‹ Mission Pavie, Indo-Chine, 1879-1895 (volume 2)Chapitre 4 sur 87 · Borassus flabelliformis · texte numérisé non relu

Borassus flabelliformis

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tantôt le ciel bleu des nuits étincelan tes d'étoiles, tantôt le ciel noir des orages !

Par l'effort constant de suggestion d'une population aimable qui demandait l'affection et par la contemplation d'une nature toute d'empoignantes oppositions , remarquable ici par son développement civilisé, là

Fis. [',

Plantation de poivre et d'aréquiers.

par sa sauvagerie, une transformation profonde s'opéra en moi, je fus pris de passion et pour l'une et pour l'attire.

Les ai-je assez souvent parcourues et fouillées ces forêts, celle (daine, ces marais et ces plages de Kampot !

Me suis-je assez trempé dans les torrents, baigné dans les rapides du pied des monts Kamchay et dans les eaux du golfe !

Quel est le village du canton aux fêles duquel je n'ai pas assisté?

Combien dans le pays n'ont pas avec moi causé au moins quelques instants?

La connaissance de la Langue me vinl bien plus encore par la pratique que par l'étude. Je prenais plaisir à parler aux prêtres des pagodes, aux gens qui m'accompagnaient dans mes courses cl à ceux cpie je rencontrais en chemin. L'interprète, enchanté de quitter pour m'accompagner la case où il se morfondait, m'aidaità être compris et m'aidail à comprendre.

Tous, là-bas, à quelque race qu'ils appartiennent, savent le cambodgien. Leurs conversations ne m'apprenaient pas seulement ce langage, elles m'instruisaient où me permettaient d'instruire les autres sur une foule de sujets.

Un jour à des pécheurs annamites je demandais:

« La campagne de pèche qui vient de s'achever a-t-elle été bonne, qu'avez-vous rapporté ?

— « De l'écaillé, des holothuries, des sèches, des coquilles nacrées et aussi quelques autres coquillages de couleurs vives, de formes curieuses et d'aspect séduisant que nous viendrons vous montrer chez vous pour que vous nous disiez s'ils valent qu'on en recueille encore. »

Et le lendemain ces marins hardis, qui voguant d'île en île passent à la mer les beaux mois de l'année, vinrent étaler devant moi d'éblouissantes coquilles sans valeur pour eux et dont ils désiraient connaître l'utilisation possible et l'écoulement.

C'étaient des mitres, des olives, des harpes, des cérites, des rochers, et des porcelaines d'infinies variétés depuis la « granulée » jusqu'aux « cauris », « géographique ». « aurore. »

Pour le placement des coquilles nacrées, ils avaient des intermédiaires chinois qui, par Singapore et Hong-Kong, les faisaient parvenir au Tonkin pour les incrustations. Je leur fis connaître le moyen de tirer des autres un modeste parti, j'achetai les plus jolies et pris plaisir dès lors à collectionner ces chaloyanls produits de la mer chaude: je commençai ainsi par eux, sans intention d'abord, ces recherches sur l'histoire naturelle qui devaient dans la suite m'intéresser si profondément.

Ces pêcheurs, une autre fois, m'apportèrent vivante une tortue à

('caille. J'essayai de l'élever dans l'eau de mer, mais ils l'avaienl si lone1-

temps gardée ficelée au fond de leur bateau et elle était dans un tel étal d'épuisement que je dus me résoudre à la tuer pour qu'il me (Vil au moins possible de garder sa dépouille.

Cette circonstance me donna l'occasion de leur montrer la manière de dépecer ces bêtes précieuses, de les empailler après en avoir poli la carapace et de créer ainsi une industrie nouvelle qui ne larda pas à se propager tout le long de laeôle. car les tortues ainsi préparées furent de suite

Fig. 18. — Un coin du village annamite à kanipot.

rceberebées par les Français de Cochinchine à qui les pêcheurs allèrent les offrir.

Comme Kampot était trop éloigné de ce débouché, llalicn le premier des petits ports de la colonie en allant vers l'Est, cl où se fabriquaient déjà, avec l'écaillé, des peignes cl des éventails, devint peu à peu le marché des tortues.

