CHAPITRE II
lloslililé (les Topos. — La fonH. — Kapé Tékiré.
LES villages de Grand-Béréby, de Ros-Béréby et de Béréby- Mani sont situés au fond de trois petits golfes ^ Entre les deux derniers est bâti le poste français, où réside un administrateur assisté d'un douanier et d'un télégraphiste, avec une quinzaine de miliciens sénégalais. L'autorité de l'administrateur s'étend juste jusqu'à la palissade qui entoure sa maison. Il est dans l'absolue incapacité de faire exécuter un ordre quelconque à n'importe qui : aussi n'en donne-t- il point. Et même, il ne faudrait pas se hasarder bien loin de la plage, on courrait risque de ne point revenir : l'administrateur a donc l'ordre de ne pas bouger.
Il n'y a ici nulle critique : j'ai déjà expliqué qu'on a voulu implanter le commerce sur la côte avant de songer à occuper l'intérieur, et notre mission avait précisément pour but de préparer la future conquête. Mais j'ai dû exposer cette situation pour montrer comiment les difficultés commençaient pour nous au rivage même.
1. C'est une notion très généralement admise, mais parfaitement fausse, que toute la côte du liolfe de Guinée est plate et droite, sans un golfe, ui un cap. Rien n'est plus mouvementé au contraire que le rivage entre Fresco, un peu avant l'embouchure de la Sassandra, et San Pedro. Des chaînes de collines chargées de palmiers à huile arrivent jusque dans la mer, formant de nombreux promontoires terminés par des falaises rouges contre lesquels se brisent les ilôts. De San Pedro à Tabou, la côte est généralement plus basse, mais toujours découpée, et à peu de distance s'élèvent des collines. Que le rivage soit plat ou escarpé, la forêt recouvre tout uniformément.
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UN COIN DU POSTE UE BElîEBY.
Nous étions donc à pied d'œavro. Avant de pénétrer chez ces populations anthropophages et féroces, il fallait nous assurer un bon accueil de la première tribu. En questionnant les indigènes, nous apprîmes que toutes les peuplades jusqu'au Gavally formaieat une confédération appelée les Tabétouos ';le chef le plus influent, parce que le plus vieux, était Kapé Yékiré, chef de Diutou, village à un jour de marche de la mer.
Cette circonstance nous était très favorable, car, si voisins de la côte, les gens de Diutou craindraient, en nous recevant mal, de briser leurs rapports avec les factoreries de Béréby et de ne pouvoir échapper au châtiment; de plus en gagnant l'amitié de Kapé Yékiré on s'assurait le passage chez tous les Tabétouos. Or justement un des fils du vieux chef, nommé lui-même Kapé, se trouvait à Béréby-Mani ; il avait servi sur plusieurs bateaux et parlait un peu français-. Trop
1. Ce renseignement de la plus grande importance était tout à fait ignoré jusque-là; le nom même était inconnu,
2. Toute la côte depuis la frontière du Sierra Leone jusqu'au San Pedro
MISSJO.X IIOSJAINS-DOLLONE.
souvent, la chose est connue, les Kroumen, dociles et doux en dehors de chez eux, redeviennent intraitables dès qu'il s'agit de pénétrer dans leur pays. Mais Kapé, moyennant honnête récompense, adopta franchement nos intérêts : il se chargea d'aller décider son père, non seulement à nous recevoir, mais à nous (( ouvrir les routes », c'est-à-dire, d'abord à nous laisser passer, ensuite à nous fournir tout ce qui nous serait nécessaire, guides, porteurs, vivres, et surtout à envoyer en avant de nous des hommes chargés de nous recommander aux populations.
Gomme interprète, nous ne pûmes trouver dans tout le pays qu'un seul homme qui consentît à nous accompagner dans l'intérieur. Il portait le nom anglais de Tom, parlait et écrivait, également mal, le français et l'anglais.
N'ayant que trente porteurs réguliers, il nous fallait quatrevingt-dix auxiliaires pour transporter nos cent vingt charges. Nous comptions obtenir dans chaque village qu'on nous les fournît, moyennant payement, pour aller jusqu'au village suivant : une corvée d'un jour s'obtient assez facilement du noir, le travail régulier seul lui déplaît. Nous irions ainsi jusqu'au point où nous établirions notre fort, ce qui ne serait jamais très loin ; au besoin, si les indigènes refusaient, nous ferions plusieurs voyages avec nos seuls hommes. Certes, nous nous attendions à des difficultés quotidiennes et énervantes, mais tout valait mieux que d'augmenter le nombre de nos porteurs réguliers, d'ailleurs inutiles à mesure que notre pacotille s'épuiserait.
