I. Illusion causée par la longueur des tiges
même un délai ont conseillé la résignation au condamné et son! repartis pour prier à leur temple.
« L'homme a alors été emmené vers la campagne : un bananier dépouillé de ses feuilles avait, en guise de poteau, é(é planté d'avance au milieu d une rizière, on I \ a attaché, et pendant que lous lui faisaient leurs adieux, le sabre du bourreau a tournoyé el d'un coup rapide a détaché la lige du bananier au-dessus de sa tête.
« L'homme a bien cru mourir.
« Ses parents, pendant qu'on lui ôlail les l'ers, lui ont donné l'explication de sa mésaventure puis ils l'ont conduit remercier chefs et prêtres de ce qu'ils a\aienl l'ait pour le sauver du malheur. »
Ainsi, à coté de 1 idée (pion rencontre partout, qu'un signe peut présager une mort prochaine, je trouvais dansée pays celle qu'on conjure le sort en faisant ressentir les toitures morales de la mort à celui qu'elle menace !
La conviction qu'il eût été odieux et criminel de ne pas agir comme ils l'avaient fait dans celte circonstance était si établie chez ses parents que, je l'ai su ensuite, ils eussent, à défaut du moyen légal, imposé d'une manière quelconque l'impression de la mort à celui qu'ils croyaient sauver.
Recherchant l'origine de celle superstitieuse croyance, je pensai qu'il fallait y voir un reste des mœurs anciennes mieux gardé, comme le son! généralement les usages barbares el inhumains, chez les gens de race assimilée (pie chez ceux de la race pure plus accessible an progrès, el je supposai, en raison des mélanges si fréquents dans le pays, que celle famille avait l'origine sauvage.
Cette pensée me parut d'autant mieux acceptable qu'il existait encore dans un canton, à l'ouest de la province, une tribu resiée à côté de la population civilisée dans un étal demi-barbare frappant. Je m'expliquais sa conservation par les égards des Miniers qui semblaient s'attacher à la maintenir comme un vestige vivanl du passé obscurci.
Je n'avais pas vu celle tribu sur son territoire, mon service ne me permettait pas l'absence de deux ou trois jours qu'il m'eût pour cela
MISSION l'AN IE
fallu faire. C'est à Kampol même, à l'occasion de la cérémonie annuelle de « l'eau du serment ». que je rencontrai quelques-uns de ses membres, Dans celle circonstance, tous les fonctionnaires jurent à nouveau fidélité au roi: c'est sans doute sous ce prétexte qu'on élail arrivé à yamener, avec leurs familles, trois ou quatre des principaux du petit groupe.
# iA
Fig. -3. — Campement de Tchiongs.
C'était la première luis que je m'étais trouvé en présence de gens vivant en liberté dans la nature. Leurs arcs et leurs flèches, leurs fétiches et leurs verroteries, leur quasi complète nudité, je m'y étais attendu : ce qui me frappa, fut l'expression de douceur en même temps que de défiance extrême marquée sur leurs visages finauds qui, par leur conformation, semblaienl indiquer l'origine négritos.
La rencontre du groupe aperçu un instant nie donna le désir de visiter ceux dont l'existence était bien connue sur d'autres points du Cambodge. Je m'en faisais parler, on me disait :
INTRODl'CTION
« Ceux-ci sont des Tchiongs; au nord-ouest de Kampot vous trouverez les Pears, ailleurs les Rodes, les Yafaïs : on les confond tous sous le nom de Penong. Les uns soûl de couleur 1res foncée, ont les cheveux crépus, d'autres oui les cheveux plats, le teinl jaune et il y en a qui ressemblent aux kiams et parlent leur langage.
Les Kiams établis dans le pays depuis une date relativement récente y ont cependant des fêtes et des usages locaux.
Près d'un de leurs plus importants villages. Kebal lîeméas, à petite
Fi'r. "1. — Femmes Tchions
distance de Kampot et à 7 ou (S kilomètres de la mer. esl soulevé, dans un terrain alluvionnaire, un petit bloc calcaire d'une soixantaine de mètres nommée Sla Taon.
Chaque année j'étais invité à assister à une cérémonie touchante que ces musulmans y renouvellent depuis le temps de leur arrivée.
La hauteur contient une vaste caverne à laquelle on accède par une entrée élevée de S à 1 0 mètres. A partir du seuil, la grotte esl jonchée de débris de coquillages marins et pour peu qu'on fouille le sol on trouve, presque intactes, des quantités de la pluparl des espèces qui vivent sur les
',0 MISSION PAME
rivages voisins : indication que la merbaignail ces rochers à une époque récente.
De L'entrée de la grotte, en passant par d'étroits boyaux, d'obscurs réduits donl un suintement calcaire a recouvert les parois de concrétions mamelonnées qui donnenl aux aspérités du roc les Cormes les plus singulières, on arrive à une autre ouverture donl le jour indécis montre vaguement, au fond dune profonde déchirure (\ii sol. un cercueil vermoulu s'en allanl en poussière. Là repose un homme juste, (pie le pa\s vénère et dont la dépouille fui apportée du pays des ancêtres.
A l'époque du nouvel an, alors qu'il vont entretenir les tombes des parents morts, les familles kiams se rendent en nombre à la caverne : une torche à la main chacun veut la parcourir en tous sens ; aux ouvertures partout à travers le feuillage apparaissent les écharpes éclatantes, les costumes de fête. On nettoie les abords du tombeau, en un instant il est couvert de minuscules étendards de colonnade blanche, les piètres musulmans s'en approchent, prient cl arrosent le cercueil d'eau parfumée en présence de la foule recueillie.
Après la cérémonie on étale sur le sol des provisions, des gâteaux et des fruits. Ainsi qu'une foule d'invités khmers, je prenais part au repas champêtre. Je ne pouvais m'habituer, devant l'extrême tolérance religieuse des Kiams. à les considérer comme scclaleurs de Mahomet. Prenant plaisir à leurs conversations, je ne me retirais que le soir quand la foule, par bandes de villages, se dispersait pour le retour.