Pendant les longues journées de l'hivernage où la mousson du Sud-

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Ouest souffle trop violemmenl sur la cote pour permettre aux petites barques de se risquer au loin, ce fut pour les industrieux pécheurs annamites une occupation ajoutée à celle du travail du jais qu'ils rapportaient de l'île de Phu-Quoc et dont ils taisaient des bracelets qui, élégamment montés sur or, .étaient des bijoux alors très à la mode en Cochirichine.

J'avais fait connaître à quelques-uns d'entre eux mon désir d'acquérir un de ces derniers ornements ; assez longtemps après ils vinrent me présenter leur travail.

Après un léger examen, j'observai :

« Mais ceci n'est pas du jais? »

— « 11 est vrai qu'il n'est pas de la meilleure espèce, aussi nous ne vous le vendrons pas cher : il ne vient pas de Phu-Quoc, nous le rapportons d'une île non loin de kompong-Som.

Pendant qu'ils parlaient je constatais que j'avais dans les mains du charbon de terre! En même temps que je m'apercevais de leur supercherie j'éprouvais un contentement extrême à l'idée qu'ils avaient trouvé un gisement pouvant avoir grande importance.

« Avez-vous creusé pour recueillir ceci? L'endroit est-il déjà connu dans le pays?

— « Nous n'avons pas creusé, l'endroit n'est pas connu. » Gomme en me répondant ils semblaient gênés par ma question je

pensai qu'ils croyaient préférable de garder leur secret et j ajoutai :

« Ce que vous m'apportez est du charbon de terre dont vous avez entendu dire qu'on consomme d'énormes quantités pour le chauffage des bateaux à vapeur et des usines d'Europe. Vous avez fait là une trouvaille heureuse mais vous n'en pourrez tirer parti vous-mêmes; dites-moi donc où est le gisement je préviendrai le gouvernement et je ferai en sorte que votre chance vous profite?

— « Alors cela ne peut servir qu'à faire du feu:' »

Sur mon signe amrmalif ils laissèrent percer une déception très grande, il se consultèrent avec embarras cl l'un d'eux, comme prenant son parti, me dit avec le rire ennuyé d'un enfant qui conviendrait d'une faute inexcusable :

« Eli bien. Monsieur, ce charbon neprovienl pas de notre sol, mais d'un navire français naufragé sur la cote à deux journées d'ici. Loués par le capitaine, nous avons joini nos efforts à ceux de L'équipage pour le sortir des roches ; on n'a pu réussir. Le capitaine a acheté une de nos barques sur laquelle, avec toutson inonde, il esl parti pour Siam : en quittant le bord il nous a permis de prendre autant que nous voudrions de cette matière (pie nous croyions du jais el dont le vaisseau est plein. »

Ils m'avaient caché la nouvelle d'un événement pareil depuis six jours qu'ils étaient de retour ; le temps de faire un bracelet ! »

Je connaissais les Annamites ayant déjà vécu sept ans en Cochinchine, mais je n'aurais jamais imaginé semblable conclusion à la visite des pécheurs.

Penauds, ils répondirent ensuite si bien aux questions que je leur lis encore que je pus aussitôt connaître el faire prévenir par le télégraphe le chargeur du navire qui était de Saigon.

La présence de voiliers européens sur la rade n'était pas chose raie à celle époque, ils venaient charger le riz en superflu dans le petit delta, appelés par les négociants chinois installés sur le port.

Ceux-ci avaient élé empressés à me faire bon accueil. Dans ce temps où le Protectorat n'avait pas l'administration du Cambodge ils tenaienl à être favorablement connus du seul agent français placé dans le pays. C'était une protection morale qu'à la vérité ils recherchaient tout autant et peut-être plus que l'établissement de relations agréables, non qu'ils fussent molestés par les autorités cambodgiennes, mais parce qu'ils croyaient en agissant ainsi mieux se mettre à l'abri de tout ennui possible.

