TONKIN ET I. VOS ORIENTAL
Ce succès accroît considérablement notre situation dans la région du nord <|ui nous devienl complètement acquise. Pennequin en profile pour reconnaître le paysjusqu à Mandritara. Nous pouvions alors prendre une position 1res forte dans le nord de Madagascar, \ organiser des forces indigènes et, peu à peu, nous avancer sur Tananarive par le plateau central, lorsque la paix vint mettre lin à la campagne.
1888. - Pennequin se retrouve au Tonkin, sur un terrain qu'il a déjà eu l'occasion d'observer el où il va avoir les mêmes occasions de faire faire des progrès rapides à noire influence en s'appuyant sur les populations.
Très reconnaissant au général pour le choix dont je me félicitais, comprenant de suite le bien que Pennequin allait faire dans les pays où j'avais entrepris de ramener le calme et la prospérité, j'aimai, dès que je 1 eus vu. l'homme simple, l'esprit généreux et le grand cœur qu'était cet officier déjà légendaire dans son arme, et qui allait le devenir aussi dans ces régions qu'il ne connaissait pas encore.
\ Van- Yen, nous réglons provisoirement la soumission des Pavillons Noirs qui y sont établis. De même qu'ils ont eu confiance en moi. ils prennent confiance en Pennequin devenu chef du pays où ils se trouvent. Les conditions qu'ils acceptent les font rentrer dans le droit commun.
\près ce premier accord, les aulres bandes, toutes cantonnées sur la rive droite, sont prévenues que le règlement général avec elles aura lieu à Takian, petit endroit qui sert de port à Sonia, chef-lieu de la région en organisation, et où se trouve la garnison laissée par le colonel Pernot.
Le S septembre, Pennequin et moi nous parlons pour le rendez-vous sur la chaloupe que dirige M. Lerède, laissant nos compagnons à Van- Yen, d'où ils nous rejoindront en barques avec les bagages. Kam-Houil et Kam-Doï non- accompagnent ainsi que les chefs chinois revenant d I lanoï a\ ec nous.
Dans la soirée, à une halle au petit village de Xieng-Dong, rencontre d'un groupe de pirogues. Le patron de ce convoi reconnaît nos Pavillons
Ire Skrie. — I. 35
MISSION l'VVIK
Noirs: il s'approche de l'un d'eux, il lui parle à l'oreille. Celui-ci me regarde, le visage bouleversé : je l'interroge, il laisse échapper :
ce Le Ong-Ba est mort ! »
Celte nouvelle inattendue consterne tout notre monde. Elle nous inquiète: la disparition du vieux, chef peut avoir des suites fâcheuses. Son age, la raison, lui avaient fait vouloir la cessation de la lutte avec nous et le repos. Ceux qui prendront son héritage seront-ils aussi conciliants ?
Fig. us.
La Rivière Noire devant ^an-^en.
Personnellement, j'éprouve un véritable chagrin que j'exprime à ses lieutenants atterrés de ne s'être pas trouvés près de lui à un pareil moment.
Nous reprenons en toule hâte la marche.
Le 1), à 115 kilomètres de Chobo, à I 500 mètres seulement de Tak- Khoa, la chaloupe esl arrêtée par le rapide Hat-Maï, dont le courant est trop fort pour sa vitesse.
Les lieutenants du Ong-Ba partent alors à pied pour Tak-Khoa ;
TONKIJN ET LAOS ORIENT \l. 275
je les renvoie parmi les leurs qu'ils préviendronl de notre présence. Le soir, ils nous font dire que la mort du Ong-Ba rend tout le monde anxieux de nous voir, et que plusieurs chefs, avec eux, viendront le lendemain avec leurs hommes et les gens des campagnes voisines pour aider au passage du rapide.
Nous reconnûmes alors que la chaloupe ne pourrait avancer qu'autant qu'une crue élèverait d'un mètre et demi le niveau de la rivière dans un passage presque à sec à ce moment.
