TONKIN ET LAOS ORIENTAL
année encore, recevraient des chefs de canton, la ration de riz et seraient, en échange, tenus de marcher en armes pour la défense du pays ou pour une expédition quelconque, au premier appel du commandanl Pennequin.
Les chefs les acceptèrent avec empressement ; il semblait qu'ils avaient hâte d'en finir avec la situation, hors la loi. dans laquelle ils vivaient, cl qu'ils ne se donnaient pas la peine de réfléchir aux obligations que l'entente leur imposait. Us pensaient sans doute que les difficultés qui pourraient désormais survenir seraient tranchées régulièrement et non à coups de fusils et qu'il y aurait toute facilité pour s'entendre.
Depuis que M. de Saint-James avait été éprouvé par la fièvre, il était sous l'influence du mal et sa santé s'était peu à peu si gravement altérée qu'il me parut prudent de lui conseiller de renoncer au voyage, et de retourner vers Hanoï. Il avait déjà un long séjour au Tonkin ; il avait été attaché au cabinet de M. Bihourd pendant le temps qu'il avait dirigé le Protectorat : il avait pris part à des colonnes pénibles et, en dernier lieu, avant de faire partie de la Mission, avait conduit la commission siamoise dont il a été parlé précédemment, à la suite de la colonne Pernot ; c'est dans cette circonstance que je l'avais rencontré au commencement de l'année à Laï-Chau. Il était excellent photographe et nous comptions beaucoup sur lui pour l'illustration de l'ouvrage futur de la Mission. Il devait être chargé de diriger le pays de Muong-Theng, d'y établir et d'y faire fonctionner des communications régulières entre le Tonkin et le Laos.
Le 6 octobre, tous, nous le conduisîmes à la pirogue qui allait l'emmener, chagrinés au possible de le voir aussi malade et, désolés de la peine qu'il éprouvait d'être obligé de se «'parer ainsi de nous.
Le 8 octobre, le commandant, accompagné de Garanger, pari avec tous les chefs chinois pour Sonia, où d leur remettra des cartes personnelles de séjour pour chacun de leurs hommes : d nie rejoindra ensuite à \anbou. d'où nous irons à Laï-Chau.
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C'était maintenant le moment d'arriver à la pacification de celle région et de gagner Theng.
Quelques jours avant la réunion, les chefs chinois se trouvant à Muong-Wat, aux funérailles du Ong-Ba, nous avaient fait parvenir une lettre adressée de Luang-Prabang au a ieux Pa\ illon Noir, et dans laquelle il étail dit que le roi de Sia-m et le Phya Surrissak étant contenu de ses services, d était nommé chef du pays des Sip-Song-chau-thaïs ; que si quelqu'un ne lui obéissait pas. le général siamois viendrait combattre, et qu'il devait venir à Luang-Prabang pour être mis au courant de ses nouvelles fonctions. La lettre se terminait par l'annonce que le chef siamois viendrait bientôt organiser le pays.
Nous savions déjà l'envoi de ce message par une lettre du capitaine Cupet : sa remise en nos mains par les Pavillons Noirs nous assurait que si des ennuis nouveaux nous étaient créés, les Chinois du moins n'y auraient pas part .
Pennequin et moi devons remonter la Rivière Noire vers Laï avec Ngin, Kam-Houil et Kam-Doï. MM. Massie, Nicolle et Vacle rejoindront successivement avec le bagage, M. Garanger à Sonia d'où tous gagneront Muong Theng.
Le 13. j'arrive à Vanbou ; j'y trouve Pennequin. Notre voyage commence.
Le 5 1 . au moment où nous quittions le petit village de Pa-Oum à la berge duquel nous axions passé la nuit, un appel retentit, (lest un courrier. [1 nous apporte une douloureuse et bien triste nouvelle. Notre camarade Nicolle n'est plus ! un accès pernicieux l'a emporté en quelques jours. Il s'est senti malade le 12 et est mort le 19. Vacle, resté seul avec lui, l'a soigné de son mieux et, avec de gros galets, près du bord de beau, lui a élevé une tombe provisoire.
\icolle avait ,Vi ans. C'était un homme courageux, plein d'entrain, et d'un caractère doux que les indigènes eussent aimé. Sa disparition était pour la Mission une perte très sensible. ( lhargé de mission en Indo-Chine par les ministères de l'instruction publique, de la marine et des colonies.
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il étail depuis quatre ans au Tonkin où il s'occupait de minéralogie. Correspondant de plusieurs journaux, il avait sui\i toutes les expéditions militaires importantes de l'époque. Il était connu de tous dans l'armée d'Indo-Chine ; entraîné par son goût, il marchait à pied avec les soldats en tète des colonnes. Le calme étant enfin venu, il avail songé à suivre une expédition pacifique et s'était offert pour être des nôtres,
["20 — Tombe provisoire de M Nicolle, au ljonl de la rivière Noire, i l'a Kinn
espérant, grâce aux services qu'il aurait pu rendre sur les bords du Mékhong, obtenir pins lard, au Laos, un petit emploi qui lui aurait permis d'j finir tranquillement ses jours. Pauvre Nicolle!
Toutes les pirogues s'étaient rapprochées pendant que je lisais à Pennequin la navrante nouvelle. En voyant nos visages attristés, en enten- 1™ Série. — I. 36
MISSION l'W I I.
(la ni \vin leur duc I oui lias, la mort de notre ami, Kam-Houil. Kam-Doï, nos serviteurs et les rameurs gardaient un silence moine : quand j'eus fait le signe qu'on continuai la route vers où le devoir nous appelait, les
barques se séparèrent lentement, les avirons cherchant l'eau pour ainsi dire sa ns l»ru il .
