Laï-Chau et Dien-bien-phu des Annamites
lr, Série. — I. 30
Les fonctionnaires siamois devinrent fort perplexes quand je leur demandai des pirogues pour aller à Muong-Theng. Ils étaient, au contraire de moi, très au courant de ce qui se passait dans celle région. (Il \ avait quelques jours cinq Pavillons Noirs, allant en courrier vers le chef des troupes siamoises, avaient, en passant à Luang-Prabang, parlé de la prise de Muong-Laï par les Français.) Ils tentèrent de retarder mon départ en me demandant d'attendre l'arrivée du général siamois. Phya Surrissak : mais celui-ci, me disait une nouvelle lettre du capitaine, était encore à Pitchaï et la lenteur de sa marche était inexplicable. J'en conclus qu'il attendait la rentrée au Tonkin du colonel Pernol, pour apparaître avec sa troupe, et j'annonçai que je partirais à pied si des barques m'étaient refusées.
Devant ma résolution, trois pirogues furent mises à ma disposition, et, le *2 8 janvier 1888, je pus me mettre en roule avec Ngin et cinq autres Cambodgiens, laissant Som à la garde du poste.
Dans la soirée du même jour, je fus rejoint par un caporal et six hommes envoyés par les commissaires pour m'escorter. Le caporal était un descendant de Cambodgiens prisonniers de guerre, les hommes étaient Laotiens.
DE LUANG-PRABANG A MUONG-THENG OU DIEN-BIEN PHU GO kilomètres de levé nouveau.
Quand j'avais parcouru le Nam-Hou l'année précédente, tout y respirait la vie; les jolies cases s'étalaient sur les pentes, les gens étaient actifs aux champs et à la pèche : aujourd'hui la désolation était partout ; les villages des deux rives avaient été brûlés d'un bout de la rivière à l'autre. Les pêcheries abandonnées, à demi-conslruilcs. obstruaient le cours d'eau. Les habitants vivant dans les bois on ne sait comment, en apercevant mes barques, accouraient aux nouvelles. Les femmes n'ayant rien à vendre ne demandaient plus des pièces de monnaie pour orner le cou de leurs enfants : et elles se montraient reconnaissantes à l'extrême
du peu de riz qu'où donnait aux êtres amaigris qu'elles tenaient dans leurs bras.
A Ngoï, ne pouvant obtenir d'être renseigné sur ce qui se passe à Theng, je baie ma marche.
Le 9 février, pendant que sur le bord du Nam-Ngoua on prépare le repas du malin, arrivent quatre habitants de Theng m'apportant un courrier envoyé par le colonel Pernot. Arrivé à Theng le '20 janvier, le
Fig. 106. — Les quatre habitants de Theng, porteurs du courrier du colonel Pernol.
chef des troupes françaises me prévienl qu'il m'y attendra huit jours et (pi en raison des difficultés d'approvisionnement il devra alors se mettre en route pour le délia.
Ces hommes pour expliquer leur retard me déclarent qu'à Ban Phya Pann, un fonctionnaire du Siani a fail en sorte de les retenir cinq jours, prétendant se charger de leur courrier.
Si, comme il l'annonce, le colonel esl parti après huil joins, il \ en a
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déjà quatre qu'il esl en route! Espérant qu'il aura pu m'attendre davantage, je continue la marche.
Le l-'i au matin, on entend de lointaines détonations. Les piroguiers s'effraient, je leur dis que les Français chassent les Pavillons Noirs du pays, et ils reprennent confiance.
Le 15, des pécheurs, premiers habitants rencontrés depuis le Nam Hou, disent: « Les Français ont quitté Theng hier matin. »
A deux heures j'entre dans l'enceinte, tout est solitaire !
Dans le campement abandonné, je cherche en vain un mot du colonel, laissé à mon adresse, il n'a sans doute pas cru que j'essayerais de le joindre !
Le soir, des habitants s'approchent, ils disent que les Pavillons Noirs étant tout près, les Français sont allés les combattre etqu'ils poursuivront ensuite leur route vers le Tonkin.
Je leur explique qu'il faut absolument que j'arrive jusqu'à nos soldats, et les prie de me guider et de porter mon bagage. Après hésitation, car ils craignent la vengeance des Chinois, ils acceptent. Nous partirons à pied, le lendemain au jour, en doublant les étapes.
DE MUONG-THENG A TUAN GIAO 7i kilomètres.
En quittant Theng, j'ai pendant quelques heures, marché sur un plateau très vaste, dans les grandes herbes, puis je me suis engagé sur les hauteurs, ne quittant le bassin du Mékhong que le soir du troisième jour. Alors se sont présentées les sources du Nam-Ma, fleuve qui débouche en Annam. Le pays est accidenté à l'extrême et dur à parcourir.
Le 16, à la halle du soir, rencontre de deux coolies annamites, traînards de la colonne. Ils disent que les soldats marchent du malin jusqu'au soir, qu'eux, épuisés, et ne pouvant plus suivre, se sont couchés là pour mourir. Je leur donne quelques vivres et les envoie à Theng où on en aura soin.
