Race du Soudan Méridional
MISSION nOSTAlNS-DVLLOXE.
eux aussi une poule blanche : ce sont les fils du chef du pays. Sur un nouveau signal, d'autres hommes arrivent à leur tour: tout ce monde était caché pour attendre le résultat des négociations, et au besoin nous combattre, mais maintenant les fusils ont été laissés dans la brousse et tous sont sans arme.
Les deux Malinkés servent d'interprètes. Les protestations de soumission renouvelées, on nous propose de passer la nuit dans un hameau voisin, le village du chef étant trop loin pour que nous puissions l'atteindre aujourd'hui. Nous faisons prendre aux indigènes les charges de nos porteurs, en flanquant chacun d'eux d'un de nos hommes qui a ordre de le tuer à la première alerte, car il se peut fort bien qu'on nous mène dans une embuscade.
Nous gagnons ainsi un village protégé par plusieurs barricades, qu'on se hâte de démolir à notre approche pour faire disparaître toute trace d'hostilité. On nous offre du riz et deux chèvres. Cependant femmes, enfants, vieillards restent absents, et quoique les deux Malinkés nous inspirent confiance, l'inquiétude nous prend : si les indigènes, désespérant à cause de nos zigzags de parvenir à nous attaquer en force, avaient imaginé cet excellent stratagème, de nous amener ainsi dans un village choisi et de nous y cerner tout à leur aise? La nuit s'écoule dans la plus vive anxiété que nous ayons encore ressentie, car un danger possible effraye bien plus qu'un péril certain.
Mais les indigènes ont assez de la lutte : au matin, ce ne sont pas des guerriers terribles qui se présentent, mais des files de gens sans armes envoyés au-devant de nous pour nous faire honneur. Suivis de ce brillant cortège, nous traversons plusieurs villages ; partout les hommes seuls sont présents, groupés pour nous attendre, et ils nous offrent des chèvres et des poules.
Ils ont toujours les mêmes visages farouches que nous voyons depuis notre entrée chez les Gons ; les fils du chef au contraire ont des figures avenantes, des chapeaux tressés en cône et des blouses à la mode du Soudan, et un type voisin du Malinké. En demandant aux deux Soudanais comment ils ont pu venir
jusqu'ici sans ôlro faits captifs, nous avons IV^xplif-ation do co contraste.
Lo, chef Hadia Oalao, chez lequel nous nous rendons, est Soudanais. II habilait autrefois le Sdhouédougou, .-ni Sud de, Beyla; Sainory ayant en 1892 envoyé Morifing Dian avec une colonne pour s'emparer du pays, il s'est enfui dans la forôt avec une foule d'habitants. Un grand nombre a 616 pris par les indigènes, mais Badia Galao ayant beaucoup d'hommes avec lui a su se faire respecter, et bientôtil a acquis une grande influence. Il a gardé des relations avec le Soudan, et les indigènes laissent passer les dioulas qui viennent chez lui, en sorte qu'à notre approche il a pu en envoyer au-devant de nous sur tous les chemins i.
On avouera que voilà une chance véritablement merveilleuse! Dans cette forêt immense, partout fermée aux gens du Soudan, nous sommes tombés juste sur le seul d'entre eux qui ait pu s'y établir et par suite attirer des dioulas sachant la langue de nos hommes. Sans cette circonstance, les Gons eussent en vain désiré la paix : faute de pouvoir la demander, la guerre eût continué inexorablement. Si loin de la lisière, nous avions encore mille occasions d'être massacrés ; comment même emporter de nouveaux blessés ? il ne nous restait plus de porteurs disponibles, et les abandonner c'était les livrer à des supplices affreux. Bref, sans la paix, nos succès n'aboutissaient qu'à un désastre, et elle était impossible sans cette rencontre invraisemblable. Le destin qui nous avait continuellement protégés nous réservait cette dernière faveur.