Ils venaient souvent me voir, j'allais parfois dans leurs maisons. Ils me présentaient les capitaines étrangers venus pour chercher leur riz et sur les navires desquels je me rendais aussi quand la mer était belle.

J'avais beaucoup vu les Chinois en Cochinchine où les annamites prenaient bien plus d'eux que de nous la note civilisée, el j étais très à

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l'aise dans mes rapports avec leur groupe qui ne m'attirail d'ailleurs par rien de nouveau, ni rien d'original.

A Rampot les métis chinois étaient nombreux; un fait les concernant et que j'avais à peine remarqué dans notre colonie annamite, m'y avait surtout frappé.'

Les Chinois hors de chez eux épousent les filles indigènes, leurs enfants sont élevés suivant les usages et dans la religion du pays où ils sont nés où ils restent et où ils se fondent peu à peu dans la population quand le père après fortune laite retourne en Chine. Chez les Annamites de môme civilisation que les Chinois rien d'anormal sous ce rapport n'avait forcé mon attention, mais, au Cambodge où les femmes sont de pieuses bouddhistes et où la plupart des enfants, même niélis. révèlent l'habit jaune des pagodes, cette particularité saute aux yeux.

La majeure partie des plantations à Kampot se trouvait alors entre les mains des métis; elles se composaient de champs de poivre, d'arec, de mûrier et d'indigo.

Des arbres fruitiers de toute sorte bordaient les plantations, garnissaient le devant des cases ; parmi eux je n'avais pas tardé à connaître le dourion ', dont le fruit délicat et exquis, sans doute le meilleur qui existe, est souvent dédaigné à cause de son odeur.

Je m'arrêtais souvent, dans mes courses, chez les métis planteurs sur mon chemin. Ils étaient simples, accueillants cl désireux de plaire. Je les ai cependant toujours trouvés, au sens policé, inférieurs aux deux races d'origine.

,lc mettais la conversation surtout sur la culture du poivre.

Ils me répondaient, avec satisfaction, se complaisant dans des détails que je trouvais parfois curieux, toujours utiles.

1 . Durio zibethinus. Cet arbre, assez commun en Malaisie, ne se rencontre sur la côte Est du golfe de Siam qu'à Kampot et Chantaboun où on ne le maintient que grâce à des soins extrêmes. Le fruit arrive à 40 centimètres de longueur sur 20 de diamètre. Les quelques centaines qu'on recueille chaque année à Kampot étaient alors presque totalement achetés pour la Cour cambodgienne et expédiés à Pnom- Penh ; suivant leur taille ou les vendait de 1 à 5 francs pièce.

INTKODl 1CTI0JN

L'un d'eux, un jour parlait delà récolte :

« Nous aurons celle année une lionne moyenne. Pour ma pari je serais satisfait si les oiseaux n'avaient pas déserté mon terrain pour ceux de L'autre rive. »

Me voyant 1res surpris, l'interprète m'expliqua que quand le poivre mûrit, les moineaux viennent en foule se gorger de ses grains qu ils digèrent sur les palissades servant d'enclos aux plantations. 11 m'apprit que ees oiseaux laissent tomber sur le sol, à peine dépouillé de son écorce,

Fis. 10.

Fruits du dourion.

le poivre qui ainsi modifié par le séjour dans leur estomac a acquis aux yeux des Chinois des qualités précieuses pour lesquelles, recueilli chaque jour avec soin, il est vendu à leurs pharmaciens (rois Ibis plus cher que 1 au Ire.

Chinois et métis me montraient ainsi leurs idées bizarres sur une foule de choses.

Une autre fois un négociant chinois me racontait qu'il élail \enu de Pnom-Penh à Kampot dans le hul d'épouser une riche veuve métisse qui déjà d'un certain âge désirait un mari pour administrer son bien.