Dans le contact constant des indigènes, je me familiarisai avec l'idée de vivre complètement parmi eux. Du resle, voyant combien me plaisaient nos rapports communs, ils ne négligeaient aucune occasion de me rendre le séjour agréable. Ce n'était plus seulement aux fêtes qu'ils me conviaient : j'étais prévenu de leurs chasses quand, dans la saison des pluies, la hauteur des eaux les rendait curieuses, de leurs pèches aux coquillages à l'époque des grandes marées et de ces cueillelles de fruits sauvages et de racines dans les forêts auxquelles il se rendent par villages
INTHOhl CTION
cnliors afin de se mieux garder des tigres cl aussi de la \isilc des éléphants dont les troupeaux viennent à ce même moment tenter de fourrager dans les champs de cannes à sucre, à la lisière des bois.
Je nie joignais à eux quand j'en avais le loisir, car je ne pouvais aller partout. Combien j'ai regretté, entre autres choses, de n'avoir pas fait visite à la retraite de Véal-Srè-Moroï, donl j'entendais souvent la description ! Sans doute quelqu'un, plus tard, voudra voir ce lieu solitaire qu'on faisait mystérieux?
Vus de Kampol les monts Kamchay semblent, en se terminant, former comme un immense éventail ayant pour noyau le petit sommet de « l'autel )) ; dont le nom vient d'un colossal bloc de pierre qui gît tout en haut et sur lequel on invoque les génies des bois en leur demandant de protéger ceux qui vont parcourir les forêts.
Si du pied de cette montagne on s'enfonce à l'ouest dans les ravins, on arrive, après plus d'une journée de marche, à un plateau très élevé, dominé par plusieurs pies. Dépourvu d'arbres, il est couvert de toutes petites plantes ; au milieu, un vaste étang regorgeant de poisson cache ses eaux claires sous des feuilles de lotus aussi larges que les roues des chariots. (Test à sa surface que naissent les nuages qu'on voit errer autour du mont Popok-Vil (nuages tournants) le point culminant de la chaîne (1.200 mètres).
Lorsque, fuyant devant les invasions siamoises, les populations affolées abandonnaient les villages, beaucoup de gens se frayant à coups de hache un chemin à travers la forêt, couraient vers celle solitude chercher un asile et attendre que le calme fut rendu au pays. On lui avait donné le nom de Véal-Srè-Moroï (plaine des cent rizières). Plus d'une fois déjà elle avait été troublée dans des circonstances analogues. Retraite sûre à l'heure du danger, elle a, peu à peu, pris aux yeux des Cambodgiens un caractère mystérieux, surnaturel, qui fait qu'en temps ordinaire ils redoutent de s'\ aventurer.
Là esl la source de la ri\ ière de Kampol : du pelil lac sorl un torrent que cent autres grossissent ; si avancée que soil la sécheresse, il coule abondant sur les roches, et, tombant de ravins en ravins, \icnl à Kam-
i"' Série. — I. (j
chay, au bas de* montagnes, s'étendre en une longue nappe transparente el profonde que les derniers rapides rompent bruyamment.
Fig. 25. — Le torrent vient à Kamchay, au bas des montagnes, s'étendre en une longue nappe.
Je manquais rarement les occasions de pêche d'une coquille du genre Solen abondante sur la plage à l'embouchure de la rivière, dont les gens du pays sont friands et qu'ils mangen! cuite ou mettent en saumure comme aliment de réserve.
Nous la prenions à marée basse en introduisant brusquement dans le trou qui dénonce la présence du mollusque une petite baguette aiguisée et dentelée: au contact du bois l'animal referme sa coquille en serrant ses valves sur la baguette et permet ainsi au pêcheur de l'amener à lui. A ces occasions la plage était couverte d'hommes, de femmes et d'enfants qui emplissaient leurs paniers de ces coquillages dont la chair, au commencement de la saison sèche, est particulièrement délicate.
Dans ces courses, je m'habituai insensiblement à la nourriture à
[NTRODl CTION
base de riz : le pain ne nie fuf |>lus indispensable el je cessai peu à peu d'en faire.
Depuis mon arrivée au Cambodge. j'élais en erï'el mon propre boulanger. En quittant la Cochinchine pour un pays où j'allais me trouver seul européen, j'avais appris à préparer la paie et à cuire le pain. I ne fois installé. Ions les trois jours revenait ce qui au commencement était une distraction : alors je prenais d'infinies précautions pour la levée de la pâte, je dorais, avec des œufs, mes pains que j'étendais en brioches sur des feuilles de bananier pour empêcher leur croule de se noircir au contact de mon four très grossier: c'était maintenant une corvée dont je fus heureux d'être débarrassé.
Le besoin impérieux pour l'européen de cet aliment alors si souvent mal préparé dans les postes de l'intérieur de l'Indo-Chine, s'était ainsi dissipé pour moi el j avais reconnu que le riz est la vraie nourriture des pays tropicaux.
Plus lard, quelques-uns de mes compagnons de mission mont confié au départ que leur souci était de pouvoir supporter la privation du pain. Ils en emportaient une forte provision avec du biscuit. Pendant les premiers jours, ils savouraient leur pain, puis il fallait le recuire et l'amollir à la vapeur de la soupe ou du carry, sur la fin ce n'était plus qu'une affreuse moisissure, le dégoût faisait apprécier le riz éblouissant de blancheur au fumet agréable, et le biscuit lui-même ne servait plus qu'à amadouer les enfants des villages.
Vers ce temps je fus chargé de prendre des renseignements sur le chemin longeant la côte du golfe vers le Siam. en vue de l'établissemenl projeté d'une ligne télégraphique. La chose n'eut pas de suite, mais j'avais pris tous les renseignemenls utiles pour un voyage dans celle direction.
Je lins aussi, en ayant eu l'occasion à la même époque, à faire le parcours par terre depuis Ivampol jusqu'au petit poil d'IIalien que je
MISSION l'WIK
connaissais bien, ne voulant pas être dans l'obligation de revenir plus lard examiner celle dernière partie de la côte cambodgienne.
