‹ Mission Hostains-D'Ollone, 1898-1900Chapitre 34 sur 52 · MISSION IIO S JA I N S-D' 0 L L OM · texte numérisé non relu

MISSION IIO S JA I N S-D' 0 L L OM

le chemin de nombreux fusils et plusieurs traces de sang conduisant aux marigots où des blessés se seront cachés; un mort gît aussi à terre dans le village, avec des armes.

Nous pansons nos deux blessés. L'un a une balle dans la cuisse, mais l'autre n'a rien du tout : le projectile, un énorme cailloux ferrugineux, a frappé sa musette et a été arrêté par les cartouches dont elle était pleine ; il en est quitte pour une sérieuse contusion.

Le village présente une particularité nouvelle : il est de forme ronde, et une ceinture de bananiers régulièrement espacés, avec leurs tiges droites et leurs gerbes de feuilles se rejoignant en arceaux, forme tout autour un portique circulaire, d'un ordre inconnu mais gracieux. Le village a cinquante cases, c'est le plus gros que nous ayons encore enlevé. Plus de deux cents fusils le défendaient : il est probable que, sans notre poursuite enragée, la résistance eût été sérieuse, et nous avions sur nos derrières une autre hande.

Nous cherchons un endroit écarté pour camper, mais ce n'est pas facile : partout ce ne sont que cultures et villages. Nous nous installons au heau milieu d'un champ de manioc, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Des patrouilles partent dans toutes les directions. Il semble que les indigènes soient épouvantés de leur dernier échec : trois villages sont trouvés vides, au loin retentissent des hurlements et même des coups de feu, tirés sans doute par affolement. Chez nous, au contraire, la confiance augmente : voilà quatre jours que nous combattons avec un succès constant, pas un de nous n'a été tué, nous avons fait du chemin. Nous finirons bien par sortir delà forêt, pour peu que cela continue !

Cependant c'est un hasard miraculeux que nous ne soyons pas tombés, malgré nos détours, sur un des gros rassemblements ennemis qui se sont certainement formés. Une catastrophe est toujours imminente. Notre situation est traduite à merveille par ce dessin qui représente un homme tombant du haut d'un sixième étage et donnant en passant de ses nouvelles

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à un ami (|ni osl i\ la l'curlrc : (( (la va Ijicii, lui dit il, mais pourvu (juc (;a i\\\vv. I »

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LES MARAIS. — DESSIN DE BOUDIER (DAPItÈS U>E PHOTOGRAPHIE].

tion que des hautes herbes, et s'étendant à perte de vue de tous les côtés : la route du Nord nous est barre'e. Voilà la catastrophe! Ça n'a pas duré longtemps.

Que faire? A l'Ouest, une ligne d'arbres s'avance un peu dans l'eau : peut-être y a-t-il là un passage, et nous nous v engageons sans grand espoir. A droite, le chemin longe le lac, des marigots s'étendent à sa gauche, et bientôt il est recouvert par l'eau. Nous avançons le cœur serré d'angoisse : il va falloir retourner sur nos pas et nous allons sans doute trouver toute

la population du pays massée pour nous enfermer dans ce culde-sac.

Mais, ô joie! des coups de fusils nous saluent en avant : il

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y a donc un passage, puisque nos ennemis y sont. Nous nous jetons à leur poursuite : voici que le terrain se relève, et nous nous trouvons sur une étroite arête dont l'eau baigne les deux pentes. La végétation y est plus fourrée que jamais, mais la route est magnifique. Bientôt un village se présente, puis un deuxième, puis beaucoup d'autres : nous les enlevons à la file ; les habitants, ne pouvant fuir de côté, se sauvent après nous avoir envoyé leur feu à des distances folles.

Sérieusement défendus, certains de ces villages seraient presque imprenables, un entre autres : le chemin d'accès conduit perpendiculairement sur un énorme arbre renversé, d'un diamètre de 2 mètres 50, infranchissable à cause de sa convexité ; ensuite il longe ce rempart pour aboutir à un passage juste assez large pour un homme, et solidement barricadé ; les deux côtés de cet angle droit sont enfilés par les feux des défenseurs abrités derrière l'arbre et sur les côtés dans des logettes flanquantes. Heureusement, après un feu mal ajusté, ils déguerpissent en nous voyant arriver à la baïonnette.

Cependant, pour retarder notre marche, ils multiplient les obstacles : à chaque pas maintenant nous rencontrons des barricades ; des guerriers embusqués tirent sur les premiers qui les franchissent. Il faut employer le même procédé que devant les villages : une salve sur la barricade, ce qui amène toujours une riposte inefficace de l'ennemi hors de portée, puis l'assaut pendant qu'il est désarmé.

Tous les villages maintenant sont de forme ronde et entourés de bananiers ; ils sont admirablement propres et bien tenus, des massifs de différentes plantes, avec des bordures de bois, ornent la place centrale. Les habitants s'adonnent à la pêche, car de grands filets tressés en fibres de bambous sont accrochés dans chaque case, à côté d'arcs et de flèches empoisonnées ^ H y a des métiers à tisser pareils à ceux du Soudan, et, indice évident que nous approchons de la lisière, quelques cases ont des toits

1. Les indigènes préfèrent de beaucoup le fusil : dans une telle brousse la flècbe est tout de suite arrêtée.

VILLA ci: l'Oirill'IL'.

entrée de village fortifié. — dessin de grobet. (d'après un croquis.)

en chaume et non plus en feuilles de palmier : il y a donc des clairières et de l'herbe non loin.