Cependant quatre-vingt-dix hommes, c'était beaucoup. Si les gens de la côte se louent comme travailleurs aux paquebots qui passent, ce n'est pas par goût qu'ils le font. 11 y a chez eux une sorte de conscription : les chefs de famille désignent les
fournit, sous les noms de Vai et de Kroumen, des hommes qui attendent le passage des navires pour s'engager comme hommes d'équipage, les matelots blancs ne pouvant résister à la chaleur sous ces climats, ou comme travailleurs dans un pays quelconque. Le bateau qui en a besoin stoppe, siffle; les Kroumen, embrigadés à Tavance sous des chefs reconnus par eux, arrivent en pirogue, on en prend le nombre nécessaire et on repart. De toutes les côtes d'Afrique, c'est le seul point où on trouve des noirs désireux de travailler et s'organisant pour cela.
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POlMIiUSES.
jeunes gens qui doivent aller travailler au loin, et ceux-ci rapportent à la fin de leur engagement tout l'argent gagné, grâce auquel vivent dans une parfaite oisiveté ceux qui restent au pays. Ils se croiraient déshonorés en travaillant chez eux.
Néanmoins le chef de Béréby-Mani se laissa persuader : quatre jours après notre débarquement, vêtu d'un magnifique habit brodé d'or et d'un chapeau à plumes, cadeaux de l'administrateur, il arrivait triomphalement avec quatre-vingt-dix... porteuses!
Toutes les fois que, depuis notre retour nous avons raconté ceci, chacun de s'exclamer et de plaindre ces pauvres créatures traitées en bcles de somme. Voilà bien de nos sensibleries! Il n'y avait là rien que de très ordinaire, et même que de tout à fait naturel. En tout pays primitif, comme autrefois chez nous^ l'homme est le protecteur, le guerrier : il veille à la sécurité de sa famille et marche les armes à la main. La femme, elle.
M ISS 10 \ II()STAI\S-irOLLO\E.
est chargée du ménage; chargée est bien le mot, car elle le porte sur sa tcte : provisions, marmites et calebasses, effets de toutes sortes, avec en plus, son dernier-né derrière le dos. Gela ne la fatigue guère, elle y est habituée : ne lui faut-il pas chaque jour, rien que pour préparer le repas, aller chercher de lourdes charges de bois, de riz ou de manioc, celles-ci dans les plantations qui sont loin des villages? A ce régime, elle devient très robuste et dix heures de marche, avec trente kilos sur la tète et un enfant de quatre ans sur le dos, ne l'épouvantent pas. Maintenant, qu'elle y acquière des formes sculpturales et UQ port de déesse, voilà ce que je n'oserai prétendre, et je ne conseillerai pas ce genre de sport aux Françaises soucieuses de l'élégance de leur démarche.
Mais que les âmes compatissantes se rassurent : les femmes sont loin d'être maltraitées. Au contraire, elles ont beaucoup d'autorité dans leur intérieur, et même souvent, nous le verrons, d'influence sur les affaires publiques...
Le 19 février, tout étant prêt, nous nous mettons en route. La mission au complet comprend trois blancs, ^L Hostains, M. Bruneau et moi, vingt tirailleurs, trente porteurs, plus leur chef Sirabana et sa femme — il l'avait amenée de son lointain pays, nous avions bien été forcés de la garder -- , l'interprète Tom, un cuisinier sénégalais et trois boys ', en tout soixante membres réguliers ; plus quatre-vingt-dix auxiliaires à remplacer chaque jour.
Nous couchons à Roc-Béréby, village d'où part notre roule
vers l'intérieur. 11 doit son nom à un beau rocher, situé en face
de lui dans la mer. Le lendemain, notre ami Kapé nous ayant
apporté l'assurance que nous serions bien reçus, nous obtenons
du chef des porteuses de rechange, et nous faisons partirions
nos auxiliaires pour Diutou : nous-mêmes, obligés de rester pour
régler divers achats, nous partirons demain.
1. Ce mot anglais << garçon » est adopté partout aux colonies pour désigner les serviteurs, ordinairement de jeunes garçons. Les nôtres étaient trois porteurs trop faibles pour marcher constamment chargés et qui servaient à remplacer des hommes malades ou manquants.
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Mais lo soir un ('otin'i(M' nous .-ijjpoi'h' iiiio- (Ii'j)Acho Mo M. Ponol, nouveau gouverneur inlcrimairc. Il nous aiinonee que los Topos vionneni (l(^ |)ill('i' un village ami, à 15 kilom?;treH du poste (le Tabou, et demande si nous i)ouvons provisoiremen! nous délournor de noire route cl aller les repousser.