Ce petit voyage ( 1870) avait été comme le prélude de mon élude du pays et j'aime à le considérer connue ma première marche.
Bientol je ne bornai plus mon désir de connaître au pays que j'habitais : j'étendis nies recherches à la géographie du Cambodge entier, alors presque ignorée en dehors des grandes artères du fleuve et du grand lac. On savait combien j'étais épris de ce qui pouvait m'instruire sur ce sujet ; tout nouvel arrivé, fonctionnaire, marin, commerçant pouvant me fournir des indications m'était présenté. Ce que j'apprenais, je le notais sur une carte dont la comparaison avec les documents géographiques d'alors ne contribuait pas peu à ma résolution naissante de faire tout le possible pour aller rechercher la vérité sur le terrain, et j'espérais que personne ne songerait avant moi à entreprendre l'étude que je revais.
Avec ce but en perspective, la topographie devint ma distraction favorite, et les collections d'histoire naturelle (pic j'avais déjà recueillies, je ne les considérai plus que comme la base de recherches plus importantes ailleurs.
Un jour, il y avait près de trois ans que j'étais à Kampot, je vis entrer chez moi un Cambodgien tout de neuf habillé ; l'air souriant il me tendail la main. Je fus vraiment surpris, c'était le chef de la pagode. 11 n'étais plus religieux !
Pendant que je le faisais asseoir, il disait :
« Depuis six mois déjà j'avais, suivant l'usage, prévenu notre chef au Cambodge de mon désir de laisser l'habit jaune revêtu à douze ans. Maintenant je ne suis plus le supérieur de la grande bonzerie ; je rentre dans mon village, j'y cultiverai le riz avec mes vieux parents. Ma résolution je l'avais tue à tous afin de garder jusqu'aux derniers jours une si tua lion égale. »
Descendu d'une position très honorée à l'état de simple homme des
ivrnoiH GTIOIN
champs, il avait une attitude discrète, presque humble en me regardanl de son œil bon.
— « Ceux de votre \ illage vonl être très heureux de votre retour, \<>us vous marierez el serez bientôt leur chef écoulé. Mais les gens d'ici, habitués à vous, vous regrctteronl pour les qualités de votre caractère, pour les bons conseils qu'ils venaient chercher en (ouïe occasion el pour leurs enfants que \ous éduquiez. Pour moi, mon regret est grand, je \ais être séparé du premier ami que j ai eu chez les Miniers ! Mais nous nous reverrons; pour \os provisions \ous viendrez ici. dans mes promenades j'irai par chez vous. »
Il dil doucement :
« Mon successeur a appris tout ce que je sais, vous le connaissez, c était mon second, il viendra vous saluer après mou départ. Ceux-là qui auront besoin de conseils me trouveront toujours heureux d'être utile. »
J'ajoutai alors :
« Maintenant je parle un peu la langue khmère, je connais un coin du Cambodge et je sais beaucoup du cœur de son peuple.
« Quoique je commence à peine à le comprendre, j'aime voire pays, je suis obsédé d'un désir intense de parcourir ses autres régions, celles des montagnes el des grandes forêts, celle où court le fleuve et qu'inonde le lac et celle des grandes ruines.
<< J'aime les Cambodgiens parce que je lésai trouvés tels (pic vousmême êtes, simples, bons avec le cœur droit ; je les aime aussi pour le mystère de leur passé dont une instinctive souvenance de la gloire, jointe à la pensée des malheurs qui ont fait l'oubli, leur donne en même temps une nuance d'orgueil el les rend timides.
« C'est à vous que je dois d'avoir pris goût à l'étude des gens et du sol, êtes-vous content de ces sentiments qu'ils m'ont inspirés? »
Il lisait dans mes yeux le £\v infini (pie je lui savais. Le vieux citronnier était devant nous, c'était l'époque où ses fruits jaunis tombaient sur le sol tachant le gazon, il le regarda, souriant et ému. je tenais sa main. il nie dil encore :
« Je souhaite maintenant que tous les Français nous jugent connue
MISSION l'.VVIE
vous et nous aiment autant. Nous sommes animés de reconnaissance extrême pour la France qui a arrêté l'anéantissement de noire pays. Les Miniers sont sensibles, et leur dévouement va aux grandes limites, ils le montreront si, les circonstances le veulent jamais. »
Je ne devais plus revoir cet homme excellent. Quelques semaines après sa visite, l'ordre m'arriva d'aller à Pnom-Penh continuer mon service.
Ce changement me causa une satisfaction entière, il me parui venir à l'heure voulue.
En effet, la résidence dans la capitale khmère était un acheminement vers la réalisation de mes désirs. J'était préparé, entraîné, résolu: il ne me fallait plus qu'une occasion, un motif qu il me serait plus facile de saisir ou de présenter au centre administratif du royaume où je serais aussi mieux à même de nie rendre compte des conditions dans lesquelles je pourrais voyager.
En quittant kampol. j axais l'espoir d'\ repasser bientôt au cours des excursions que je méditais d'entreprendre, aussi ce ne fut pas adieu que je dis à tous, mais au revoir.
Pour gagner les bords du Mékhong, j'allais parcourir lf>0 kilomètres en terre cambodgienne à dos d'éléphant.
A lidée de cette marche dans un pays dont j était enthousiaste, je débordais de joie et quand la bête qui devait me porter arriva devant ma véranda conduite par son cornac, je n'avais plus qu'à monter sur la chaise, garnie d'un rooff, installée sur son dos : mon cuisinier, parti en charrette à bœufs avec le bagage, devait être bien près du lieu de halte du repas de midi.