Devant celle situation, Pennequin, obligé de se rendre à Sonia pour y prendre le commandement avant la réunion àTakian, part avec trois pirogues qui, outre son bagage, portent "20 000 piastres destinés à constituer la caisse de la région. Il n'a pas d'escorte ; je l'accompagne à Tak-Khoa. Le chef des Chinois de l'endroit est un vieux Pavillon Noir, frère du Ong-Ba. Pennequin lui demande si dans les conditions où il va voyager il peut compter sur de la sécurité. Le vieillard lui donne sa parole qu'il n'a rien à craindre. Puis il nous offre sa case pour y passer la nuit. Mais le commandant voudrait coucher dans sa pirogue à cause de l'argent, car il craint (pie les hommes de la bande ne soient pas aussi scrupuleux que leur chef. Certainement, jamais pareil trésor ne s'est ainsi trouvé à portée de leurs mains. Nous le disons à Kam-Doï et au chef. Ils prennent à part les principaux ; ils se concertent et décident qu'eux-mêmes veilleront la nuit, tour à tour, sur nous et sur la barque, car ils veulent que nous reposions tranquilles sous leur toit.
Le lendemain Pennequin continue sa route vers Sonia et je reviens trouver Lerède à la chaloupe.
Le "23. suite d'un orage au loin; la rivière monte lentement. Les gens arrivent de tous côtés pour nous voir passer le Ilat-Maïet, au besoin, nous assister.
Comme la crue semble devoir être légère, nous débarquons tout le bagage, même le combustible, et la chaloupe s'engage dans l'issue à côté du rapide proprement dit. Lerède et moi nous sommes à bord avec L'équipage indigène : Ngin, Kam-Houil et Kam-Doï à terre, dirigent la foule qui nous aidera avec un câble.
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Subitement l'eau cesse de croître ; elle baisse. La chaloupe louche les cailloux, s incline sur le côté ; son fond léger de bois crève : elle l'ail eau. Nous tentons à l'aide du câble de l'accoster à la berge, c'est en vain : elle s'emplit jusqu au niveau du courant.
Bientôt la crue reprend : les eaux descendent (roubles el chargées d'écume. Kam-Doï nous crie que c'est là l'indice des pluies torrentielles dans le liant pays el d une poussée violente, énorme, dans l'étroit lil de la rivière.
Vvanl 1 espoir de sauver le bateau, nous faisons amarrer le câble à un arbre du bord. Mais le courant acquiert une \ilcsse effrayante; la chaloupe se couvre, nos pieds trempent dans l'eau. Nous utilisons le câble pour faire fuir l'équipage et nous sauver nous-mêmes. Matelots et mécaniciens s'y suspendent et cherchent à gagner la rive. Nous les suivons : Lerède, en qualité de capitaine, veut passer le dernier. Sur la berge, la foule nous regarde, terrifiée; beau s'élè\e toujours : elle recouvre le câble. Le courant est, si fort que nos corps sont presque horizontaux. Voici ([ue la corde cède et commence à se détacher de l'arbre; les hommes qui nous précèdent n'avancent plus, l'eau recouvre nos tètes... Quelles secondes d'angoisse ! Nginet Kam-Doï voient le péril : ils appellent les yens affolés : avec eux ils s'emparent du câble, le tendent el nous amènenl à terre pendant que quelques-uns, voyant mon chapeau emporté, ont 1 illusion qu'il mecouvre toujours et le suivent en courant sur le bord.
Le « Leigue » avait vécu. Le drame, en loul. avait duré deux heures!
\près cette catastrophe., la présence du capitaine Lerède auprès de moi n'avait plus de raison d'être. Le 26, il retourna à Hanoï.
En partant, il me dit sa confiance dans le succès de l'insistance qu'il mettra à montrer aux directeurs de la Compagnie à laquelle il appartient que l'exemple du « Leigue » qui, ayant une aussi faible vitesse, a pu parcourir I i5 kilomètres dans la partie réputée difficile de la Rivière Noire. montre que la navigation \ est possible avec des vapeurs spéciaux. Il me dil aussi sa conviction qu'd pourra bientôt inaugurer lui-même le service qu'on établira sur ce cours d'eau dont il a consciencieusement fait l'hydrographie jusqu'à llal-Maï, trouvant partout une forte profondeur.