La chose est grave. Ilostains connaît h fond les Tdpos, il les sait nombreux et armds do fusils à tir rapide vendus par les Libériens : avec nos vingt tirailleurs nous ne pourrons rien et notre missions sera forl compromise. Cent hommes pour le moins seraient indispensables — et on verra parla suite qu'il en fallut trois fois plus.
Le lendemain Hostains retourne au poste pour correspondre par télégraphe avec le gouverneur. Pendant ce temps, comme nous sommes attendus à Diutou, je m'y rends.
Je pars sans escorte, afin de bien prouver notre confiance et nos bonnes intentions. Ayant, pour faire en un jour le trajet d'aller et retour, une étape très forte, et nos porteurs étant inoccupés , j'essaye de me faire porter en hamac. Il faut y renoncer dès les premiers pas.
Il est difficile à qui ne l'a pas vu de se faire une idée d'un sentier à la Côte d'Ivoire. (( La route, dit le capitaine Marchand, est taillée en plein fourré, dans le lacis des lianes géantes, et des troncs renversés, se tordant en méandres compliqués dans le taillis épineux autour de grands arbres dont l'épais feuillage ne laisse arriver qu'une lumière vague et trompeuse sur un sol d'humus tremblant, amoncelé par des siècles de pourriture : le sentier ne permet presque jamais la marche debout et souvent impose la position rampante. Parfois il se perd complètement, et les heures se passent à ouvrir, à creuser à coups de hache ou de sabre, parmi les tiges vigoureuses et les troncs vermoulus, un chemin de quelques mètres dans une demi- obscurité plus énervante que l'absence complète de lumière. » [Rapport officiel ISO,") ) Et Marcel Monnier, membre de la seconde mission Binger : ^( Dans cette ombre, supposez un entrelacement inouï de racines, d'arbres écroulés, de brous-
MISSION IIOSTAINS-D'OLLONi:.
sailles épineuses ; dans le pli de chaque vallon, un marigot aux eaux dormantes, où l'on s'enlize jusqu'à mi-jambes ; des haleines fétides montent des couches de l'cuilles pourries, des monceaux de bois mort, de tous les détritus végétaux en décomposition; ajoutez les exhalaisons de la fourmi-cadavre, qui mêle à tout cela sa puanteur de charnier, et vous aurez une idée bien faible encore de cette jungle africaine. En réalité, elle est indescriptible. Décrit-on un cauchemar? » {l'rance Noire.)
Après cela, je ne crois pas qu'on puisse me taxer d'exagération si je dis que la marche était difflcile.
Au bout de quatre heures nous arrivons à Diutou. C'est un village de vingt-cinq cases, bâti sur une sorte de promontoire ; un flanc du coteau est déboisé, et c'est une joie pour l'œil privé depuis le départ de lumière et d'espace, de promener son regard sur les collines voisines. Les cases sont disposées autour d'une place où se trouvent un hangar couvert servant de lieu de réunion et abritant les tam-tam assez curieusement travaillés qui servent à convoquer toute la tribu, et un arbre-fétiche au pied duquel sont entassés les crânes des gros animaux tués par les habitants.
Kapé me conduit dans une case vraiment magnifique. Gomme les autres, elle est ronde, toute en bois avec un revêtement intérieur en terre et un toit en feuilles de palmier ; elle ne forme qu'une seule pièce, mais ses dimensions sont exceptionnelles: dix mètres de diamètre. Elle est construite avec soin, les lattes formant la paroi sont bien ajustées, de gros piliers d'acajou supportent le toit, le plafond est fait de petites lamelles de bambou agencées avec beaucoup d'art, formant une décoration véritable; et, ce qui donne à tout cela un cachet spécial, la fumée du feu qui brûle constamment sans cheminée dépose partout une sorte de vernis gris laqué : le plafond a l'air d'être en acier finement ciselé.
On m'apporte une belle chaise d'acajou, les indigènes s'assoient en face de moi sur de toutes petites chaises sculptées, et le chef Kapé Yékiré fait son entrée.
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Qu'on se. (i^iii'c iiiK^ soric (le imiii coiirl)!' eu (lciix,;i jjciiic liniil. d'un inolro, avoc uiio lèlo V(tn('r;il)l(' loiilc lilauchc ', cl iiiic h.'U'lxî immense (pii traînerait à terro si elle- n'élait nom'e en {j,rosscs tresses comme l'est souvcmiI I;i <|iieue de nos eliev;iux : il m-'n-'-he avec peine, s' appuyant sur une crosse plus haute que lui; un bonnet bizarre le couronne. Il semble un être fantastique, un gnome.
