‹ Mission Pavie, Indo-Chine, 1879-1895 (volume 2)Chapitre 69 sur 87 · TONKIÏN ET LAOS ORIENTAL · texte numérisé non relu

TONKIÏN ET LAOS ORIENTAL

Depuis quelque temps nous commençons à être renseignés sur le Quan-Phuong. Pelil chef dans un village, servant sous Lu-Vinh-Phuoc avec Déo- van-tri, il avail dû à ce dernier son élévation comme chef du canton de Ghan. Il avait alors cru pouvoir solliciter la main de la sœur de son protecteur. Déo-van-tri avant répondu à sa demande, jugée offensante, par un refus en termes méprisants, il était devenu sou ennemi déclaré. Lu-Vinh-Phuoc, vaincu par les Français à Houa-Moc, conseilla aux chefs des pays non encore soumis, qui le servaient, de se ralliera nous. A ce même moment Déo-van-tri reçut la nouvelle de l'enlèvement de ses frères par les Siamois et marcha en hâte vers Luang-Prabang. De retour à Lui, il se rend au \ unnan et va dire au vice-roi l'expédition qu'il vient de conduire, lui exposer la situation dilliede de sou pays, cl lui demander de l'autoriser à se rallier à nous. Celui-ci, comme le chef des Pavillons Nous, le lui conseille aussi. Mais à Laï, Déo-van-tri a pour hôte Thuyet, l'ancien régent de l'empire annamite : aucune démarche directe n est possible vers nous tant que le proscrit sera là. Dans cet intervalle, le Quan- Phuong est allé à Hanoï : il \ a reçu bon accueil et peu après a été chargé d'accompagner et d'approvisionner la colonne Pernot. Après la marche victorieuse de nos troupes, que guide celui qui est devenu son ennemi, Déo-van-tri conduit sa famille et son hôte jusqu'aux limites de son territoire. Il y reste et charge Ixam-Heun, son deuxième frère, de diriger le pays.

Notre manière d arranger les choses ne pouvait convenir au Quan- Phuong ; il espérait de nous l'anéantissement de son adversaire et de sa famille, et la mise à sa discrétion du pays tout entier, avec des garnisons françaises pour l'y maintenir. Toute autre solution lui faisait craindre un revirement fâcheux des choses ; si Laï. comme les Pavillons Noirs, \ enait a nous, il n'aurait plus qu'à rentrer dans son canton. Pour l'un comme pour l'autre de ces règlements, qu'il eût été dans son rôle de préparer, d n'aurait aucune part méritoire. Nous savions combien peu le colonel Pernot avait eu à se louer de bu: son maintien dans sa place était pour beaucoup dû à mon insistance : j'en \ins à la regretter. Nous ne lardâmes pas. en effet, à reconnaître que, venus pour obtenir la sou-

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mission des chefs de Laï. il nous serait surtout difficile d'amener notre auxiliaire à nos vues. Pendant l'absence de nos envoyés, partis pour Muong-Té, m ^ agissements contrarient nos relations avec les indigènes: un certain inalaise naît de celle situation : on ne peut comprendre dans le pays que nous le ménagions ainsi : tout arrangement devienl laborieux et nous devons prendre d'infinies précautions pour empêcher qu'il ne brouille tout. Enfin le 22 novembre, après dix-sept jouis <l absence, Ngin, Kain- Doï et Kam-Koui arrivent. Ils n'ont pas rencontré Déo-van-tri parti

pour le ^ uniian avec Thuyel : niais le vieux Kam-Seng, reconnaissant de nos propositions, leur a adjoint deux chefs pour nous faire connaître qu'il va revenir avec le peuple du haut pays et qu'il charge Kam-Heun «le tout régler suivant nos vues, et de nous dire aussi, sa prière instante pour la délivrance de ses deux derniers fils, captifs des Siamois, qu'avec leur mère il pleure chaque jour et qu il voudrait revoir avant de mourir.

Cependant Kam-Heun ne peut se décider à venir vers nous, non qu'il n'ait pas confiance dans les fiançais, mais il craint les offenses du Quan-Phuong. Il s'adresse, nous fait-il dire, à notre générosité cl demande que nous, qui sommes plus courageux que lui. venions sans soldais faire 1 entente à son camp. Son frère Kam-Koui restera en otage au poste en notre absence.

Le lendemain Pennequin el moi. avec Ngin, Kam-Doï, Kain-Houil et Kam-Koui, que pour mieux montrer noire confiance, nous n'avons pas voulu laisser au poste, nous partons pour le rendez-vous.

Quand nous allons entrer dans la barque, le lieutenant Bedel nous prévient que le Quan-Phuong, sous prétexte qu'il craint un guet-apens.

Kam-Heun.

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vient de Unie partir ses soldais par le chemin de la berge. Les frères de l\am-l lemi . pendant que Pennequin donne I ordre de faire de suite rentrer cette troupe, nous disent, en riant, qu'ils étaienl prévenus qu'elle a lia il nous si m re et qu'ils savaient très bien que c était à notre insu.