Badia Galao nous accueille en maîtres. C'est un vieillard pareil à tous les chefs musulmans du Soudan : il porte un boubou -,
1. Les gens du Sébouédougou ne parlent pas le bambara et n'auraient pu se faire comprendre de nous. — On appelle dioulas les marchands ambulants ou colporteurs. Il ne faut pas les confondre avec la race des Dioulas de Kong à laquelle appartenaient nos porteurs, ni avec celle des Dioulas ou Dans à laquelle eurent affaire Blondiaux et Woelffel à l'Est du Gavally.
2. Vaste pièce d'étoffe retombant devant et derrière, avec un trou pour la tête, et cousue sur les deux côtés.
y/SSfOX IfOSTA I\S-D'OLL()\E.
sa lôte est rasée, sauf une légère barbiche, et il tient à la main un chapelet, bien qu'il ne soit pas musulman; sur chaque joue il a la marque du Sébouédougou, cinq longues raies doubles. Il nous remercie humblement d'avoir bien voulu accorder la paix, et déclare que tout ici nous appartient.
Puis, sur un signe, une file d'hommes parait et dépose en ligne des calebasses énormes pleines de riz cuit, et d'autres plus petites contenant des sauces diverses. Craignant le poison, nous exigeons qu'on goûte tout devant nous et demandons que dorénavant on nous remette les aliments non préparés : une demi-heure après arrive une nouvelle file d'hommes apportant chacun un petit panier de riz cru.
Le chef nous ofi're une chèvre, puis un peu plus tard" un mouton ; il manque encore un bœuf, car telle est la progression qu'il convient à des vaincus de suivre pour traiter leurs vainqueurs, mais c'est le grand chef de tout le pays qui viendra demain nous l'offrir.
Nous sommes avides, maintenant que nous avons un interprète, d'obtenir des renseignements sur nos adversaires, mais la conversation reste difficile : un tirailleur traduit nos paroles en bambara, un des Malinkés les répète en langue du Sébouédougou, Badia Galao les explique aux gens de la forêt. Voici ce que nous parvenons à apprendre :
Toutes les peuplades appelées Gons par les Kroumen sont les mêmes qu'au Soudan on désigne sous le nom générique de Nguérés. Après les Yayas, nous avons traversé les Mboros ou Bolos, puis les Nguérés proprement dits, enfin, depuis deux jours, les Hounés chez lesquels nous sommes. Tout le monde croyait que nous succomberions à la première attaque et notre victoire a profondément étonné ; on nous a alors attendus en force dans plusieurs embuscades, mais nous apparaissions bien loin de là sur les points les plus, inattendus, et bientôt la panique s'est mise dans le pays : personne ne se sentait plus en sûreté, les hommes se sont dispersés pour défendre leur village, les femmes et les enfants se sont sauvés dans le fourre. Les innom-
SOUMISSKJAS JJh'S JKJl \J:s.
brablos barricades dos doux dcrniors jours ('l.'ii(;nl un ingj'nioux moyen pour nous faire signaler nous-nionuis notre marche, car les indigcnos avaient remarque que nous tirions des salves avant de les aborder. Nos balles leur ont fait ('prouver de fortes pertes : il paraît que nous avons iu6 douze hommes rien que dans le dernier village; comme nous en avons pris d'assaut quarante-quatre, une semblable moyenne donnerait un sérieux total'. Enfin, nous voyant avancer toujours victorieusement par des routes imprévues, comme si nous connaissions le pays à merveille, ne laissant derrière nous ni un mort ni un blessé comme si nous étions invulnérables, ils ont jugé la lutte impossible.
Nous essayons d'obtenir les noms des villages, des chefs, de l'immense marais ou lac rencontré, mais la crainte est encore trop forte chez les vaincus et on redoute que nous méditions une vengeance: on affirme ne rien savoir, ce sont d'autres tribus, on n'a pas de rapports avec eux.
Nous ne sommes pas fâchés, on peut le croire, de passer une nuit tranquille, de manger des aliments abondants et à peu près cuits, et de nous reposer. Certes nous sommes impatients de rendre notre succès définitif en atteignant la lisière, et de retrouver le monde civilisé : mais après ces six jours démarches et de combats incessants presque sans nourriture, après ces nuits sans feu et sans sommeil, nous sommes tous épuisés ; d'ailleurs, il est bon de rester sur le champ de bataille pour affirmer notre victoire.