Voyant qu'après avoir caressé la trompe de l'animal, je cherchais son genou pour grimper prendre ma place, le cornac me dit :
« Monsieur n'a donc pas de fusil? »
Devant mon étonnement, sans attendre de réponse, le chef de la pro-
vince, venu avec les chefs et mes amis me dire ses souhaits d'heureuse roule, envoya un des hommes de sa suite emprunter le fusil d'un voisin. Mors on m'expliqua qu'à son premier voyage dans la région, cet éléphant liés jeune, s'était trouvé, au passage de thvéa domrey (porte des éléphants) dans les hauteurs, en présence d'une troupe de ses pareils, sauvages, paissant dans la clairière. Effrayé, il refusait d'avancer quand le voyageur qu'il transportait, déchargeant son fusil, mit en fuite le troupeau'. Depuis, pour le décider à partir, on lui l'ait voir qu'une de ces armes est dans les mains de celui qui le monte.
J'avais d'abord cru à une plaisanterie, puis je compris très bien.
Je déchargeai moi-même le fusil sous les yeux de ma monture pour la rassurer, après quoi j'allai m'asseoir en arrière du cornac.
Alors on me tendit l'arme très ostensiblement, et, tout le monde ayant émis l'avis qu'en cette saison on ne rencontrerait pas d'éléphants sauvages, je la rendis par derrière à celui qui l'avait apportée pendant que la bêle partait confiante sous les moqueries de tous.
Ces cinq jours de voyage furent, après ma petite course à Hatien, une véritable période d'instruction.
Le cornac n'avait jamais eu à répondre à autant de questions. Quoique je ne fisse pas le levé de la route, il me fallait le nom de chaque hameau, ceux des monts dans le lointain ou proches, aussi ceux des ruisseaux, leur source, leur direction et des détails sans fin sur ce qui se rapportait au pays tout entier : géographie, histoire, légendes, etc. Heureusement, le terrain lui était familier, c'était sa vie à lui de le courir ainsi. Lorsqu'il n'était pas en marche, il habitait les bois, gardant les éléphants. Quand je n'avais plus rien a lui demander, j'essayais de le faire parler de son existence que je voyais misérable et abrutissante; je ne comprenais pas toujours ses réponses, car dans son langage il ne savait pas se mettre à ma portée. Il riait de l'intérêt qu'il me voyait donner à toutes choses et me trouvait sûrement curieux à ('couler autant que moi je le trouvais curieux lui-même.
La route nouvellement percée pour le télégraphe à travers la forêl déroulait par endroits son ruban poudreux en longueurs infinies; les grands arbres L'ombrageaient le plus souvent jusqu'à perte de vue.
Fig. 26, — En nous apercevant de loin les chars prenaient leur droite...
L'éléphant recherchant la fraîcheur marchait sur ses cotés, glanant de ci, de là une branche tendre, une touffe d'herbe, une lige de bambou. Le cornac, assis nonchalamment sur le cou de sa bête, une jambe repliée,
INTRODUCTION v.i
l'autre pendante, cueillait pour moi les (leurs des orchidées lorsqu'elles étaient à la portée de sa main.
C'était l'époque des transactions actives de l'année, chaque jour on rencontrait des convois de charrettes légères, lourdement chargées, [rainées par des boeufs petits, vigoureux et résistants. Ils allaient vers kanipot ou Pnom-Penh ou bien Takéo, le marché intérieur voisin. En nous apercevant de loin, les chais prenaient leur droite ; en passant, je parlais aux conducteurs, ils me regardaient, surpris de voir un Français, surpris de le comprendre.
Les haltes se faisaient toutes à des cases de repos, construites expiés pour les \oyageurs sur le long du chemin, presque toujours au bord d'un des petits cours d'eau venant des monts de l'ouest ou auprès d'un étang. Pendant que le repas cuisait, j'allais voir le cornac baigner son éléphant, je me baignais moi-même, cherchant, avec l'espoir d'enrichir ma collection de trouvailles nouvelles, dans les sables et les vases de toutes les eaux rencontrées, les mollusques qui y vivent nombreux.
Ce jour de mon arrivée à Pnom-Penh. on s'arrêta de bonne heure pour le déjeuner à Kompong-Toul, petit village au bord du Prcc Thnol, grand cours d'eau dont le courant était à cette époque très bas.
Le cornac me voyant aller vers la rivière me dit :
« Il nous reste au moins quatre heures de marche, l'éléphant pour aller bon train, aurait bien besoin d'une demi-bouteille d'eau-de-vie de riz dans son eau ? »
Je n'avais jamais entendu parler de cette manière de donner des jambes meilleures aux hèles, mais je n'hésitai pas.
Mon homme partit avec l'argent.
Quand je revins manger, il dormait ivre.
En s'éveillant trois heures plus lard il s'approcha de moi :
« Vous me pardonnerez, Monsieur, car je suis bien puni, mon crâne est tout brisé. Soyez tranquille nous serons quand même au but avant la nuit. »
Et lorsque nous fûmes en route :
« L'éléphant a eu sapait de l'eau-de-vie, aussi il marchera bonne
i" Série. — I. '
MISSION PAME
allure. La bouteille entière lui eût fait mal autant que la moitié à moi. Le retard causé par mon sommeil n'est pas mauvaise chose, la course en forêl esl terminée, nous n allons par suile plus avoir d'ombre el en parlant aussitôt après le déjeuner nous eussions eu trop chaud, i>
Nous entrions, en effet, dans la région que les eaux du Mékhong recouvrent en partie chaque année lors de l'inondation, et le chemin argileux serpentait dans une vaste plaine semée de cases isolées, garnie de rares arbres, chargée surtout de broussailles et de grandes herbes quand elle n'élait pas cultivée en rizières.
Fig. -7. — Le chemin argileux serpentait dan-, une vaste plnino.
En approchant de la fin de l'étape j indiquai au cornac la pointe d'une pyramide qui devant nous grandissait peu à peu. et dans le lointain le sommet d'un monument de forme légère paraissant reblanchi à neuf.
La première, « me répondit-il » est le monticule élevé de main d'homme surmonté d'un mausolée et auquel Pnom-Penh (montagne pleine) doit son nom.
