MISSION II()STAI\S-D'()LL().\E
jamais rien vendu', ils éprouvaient à chaque poignée de riz écliangde Tapprélien-ion d'être dupés que ressenteut de bons paysans transportés suhiteuient à Paris; qu'enfin ils n'ont en réalité besoin de rien, puisqu'ils sont habitués à se passer de tout. Aussi l'achat des vivres sera-t-il une chose terrible, exigeant une diplomatie et une patience inlassables, et qui nous mettra souvent dans la situation de gens qui ont faim, qui sont forts, et auxquels le boulanger ferme sa porte: peul-ùlre ont-ils quelque mérite à ne pas casser les vitres.
La seule chose dont les indigènes eussent un peu envie, c'étaient les étoffes. Non qu'ils en usent beaucoup, certes, mais enfin, pour peu que ce soit, il leur en faut : si les enfants ne portent rien et les femmes peu de chose, une petite bando d'étoffe autour des reins ou bien passant entre les jambes et maintenue devant et derrière par un cordon formant ceinture, les hommes ont une sorte de caleçon tout à fait pareil à celui des Egyptiens antiques, et les vieillards drapent autour de leur taille une pièce d'étoffe assez ample retombant jusqu'aux pieds, à la grecque. Ce sont, chose inattendue, les étoffes noires, bleu foncé ou blanches qu'ils veulent; seuls les femmes et les jeunes gens acceptent les couleurs voyantes.
Le lendemain a lieu le palabre. Devant tous les hommes des environs, nous offrons solennellement à Kapé Yékiré un superbe chapeau d'amiral, comme au plus grand chef du pays. Hostains explique ensuite notre but : nos frères blancs, qui ont capturé Samory pour le punir d'avoir tué tant de monde dans la forêt, ne sont pas très loin au Nord ; nous allons les rejoindre.
Nous ne sommes pas longtemps à nous apercevoir qu'on nous écoute avec une ironie marquée, comme des gens qui veulent faire croire des fables par trop absurdes. Nous nous étions figurés, comme tout le monde, que le passage et la prise de Samory avaient produit dans la forêt une sensation énorme. Or ici non seulement on n'a jamais entendu parler de Samory ni
1. Sauf quelques objets déterminés et de valeur fixe dont je parlerai plus tard.
do SOS ^iici'rt's, iii;iis iiiriuo on i}j,ii()i'(i al)soliiiii('iit qu'il y n dos l)I;iiu's .-m Nord. Isl conmio nous nous r('crious, ou nous dit ([u'il csl inutile de l.iiil inNculci' d'liisloir(\s : rliacuii sait hiiMi, cdinnu' uous-uirUH's, (jiu', la forrl n'a ])oinl do lin; [X'.vsouno d'ailhuirs no pont y alloi- voir, i^ cause de grands oailloux qui st' drosscMit au Nord coiuuio un mur, ne laissant qu'un ôlroit passa{j,c où so li-juvo un villa^^^o do nouf femmes, lesquelles sont sorcièros et tuent les hommes après les a\'oir charmés !
Impossible de les sortir do là, do leurs grands cailloux et de leurs noires sirènes. Finalement, nous nous contentons d'exposer que nous voulons aller jusqu'au Gavally, pour décider les Panions à envoyer à la côte leurs dents d'éléphants, commerce qui fera beaucoup gagner d'argent aux Tabétouos. C'était juste ce qu'il fallait dire et Jout le monde est content : la route sera ouverte.
Au fond, nous jugions une telle ignorance inadmissible : sans doute elle était feinte, pour éviter de nous fournir des renseignements et nous empocher d'aller bien loin. Cependant, nous l'avions constatée chez tous les indigènes interrogés en d'autres points do la Côte d'Ivoire. Si elle était réelle, cela nous promettait des difficultés encore plus grandes que nous ne l'avions pensé: ou bien le Soudan était beaucoup plus loin qu'on ne croyait, ou bien des obstacles inconnus s'élevaient entre lui et la mer pour cacher ainsi son existence aux populations côtières.
Le lendemain matin nous partions pour le village de Blé. Les quatre-vingt-dix porteurs nécessaires ne se trouvèrent pas facilement : on nous avait d'abord fourni les femmes et les jeunes gens; comme il restait des colis, les vieillards désignaient les hommes de plus en plus âgés, mais ceux-ci étaient peu disposés à subir cette corvée; alors les fils du vieux Kapé emmenaient chaque récalcitrant derrière une case et le sermonnaient vigoureusement, au besoin à l'aide d'arguments frappants.
MISSION JIOSTAiyS-D'OLLONE.
Voilà en somme comment l'autorité s'exerce, et le chef est obéi quand il est le plus fort.
Tout de suite, au bas du village, comme des rats dans leur trou, nous rentrons dans la forêt vierge. Une voûte immense et impénétrable, supportée par des piliers gigantesques et répandant une ombre mystérieuse, des lianes pareilles à d'énormes cordages tombant du sommet jusqu'à terre ou formant d'un arbre à l'autre des guirlandes chargées de fleurs prodigieuses, des troupes de singes bondissant sur ces ponts aériens, au milieu d'oiseaux de toutes couleurs que guettent de monstrueux serpents, voilà ce qu'évoque ce mot prestigieux de foret vierge. La réalité est beaucoup moins admirable. Sans doute toutes ces choses merveilleuses s'y trouvent, mais on ne voit ni la voûte, ni les arbres gigantesques, ni les grandes lianes, ni les fleurs : on ne voit rien. D'innombrables petites lianes à feuilles semblables à des ficelles entrelacées, filet où le regard se prend comme les membres, forment un épais rideau que double un mur de buissons et d'arbustes et cachent hermétiquement au voyageur les secrets de cette retraite inviolable. Dans l'étroit sentier on s'avance entre deux parois compactes de verdure, et, de toute cette végétation splendide, on n'a à contempler que les basses branches qui vous fouettent le visage, les lianes traîtresses où se prennent vos pieds, et les énormes troncs tombés en travers qu'il faut escalader péniblement.
Le chemin, étonnamment sinueux, ne permet même pas
de jouir de la percée qu'il ouvre : on va, tels les animaux souterrains^ sans rien voir jamais. Quelques rares fleurs consolent parfois cependant : des liserons, des sortes de muguets, des orchidées. Pas un singe, pas un oiseau, pas même un serpent : comme toutes les autres bêtes qui, peut-être, sont là tout près, ils se taisent et se cachent, et le silence vous accompagne avec l'obscurité. Gomment dire l'horreur de cette Forêt sans Murmures ?
La seule chose qui mette une note d'éclat et de vie dans cette
l'on I II ICA rioNs
i'OrUE D U.N VILLAGE lOHTlFIE.
immobilité sombre, ce sont les papillons : ils pullulent tous plus beaux les uns que les autres, et, fleurs animées, accompagnent volontiers le passant de leur vol capricieux.
Après des heures de telle marche, on comprend quelle joie c'est d'arriver à un village. L'approche en est annoncée par quelques sentiers qui rejoignent le vôtre, puis les palmiers à huiles, qui ne se trouvent qu'auprès des lieux habités, reparaissent. Enfin à un détour la lumière brille, et tout de suite on est dans le village : il n'y a point de clairière autour, les cases touchent la forêt.
Vers deux heures nous entrons à Blé. Le village est entouré d'une palissade assez forte et intelligemment organisée : à côté de chaque porte s'élève sur pilotis une petite logette qui permet de battre le sentier par-dessus l'enceinte, des jardinets