Le grand chef des Hounés, DiaraBondo-, vient faire sa soumission, accompagné de tous les notables : il nous offre un bœuf et demande humblement son pardon. Nous lui faisons comprendre que maintenant les Français sont maîtres du pays»
1. Nous n'avons cependant trouvé que six cadavres, mais nous tirions sur des ennemis embusqués et nous n'allions pas voir ce qu'ils étaient devenus. A ceux qui s'étonneraient néanmoins, je demande de lire un peu plus loin ce que concerne la mission Woelffel.
2. Bien (nie Diara soit un mot bambara (lion), je ne crois pas qu'il y ait de parenté entre les Nguérés et la race Malinké, D'ailleurs c'est peut-être à tort que j'orthographie ainsi ce nom.
M ISS IDA IIOSTAINS-D'OLLONE.
que nul ne peut leur résister, et qu'ils tiennent le Sud comme le Nord.
Voilà en effet ce qui frappe le plus les indigènes : c'est que nous venons du Sud. Avant notre dernier passage du Cavally, tout le monde ignorait l'existence du Soudan ; maintenant, ce qui est inconnu, ce sont les choses de la côte : on sait bien, par de vagues récits, que les fleuves vont se jeter dans une grande nappe d'eau, mais c'est tout. Aussi notre arrivée, révélation d'un monde nouveau, cause-t-elle une véritable stupeur.
Nous avons néanmoins beaucoup de peine à obtenir qu'on nous conduise à Nzo : on voudrait nous cacher la route directe du Soudan, sans doute pour empêcher des colonnes françaises de revenir. Nous apprenons enfin que nous sommes à trois fortes journées de Nzo.
Le lendemain 5 décembre nous reprenons la marche, des indigènes portant nos blessés. Le vieux Badia Galao nous conduit jusqu'à la limite de son territoire : maintenant que les blancs ont délivré son pays de Samory, et puisque nous rouvrons la route, il veut retourner mourir là où il est né et, très ému, il nous regarde partir vers le Soudan.
Nous passons une large rivière, le Boa, sur un beau pont de lianes de trente mètres, puis nous quittons le grand chemin et prenons un petit sentier qui, paraît-il, est plus court. Toute la journée nous marchons en plein fourré désert : assurément on évite à dessein de nous faire connaître les lieux habités.
Vers cinq heures du soir nous débouchons dans la première clairière naturelle que nous ayons vue depuis la côte : un vaste mamelon à pentes douces couvert d'une herbe courte, avec quelques bosquets disséminés. Avec quelle joie nous saluons ce premier espace libre ! Il semble que c'est la porte de notre prison qui s'ouvre. De la crête, nous apercevons en face de nous le puissant massif des Monts Nimba ; Nzo est de l'autre côté.
Après une formidable journée de marche sans arrêt, nous atteignons la tribu des Bhoués. Le lendemain nous traversons
plusieurs [^l'.-nids villages, (jui tous nous l'oiil inrmc- ;ir(;ii(il : d'inlorminablos iiles (l'hoiuiucs vicMiiicnl ([('jjosci' à nos pinds fies paiiicM'S (le- riz cl cIkhiiu' fois ou nous ollVc un itoMiC Kl même des villaj^es à colô (ioH(iuols nous p.-issons s.-ins les voii* nous envoient leur tribut, soit dos houifs, soit des caplils iualini<<'s pris dans la dc'roulo do Samory.
Nous recevons successivement huit do ces malheureux. lùi nous apercevant, ils manifestent une joie profonde et se jettent à nos pieds pour nous remercier do les avoir sauvés de la mort. Quelle mort? Kh bien ! celle qui les attendait, ils allaient être mangés. Par qui donc ? Mais par les gens du pays, leurs maîtres.