Le plateau s'élargit : maintenant nous longeons de vastes cultures. Enfin, spectacle délicieux, nous nous trouvons au pied d'une colline de 200 mètres couverte de hautes herbes, avec des blocs de granit apparents. Pleins de joie, nous la gravissons, espérant du sommet découvrir le pays, mais les coups de feu

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partent des herbes comme du fourré, et il nous faut donner l'assaut à cette colline escarpde et enlever un petit village qui la couronne. Tout cela pour rien, car l'autre versant est boisé et nous n'avons aucune vue.

Un quart d'heure plus loin, nouveau piton dénudé, nouvel assaut, et nous nous emparons d'un village assez gros qui sans doute ne s'attendait guère à notre visite, car il est plein de chèvres qu'on n'a pas eu le temps de cacher : voilà notre dîner assuré. C'est le quinzième village pris aujourd'hui. Cette fois nous avons de la vue, mais nous ne découvrons rien, la forêt toujours pareille couvre plaines et hauteurs.

Le Cavally coule à nos pieds, large de 60 mètres environ et encombré de rochers et de rapides. Pendant que nous descendons la colline, Hostains s'embusque pour garder nos derrières, etbien fait-il, car nous sommes suivis : un indigène est tué, les autres disparaissent. Nous marchons encore quelque temps, mais voici que cinq tirailleurs, en proie à des douleurs d'entrailles atroces, se roulent sur le sol ou tombent presque inanimés.

Supposant un empoisonnement, nous leur ingurgitons par force de l'eau tiède en grande quantité — nous n'avions plus d'ipéca — et arrivons à les soulager un peu, mais il faut renoncer à aller plus loin. Nous campons donc où nous sommes, dans un fond près d'un ruisseau ; des collines et des villages sont tout autour de nous, et la place est aussi dangereuse que possible. Nous barricadons les chemins, nous tendons des lianes garnies de sonnettes en travers du ruisseau, et dès la nuit venue nous éteignons les feux.

Le froid est vif sur cette terre humide, et nos gens presque nus grelottent; personne ne dort. Et voilà que des voix s'élèvent sur une colline proche, hurlant des chants sauvages ; d'autres voix répondent des autres sommets. Ce qu'elles chantent, pendant que nos malades râlent, ces voix invisibles qui semblent tout près et nous enveloppent, c'est notre mort prochaine, sans doute. En vérité, cette nuit est sinistre. 2 Décembre. — Les malades vont mieux et peuvent marcher ;

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rONT DE LIANES SUR LE C.WALLY.

nous apprenons qu'ils s'étaient régalés de chenilles grillées trouvées dans une case et évidemment empoisonnées.

Tous les chemins sont maintenant hérissés de barricades. Gomme la plupart sont sans défenseurs, je cesse de faire tirer avant de les aborder, pour ne pas révéler où nous sommes et ménager les munitions qui s'épuisent, mais cette économie a pour résultat de nous faire subir plusieurs décharges à bout portant, et une balle frappe à la main Samba Diallo, le clairon. Ce brave garçon est toujours en tête malgré sa jambe blessée qui le fait beaucoup souffrir, et la veille encore il a reçu une forte contusion : ce sont toujours les mômes qui se font tuer ! Heureusement ils ne meurent pas chaque fois.

Nous retombons sur le Cavally, et là nous contemplons avec stupéfaction un pont suspendu en lianes de 60 mètres de longueur. Les ponts de lianes sont nombreux au Soudan, mais un ouvrage d'art comme celui-ci est prodigieux. Qu'on se figure un immense berceau d'enfant ! Le fond où pose le pied est fait d'un tapis de lianes ; sur les côtés des lianes forment un treillage régulier. Ce berceau est attaché à deux arbres géants, à une grande hauteur, afin que l'arc ne vienne pas effleurer le niveau de Teau, et on y accède par de fortes échelles ; des lianes énormes, attachées encore plus haut, viennent soutenir le milieu

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du pont, qui a ainsi tout à fait l'aspect de nos ponts de fil de fer. Tout cela est fait avec un soin, une solidité extrêmes; il a fallu un travail non seulement très long, mais surtout méthodique, réglé d'après un plan, et sous une direction prévoyante autant que hardie.

Ces gens que nous combattons sont vraiment étonnants : villages bien construits et bien fortifiés, cultures immenses, chemins magnifiques, filets de pêche, métiers à tisser, et pardessus tout ce pont merveilleux, tout cela chez eux indique une organisation bien supérieure à celle des Kroumen, dont pourtant l'intelligence nous avait frappés. A quoi lient qu'ils interdisent si jalousement l'entrée de leur territoire aux gens du Sud comme du Nord, si bien qu'ils sont partout considérés comme les derniers des sauvages?

Le pont a été sans pitié coupé pour nous empêcher de passer ; nous n'en avions d'ailleurs nulle envie, et nous nous éloignons du fleuve. Les assauts de villages recommencent, sans grande résistance. Le dixième, cependant, nous donne quelque peine: bâti sur une colline, il est précédé de nombreuses barricades qu'il faut enlever et détruire une à une ; pendant ce temps les gens rechargent à leur aise et tirent de nouveau ; ils semblent très animés, et poussent des hurlements comme pour appeler à leur aide. Les mauvais moments vont-ils recommencer?

En redescendant de la hauteur, nous pénétrons dans un vaste champ de manioc, barricadé lui aussi. A l'autre extrémité des formes se montrent, et déjà les hommes de tête mettent en joue, lorsque de nos propres rangs partent des cris joyeux : a Anicè, Anice! )) (Bonjour, bonjour, en bambara.) Deux hommes sont là-bas, qui au-dessus de leur tête agitent une poule blanche, symbole d'amitié dans toute la boucle du Niger, et de toutes leurs forces nous envoient ces Atiicè auxquels répondent nos hommes. Le Soudan, voici le Soudan, enfin! Nous sommes à la fois sauvés et victorieux.

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