lançant en l'air et les rattrapant, poussant des cris effroyables avec des mines ter-

JEUNE GaERRIEU BOONIAO.

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ribles. Quand il s'est rassis, nous serrons à notre tour les mains de Guéizouo de l'air le plus naturel du monde, comme des gens qui viennent d'observer les règles élémentaires du savoir-vivre. Guéizouo et ses gens paraissent impressionnés.

Zola fait un discours pour nous présenter et charge les Booniaos de nous conduire chez les Gons comme les Boos nous ont conduit chez eux. Il est piquant, maintenant que nous sommes brouillés avec Toolou, de voir fidèlement suivre et transmettre les instructions qu'il avait auparavant données en notre faveuj-.

Guéizouo demande sans façon ce que nous voulons lui donner pour nous introduire chez les Gons : quoiqu'un tel marché ne soit pas dans nos' habitudes % nous lui offrons un fusil, un grand couteau et quelques menus objets. Il se déclare satisfait, et trois jours plus tard il nous amène le fils du chef des Vayas, la première tribu Gon.

C'est pour nous un moment décisif : est-ce un bambara? Si oui, nous entrons au Soudan, notre tâche e^t terminée et notre succès complet. Sinon, notre situation devient subitement terrible : une couche de populations inconnues, avec lesquelles nous n'aurons plus aucun moyen de nous entendre, s'étend encore devant nous.

Nos gens s'adressent au Gon en Bambara, il ne comprend rien ; ils essayent successivement tous les dialectes : peine perdue, ce n'est pas un Bambara.

Nous sommes, il faut l'avouer, passablement découragés. Où donc est ce Soudan que nous croyions toucher ? Comment obtiendrons-nous, sans pouvoir dire un mot, vivres, guides, etc., tout ce qui a exigé jusqu'à présent d'épineuses et interminables négociations? Comment supposer même qu'on nous accorde libre passage, ce que n'eussent pas fait les Kroumen sans notre lente préparation à la Côte, à Fort-Binger, à Paoulo, et sans des palabres continuels ?

1. Nous avons toujours tenu, je lai déjà dit, à obtenir gracieusement des cliefs tous les services qu'on est en droit d'exiger de ses amis, quitte à les en remercier ensuite par des cadeaux spontanés. Mais la maladie de François nous enlevait tout moyen de discuter.

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