Et alors nous apprenons le secret du mystère qui pose sur la forêt. Tous ces Gons ou Nguérés que nous venons de combattre, ces gens qui font de si beaux chemins, de si jolis villages, des ponts si merveilleux, sont des anthropophages pratiquant et passionnés, non pas, comme les gens du Sud, dans des cas spéciaux et exceptionnels, mais toutes les fois qu'ils le peuvent. Ce n'est pas cependant la viande qui leur manque ; ils ont des bœufs en assez grande quantité, des moutons et des chèvres, mais c'est l'homme qui jouit de leurs préférences. Voilà pour quelle raison aucune communication ne s'établit entre le Soudan et la Côte : quiconque pénètre chez eux est mangé !
De petites troupes embusquées sur les confins des peuplades voisines capturent tous les isolés ; surtout, ils achètent au Soudan des esclaves en échange des noix de kola que le pays produit en abondance; tous ces captifs, achetés et revendus comme des bestiaux, finissent aussi par l'abattoir. Quand on abat un homme, ses morceaux sont attribués à chacun suivant son rang : tel a droit à l'épaule, tel autre à la cuisse, un troisième au bras et au foie. Ce n'est naturellement qu'aux jours de fête qu'on s'offre un si succulent festin, car enfin chaque village n'a pas de quoi se payer un homme à manger chaque jour.
Qu'on se demande maintenant où sont passés les soixante mille individus de la suite de Samory qui n'ont pas reparu ! Hélas ! il est trop tard pour les chercher: l'un de nos captifs délivrés est le
MISSIOX I/OSTAINS-D'OLLOXK.
dernier survivant de dix-huit dont son maître s'était emparé, les dix-sept autres sont dévorés.
Cette découverte nous met, on le comprendra, hors de nous, et l'envie nous prend de massacrer ces monstres qui nous ofTi'ent quelques captifs pour obtenir une paix qui leur permette de manger tranquillement les autres. Puis la réflexion nous calme: outre que, dans notre faiblesse, nous devons déjà nous considérer comme trop heureux si nous sauvons notre propre peau, vraiment ces gens ne méritent pas la colère. Ce ne sont point des brutes qu'il faut détruire comme des animaux nuisibles : ils sont, on l'a vu, intelligents, relativement civilisés et susceptibles de culture. C'est à coup sûr une des plus remarquables races noires, et, sous notre autorité, en quelques années ces affreuses pratiques auront disparu. Elles proviennent de coutumes immémoriales et sans qu'on y voie rien de mal ; elles n'empêchent pas les gens d'être entre eux très humains, ni d'avoir une bonne foi qui permet aux dioulas devenir sans danger dans quelques lieux déterminés, pour acheter les kolas et apporter les étoffes, le sel, les bœufs et les captifs. On peut tout espérer d'hommes intelligents et capables de respecter leur parole.
Si la délivrance des captifs nous touche surtout, c'est l'abondance des vivres, que la victoire a fait succéder aux privations endurées durant tout le cours de la mission qui réjouit nos hommes : ils mangent à éclater, un bœuf est dévoré chaque jour par nos soixante bouches, et un des tirailleurs tire joyeusement la morale nègre de cette histoire : (( Si nous n'y a jamais faire guerre, nous n'y a jamais manger bœuf. » Vraiment, manger du bœuf, cela vaut bien une guerre I Et puisqu'ils en ont, ils s'en payent: presque tous tombent malades d'indigestion. Pauvres diables ! après ce qu'ils ont souffert si patiemment, si stoïquement, ils sont bien excusables.
Nous-mêmes apprécions d'avoir retrouvé du sel. On sait qu'il est fort pénible d'en manquer ; cependant, quand on n'a à peu près rien à manger avec, la privation perd de son importance.
Pendant la marche du troisième jour nous longeons le massif
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(lu iiionl Niinh.i, doiil |)."»i' iiislniils, du li;iiil, (l(; collines, nous apoi'covons les pics ai^iis nu dcissiis des iiii;i}:,es : c/iîst un sujxîrho blocgraniliquoqui drcsso briisquomcnt ses sommets à 1 lUX) mclrcs d(^ liaulour cL à environ 2 ()()() d'altiludo ; la vt'yélation s'arreto à la moilio do la ponte. Dans l'Iilsl, an loin, nous distinguons aussi une puissante cliaîno dentelée '. Le chemin est tr?;s accidenté, do gros rocs do granit arrondis sortent de terre et le sol est couvert do lalcrilo ferrugineuse qui blesse les pieds de nos hommes habitués depuis si longtemps à une terre molle et boueuse.