Le 17. à Muong-Hang, les gens «lu village nous prennent pour des Pavillons Noirs et fuient. Le chef du village vient courageusement demander ce qu'on veut. 11 nous fait connaître que depuis leur départ de Theng les Français ont mis deux fois les Chinois en déroute et qu'aujourd'hui même ils ont dû les chasser de Tuan Giao. Que ceux-ci, après le combat, se sauvent dans les bois et se reforment lorsque la colonne est partie. 11 se charge d'envoyer de nuit une lettre au colonel et me demande d'attendre ici la réponse, les risques en route étant trop grands. J'expédie la lettre, mais, craignant qu'elle n'arrive pas je pais le lendemain au jour.
Après neuf heures de marche, à Muong-Houo, dans l'élargissement d'une petite vallée, mon inonde s'assied à terre, n'en pouvant plus de fatigue, demandant à camper dans des cases qui semblent abandonnées.
Ne voulant pas de repos avant (lavoir joint nos soldats, je repars avec Ngin suivi des Cambodgiens. Les autres, alors, se lèvent et marchent.
\ ce moment un homme sort des hautes herbes et nous crie d'arrêter.
Le guide me dit : « C'est un Pavillon Noir, il croit avoir affaire à des gens du pays chargés de provisions dont il veut s'emparer. »
L'homme me voit, reconnaît son erreur et s'enfuit en hurlant pour prévenir sa bande, pendant que je crie aux Cambodgiens : « Tâchez de le saisir ! »
Alors la fusillade éclate sur nous. Les Chinois, campés au bord d'un ruisseau au pied de la montagne, surpris, nous prenant sans doute pour une arrière- garde française, gravissent rapidement la pente en déchargeant leurs armes, sans atteindre personne, et fuient dans la forêt.
Dès qu'ils ont disparu, je mets mes hommes en roule, personne ne songeant plus désormais au repos.
\u bout d'une heure sous bois, subitement, devant nous, parait une troupe française.
Le colonel avait reçu ma lettre : craignant qu'il ne ni 'arrivât malheur avec les Pavillons Noirs, il avait, après l'avoir lue, demandé une troupe de volontaires : 15 zouaves et 15 tirailleurs, sons le> ordres du commandant Houdaille, son chef d'Etat-major, des lieutenants Fiancez et
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Holstein, des sergents Lévêque et Bonain, étaient de suite partis à ma
rencontre.
Pour joindre le camp français, nous axions presque autant de route à
l'aire que j'en avais déjà parcouru depuis le commencement du jour.
C'était beaucoup pour les forces de tous. Le commandant proposa d'aller passer la nuit dans la petite vallée d'où je sortais, ce qui fut acceplé.
J'étais si heureux d'avoir enfin suivi jusqu'au bout un chemin du Mékhong au Tonkin, et trouvé des français, que tout au bonheur d'entendre ceux-ci parler, je ne songeai à leur dire la présence des Chinois, qu'au moment où, débouchant dans la plaine, nous fûmes accueillis par une grêle de balles.
La bande redescendait la pente de la mon tau ne.
Bien sûr. elle croyait que je revenais seul avec mes quelques hommes. Elle fut vile détrompée, mais ue se retira cependant sous le feu de la troupe qu'avec une grande Lenteur. Nous campâmes dans ses cases.
Le 19 février, chaleureusement accueilli par le colonel Pcinol et ses officiers, j'arrivais à Tuan-Giao.
Le colonel Pernol
LAOS ORIENTAL ET TO\M\ 2:i9
DE TUAIS GIAO A LA RIVIERE NOTRE ET A YEU TRA1 130 kilomètres.
Rapidement, le colonel me met au courant de sa marche. Parti de Laokaï vers Laï, par un chemin simplement frayé à travers les forêts, sur des montagnes élevées de I 700 mètres au point de partage des eaux du Fleuve Rouge et de la Rivière Noire, il avait parcouru de rares plateaux, d'étroites vallées, des ravins sans nombre et franchi la grosse rivière Nam-Na sur les bords de laquelle il avait eu deux chaudes rencontres avec Déo-van-tri dont tout le monde, dans la colonne, admirait le courage en regrettant de le voir contre nous.
A l'arrivée à Laï, le colonel avait trouvé la petite ville incendiée par ordre de Thuyet, l'ancien régent du royaume d'Annam, qui, comme je l'ai dit plus haut, y était réfugié'. Tous les villages du pays étaient aussi brûlés, et, la population, en fuite avec ses chefs, s'était retirée dans les régions du nord.
Laissant à Laï une petite garnison, il avait ensuite pris possession de Theng. l'avait quitté après vingt jours, et marchant parallèlement à la Rivière Noire, passant entre chaque étape par les ravins des sources du Nam-Ma, en s'élevant à des altitudes qui atteignaient souvent 7 à 800, quelquefois 1"2 à 1 500 mètres, et faisaient que chaque jour, sans avancer sensiblement, les soldats avaient d'infinies heures pénibles, il était ici depuis la veille, s'élanl vu barrer trois fois la roule par les |\i\ i lion s Noirs.
Quant aux commissaires siamois qui devaient le suivre, ils s'éternisaient sur le Fleuve Rouge. d'Hanoï vers Laokaï.
Alors je lui dis que pour joindre sa colonne, j'ai, en trois jouis, fait les cinq étapes de Theng à Tuan-Giao «'I je m'excuse, ayanl dû abandonner mes bagages sur les bords du Ménam, d'arriver devanl ses soldats pieds mis. à peine couverl de vêtements usés.