‹ Mission Hostains-D'Ollone, 1898-1900Chapitre 33 sur 52 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Combats.

DÈS l'aube, sans avoir été dérangés pendant la nuit, nous reprenons la marche en taillant le fourré, et nous tombons bientôt sur un des sentiers venant du village, qui est ainsi tourné. Des coups de feu nous accueillent : ce sont sans doute des éclaireurs qui nous cherchaient, notre précaution de dissimuler notre camp n'a pas été inutile. Nous nous éloignons en hâte; bientôt se présente un sentier qui coupe le nôtre, nous le prenons ; un peu plus loin nous faisons de même: peut-être ainsi éviterons-nous les embuscades.

De fait, il semble que nous y ayons réussi, pendant deux heures nous marchons sans recevoir un coup de feu. Aurions nous quitté le territoire des Vayas ? Si vraiment les Bolos sont mal avec leurs voisins, peut-être nous accueilleront-ils bien. Et même, depuis la prise de Samory, ne sont-ils pas en relations avec nos postes du Soudan ? Voici qu'un village se présente ; on n'y entend aucun bruit. Deux tirailleurs, en rampant, s'avancent jusqu'à la porte: elle est barricadée, mais le village est vide. Un quart d'heure plus tard, nouveau village barricadé et abandonné. Nous fouillons les cases dans l'espoir d'y trouver du riz, mais tout a été emporté, bétail, provisions, effets. Gela n'indique pas des dispositions très hospitalières ; enfin, si on veut bien nous laisser la route libre, c'est tout ce que nous demandons.

Nous arrivons au fond d'une gorge où coule un ruisseau qu'il

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faut li'avor.s(M* ; un ('iioi'nic- .•ll'l)l'(^ (()iiil)(' dans Uwouranl rend co j)assaf;'o Iros (liCliciU^ l'cmlaiil (jnc, nous le IVaiicliissons avec peiao, des coups de. feu pai-Unil des li'ois collines (jiii nous entOLironl : los balles sifllcnt de tous côlés, les hi-anchcs ca.ssces tombent à nos pieds, plusieurs hommes sont contusionnc's par des projectiles sans force, mais ])ersonne n'est blessé. IS'ous ripostons et de suite donnons l'assaut à la colline (jni nous fait face: les indigènes ont déchargé leurs fusils, il ne faut pas leur donner le leinps de recharger. Nous enlevons ainsi un village qui est perché au sommet et que ses défenseurs abandonnent précipitamment.

Nous nous y arrêtons un instant pour souffler et faire serrer la colonne. L'ennemi ne s'attendait pas à notre victoire, car nous trouvons des feux allumés dans lesquels grille du manioc : voilà un festin qui, pour ne nous être pas destiné, n'en obtient pas moins de succès, car nous n'avions rien mangé ce matin, faute de feu et d'eau.

Le départ ne va pas être commode, surtout avec les blessés : la pente est tellement raide que les indigènes ont dû creuser des marches dans le talus à pic. Rien de plus probable qu'une attaque pendant cette descente dangereuse ; je fais donc fouiller les abords, et, jusqu'à ce que tout le convoi soit en bas, Hostains gardera le village avec l'arrière-garde.

Au pied de la colline, des coups de feu partent d'une barricade : je l'enlève, et, pensant que nous sommes attendus sur le grand chemin, je prends un sentier de traverse. A peine y suisje engagé qu'une fusillade nourrie éclate sur le sommet. Je veux courir au secours d'Hostains, mais c'est la chose du monde la plus difficile : nous sommes en file indienne dans un épouvantable sentier marécageux, serrés les uns derrière les autres, accrochés par les branches et les lianes ; commander quelque chose est presque impossible, je ne peux cependant pas simplement faire demi-tour, car il me faut laisser avec une garde les hommes désarmés et les blessés. Pendant que je prends des dispositions pour cela — avec des gens qui ne parlent pas français,

MISSION lIOSTAINS-iyOLLONE.

quelle peine, grand Dieu ! — arrive un tirailleur de l'arrièregarde, qui a forcé le passage à travers les assaillants pour m'appeler au secours en toute hâte. Et j'entends le feu qui redouble là-haut, puis des hurlements comme pour un assaut, puis plus rien. Quelle émotion! Sont-ils massacrés?