A partir du village deBananda ouBanambiso, nous trouvons la (( Route des Blancs )). un superbe chemin que les indigènes eux-mêmes ont tracé jusqu'à la lisière, et les dioulas soudanais sont autorisés à venir en toute sécurité à Bananda où se tient un grand marché deux fois par mois.
La contrée que nous traversons maintenant est celle qui vit, il y a un an, la ruine de Samory.
On se le rappelle, l'armée de Samory marchant vers l'Ouest, et déjà désorganisée par ses combats incessants contre les gens de la forêt, avait commencé à franchir le Gavally à Tiaféso, lorsque le lieutenant Woelffel, arrivant de Nzo, se jeta audacieusement avec 150 tirailleurs sur l'avant-garde et, profitant de la surprise et du découragement général, lui fit mettre bas les armes : il ramena vingt mille prisonniers, hommes ou femmes. Ce désastre ferma la route à Samory et amena sa capture quelques jours plus tard par le capitaine Gouraud. Nous laissons un peu sur notre droite Tiaféso, que dans la langue du pays on appelle Tiaplé.
Vers six heures du soir;, nous atteignons un très gros village de deux cents cases, entouré à la mode soudanaise d'un tata, mur en terre durcie. Cette fois, ce sont des amis : le chef, vêtu d'un boubou et d'une culotte, avec un sabre recourbé, vient à notre rencontre et nous serre dans ses bras, la population entière
1. Ce sont les monts de Drouplé, auxquels Woelffel attribue plus de 3 000 mètres.
M/SSION //OSTAI.XS-D'OLLO.M:.
nous attend, et les femmes, les premières que nous voyions depuis le commencement des hostilités, dansent en notre honneur. Nous sommes à Ndolomou, chez les Guerzés, race qui habite la lisière de la forêt et les premières clairières, participant déjà des mœurs de la plaine ; en capturant Samory, dont l'avant-garde était parvenue à quelques kilomètres, nos troupes les ont sauvés du massacre, aussi sommes-nous accueillis avec joie. Mais Nzo n'est plus loin, et si grande est notre impatience de l'atteindre que nous repartons à la lueur des torches, sans sentir la fatigue d'une marche de douze heures.
Enfin, à sept heures du soir, nous entrons dans ce bienheureux village qui, depuis notre départ, a été comme le pôle magnétique attirant notre marche incertaine et aveugle. C'est à Nzo que le commandant deLartigue a massé ses forces pour arrêter Samory: c'est de là que WoelfTel et Gouraud sont tombés sur les deux moitiés de l'armée de l'Almamy . Village le plus méridional atteint par les colonnes soudanaises lors de notre départ, nous l'avons pris pour but ; et peut-être trouvera-t-on digne de remarque que, marchant à tâtons dans la forêt, sans avoir trouvé quelqu'un qui connaisse ce nom ni n'importe quel autre signalé par le Soudan, nous soyons arrivés, au bout d'une année, juste au point voulu.
Et cependant Nzo n'est pas où le portent les cartes, mais environ 80 kilomètres plus au Nord. Non seulement notre tâche a été allongée d'autant, mais cette erreur est la cause de l'extrême difficulté que nous avons éprouvée à diriger notre marche, et que peut-être je n'ai pas su faire comprendre au lecteur étonné de notre perpétuel embarras.