« J'ai toutes les qualités qu'il faut pour hu convenir »> me disait-il,

ire Série. — I. 4

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« je parle assez bien le français, je suis commerçant, bon comptable, je saurai conserver et faire fructifier sa fortune, mais tous les Chinois d'ici cherchent à uie nuire dans sou esprit, car ils voudraient voir ses biens entre les mains de quelqu'un du pays. »

Je ne savais trop que lui dire : j'avisai qu'il avait la lèvre supérieure barbouillée jusqu'au nez d'une fine poudre brune. Je lui demandai s'il était malade.

11 se mit à rire en me regardant d'un air entendu :

« Vous savez ce que c'est ? »

— « Pas du tout. »

« Eli bien, par l'application de cette poudre sous mon nez je force la femme que je veux épouser à penser à moi constamment. J'ai payé la préparation soixante piastres qui me seront rendues si je ne réussis pas.

— <( Et Mitre future fiancée sait que vous employez ce moyen ?

(( Mais oui. et elle le sait efficace. Je l'ai mise au courant à ma première visite. Si les autres prétendants connaissaient celui qui m'a vendu la poudre, ils feraient tout pour en avoir aussi. »

L'emploi de cette poudre devait être une pratique suggestive excellente caria noce eut lieu quelque temps après !

Le voyageur Moubot. qui passa à Kampot en 1850, a consacre à ce petit pays tout un chapitre plein d'intérêt. Il y avait remarqué le fameux pirate chinois Mun-Suy, devenu garde-côte, qui. peu avant (lavoir celte importante fonction, avait pillé Ilatien et continuait du reste à être la terreur de toute cette partie du golfe.

Je voulus connaître aussi ce gros personnage, comme l'appelait le sympathique voyageur : je sus qu'il avait perdu navire et fortune dans un naufrage qui avait mis fin à sa carrière navale. Vieux, presque pauvre, il habitait, respecté. Kampot dont il avait longtemps été l'effroi. Il lui était resté de son ancien métier une grande habileté dans l'art de panser les blessures: unique chirurgien du pays on venait le trouver de plusieurs lieues à la ronde : il ne faisait pas payer ses soins.

Lorsqu'il y avaii un mariage dans 1rs plantations les familles en fête m'invitaienl à prendre pari à leur joie. J'arrivais en barque, j'assistais des heures entières sous les ombrages «les palmiers el des arbres à IVuils aux représentations qu'une petite troupe cambodgienne de théâtre ambulant, donnait devant les maisons, au bord de la rivière. Les artistes étaient des

Les artistes étaient des fillettes de iliri/e à quatorze ans.

fillettes de douze à quatorze ans : elles interprétaienl avec une grâce extrême, sur des nattes étendues sur le sol, les épopées aimées dans le pays el donl l'interprète me racontai! les péripéties.

Je trouvais un charme aulremenl grand à ces fêtes champêtres <|u aux assourdissantes séances que des acteurs chinois, chèrement rétribués par

le commerce du port, venaient, aux grandes époques annuelles, offrir au public sur une estrade grossièrement installée devant le temple de leur culte à Kainpol.

Les relations avec les Annamites et les Chinois étaient loin de me faire oublier les Cambodgiens à qui les comparaisons, au point de vue de l'expression des sentiments du cœur auxquels j'étais surtout sensible, étaient extrêmement favorables.

Sans cloute, je devais à notre même origine indoue d 'éducation une facilité plus grande à comprendre celle dernière population, car j'ai plus lard, dans le contact des peuples de l'autre origine civilisée, également reconnu chez eux des sentiments de loyauté, de reconnaissance et de fidélité dont je ne les avais d'abord pas supposés capables et dont je conserverai toujours le souvenir.

Au commencement de mon séjour, j'avais été surpris de voir les Kiains et les Khmers, un peuple musulman et un peuple bouddhiste, unis en des relations presque fraternelles; je sentais maintenant le rôle puissant, l'influence atavique d'un passé nébuleux, presque oublié, plein de choses prodigieuses et d'événements écrasants, sur l'imagination et sur les sentiments de deux races certaines d'avoir brillé côte à côte sur le même sol.

Les fêtes religieuses, les fêles périodiques du peuple et des villages étaient toujours pour eux des prétextes à réunions amicales.