Le 23, nous entrions dans la région non encore soumise.
Le capitaine du poste de Laï, allant à Hanoï, avait été attaqué sur la rivière quelques jours avant. On avançait, par suite, avec prudence, tâchant dentier en communication avec les indigènes des rives afin de faire répandre par eux la nouvelle de notre venue et de nos intentions.
Le 25. dans les gorges profondes où la Rivière Noire circule entre le confluent du
Fig. 121. — Rivière Noire. Gorges de Nam-Ma Nam-Ma et Celui (lu \aill-
\feuck. des montagnards Méos, embusqués dans les roches, font feu sur le convoi. Sans riposter on s'arrête; la pirogue de Kam-Doï se détache du groupe, fait force de rames, atteint le bord: le courageux garçon saute à \i'v\(\ court vers les assaillants, criant : « C'est la paix qu'apportent les Français! » Il les joint, les persuade: ils se dispersent et vont par le pays prévenir qu'on doit faire trêve jusqu'à l'entente avec les chefs de Laï. Le 26 octobre nous arrivions à Laï-Chau.
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Cinquante légionnaires et une compagnie de tirailleurs annamites
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forment la garnison sous le commandement du sous-lieutenant de zouaves Bedel.
Le Quan-Pliuong, chef du canton de Chan, qui après le passage de la colonne Pernot s'est vu donner l'autorité sur tout le pays des Sip-Song chau thaïs, augmente les forces du lieutenant, de ses irréguliers dont plusieurs groupes sont détachés dans le pays pour faciliter les communications avec Sonia et Laokaï.
Le poste est dans une situation difficile : il y a deux semaines que le magasin est sans vin et sans tafia, depuis trois jours il ne possède plus de riz, et c'est du maïs, qu'en échange, on donne aux tirailleurs. Les courriers ne peuvent plus être faits que par de forts détachements : chaque fois qu'on y emploie les irréguliers ils sont attaqués et dispersé-. Le lieutenant aurait pu fane une razzia dans des villages ennemis à quelque dislance pour s'approvisionner ; mais connaissant notre arrivée el uns intentions, il a craint de nous contrarier. D'ailleurs, s'il en croit le Quan-Phuong qui seul le renseigne, el qui vient d'avoir trois de ses postes d'irréguliers chassés, il est sous la menace d'une attaque et il ne peut guère se dégarnir.
Notre arrivée ramène l'abondance : nous apportons ce qui manque, et le commandant nous a fait suivre par un convoi de vivres.
A peine a Laï. Kam-Houil met des émissaires en route vers son frère Kam-Heun qui. à un jour de marche, commande les soldats de Laï-Chau. Ils lui diront son retour avec nous, notre désir de rétablir le calme et lui demanderont d'envoyer une barque pour le chercher.
\insi que Kam-Doï, il a hâte de nous prouver sa reconnaissance et met toute son ardeur à nous faire réussir. Tous deux, depuis qu'ils me connaissent, montrent cette conviction que L'intérêt de leur pays est de servir la France aveuglément. Le temps qu'ils viennent de passer côte à côte avec nous les a faits nos serviteurs enthousiastes.
Deux jours après une pirogue ani\e. expédiée par Kam-Heun. Ceux qui la conduisent nous font connaître qu à partir de ci' moment, leur chef restera sur la défensive, el qu'il a invité les populations à entrer en relations de suite avec le poste puni- I approvisionner,
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Kaiu-JIouil part : il revient bientôt avec un de ses frères. Kam-Koui, envoyé par Kam-Heun pour rester près de nous jusqu'à la paix complète. Leur père et D'éo-van-tri, avec toute la famille et la masse des habitants, sont, nous dit-il, aux limites du canton, à Muong-Té, à six ou huit joins en barque: il faut qu'en hâte on les prévienne.
Aussitôt nous lui demandons de partir lui-même vers eux le lendemain avec Ngin et Kam-Doï.
Voyant notre accueil, Kam-Koui s'enhardit cl parle: il nous fait connaître la pensée de son frère et des chefs «pie l'obstacle principal au rétablissement du calme, c'est notre auxiliaire le Quan-Phuong. Ses irréguliers pillent le pays. Ce sont eux qui empêchent les habitants d'arriver au poste pour 1 approvisionner, afin de mieux vendre euxmêmes, aux soldats, le produit de leurs rapines. Ce ne sont pas les soldats de Kam-Heun qui ont chassé de trois de leurs postes les hommes du Quan-Phuong, mais les habitants exaspérés. Pendant que nous faisons des propositions qu'on est heureux au possible d'accepter, ce chef envoie de tous côtés des lettres de menaces telles (pie nous les ignorons certainement. 11 y est dit que si dans cinq jours les chefs des populations thaïes, méos, yaos et khas ne sont pas venus pour lui rendre hommage, il va partir saccager le pays, massacrer tout le monde : qu'il a, dans ce but, fait venir deux chefs français qui marcheront en tète de ses soldats. Kam- Koui nous présente plusieurs de ces lettres, ajoutant que le délai qu'elles fixent est expiré, que les gens des campagnes n'oseront pas s'approcher du poste, cl que le bon effet de ce que nous faisons risque d'être compromis auprès de ses parents qui ont dû recevoir des messages semblables.
Le 4 novembre, Ngin, Kam-Doï et Kam-Koui partent pour Muong-Té.
Voici les propositions qu'ils vonl porter : Rétablissement des anciens chefs du pays dans leurs situations ; promesse qu'ils ne relèveront que du chef lrançais de la région et que les soldais du Quan-Phuong seront retirés dès que les chefs de Laï pourront faire occuper leurs postes par un nombre égal d'hommes.