CHAPITRE III
Traversée des pays Tabétouos. — Menaces des Tépos. — Arrivée sur le Cavally.
KAPÉ Yékiré nous accueillit fort bien : il avait fait préparer pour nous sa belle case, trois autres étaient destinées à nos hommes, et il nous offrit un mouton, des poules et du riz. En retour, il reçut des cadeaux généreux : ce sera toujours notre méthode de ne jamais faire de cadeaux les premiers, pour ne pas sembler payer un tribut, mais de rendre avec usure ceux qu'on nous aura faits, et la renommée ira partout établir cette étiquette.
La confiance montrée par moi en venant seul et sans arme avait produit son effet : les hommes que j'avais trouvés la première fois assis devant leur porte, le fusil entre les jambes, l'air fermé et méfiant, vinrent nous serrer la main, et les fusils restèrent au crochet, — car on les suspend au-dessus de la porte, comme dans les campagnes de chez nous au-dessus de la cheminée.
L'attitude de tous les Tabétouos, et par suite celle des tribus suivantes, devant dépendre de l'accueil de Diutou, nous désirions tenir uû grand palabre, afin d'expliquer solennellement nos intentions et de dissiper toute prévention hostile. Kapé Yékiré convoqua donc pour le lendemain tous les membres de la tribu des Nénés qui lui obéit.
Tout de suite se présentait une question qui allait être pendant toute notre mission une préoccupation continuelle, celle des vivres. On l'a dit depuis longtemps : le grand art pour
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rexplor.ilciii* est (le, savoii' inaii^'(M', hoirc; cl dormir. Il n'en est point (le lui coiniiio des f^ciis civilisés (pii lonl, cela sans s'en douter, à la faron de M. .Joui'dain : vivrez <'st le fj,i'aiid pi'ohlèmc, le reste se fail par surcroît. Ord'nairomei»t on cinniciie de grands convois ou on crée d(^s ina^^asins successifs au moyen de va-ot-vient ; la première solution exij^e une armée de porteurs, qui eCit ell'rayé les populations et amené inrailli])lement des hostilités, la deuxième une réelle sécurité, que nous n'aurions jamais, pour les échelons séparés. Hostains les avait sagement rejetées toutes deux : nous vivrions sur le pays, uniquement, en achetant ce qu'on voudrait bien nous vendre. Nous n'avions donc rien emporté, pas plus pour nous que pour nos hommes, sauf deux jours de conserves que chacun portait sur soi, réserve pour le cas d'absolue détresse : c'était tout.
Gomme pour toutes choses, notre premier marché devait servir d'exemple aux peuplades suivantes, et il s'agissait de bien débuter. Nous appelons successivement les notables, et, moyennant un cadeau, nous décidons chacun à accepter nos prix et à persuader aux autres de les accepter. Ainsi nous obtenons, pour le riz et les poulets qui seront dorénavant notre nourriture à peu près unique, des tarifs raisonnables qui se maintiendront durant tout le cours de notre mission, les gens d'un village les indiquant à l'autre ' .
Partout la première chose à faire est de gagner les gens influents.
Qu'on ne croie point cependant que le marché fut jamais facile : je prie le lecteur de vouloir bien songer que les habitants ne cultivent que juste ce qui leur est nécessaire; qu'ils devaient, avant de nous le vendre, décortirquer leur riz en le pilant dans un mortier, opération longue et pénible; que, n ayant de leur vie
1. En réalitt', les prix se bonifieront pour nous à mesure que nous avancerons, car, subrepticement, nous substituerons à la boîte de conserve qui sert à mesurer le riz une autre plus grande, puis une autre encore, et à la fin nous aurons pour le mrme prix le double de riz. Et ce sera parfaitement honnête : nos marcliaudises doivent augmenter de valeur à mesure que nous nous éloignons de la cote.