Seuls les repas \ marquaient séparation sensible, car dans la nourriture des uns entrait la chair du porc proscrite chez les autres qui, à sa graisse, substituaient dans leur cuisine l'amande fraîche du coco.

Dans ces assemblées, les uns el les autres ne se montraient pas seulement unis de sentiments, les jeunes gens s'y mêlaient dans des jeux renouvelés des plus antiques usages : courses d'éléphants, de chevaux, de buffles; courses de chars à bœufs, courses de barques: lutte, assauts de

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boxe, do lance et de bâton. L'émulation sportive étail stimuléeau plus haut point par l'intérêt que le pays prenait à ces rencontres. On se passionnai! pour ceux du canton , de quelque origine qu'ils fussent. Dans les joules d'homme à homme, chacun se posait en champion de sa race, les vainqueurs étaient ou des Miniers ou des Kiams, les revanches étaienl remises aux fêtes prochaines.

Aux jeux athlétiques, tout se passait avec ordre, méthode el discipline : les ruses traîtresses, les coups mauvais, bien connus cependant, étaienl rigoureusement proscrits. La force, l'agilité, l'adresse seules étaient admirées : un coup de lance ou de bâton lourdement ou brutalement porté excitait des murmures mécontents, tandis que les coups habilement retenus soulevaient les applaudissements unanimes de la foule.

Les jeunes filles suivaient avec émotion toutes ces passes où leurs fiancés montraient leur adresse, leur vigueur, leur courage, et pouvaient, les rendre hères ou bien peut-être confuses.

Je me souviens entre toutes de l'une de ces luttes.

C'était pour la fête du Printemps, dans un village khmer, à une heure de Kampot.

La réunion était dans la pagode.

La cérémonie au temple terminée, l'heure de midi venue, tout le monde avait, suivant l'habitude, les uns au réfectoire des prêtres dans les cases d'étude ou de repos, les autres sous les grands ombrages de la bonzerie et de ses alentours, mangé les mets entassés avec quelques petits llacons de vin de riz pour le dessert des hommes, sur des plateaux de bois ou de cuivre ou d'argent, aux couvercles coniques recouverts de drap rouge.

J'avais pris mon repas avec les chefs du village réunis en un groupe. mangeant comme eux avec les doigts les viandes et le poisson rôtis, le riz mouillé de sauce el les confitures au sucre de palmier.

\près que chacun eut. dans de grands bols de cuivre, trempé ses mains dans l'eau el qu'on eut bu d'un thé léger, je m'assis parmi eux Milles nattes disposées sous l'étroite véranda du large réfectoire, la place la meilleure pour assister aux jeux.

Les bâtiments de la bonzerie formaient avec les grands figuiers, ombrages ordinaires des pagodes, les manguiers, les flamboyants et les ouatiers, un cadre régulier au terrain sablé réservé sur la façade du temple aux fêtes en plein air. A ce moment, des petits garçons. élèves des prêtres, vinrent balayer les fleurs rouges et blanches tombées des arbres, et qui jonchaient le sol.

Déjà, la foule débordait sous les vérandas des cases et aux endroits à l'ombre sur le sol. Le soleil, par les toitures endommagées, tout autant qu'à travers le feuillage, forçait par places l'éclat des écharpes qui, du bien tendre au grenade vif, rayaient les tuniques-fourreau des femmes et leurs jupes-langouti aux teintes plutôt foncées, et tachait de son coloris

ardent les visages bronzés et les vêlements soyeux qui dessinaient les corps.

Tout le monde était riant et paraissait heureux , la gaieté était vive, sans être trop bruyante, et l'alcool, même cbez les hommes, n y semblait pas avoir de rôle.

Les femmes étaient par groupes de familles, de bameaux, de villages. Sous le même costume, celles des Chinois, des métis, des Kiams et des Cambodgiens montraient leurs vêtements les plus beaux, les plus coquets ou les plus Irais, depuis les plus fortunées étalant leurs bijoux, jusqu'aux servantes aux ornements grossiers qui suivaient les familles.