Nous pensions trouver Nzo à 300 kilomètres de Béréby et Tiaféso à 240 1. Quelle n'était pas notre surprise, à mesure que nous avancions, de ne pas entendre parler de ces villages, mais bien
1. Sur la carte du Ministère des Colonies (Spicq première édition), Nzo est porté à 7° 22', et les dépêches sur le combat de Tiaféso indiquaient ce dernier point comme à 60 kilomètres plus au Sud, alors qu'il est à 20 kilomètres au <naximum.
d'tiiio foulo do poujjlades, de riviôrcs, do montagnes, dont l.i sihialioii olail louL à fall iiicoinpalililo avoc la Iciirî Où ('tionsnoiis donc ? Mlail oo nous (jui nous lr()ini)ions dans nos lovos on les cartes qni olaionl l"anssos?()fi nons dirig(!i'? Notre incertitude ('lait cxh'onic cl no- faisait que ci'oîti'o. (^e sont oes Sf) l<ilomètres (roi-i'cui' |)our Nzo, de l'JO j)oni* 'i'iafcso, qui donnont â la forôt la place de contenir et cette boucle du Cavally, si iniprcvue et d(5coneertante, et cette couche de populations (Ions on Nguérds dont ranthropophagie féroce empêche toute communication entre le Soudan et la mer. C'est là ce qui nous a mis pendant toute notre mission en face d'une énigme qu'il a fallu résoudre, comme Gildipe, Tcpée à la main.
Dès l'entrée de Nzo, nous sentons que c'est bien la porte du Soudan que nous franchissons: une dizaine de dioulas, venus de tous les points de notre immense empire, sont là, qui nous saluent joyeusement par des bonjours en français. Et l'orchestre du village, plusieurs tam-tam, des clochettes, des flûtes, de grandes guitares, fait éclater en notre honneur un vacarme infernal.
Après une nuit de détente complète et délicieuse, notre premier soin au réveil est de demander des courriers pour Beyla et d'envoyer des télégrammes annonçant au Ministre et aux différents Gouverneurs notre heureuse arrivée.
Le chef de Ndolomou, Dagana, qui est suzerain de Nzo, vient nous apporter ses présents ; il nous montre un papier attestant ses hons services envers la mission Woelffel. Ainsi, cette mission dont nous n'avons jamais pu avoir de nouvelles s'est hien réellement mise en marche ! Qu'a-t-elle pu devenir? Ceci, Dagana et tout le monde l'ignorent : elle a passé le Cavally et gagné Oua, puis on croit qu'elle s'est rendue à Man; là s'arrêtent les renseignements. Nous sommes fort intrigués par ce mystère.
Nzo est un gros village de 175 cases. Les environs immédiats ont été débroussaillés, si bien qu'on peut circuler librement sous une futaie magnifique ; une éclaircie permet d'admirer le massif du Nimba. La vallée est couverte de palmiers à huile : nous n'avons jamais vu en plus grande abondance cet arbre
M/SS/OX nos TA /\S-Ï)'()LL OXE.
qu'on croit communément n'exister qu'au bord de la mer^
Deux fois par mois se tient un gros marché où s'échangent les kolas de la forêt contre les boeufs, le sel et les étoffes du Soudan ; le dernier s'est tenu l'avant-veille, et une trentaine de bœufs demeurés invendus témoignent de son importance.
La forêt continue cesse à une heure de Nzo, mais pendant trois jours encore les bois alternent avec les clairières, et quoique les villages soient construits en terrain découvert, les habitants ont conservé la même crainte de l'étranger que les gens de la forêt et, à notre approche, tous courent chercher un refuge dans le fourré voisin: c'est une désagréable surprise pour nous, qui croyions le pays soumis.
Enfin le quatrième jour, au village de Déné (ou Léné), nous atteignons les populations Malinkés. A partir de ce moment, bien que l'autorité française ne s'étende pas jusque-là, nous sommes traités partout en représentants de la race souveraine : le chef et les notables nous saluent à l'arrivée, le tam-tam retentit en notre honneur, et on nous offre la nourriture toute préparée, c'est-à-dire du riz cuit avec une foule de sauces diverses, ainsi qu'un bœuf ou un mouton.
A Déné aussi nous disons un adieu définitif à la forêt. Sauf dans les bas-fonds où la terre végétale accumulée et l'humidité entretiennent une végétation magnifique, nous irons dorénavant sous un ciel brûlantà travers de hautes herbes ou des arbres sans feuilles. Sans doute il nous arrivera parfois de regretter l'épais ombrage où le casque était inutile, où Ton marchait sans souci de l'heure; mais avec la forêt nous quittons l'inconnu, les difficultés, les périls, et nous entrons dans le monde civilisé en même temps que dans la lumière. Aussi, comme les Dix Mille acclamant la mer, nous saluons joyeusement le Soleil.