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« Le second, une haute tour, a élé construit sur les bonis du Mékhong afin de permettre à M. Le Ile d'y l'aire jouer de la trompette pour éloigner de la ville les génies malfaisants. »
Je savais que « Le lie » était l'abréviation usitée chez les cambodgiens pour désigner Le Représentant du Protectorat français au Cambodge, litre difficile à retenir par les indigènes, aussi j'étais très intrigué et un de mes premiers soins à l'arrivée fut de me renseigner.
J'appris (pic la tour était un phare inutilisé, à la pointe Nord des « quatre bras », construit en effet par ordre du Moi qui avait permis à un négociant d'y emmagasiner des graines de coton,
et, qu'un employé français, chargé de ce dépôt, avait pour distraction ordinaire de sonner du cor de chasse au sommet de l'édifice.
Au Cambodge, on attribue au son des trompettes le pouvoir de chasser les démons, il avait paru naturel au cornac ignorant de conclure que le gardien, en jouant du cor, s'acquittait d'un service utile.
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Mausolée de l'nom-Penli.
Près de la ville j'éprouvais comme un sentiment de regret en pensant à mon séjour heureux à kampol et au court voyage déjà terminé. Cet avant-goût d'un genre de vie auquel j'aspirais me semblait maintenant connue la lecture achevée de l'introduction pleine de promesses d'un beau livre encore fermé.
Je revoyais ces années vécues dans un cadre naturel remarquable, au milieu d'une population sympathique que j'aimais, et la course rapide
M tSSION PA.VIE
sur I éléphanl du haut duquel j'avais admiré La campagne épuisant le savoir du cornac, se déroulait encore devant mes veux.
Mais à mesure que grossissaient les loils des maisons et des temples, les flèches des pagodes et des mausolées et les cases en paillotes, formant le nouveau cadre d'une autre période de préparation à ma vie de voyageur, l'impression de regret s apaisait. Elle Taisait place à une ardente curiosité, devenue élonnement et admiration quand subitement je me trouvai au bord du fleuve du Lac éclairé par le crépuscule qui montrait, à six cents mètres sur la rive opposée, en un jour adouci d'une pureté idéale, des cases à perle de vue. demi-cacbées sous les bambous et les ouatiers, se reflétant dans l'eau presque endormie. I ne sorte d'exaltation,
Fig. 29. — Se reflétant dans l'eau presque endormie .
née des impressions entraînantes constamment éprouvées, me donna alors la vision que ces sensations me reviendraient toute une vie. devant des décors naturels toujours changés, à la rencontre de populations sans nombre à qui j'aurais l'infini bonheur d'être utile et je me trouvai 1res heureux.
La direction de mes idées si favorables au ( lambodgc et aux ( îambodgiens, prise sur les bords du golfe de Siani. alla en s'assuranl encore sur les m es du Mékhone!
Le pays, grande plaine alluvionnaire, basse, soumise aux inondations périodiques, semées de vastes étangs, n'avail pas chance d'agir sur l'imagination, mais il y avait la capitale et le grand fleuve !
Pnom-Penh, c'était la dernière halle du gouvernement Khmer dans sa retraite vers le sud du Cambodge après la chute d'Angkor.
C'était aussi vraisemblablement le lieu où l'empire abaissé se serait; sans l'intervention française, éteint comme nation indépendante, étouffé entre ses deux adversaires siamois et annamite qui, le refoulant chacun de son côté, s'y étaient trouvés en contact direct.
La ville s'allongeait presque exclusivement sur les rives du fleuve énorme du lac Tonlé Sap, à ce point merveilleux où le Mékhong, large de trois kilomètres et demi, joint cette grande artère qu'au moment des crues il partage en deux cours d'eau différents, déversant une partie du trop-plein de ses eaux dans celui du nord vers le Lac, eu écoulant une autre par celui du sud vers la mer.
A Pnom-Penh, quoique mon service fût absorbant, je continuai l'étude de tout ce qui pouvait faire de moi le voyageur que je rêvais.
Restant dans le rôle d'observateur plutôt timide, caractéristique de mon tempérament, je m'initiai de plus en plus à la vie religieuse, administrative et politique du peuple Khmer dans le contact fréquent, voulu par ma situation et par les circonstances, des chefs des prêtres, des chefs du peuple, des princes et des rois.
J'avais assisté aux cérémonies du bouddhisme pur dans les temples des villages et vu quelques-unes des pratiques superstitieuses ayant une origine ignorée qui s'y mêlent, je vis celles plus importantes de la capitale et je m'y rendis mieux conque de la place considérable que le brahmanisme occupe encore dans celle religion.
J'avais vu la crémation des gens du peuple, où les flammes d'un modeste bûcher cineloppenl et réduisent en cendres le corps du mort que les parents arrosent d'eau parfumée pendant que les prêtres prient assis sur le sol; je vis les fêles funèbres des princes où, sous un édifice
en bois el paillottes, élevé à chaque circonstance, merveille de hauteur, de proportions, de grâce et d'élégance, gloire des architectes khmers, le défunt brûle sur un monceau odorant de santal ou de bois d'aigle en présence de l'immense Poule accourue, jalouse d'assister aux réjouissances de toutes sortes, d'avoir pari aux largessesel place aux festins qui en sonl l'accompagnement ordinaire.
Pig. lill. — Ou le; flammes d'un modeste bûcher,
Je \ is les fêtés classiques, depuis celles qui inaugurent 1 année avec des feux d'artifices ordonnés suivant l'art asiatique, jusqu'à celle des eaux où, le fleuve cessant de croître, I inondation étant à son maximum, le roi coupe un lil de colon blanc, tendu réposé sur des barques, en travers du fleuve du lac, donnant ainsi à la nature le signal du renversement du courant.
Mais aucune ne me plul à L'égal de la « coupe (les cheveux » ou mieux de la première tonte du petit toupet conservé depuis le jeune âge au sommet de la léle des adolescents et qui pourrait être comparée à la communion des enfants chrétiens. Lorsqu'il s'agissait de jeunes princes ou princesses, celle cérémonie révélait un caractère somptueux et
imposant. Je ne me lassais Fig. 31. . Édifice royal pour les fêles funèbres.
pas d'y admirer les costumes
et les ornements, reproductions invariables des bas-reliefs des ruines,
Fig. 32. — Le Mékhong débordé devant le palais royal à Pnoin-Penh, au moment de la fèto
des eaux.
maintenues fidèlement au théâtre el dans les palais ces scrupuleux gar diens de la tradition.