Les hommes formaient des groupes semblables; les Chinois, peu nombreux, étaient là à cause de leurs femmes toutes mélisses ou cambodgiennes. Les Kiams se reconnaissaient à leur turban, à leur bonnet, ou au sarreau malais; les Cambodgiens aisés portaient la tunique de soie de couleur ou de colonnade blanche longuement boulonnée: les autres

Femmes métisses Miniers-Chinoises.

avaient le buste nu. tous portaient Le sampot national tissé par leurs femmes ou leurs filles en soie riche ou en colon simple.

Je connaissais bien les jeux du genre de ceux auxquels j'assistais : étude de la lance avec le bâton de quatre mètres fait de tiges de palmier Pahao, commun dans les forêts ; assauts de boxe où les mains des jouteurs sont enveloppées de chiffons, ([n'en d'autres lieux, dans les rencontres méchantes, les adversaires saupoudrent de sable et même de verre pilé.

Les jeunes gens se succédèrent, combattant par groupes avec la lance, ou luttant Kiam contre lvbmer. La foule applaudissait les vainqueurs et criait aux vaincus qu'ils auraient meilleure chance à la rencontre prochaine.

Alors, j'entendis dans les groupes aupi'ès de nous que le grand intérêl de la journée allait être la passe suivante de lutte entre un Cambodgien d'un village du canton d une force peu commune et un matelot Kiam d'une adresse rare qui faisait les voyages de Java-Singaporc. Mes voisins ajoutèrent que le champion lvbmer. paysan des rizières, se marierait le mois qui allait suivre et que la fiancée était parmi la foule.

Le lutteur lvbmer vint au milieu du terrain, simplement, cherchant, avec un commencement de salut amical, son adversaire dans les groupes des kiam s.

Grand, fort en proportion, il paraissait plutôt lourd qu'agile.

Au même moment, une jeune fille marcha vers lui.

On murmura qu'elle était sa fiancée.

Les lèvres entrouvertes pour sourire, relevant d'une main sa jupe à reflets changeants, elle allait, gauche dans sa démarche, d'un pas régulier, marquant ses pieds nus sur le sable. Tous les regards étaient sur elle; elle le sentait et en était un peu troublée. Ses cheveux coupés sni vaut l'usage, lui tombaient sur la nuque, son corps massif mais souple ondulait sous la tunique fourreau qui serrait ses hanches el sa poitrine et découvrait sa gorge.

Elle s'arrêta quand elle fut près de lui ; à demi-voix, pendant qu'il se penchait pour l'entendre, elle récita ou une formule ou une prière, et lui mit dans la bouche une feuille verte, cueillie, me dit-on, à l'arbre sangké,

la nuit, cl qui dovail lui porter chance; puis. Im recommandant sans doute le sang-froid, elle se relira vers ses compagnes, riant malgré elle aux compliments approbateurs qu'elles lui faisaient de loin.

Lorsqu elle s'en allait, le champion Kiam parut.

C'était un homme vigoureux, de petite taille, habitué à lutter dans les ports. \vee bonne humeur, d sourit à la foule, accompagnant son salul d'un significatif haussement d'épaules à l'adresse de la petite scène qu'elle venait de voir, comme s'il dédaignait fiancées et talismans.

\rn\é près du Cambodgien, tenant sans doute à montrer qu il ne lui était intérieur qu'en apparence physique, il pirouetta sur lui-même et, regardant son adversaire dans les yeux, posa les mains sur ses bras, qu'il tât'a en riant du haut en bas paraissant les trouver solides énormément. Semblant chercher à quoi les comparer il examina du coin de l'œil les arbres autour du temple : oualiers, figuiers ou flamboyants, et arrêtant son regard sur les colonnes en bois dur de la case devant lui. d'un geste expressif de la tète il les montra à la foule amusée.

Le Cambodgien ne voulut pas être en reste et. au moment où son adversaire, qu'il avait ainsi complaisamment laissé lui sonder les muscles, achevait son examen, il lui saisit brusquement les poignets, s'efforçant de les tenir longtemps et comme au piège.