Gomme je débouche enfin sur le grand chemin, je tombe sur Hostains qui arrive avec ses hommes au complet. Les indigènes, sans se douter qu'il était resté là, se sont précipités dans le village pour nous prendre par derrière ; grâce à leur surprise, il a pu finir par les rejeter dans le fourré. On entend maintenant des hurlements douloureux qui s'éloignent : ce sont sans doute des blessés et des morts qu'on emporte.

Nous ne sommes cependant pas hors d'affaire, des bandes nous suivent sur les flancs, à chaque passage difficile on nous salue de coups de feu. Pour dépister cette poursuite nous profî.tons de tout ce qui nous permet de changer de direction, sentiers, ruisseaux, marais, plantations. Enfin, au bout d'une heure épuisante, les coups de fusils, de plus en plus espacés, cessent tout à fait.

La marche continue quelque temps silencieuse, mais, à l'entrée d'un nouveau village, une détonation retentit, suivie de plusieurs autres et de clameurs d'épouvante. Nous donnons l'assaut à pleine course ; les habitants n'ont que le temps de se jeter dans le fourré, laissant sur le sol un des leurs, des armes, une foule d'objets divers. C'est évidemment une surprise complète : des femmes et des enfants étaient là, rien n'a été emporté des cases, et le village est plein de boeufs, de moutons, de cabris. Pourquoi faut-il qu'un malheureux ait tiré sur nous et donné l'alarme? Si nous avions pu faire des prisonniers, ils nous auraient servi de guides et d'otages, et peut-être par eux la paix eût-elle été rétablie. En tout cas, le bétail est pour nous, privés de viande depuis tant de mois, une aubaine inestimable, et chacun de se tailler son morceau préféré.

Nous repartons de suite. Il semble que notre tactique soit bonne, qu'en changeant à tout moment de direction et en ne

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rostaiil jamais en pl.-icc, nous ne jx-i'iTicllioiis aux iinli^èncs ni fio ncus alIciKirc ni de. nous poni'siii vrc, cl (pTau lien (Trlrc suri)ris ou l'ulourcs, co soil noiiscjui sui'prcuiious nos adversaires.

i\iai'clianl toujours en zi^^v.a^^, nous ren(5onlrons une succession (le petits villages 1res rapproehés : lous sont enlevés sans aucuio perle. Et cependant ils sont très habilement fortifies. Tout îutour des cases, sur environ cent mètres de largeur, une hroussft dense, qui a recouvert le sol jadis défriche, forme une haie circulaire absolument infranchissable, sauf par quelques collées partant de l'intérieur et connues des seuls habitants. Deux allées percées dans ce rempart conduisent au village ; elbs sont, à l'entrée, barrées par une palissade souvent double et triple, avec d'étroites portes généralement flanquées de tambours. Enfin, pour empêcher l'assaillant d'approcher en se blottissant contre la brousse, l'allée est presque toujours bordée de clayonnages qui en font un véritable corridor sans le moindre abri. Dans ces conditions, un village énergiquement défendu est imprenable pour des indigènes.

Gomment donc nous présentaient-ils un si faible obstacle? C'est que nous tirions de nos armes tous les avantages qu'elles possèdent, portée, pénétration, rapidité. Sitôt en face d'une porte barricadée, tous les hommes de tète exécutaient sur elle un feu de salve; les défenseurs, atteints par nos balles qui traversaient leurs abris de bois, ripostaient hors déportée et sans nous causer aucun mal: aussitôt un nouveau feu de salve, et l'assaut : l'ennemi, ji'ayant pas le temps de recharger ses fusils à pierre, s'enfuyait désarmé. Rien n'était plus simple, on le voit.

A six heures du soir, nous avions enlevé onze villages. Nous n'en avions brûlé aucun, malgré le désir de nos gens et quoique c'eût été le juste châtiment d'une trahison si caractérisée ; mais nous eussions par là mis à nos trousses, exaspérée, toute la population sans asile, tandis qu'en laissant les cases debout, nous courions la chance que chacun, après notre passage, rentrât tranquillement chez lui, trop heureux de voir l'orage s'éloigner. Parvenus près d'une plantation de manioc, nous exécutons la

MISSIOX iiostaixs-D'ollom:.

môme manœuvre que la veille : nous la traversons rapidement, puis, de l'autre côté, nous creusons dans l'épais fourré ia caverne qui cachera cette nuit et nous et nos feux.