J ai souvent partagé les sensations des assistants en voyant l'enfant
MISSION l'VVIE
pour qui l;i fête avait lieu, gravir impressionné la petite montagne symbolique sur laquelle il allait être mouillé d'une pluie fine d'eau lustrale. El je pensais que ce fait que la cérémonie a lieu dans chaque famille
pour les enfants en âge, les mettant ainsi isolément en Mie dans nu rôle touchant, contribue singulièrement à leur émotion el n'est pas étranger au sentiment ressenti par la foule
Plus (I une lois aussi je vis représenter au théâtre royal avec un oriental luxe de jeunes femmes et une rare richesse de costumes, les épopées dont la petite troupe ambulante de kanipol ni avait donné une première idée. J'entends encore le répertoire du mélodieux orchestre, souvenir de l'antique civilisation épargné par les catastrophes el les bouleversements, el. j'ai vivante sous les yeux, la foule qui, de longues heures, assistait toujours émue aux spectacles, toujours les mêmes, auxquels elle était accoutumée.
Par toutes sortes d'observations nouvelles (pie j'avais ainsi l'occasion de faire, je devins mieux au courant de bien des choses du paxs que ne pouvaient l'être des chefs même de plusieurs des régions que je comptais parcourir.
Fig. 33. — Prince velu du coslume
ro\,d cambodgien pour la céré- y 1 ,■ 11) ni "il
" •„ i i i i„ La nonulalion de rnoni-Penh avait alors,
morne de la « coupe des eue- 1 1
v'"x "- sur une plus large échelle (elle était évaluée à
45,000 personnes), la même composition qu'à Kanipot. Le fonds c'étaient les Cambodgiens. Les Chinois y étaient commerçants, ouvriers ou coolies ; les lxiams en majeure partie étaient pêcheurs sur les blanches du fleuve, et les Annamites, pécheurs également, exploilaicnl surtout le Grand-Lac.
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La pêche, mie des principales ressources du pays, organisée (1rs que les eaux sonl assez basses sur le lac pour y permettre les installations importantes auxquelles elle donne lieu, esl L'occasion d'un déplacement considérable d'hommes du Cambodge et de la Cochinchine et, pour ne parler que de eclui des Annamites, il étaii estimé à plus de quatre ou cinq milliers.
I n autre lieu important <le pêche esl le point dit des — quatre bras du Mékhong — où les pêcheurs, des Kiams pour la plupart, capturent les poissons remontant de la mer vers le lac et vers le haut du fleuve.
Je traversai plusieurs fois, le malin de bonne heure, la flottille de petites barques qui, au court moment du passage des bancs de poissons, couvre l'espace de la soudure du Mékhong avec le fleuve du Grand-Lac où le sable s'amasse en un immense « dos d'âne », chaque année emporté par les eaux, chaque année reformé.
J'allais à Trémac, un grand et beau village devant lequel le Mékhong a son lit rétréci, vérifier un cable télégraphique souvent rompu qu'il fallut déplacer.
Quel infernal tapage pour effrayer le poisson et mieux s'en rendre maître on faisait sur ces barques avec la voix, avec des gongs et en frappant les uns contre les autres des avirons en bois sonore !
Quelle sensation de plaisir j'éprouvais quand, sorti du vacarme et ayant dépassé le bras fangeux du lac, j'entrais dans l'eau bleue du Mékhong clapotant sous la brise du nord-est !
\ celle époque de l'année, le fleuve, 1res bas, reposé et limpide,
Ire Série. — I. «
Fig. 34. — Princesse velue du costume royal cambodgien pour la cérémonie de la Ci coupe des
cheveux ».
MISSION l'WIK
coule paisible rudemenl repoussé vers sa rive gauche par le courant impétueux du fleuve du lac.
■ 1 "Vl."-, 1 s
Fig. '■)'). — venues laver le riz pour le premier repas
( l'était au delà de ce point de la rencontre des eaux que. connue Ions ceux qui le pouvaient à Pnom-Penh, j'envoyais chercher la provision d'eau claire pour la laide. Ces jours de sortie obligée, je faisais apporter
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un baril dans la barque, on allai I Le remplir au large, avant que le mouvemenl ordinaire sur le fleuve n'eût troublé la pureté du courant, avant que le soleil torride n'eût chauffé sa surface; puis on ralliait la berge el contournant les bateaux des riverains amarrés à des perches, de-ci de-là par groupes, on continuait la roule.
\ chaque instant la rive changeait d'aspect, tout à tour le regard se perdait dans des arrangements de toute sorte sous les arbres, devant les cases et dans des fouillis d'arbustes et de roseaux limitant des jardins.
A cette heure matinale le paysage n'était animé que parles femmes et les jeunes filles venues laver le riz pour le premier repas du jour ou bien puiser l'eau rafraîchie par la nuit; elles me regardaient ou curieuses ou surprises et répondaient à mon salut en demandant vers quel village j'allais.
Peu à peu des barques lourdement chargées, des radeaux de bambous ou de bois se détachaient du bord, prenaient le fil de l'eau. La vie renaissait sur le fleuve. -Mes bateliers échangeaient des paroles amicales avec les bateliers passants, ceux-ci les priaient d'un signe discret de leur dire qui j'étais et lorsqu'ils avaient reçu le renseignement, me saluaient du nom du télégraphe, loul ce qu ils savaient de mon métier, encore mystère pour eux.
Kl je passais les heures que durait l'incomparable promenade assis en avant du toit de paillottes de la barque, regardant riverains et nautoniers et pensant à connaître ceux des rivages les plus lointains du fleuve! Tombant dans le rêve, je n'entendais plus les criailleries des merles, le choc des avirons! Les veux sur l'horizon bleu du eiel cl de l'eau, j'allais en un voyage sans lin remontant jusque aci-s ses gorges et son lit de rochers ce Mékong, créateur des terres entre lesquelles je le voyais couler !
