FANTASIA D ABDUL-SALAM
A la grâce de Dieu I François, d'une voix mourante explique comme il peut nos intentions à Guéizouo, qui les traduit au jeune Gon. Celui-ci nous promet bon accueil et va nous annoncer à son père.
Le 22 novembre, avec quelques Booniaos envoyés comme ambassadeurs par Guéizouo, nous repartons. Tout le pays depuis notre dernier passage du Gavally est très mouvementé, et nous ne cessons d'escalader et de redescendre des collines.
Nous arrivons le soir à un petit village, Zouaya, au sommet d'un piton rocheux de 250 mètres de hauteur, presque entièrement déboisé. Et là, pour la première fois depuis notre départ, nous avons une vue merveilleuse : devant nous s'étend une immense contrée assez accidentée ; de l'horizon fermé par des collines lointaines émergent à l'Ouest et au Nord, à 100 kilomètres pour le moins, deux massifs isolés énormes; à l'Est, des montagnes
MISSJOX IlOSTAINS-iyOI.LONE.
moins hautes. C'est un hasard providentiel que d'avoir ainsi sous les yeux le pays dans lequel nous allons nous engager en aveugles, sourds et muets.
Hélas! cette vue si helle nous cause une cruelle déception: la forêt toujours pareille recouvre tout l'immense horizon, rien n'indique sa fin ni l'approche du Soudan. Ce massif si lointain au Nord, sont-ce les monts Niénimba signalés parle lieutenant Blondiaux comme au Sud de Nzo ? Sommes-nous encore si loin? C'est impossible si les cartes du Soudan sont exactes. Ne nous sommes-nous pas plutôt trop avancés dans l'Ouest, laissant Nzo à notre droite?
Comme pour confirmer cette hypothèse, les gens nous montrent de la main, à environ 40 kilomètres, une ligne de hauteurs allant du Nord-Est au Sud-Ouest, et nous disent qu'elle borde le fleuve Nipoué. Il n'y a, à l'Ouest du Cavally, qu'une embouchure assez importante pour appartenir au fleuve qu'on nous montre si loin de la mer, c'est celle do la rivière Saint-Paul : il faut donc admettre que c'est là le Saint-Paul, tout au moins un des cours d'eau qui le forment. Mais alors c'est vers l'Est qu'il faudrait marcher et non au Nord*.
A l'idée que, si près du but, après un succès si complet jusque-là, nous allons peut-être, faute de ne pouvoir nous faire comprendre, succomber à notre tour dans cette région mystérieuse, et que le fruit de nos efforts sera anéanti, une sorte d'angoisse nous saisit.
Réunissant mes hommes au sommet du roc, je leur commente l'ordre du jour du colonel Audéoud, véritable Evangile des tirailleurs sénégalais, racontant le massacre de la mission Cazemajou et l'admirable conduite de l'escorte: qu'ils en fassent autant, et si nous sommes tués, Hostains, Fabre et moi, qu'ils
1. Le Saiiit-Paul a sur les cartes un cours absolument fantaisiste, car on ne doit ajouter aucune foi à la soi-disant exploration du noir libérien Anderson, et le nom de Dé que les indigènes lui donnent à son embouchure n'est pas connu dans l'intérieur. Quant au Nipoué, bien que je n'en aie pas parlé, on nous en a entretenus sans cesse comme d'un très grand cours d'eau voisin du Cavally, ce qui n'a pas peu contribué à nous embarrasser.
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VUE DU IIAUr DE LA MONTAGNE DE ZOUAYA. DESSIN DE BOUDIER i^ d'après UNE photographie).
sauvent à tout prix nos documents. Je leur montre de la main le Nipoué, le Youbou : ils n'auront qu'à marcher vers le Nord entre ces deux fleuves, et en quelques jours ils finiront bien par sortir de la forêt.
Et maintenant le sort en est jeté, il faut nous confier à nos guides et nous abandonner, muets impuissants, au destin qui nous entraîne.