La plantation nous offre de la nourriture à discrétion, et ie\3. nous permet d'économiser notre seule réserve, les deux jours de riz que porte chaque homme. Contrairement à ce que nous anons d'abord pensé, c'est une chance extrême que de faire la çuerre dans un pays si habité et où on cultive le manioc. Auparavant, nous eussions pu marcher pendant des jours sans rencontrerune plantation, et d'ailleurs à quoi nous eût servi de trouver des champs de riz? Le riz ne mûrit qu'en une seule saison et il faut de longues heures pour le cueillir et le décortiquer, au lieu qu'ici nous rencontrons à chaque pas des provisiors toutes prêtes, le manioc s'arrachant sans effort, et ses racines pouvant être grillées en un instant ou même — ce fut souvent nécessaire — mangées crues.

En somme, cette journée n'a été qu'une suite de succès, sans aucune perte pour nous ; nous trouvons des vivres, une source nous offre son eau limpide, et, suprême jouissance, nous avons de la viande, prix de la victoire! Allons I tout va bien et nous nous endormons bercés par l'espérance !

Au petit jour, des chants de coqs signalent des villages, que nous évitons, et nous ne rencontrons pas d'ennemis. Ndus traversons une suite de bas-fonds inondés, où sont installées des pêcheries. Plus nous avançons, plus l'eau augmente: vJlages, cultures, sentiers, disparaissent.

Il y a quatre heures que nous marchons, depuis quelque temps dans l'eau jusqu'auxhanches, lorsque nous nous trouvons en face d'un marigot très profond dont le débordement cause ces inondations. Tout le monde cherche un passage; Hostains trouve un tronc d'arbre à demi submergé et nous le suivons un à un. Vraiment quelle occasion unique de nous détruire perdent les indigènes ! Ils doivent bien savoir par nos traces, que nous sommes engagés dans ce chemin : qu'une partie d'entre eux soit venue s'embusquer sur l'autre rive, que les autres nous atta-

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quciil p.'ii' (l(>r'i'i(''ro. pou(l;iiil In passade, ol notre silii;ilioii soi-ail, toiil à l'ail ('i'ili(|ii('.

('oinim^ je iiK'ditc .'liiisi siii- I(mii' sollisc en m'.'iN ;iiu;.'iiil ;i\('C prri'.nulion siii' le pont ('Iroil cl f;liss;iiil , ('cj-'ilc (îii (juciuî une fusillade violcMilc .■iccomijajj.in'c de liurlcnimls ('pouvanlahlcis , Voilà ! ('oninic dans un scénario bien r<';j,l(', l'accidciit j)i'('vn se produit à point noninu'. .Nous sommes dans de. jolis dia])S ! aucun l)lauc à i'ai'i'icrc^.-'^ardc, les tirailleurs (lispers(îs sur les deux rives, l'eau dans laciuelle nous sommes immergés emi)ècliant tout mouvement rapide, chacun ayant d'ailleurs les deux mains occupées à élever au-dessus de l'eau son fusil et ses cartouches, ce qui n'est pas prccisément commode pour tirer!

Heureusement l'arrière-garde résiste avec énergie, nos porteurs armés, jetant leurs fardeaux sur des buissons, courent d'eux-mêmes à son secours, nous avons le temps d'arriver : nous chargeons, et les assaillants s'enfuient. Sans perdre de temps à réfléchir, nous les poursuivons, nul chemin ne pouvant être plus mauvais que celui où nous étions. A chaque passage difficile les indigènes, qui en gagnant de l'avance ont pu recharger leurs armes, nous attendent et nous fusillent ; mais prévoyant la chose, chaque fois que l'endroit paraît propice à une embuscade, je fais dorénavant exécuter un feu de salve sur le fourré, d'où l'ennemi déguerpit aussitôt en ripostant sans succès.

On va peut-être s'étonner que je gaspille nos munitions en faisant tirer sans même voir l'ennemi. Au commencement je m'étais moi-même indigné contre mes hommes qui lâchaient leur coup au hasard ; mais je me suis vite rendu compte que c'étaient eux qui avaient raison. A quelques mètres, les ennemis sont invisibles dans le fourré : à peine de temps en temps dislingue-t-on une forme noire bondissant d'unarbreà l'autre. Attendre de voir pour tirer serait se condamner à ne tirer jamais, et les indigènes arriveraient à nous fusiller à bout portant. Ce qu'il faut au contraire, c'est les tenir éloignés, car alors eux non plus ne peuvent nous distinguer, et les branches arrêtent leurs projectiles sans force : la végétation les gêne encore plus que nous.