J'avais retrouvé, à Pnom-Penh, l'ami dont j'ai cité le nom en commençant, Raphaël Garcerie. Séduit par le pays, convaincu d'\ trouver
les éléments de forlune.il était, de fonctionnaire, devenu agriculteur et
industriel.
MISSION l'WIK
F)g. illi. — Elles me regardaient ou curieuses ou surprises cl répondaient à mon salut en demandant vers
quel village j'allais.
Je 1 avais connu peu après mon arrivée en Indo-Chine où il m'avait
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précédé de cinq ans. Nous axions la même origine administrative, il avait été le premier de mes prédécesseurs au petit poste télégraphique de Kampot, inauguré par lui; deux camarades intermédiaires entre nous y étaient morts et nous restions les seuls à bien connaître ce pays où étaient nées sa résolution de se faire colon, la mienne de voyager.
Cherchant un terrain d'exploitation, il avait longuement parcouru plusieurs des régions du Cambodge, particulièrement celles du nord dont il avait le premier signalé les mines de fer. Il vivait alors pour le commerce des bois, dans les vastes forets du plateau de Stung Trang, qui meurt au bord du Mékhong, devant Crauchmar.
Chaque fois que ses affaires l'appelaient à Pnom-Penh, il passait avec moi son temps libre, partageant mon couvert.
Je l'aimais pour sa simplicité, son caractère honnête et bon, son tempérament de poète enthousiaste et sa passion ardente pour l'Indo-Chine.
Il avait 20 ans d'âge sur moi.
Son goût pour la vie aventureuse, un genre d'existence analogue à celui que je rêvais, sa connaissance supérieure de toutes les questions se rattachant à l'Indo-Chine, en faisaient l'homme de qui je pouvais avoir un avis sage et des conseils utiles. Aussi fut-il le premier à qui ma timidité me permit d'exposer mon idée, de soumettre mes projets.
Il en témoigna une joie très grande et m'encouragea de toute son ardeur ; il gémissait du long arrêt dans les études géographiques et comprenait que je n'avais besoin que d'être mis en route pour rapporter à bref délai des résultats sérieux.
Il avait été l'ami dévoué de Francis Garnier, dont la mort tragique était toute récente : il était celui d'Uarmand alors la personnification active de l'expansion de notre empire en Indo-Chine et dont le passage du golfe de Siam au golfe du Tonkin m'avait rempli d'admiration. Il se plaisait à me parler d'eux et je ne me lassais pas d'entendre ses souvenirs.
Unissant dans notre pensée les œuvres de Mouhot, de la mission de Lagrée cl d'Harmand, nous recherchâmes tout ce qui restait à fane pour celui qui voudrai! marcher sur leurs traces. Nous ('"lions effrayés de l'énormité de la tâche et cependant nous en parlions comme d'une élude
possible n'ayant crainte que d'une chose, c'est que l'ayant rêvée elle ne ine fût ravie par d'autres plus qualifiés sans doute pour son exécution. Son imagination exubérante s'exaltait à la pensée que j'allais parcourir toutes ces régions de la grande unité géographique qui comprenait
en outre des terres annamites et cambodgiennes, celles du Laos et du Siam et dont il espérait voir un jour l'unité politique, et je comprenais combien il serait de cœur avec moi dans mes marches.
Ma volonté daller parmi les peuples vers lesquels je me sentais entraîné s'augmenta de toute la force des idées de suite aux grandes œuvres accomplies, de développement de notre grande colonie et de gloire de la France, sujets constants de nos conversations.
La foi de mon ami dans le succès futur aida mon assurance et me rendit hardi pour faire connaître mes intentions à d'autres.
Lorsque plus tard, encours démission, les circonstances m'amcnaienl à Saigon où Garcerie était devenu et resta jusqu'à sa mort vice-président du Conseil colonial, j'allais le revoir; lier de moi comme d'un élève, il était heureux de me retrouver ayant de la santé assez pour continuer ma route. La sienne, hélas, disparaissait lentement, la mort 1 enleva quelques jours après une dernière visite. Plus dévoué aux affaires de la colonie qu'attentif aux siennes propres, il s'en alla 1res pauvre. Parti pour le haut-fleuve dont il rêvait toujours, je n'ai pu suivre sa dépouille : que mon dernier hommage aille vers ce cher mort dont le souvenir reste dans mon cœur comme il est dans celui de tous ceux qui l'ont connu et ont pu l'apprécier.
Raphaël Garcerie.
Dans ce même temps l'Indo-Chine recevait un nouveau gouverneur. Après vingl ans d'un régime militaire dont l'amiral de Lagrandière.
véritable père de la colonie étail l'initiateur, Le pays rapidemenl pacifié se trouvai! amené à un degré de prospérité remarquable. Le gouvernement de la République jugeant le nionienl venu (le le faire entrer dans une voie plus active encore de développement, avail décidé d\ inaugurer le régime en il cl d avail confié a M. Le Mvre de \ ilers L'exécution de ses intentions.
Précédé de sa réputation, de Longue date acquise, d'intelligence el d'énergie, Le nouveau chef de la colonie parcouru! d'abord le pa\s en toul sens, voulant se rendre compte par lui-même de son état. Son arrivée causa un mouvement considérable des esprits en Cochincliine el au Cambodge où colons el fonctionnaires avaient hâte de connaître la noie de ses Mies el de son tempérament.
Plus que personne je suivais anxieux le début de celui de qui sans doute allail dépendre la réalisation de mes espérances.
Et voici (pie l'expression, connue chaque jour, de ses sentiments, répondait à l'idéal que je m'étais fait du chef d'un pays important comme celui qu'il venait conduire.