Je vais à lui et lui serre la main , en disant que je suis content de le voir parce qu'il a bien reçu M. Maurice et qu'il est le plus grand chef du pays. Ce faisant, je manquais gravement sans le savoir au protocole indigène qui eût exigé que j'attendisse la bienvenue du chef ou une question sur mes projets. Le vieillard, d'abord surpris, parait flatté de cette cordialité et me répond par des paroles d'amitié; je lui explique nos
ARBRE FETICHE .
1. On [)lulùt toute jaune, car telle est la couleur que prennent les cheveux et a barbe des noirs en vieillissant.
MIS.^I0\ jjostains-d'ollonj:.
intentions, et il promet de nous assurer un bon accueil auprès de toutes les tribus Tabétouos '.
Pendant notre entretien, arrive avec son petit garçon un des fils de Kapé Yékiré, qui habite assez loin. L'enfant va mettre un genou en terre devant son grand-père, dont il porte la main à son front ou à ses lèvres; le vieillard le prend alors affectueusement sur ses genoux. Le respect des vieillards, la tendresse de ceux-ci pour leurs enfants, que cette scène indiquait de façon touchante, sont la base de l'organisation sociale dans ce pays, ainsi que je l'expliquerai.
Je manifeste le désir de manger : on m'apporte du riz et du poulet. J'étais stupéfait d'être ainsi traité dans ce village où, sauf M. Maurice, aucun blanc n'était jamais venu, et dont les habitants étaient déjà considérés comme des anthropophages irréductibles, opinion si bien admise que le bruit courut à Grand- Bassam qu'au premier village nous avions été attaqués et rejetés à la côte : nous avons reçu des lettres de condoléances î
Cependant tout cela avait été très long, comme toute chose en pays noir, et quand je songeai à l'heure, il était quatre heures et demie : je repartis en hâte pour Béréby. A six heures là nuit nous prit; heureusement, il faisait pleine lune, et le sentier n'était pas trop difficile à suivre, à condition d'aller très lentement^.
Le spectacle était étrange et merveilleux : dans les ténèbres épaisses, les filets de lumière argentée qui coulaient de la voûte faisaient surgir des formes fantastiques ; des bruits étouffés nous
1. A un certain moment, le vieux Kapé dit quelques mots en souriant à ses voisins, et tous de rire aussi; je demande pourquoi, k II dit, m'explique Tinterprète, que tu as une figure bien propre et agréable à voir... », compliment dont la dernière partie tout au moins n'eût pas laissé de me flatter agréablement sur certaines jolies bouches en d'autres contrées. Pourquoi n'en faut-il recevoir de tels que d'un pauvre vieux roi nègre presque aveugle?
2. Chose paradoxale, avec la moindre lumière il est plus facile de suivre un sentier la nuit dans ces terribles fourrés que dans une forêt plus claire ou en terrain découvert : ici, en effet, on est tout le temps exposé à sortir du chemin sans s'en apercevoir, tandis que dans la forêt vierge on est au premier pas de côté arrêté par les lianes, le sentier seul est libre .
LE CHEF KAPÉ YÉKIRÉ — DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL d'après DES PHOTOGRAPHIES.
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envoloppaioiit do loiilos parts ; d'iiuioiuhr.iMcs IiicioN's volligoaionl aiiloui* de nous, coinnu^ j)()iir nous ('claircr. Ml, liciircjux. do ma joiinu'o, soiigcaiil au l)()n vioux ^iioiiic, •j.nrdiou dos pays mystdrioux ol inaccossiblcs, (jui oonscnlail .-i nous (;ri ouvrir la porto, jo uu^ fleurais ([uo loulo ootlo l'aulasuia^orio ('lait son œuvre et (ju'il s'amusail à m'y promenoi* pour ukî monlror son pouvoir.
Vers neuf licures, nous atteignions un liamoau où nous trouvions un abri et des aliments. N'importe, j'avais ôto très imprudent en me risquant ainsi la nuit on forôt. ce que les indigènes n'osent avec raison jamais faire.
Le lendemain de bonne heure j'étais à Roc-Béréby. Hostains n'y arriva que le soir; après échange de plusieurs dépêches, le gouverneur n'ayant pas disponibles les cent hommes demandés, nous rendait notre liberté. Nous pouvions donc partir, mais il faudrait prendre garde aux Tépos dont nous allions longer le territoire.
Le 23 février, nous disions un adieu définitif au golfe de Guinée pour marcher vers l'Atlantique : plus d'un an allait s'écouler avant que nous ne Tatteignions I