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Aussi, dès que l'ennemi est éventé, envoyons-nous dans sa direction une grêle de balles qui traversent les arbres et l'effraient, même s'il n'est pas touché. Qu'on n'oublie pas la différence prodigieuse des armes : il faut longtemps pour recharger un fusil à pierre, et nul indigène ne se soucie d'approcher pour se trouver, après avoir tiré, désarmé en face de nos feux rapides ^

Un certain nombre d'ennemis nous suivent et, pendant les arrêts forcément fréquents, se glissent pour surprendre l'arrière-garde et le convoi. Afin de nous en débarrasser, Hostains tend des embuscades et se cache avec quelques tirailleurs, mais ceux-ci trop pressés tirent toujours trop tôt; seul Hostains tue raide son homme, d'autres sont blessés, mais disparaissent dans le fourré.

Enfin, toujours combattant, nous arrivons à un village que nous enlevons. Nous y trouvons une certaine quantité de riz non décortiqué. Il est une heure du soir, tout le monde est épuisé par ces trois jours de marches, de combats, de veilles : nous décidons de nous arrêter. On se reposera, tout en pilant le riz.

Malheureusement l'ennemi, lui, ne se repose nullement : profitant de notre arrêt, les gens de tout le pays commencent à se rassembler autour de nous. Les corvées qui s'en vont chercher de Teau, arracher du manioc, sont toutes attaquées ; des indigènes s'approchent en rampant jusqu'auprès des cases.

La position devient intenable; cette nuit, même si nous ne sommes pas attaqués, il suffira de venir dans la brousse autour de nous tirer des coups de feu, pour nous épuiser en alertes continuelles, et il est à peu près certain que demain matin nous trouverons toute la population réunie. Je m'en vais reconnaître aux environs un endroit favorable pour passer la nuit. Le soir venu, n'ayant pas besoin cette fois de cacher nos feux, puisqu'on

1. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, j'en arrive à ne plus exécuter, autant que possible, que des feux de salve : cela réduit fortement la consommation des munitions, force les tirailleurs, qui laissés libres tirent trop haut, à tenir horizontalement leurs fusils, enfin, en concentrant plusieurs balles sur le même point du fourré, cela donne plus de chances d'atteindre quelqu'un.

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sait ofi nous ppondro, nous f/iisons un .'ihondant repas dont nous avions «^rand besoin ; puis chacun sN'Icnd dans l'ordre de inai'clioà côl(' do sa cliari^e. A neuf heures, sans aucun hiMiit, nous (initions le villaf^c; à un kilouièlre do]<^,sur une hauteur, tout le monde se couche dans le senlior uienie : le soi est sec, chacun a cinportd du village une nalle, nous sommes fi mcrvoillc. Des lianes i)orte-sonnelles barrent le chemin, et personne ne nous sait là ; nous dormons tranquilles, et au crépuscule, nous filons rapidement. Si les ennemis veulent attaquer le village, à leur aise!

Le chemin est de plus en plus beau, droit, large de quatre mètres, c'est une vraie route nationale, et, tout en enlevant une série de villages défendus par des gens vêtus de blouses soudanaises et coiffés de bonnets, nous sommes pénétrés par la même idée : il n'est pas possible que d'eux-mêmes des noirs aient fait un chemin pareil, des blancs seuls en sont capables, nos troupes sont par là. Tout à l'heure une colonne de tirailleurs, appelée à l'aide par les habitants, va accourir : pourvu qu'à la vue des « grenadiers anglais » (nos porteurs en veste rouge), elle ne nous tombe pas dessus sans crier gare' ! Tout joyeux déjà, nous crions en bambara bonjour aux gens qui nous tirent dessus, mais cela ne paraît leur faire aucun effet et la fusillade redouble.

Les villages sont extrêmement rapprochés, à un ou deux kilomètres l'un de l'autre. La m.ème tactique sert toujours pour les prendre, mais le difficile est d'avoir en tête assez d'hommes pour tirer et donner l'assaut. En effet je détache un tirailleur à chaque embranchement : c'est là surtout que s'embusquent les ennemis, car ils profitent des sentiers pour s'enfuir une fois leur arme déchargée; quand un des nôtres s'avance vers leur cachette, ils se voient découverts, tirent de suite et mal, et no touchent personne. Si nous n'avions que des tirailleurs, à mesure que l'un s'arrêterait et passerait en queue, le suivant prendrait

1. Qu'on n'oublie pas que depuis plus de cinq mois nous étions sans nouvelles : la guerre n'avait-eile pas éclaté avec l'Angleterre ainsi qu'il en était si fort question à notre départ ?