Le Kiam montra un air déconfit et faisant des contorsions pour se dégager, il adressa des regards adroite et à gauche qui, semblaient demander qu'on fit cesser la plaisanterie et firent applaudir le Cambodgien par ceux qui croyaient cette mimique sincère puis, il cessa ses efforts, resta immobile un instant regardant le public, et se dégagea net. faisant le signe de dire : « Maintenant, nous allons passer à plus sérieux. »

Se frottant aussitôt les mains dans la poussière, il se campa, s offrant au corps à corps, devant son adversaire qui en faisait autant. Tout de suite, ils furent aux prises et on se rendit compte qu'ils avaient, l'un en force cl l'autre en adresse, des avantages tels que la fatigue seule aurait chance d'indiquer le vainqueur.

Dans la foule, je cherchai des yeux la jeune fille fiancée au lutteur cambodgien, curieux de lire son impression sur son visage.

\u premier rang de ses parents et de ses compagnes, son attitude étail trop naturelle pour qu'on y vil une confiance bien grande (Lus la vertu du talisman qu'elle avail consciencieusement, suivant l'usage sans doute, plissé entre les lèvres du futur compagnon de sa vie. Elle passai) d'une tranquillité assurée à un étal d'énervement visible après avoir, avec tout le inonde, n aux taquineries du début de la lutte.

Les péripéties de celle-ci avaienl une action puissante sur le tempérament des spectateurs par leur caractère d attaques adroites cl d'efforts \ iolenls répétés que la rudesse de la riposte de l'un des adversaires, l'agilité de l'autre, faisaient sans résultai. Elles excitaient l'admiration, les encouragements des hommes et arrachaient des cris d'effroi aux femmes en qui se montraient des sentiments de crainte et de pitié.

Pareille lutte n'avait jamais autant duré, les deux hommes s'acharnaient, on les voyait roulera terre puis, presque aussitôt debout, s'étreindre, se soulever, chacun pensant triompher par l'épuisement de l'autre. La sueur sur leur corps devenait un obstacle cl ils profitaient de chaque occasion pour se sécher les mains dans la poussière.

La jeune fiancée était dans un étal d'angoisse véritable cl j'en souffrais: je ne sais qui, non loin d'elle, prononça (pie les athlètes étaient d'égale force et que c'étail assez, mais je l'entendis répéter machinalement ces mois, .le les redis de suite à ceux autour de moi. Sûrement, ils exprimaienl aussi leur pensée, car ils les crièrent au chef des jeux qui. aux applaudissements de la foule, vint séparer les combattants.

Ceux-ci, épuisés de fatigue, se reliraient indécis chacun de son côté, quand les chefs, puis Ions leur clamèrent : « Aous méritez Ions deux d'être vainqueurs ! »

L'un vers l'autre ils se retournèrent, le Kiam, plus habitué à de pareilles rencontres, prit le Minier par la main: ils vinrent saluer les chefs cl disparurent entourés parleurs nombreux amis.

C'était l'heure départir pour tous ceux venus des villages éloignés. On se dirigea vers les charrettes à bœufs, les jeunes gens couranl chercher leurs hèles.

La jeune fille étail restée confuse, surprise cl enchantée de la manière

i"' Série. — I. ■'

dont la lutte finissait, échangeant des paroles naïves de contentemenl avec les autres femmes. Son fiancé s'échappa alors d'au milieu du groupe d'hommes, il vint la remercier et elle sembla connue fière qu'il lui donnât ainsi une pari dans son succès.

Sons les palmiers à sucre, par les sentiers poudreux des rizières desséchées, je regagnai sur mon petil cheval khmer, Kampol el ma dc-

Fig. 22. — On se dirigea vers les charrettes à bœufs.

J'étais parmi les gens revenant de la fête, j'entendais leurs conversalions que je comprenais en partie, je retins que quelqu'un avait dit que malgré sa force, le champion Khmer, inexpérimenté, n'eût pu résister à l'habile lutteur Kiam, sans la feuille mise dans sa bouche par sa fiancée ; el je me rappelle que la plupart de ceux à qui celui-là s'adressait avaient

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ri comme s'ils pensaienl qu il n\ avail en cela que l'accomplissement

d'un gracieux usage.