Ses qualités d'activité el de travail sous ce climat torride, L'anabilité, L'égalité de son accueil d'un boni du jour à L'autre, ses encouragements à loules les bonnes volontés, la bienveillance extrême qu'il témoignait aux indigènes, étaienl déjà redites par lous : elles formaient à mes yeux, jointes à une générosité el à une bonté de cœur qui se montraient impétueusement dans certaines occasions, comme une auréole à un ensemble d'actes d'administration cl de gouvernement donl quelques-uns cuire autres me causaient une joie extrême.
C'étaien) : la réforme du système de la justice, la suppression des des peines corporelles el de la corvée royale pour les indigènes : la créalion, pour les fonctionnaires français, d'examens pour la connaissance des Langues annamite cl cambodgienne, l'envoi de plusieurs officiers en reconnaissance dans les territoires inconnus des confins de la Cochinchine el la création d'une revue « Excursions el Reconnaissances >> destinée à la publication des comptes rendus des voyages qu'il ordonnerai! ou f;i\ (iriserai! .
Ma résolution de m' adresser à lui fui dès lors décidée. Je ne doutai pas un instant du résultat de ma démarche el j'étais déjà fier à la pensée que je déviais à cet homme à l'allure robuste, d'être distingué, accueilli, mis en route.
J'envoyai mes collections d'histoire naturelle à Saïgon où s'organisait une exposition des produits de la colonie; elle furenl remarquées par lui. el j'eus le contentement d'apprendre que. quoiqu'il n'eût pas été prévu de récompense pour les objets de la catégorie que j'exposais, une médaille m'avait élé attribuée sur son insistance.
Je lins à cire des premiers à me présenter à l'examen des langues qu'il avait créé, puis je lui écrivis.
Je reçus l 'avis encourageant que le gouverneur viendrait hicnlùl à Pnom-Penh el réglerait mon affaire après qu'il m'aurait vu.
Je ne saurais retrouver les termes dans lesquels je lui parlai lorsqu'il arriva voulant le bien convaincre qu'il avait devant lui un homme au point qu'il faut pour marcher simplement et non un amateur désireux d'accomplir une promenade peu commune.
Mais, ce dont je me souviens, c'est l'expression bienveillante et en même temps satisfaite que gardait son visage tandis qu'il m'écoulail et son regard enflammé et profond m'observant curieusement. J'y devinais, malgré une nuance sceptique, toute une pensée contente de me trouver à son gré el aussi une vraie satisfaction de pouvoir réaliser mon désir.
Il nie répondit sur ce ton familier qui lui est habituel :
« Je crois, mon cher, que vous ferez bien ce que vous allez faire ; parlez pour ce premier voyage, n'en demandez pas plus pour le moment, rapportez-moi une carte, une relation, après ça nous verrons. »
J'avais un congé avec solde pendant lequel je parcourerais le pays depuis le golfe de Siani jusqu'au Lac et au Mékhong et je mettrais au net mes relevés el mes noies.
M. Le Myre de Yilers rentra en France pour plusieurs mois quelque
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temps après. Lorsqu'il revint, j'allai lui présenter la carte de mon itinéraire. Ma relation avait déjà en partie été publiée dans les « Excursions et Reconnaissances. » Gomme il me complimentai! de ce travail modeste, je lui demandai de me mettre à même de continuer, el sollicitai d'être autorisé à partir vers Luang Prabang et le Haut-Laos.
M Le Myre de Vilers.
« Je ne puis pas encore vous laisser aller comme vous le voulez, » me répondit-il. « Il est une œuvre pressante pour laquelle vous êtes I agent même qu'il faut; j'ai quelqu'un pour le Laos, c'est le D' Neïs, vous, je
iic Série. — ■ I.
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\ous réserve l'étude cl la construction de la ligne télégraphique «lu Cambodge au Siam pour laquelle je suis en pourparlers a>ec Bangkok. »
Je ne lardai pas à me mettre à l'œuvre, je venais le voir à l'achèvement de chacune des périodes d étude. Il m'accueillait comme un collaborateur dont il était sur de la part de travail, et comme un ami. J'eus de son départ de la colonie, lorsqu'il la quitta, une peine très vive. Alors et dans la suite, j'eus toujours la pensée qu'il sérail coulent de m'avoir aidé.
Son nom reviendra dans mon livre à ce moment où je raconterai que près d'être close, l'œuvre à laquelle j étais attaché amena sa présence aux bords du Ménam et nous réunit.
Ce fut quelques jours après les événements de 1 8!)3 au Siam qu'il vint plénipotentiaire de la République à Bangkok, où je représentais la France.
Des années sans fin s'étaient écoulées au cours desquelles j'avais beaucoup marché, travaillé, appris et aussi souffert : mais j'avais eu le bonheur de voir le succès suivre mes efforts, cl j entrevoyais une heureuse conclusion à mon long labeur.
J'envoyai à l'embouchure du fleuve, au devanl de lui, le seul membre de ma mission présent près de moi, avant cette joie intime, que le jeune officier était son lils même !
Et, quand le navire de guerre qui l'amenait mouilla sur la rade et ([n'en lui remettant la conduite du poste dont j'étais le chef, je l'embrassai dans le bruit des salves, j'étais 1res ému! Je revoyais le maître vénéré dont jetais resté l'ami respectueux et reconnaissant ! Nous nous retrouvions collaborateurs, les mêmes l'un pour l'autre, dans celle Indo- Ghine, où plein de confiance, treize ans auparavant, il m'avait mis en marche ' !
1. Los figures de l'introduction ont été exécutées d'après des photographies de MM. Pavie : I, 11. I i. 19, 26, 27, 28, 29, 31, 36. Stoecklin, commis principal des télégraphes : 2, 3, i, 5, 6, 8, 10, 12, 13, 15, 16, 17. 18, 21, 22, 23, 24, 25. Faraut, architecte au Cambodge : 7, 9, 20, 'A'2. 33, 34. Guesdon : 35.
Capitaine Cupet.
Lieu tcna ni colonel Pennequin.
Pierre Lefèvre-Pontalis.
(1889 à 1891 — 1894 el 1895).