1. Voir les Résultats Géographiques et Économiques des explorations du Niger, étude des plus documentées où M. Guy, chef du Service Géographique et des Missions, expose Tétat des connaissances officielles lors de notre départ et note, d'après des voyageurs, que le palmier à huile ne pousse pas à plus de 30 kilomètres du rivage. Cependant Binger a indiqué exactement Taire d'habitat •de cet arbre, et Marchand et Blondiaux l'ont déjà signalé au nord de la forêt.
soiii ii: ni: la 101:1:1
LES MOMS NIMBA VUS DU NORD.
Nous voici maintenant sur le plateau qui partage les eaux entre le Niger et le golfe de Guinée. De nombreuses chaînes de collines en partent, séparant les affluents du Saint-Paul, de la Sassandra. du Niger.
Le 13 au soir, comme nous entrons au village de Horaso, nous avons la joie de voir des chécliias rouges apparaître. Ce sont des tirailleurs de Bayla qui nous apportent un courrier : le capitaine Basset, commandant le cercle, nous souhaite la bienvenue et nous envoie des journaux, du café et du sucre. C'est donc fait, notre liaison avec le Soudan est consommée, et nous retrouvons la civilisation sous ses deux formes, nourriture de l'esprit et du corps. Pour un peu, nous embrasserions les braves tirailleurs I Sans perdre uue minute, nous faisons préparer du café dont nous avons oublié le goût depuis si longtemps, et nous nous jetons sur les journaux : qu'on songe que les derniers reçus
.V/.S.S/OA n()STAI\S-I)'OLLO\E.
à Fort-Binger étaient du 21 juin, et que nous ignorions tout depuis ce moment* !
Le lendemain matin nous passons à Boola. C'est le point extrême jusqu'où s'étend l'autorité française et, pour celte raison, c'est aussi le dernier où affluent les dioulas, dont un petit nombre seulement se risque jusqu'à Nzo : près de quinze cents hommes et femmes venus du Nord, et sans doute autant du Sud, s'y rencontrent tous les quinze jours, sans compter les gens du pays. Un poste de douaniers soudanais y est établi.
Pourquoi l'autorité française s'arrête à Boola au lieu de s'exercer jusqu'à Nzo, je ne sais : tout le pays l'accepterait sans aucune résistance, et c'est de beaucoup le plus riche et le plus peuplé que nous ayons rencontré d'une mer à l'autre. Samory n'ayant jamais poussé jusque-là ses colonnes dévastatrices, tout ce qui souffrait sous son joug ou fuyait devant lui s'y est réfugié; après la prise de l'Almamy, une grande partie de la foule qui le suivait y est demeurée librement ou en captivité; enfin ceux qui veulent échappera l'impôt que payent nos sujets viennent s'y établir. La plupart des villages, très nombreux, ont deux ou trois cent cases, c'est-à-dire en moyenne un millier d'habitants. Si on tarde, cette superbe région deviendra le repaire de tous ceux qui nous craignent ou nous haïssent, et un foyer d'hostilité contre nous.
14 Décembre 1899. — On nous amène des chevaux : avec quel plaisir nous les enfourchons ! Qu'on songe que nous sommes dans cette Afrique équatoriale où nul Européen ne va jamais à pied, où il est admis que toute fatigue amène la fièvre et souvent la mort : voilà cependant un an que nous marchons.
Une heure après apparaît sur une crête un cavalier en tunique rouge : c'est le capitaine Basset, des spahis sénégalais, qui vient à notre rencontre. Je n'ai pas besoin de décrire l'émotion que nous cause, après tant de mois de solitude morale et de
!.. Quon veuille bien se souvenir des événements qui à cette date passionnaient la France et le monde : les journaux n'annonçaient rien moins que la guerre civile et la guerre étrangère. Qu'allions-nous retrouver ?