Cependant les coutumes originales, étranges ou superstitueuses, acceptées pur la masse de la population, étaienl plutôt communes dans le pavs. cl loi il es n'avaient p;is le caractère el tannai il de celle que j'avais vue.

Il yen avail de farouches comme celle, par exemple, qui veut qu'on recherche un coupable envers-la nature, les années de sécheresse, mais je n'en sais pas de désolante comme celle que je connus quelques semaines pins laid.

I n malin, mon attention avait été attirée par une sortie précipitée de tous les prêtres de la pagode. Ils suivaient à nue allure inusitée des femmes qui se dirigeaient \ers la maison du chef de la province. In peu après, ils révinrent tranquillement.

Je n'aurais pas pris garde à cet incident si, presque aussitôt, une troupe de gardiens armés, emmenanl un homme chargé de chaînes, n'était passée devant ma case allant vers la campagne.

En avant, un des gardes frappait de temps à autre un gong qui résonnait lugubrement;

Une vingtaine de personnes suivaient, d'autres, ayant l'apparence de curieux, accouraient du village.

J'eus lidée qu'il s'agissait d'une exécution et j 'étais très étonné de n'avoir entendu parler de rien, ne comprenant pas qu'à Kampot pareil événement dont, je le savais on n'avait pas souvenir, pût passer inaperçu.

J'envoyai demander l'interprète.

II n'était pas chez lui.

Quand, un peu plus lard, je lui eus dit le motif pour lequel je Taxais appelé, il répondit :

« J'étais justement allé assister à l'affaire de cel individu. »

Surpris de me voir contrarié, il continua :

« Je n'ai pas pensé qu cire présenl à celle scène pùl cire chose regrettable, et j'ai aussi cru qu'il valait mieux ne pas vous en parler. »

36 MISSION l'A\ [E

1 *n i s il raconta tout au long ce qu'il savait et ce qu'il avail ui : « Il arrive parfois, dans notre pays Mimer, qu'un homme marchant au Loin, dans la campagne, esl aperçu par d'autres n'ayant de visible que la partie supérieure de son corps. C'esl là l'indication d'une morl certaine à court délai pour celui qui est ainsi vu, et c'est ce qui esl arrivé à cet homme dans la soirée d hier.

« Allant vers sa maison, traversanl la grande plaine en arrière de nos cases, il portait sur son épaule plusieurs de ces grandes palmes de lalaniers dont la feuille s étale en éventail an bout d une lige lies longue cl à peine flexible.

Ses parents, revenant du travail, lesuivaienl à dislance, bientôt ils remarquèrent que sa tête, ses épaules et ses bras allaient dans le chemin. emportant les branchages, sans (pie ni le corps, m les jambes parussent1. (( Effrayées à celle eonslalalion. sa mère el sa femme se rendirenl en 1 1 à I c chez le chef du pays pour lui demander de procéder suivanl ce que l'usage prévoit en pareil cas.

« Lui, leur répondit que 1 usage était fou et que s'y conformer serait plus l'on encore. Mais les deux femmes insistèrent avec tant d'énergie, disant ce moyen le seul de conjurer le sort, qu'il se décida à faire comme elles voulaient, promettant l'arrestation de l'homme pour le lendemain au lever du soleil.

Et les gardes sont ce malin venus prendre le pauvre homme lui annonçant qu'il était accusé de rébellion envers le roi, el sans écouler ses protestations l'ont entraîné au tribunal.

« La famille a feint la surprise et 1 a suivi en larmoyant. « Les juges l'ont fail charger de chaînes et lui ont In un arrêt le condamnant à morl. l'exécution devant être immédiate.

« Ses supplications et celles de ses parents restant inutiles, il a fait demande]- aux prêtres de la pagode de venir protester de son innocence et joindre leurs instances à celles de Ions les siens.

« Ceux-ci mis au courant, sont arrivés en hâte el n'ayant pu obtenir

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