M/SSIO\ IIOSJWIXS-D'OLLONE.

sa place, mais il n'en est pas de môme avec le convoi qui marche au centre, et l'avant-garde se réduit à chaque fois. Près des villages, les sentiers et les endroits découverts sont nombreux, et à force de poster des flanqueurs, je n'ai plus personne sous la main pour l'attaque; il faut cependant la brusquer, car il y a toujours des indigènes cachés dans la brousse qui profitent des arrêts pour s'approcher en rampant et tirer presque à bout portant.

Par bonheur les porteurs, qui se sont si bien conduits hier quand nous avons été surpris dans l'eau, se révèlent tout à fait braves : les premiers, jetant leur charge, viennent prendre part au feu, puis à l'assaut; les autres suivent en courant, leur caisse sur la tête, et nous aident à occuper le village jusqu'à l'arrivée de toute la colonne. Loin de paraître effrayés de notre situation, ils montrent un calme joyeux qui témoigne et de leur confiance en nous et de leur bonheur d'être devenus des guerriers, de pauvres bêtes de somme qu'ils étaient. Même ceux qui n'ont point de fusils accourent avec leurs machettes. Et, une fois qu'ayant détaché toute mon avant-garde et arrivé devant un village qui nous canarde, je me retourne pour appeler des fusils, qui vois-je immédiatement derrière moi? la femme de Sirabana, marchant impassible sous les balles, suivie de plusieurs porteurs sans armes ! Je les renvoie rudement en arrière; cependant, le village pris, je fais compliment à Sirabana de la bravoure de sa femme. (( Eh ben! quand moi n'y a pas peur, mon femme aussi n'y a pas peur, » répond-il. (( Quand moi y a peur, mon femme aussi y a gagné peur. » Quand un gendarme rit...; cette petite femme serait digne d'être gendarme! (( Et quand as-tu peur? » dis-je au mari. (( îs'y a jamais peur », déclare-t-il simplement, et c'était vrai. On voit que sa femme ne devait pas trembler souvent.

Chose singulière, les tirailleurs, quoique parfaitement braves, sont beaucoup moins rassurés : leurs campagnes précédentes leur ont appris la force des gens de la forêt. Gomment croire que, sans guide, perdus dans cette interminable forêt où nous

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marchons depuis dix mois, en nombre iiilime, contre des eiiiiemiH innombrables, nous arrivions ;'i nous on lircr? « Nous n'y a plus jamais voir SainI Louis, n disciil-ils. Mais (!cttc i(b'(î ne diminue en rien leair eoura{j,(', (>l, avec leur insoueiani mépris (b; ba morl, ils cxécutonl Iranquilhimenl b\s oi'dres b's i)Ius dangereux.

Cependant, après avoir enlevé six villages, nous descendons dans une vallée et tout à cou]) nous nous trouvons au bord du (^avall}', car c'est lui sans doute : un llcuve do cinquante mètres do large environ, très profond. Dire qu'il suffirait de le suivre pour atteindre bientôt le Soudan! mais ses rives sont inondées et impossibles à longer : il faut donc faire demi-tour pour regagner la hauteur.

Mais, comme la veille, l'ennemi, qui sait que le fleuve nous barre la route, nous a suivis, et nous devons livrer un combat violent pour rouvrir le passage. La fusillade part sans discontinuer du fourré pendant plusieurs heures : sans doute les gens de tout le pays accourent, espérant nous acculer à la rivière.

Enfin, dans un chemin bordé de marécages où les indigènes ne peuvent se dérober de côté, je me lance sur eux avec l'avant-garde. Ils s'enfuient, emportant dans leur déroute des hommes embusqués dans tous les buissons. Nous les poursuivons sans répit et, après deux kilomètres parcourus ainsi à pleine course, nous pénétrons à leur suite dans un village dont ils n'ont pas le temps de refermer la porte. Après une dernière décharge à bout portant qui jette à terre deux tirailleurs, tous les indigènes disparaissent dans le fourré en hurlant, et nous sommes maîtres de la place.

En me retournant, je m'aperçois avec quelque stupeur que nous sommes sept en tout, y compris les deux blessés : tout le reste, retardé par les fondrières, les lianes, les troncs d'arbres, a été distancé et est loin en arrière. Nous passons un assez vilain moment dans notre conquête, craignant un retour offensif. Enfin Hostains arrive avec toute la colonne; il a trouvé sur

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