Sur la rive, à la tête de tous les chefs, Kam-Heun se courba, respectueux, devant nous, ému à ne pouvoir parler, entre deux haies de ses soldats à qui, pour la circonstance, il avait l'ail apprendre à présenter les armes ; d nous conduisit vers une maisonnette de verdure, préparée à la hâte et sous laquelle du thé était scia i. Rapidement tout fut réglé et nous rentrâmes à Laï.

Entre autres choses curieuses. Kam-Heun nous avait dit : « Les Siamois qui gardent mes deux frères, ne veulent pas notre soumission aux Français ; cependant leur chef à Luang-Prabang vient de nous faire demander de lui envoyer des vêtements et des choses rares de noire pays pour les exposer à une grande fête qui se prépare à Paris (exposition tic I8S9). Vous sont-ils donc eux-mêmes soumis en quelque manière? »

Trois jours après, quand nous préparions notre départ pour Theng, des gens du canton de Luang-Ghau, le pa\s de Kam-Doï, arrivent nous prévenir (pie 11)1) Pavillons Noirs viennent, en noire nom. d'envahir leur canlon et pillent les villages. Le Quan-Phuong nous avoue que <• est lui (pu les a appelés parce qu'il est mécontent des habitants.

Pennequin part avec Kam-Doï pour arranger l'affaire; il viendra ensuite me retrouver à Theng. Il emmène le Quan-Phuong qui ne reparaîtra plus dans le pays.

Quelques jours plus tard, lecommandanl m'écrivit qu'ilavail renvoyé les Chinois chez eux. Croyant marcher par noire ordre, ils avaient attaqué les gens d'un village méo, qui en se défendant, leur avaient Im'' six hommes. Pennequin avait rendu le butin aux gens pillés. I n seul Chinois avait protesté : il avait gagne' toute la pari de- autres au jeu !

Je restai encore hml jours à haï. jusqu'à l'installation définitive de Kam-Heun et au remplacement par ses soldats des soldais du Quan- Phuong dans les postes de l'intérieur du pays.

Neuf mois auparavant j'avais traversé la vallée du Nam-Laï, elle était alors tout en ruines, seuls, des troupeaux errants, fuyant devant moi la peuplaient ! J'avais ressenti le regret amer de n'avoir pas pu ramener, vers leurs familles, les jeunes gens captifs du Siam. Grâce à eux j'eusse sûrement fait revivre le malheureux canton ! Gardant l'espoir d'arriver un jour au résultat que rêvait mon cœur, je m'étais éloigné, pressé par le temps. Je venais de revenir avec deux d'entre eux ! En parcourant celle fois les mêmes champs, je voyais partout les gens rehâtir leurs cases, rassembler leurs buffles, enclore leurs rizières: ils accouraient tous, au bord du chemin, et s inclinaient la tète presque à terre, ne sachant pas dire les mots qu'il fallait ! Je les saluais, de la main ouverte, caressant les enfants dans les bras des mères, et je me disais : « ^ oici un pays dont les habitants auront pour la France un attachement sûr: les misères passées seront répétées sous les toits de palmes, elles seront comparées avec le présent pendant de longues vies : ses hommes sont fiers, courageux, hardis : ils ont séjourné un an dans les bois avec leurs familles combattant sans cesse plutôt que de s'incliner devant l'ennemi de leur chef, ds nous seront plus tard d'un concours précieux : et, Déo-van-tri, dont l'existence passée indique une grande âme, voudra nous connaître, il nous aimera, je n'en doute pas. et nous servira de toute l'énergie de sa forte nature quand l'heure en viendra ».

DE LAI V THENG

Pendant qu'avec Pennequin j'étais occupé à rendre la tranquillité au pays de Laï-Chau, M. Nicolon, arrivé en hâte de Luang-Prabang, nous avait informés que les soldats siamois venaient de nouveau d'entrer sur le territoire des Sipsong chau thaïs. — 300 hommes occupaient Theng et leur général se préparait à les y rejoindre.

dette nouvelle à laquelle la lettre au chef des Pavillons Noirs, qui nous avait été communiquées Tak-Khoa, nous avail préparés, nous avait conduits à fixer notre réunion à Theng au plus court délai possible. Il

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Fallait rassurer les populations qui n'allaienl plus savoir que penser, et en particulier ôter toute inquiétude ;iu\ chefs de Laï. Pour cela la retraite définitive, «les Sip Song Ghau Thaïs. (\w chef siamois, était nécessaire. Il fallait aussi que ce résultai me laissai dans les mêmes lions termes avec lui: il axait des instructions de son gouvernement, je devais l'aire prévaloir nos intentions, niais sans nuire à la suite de nia mission au Laos.

Depuis que la résistance contre les Français avait commencé dans le pays de Laï. aucune relation n'avait pu être établie avec Theng, et nous étions fort peu au courant de ce qui s'y passait. En m'y rendant, j'eus, à chaque étape, des détails nouveaux sur la situation. — Non seulement les Siamois s'\ trouvaient en l'orée mais ils avaient envoyé de tous cotés des ordres défendant qu'on aidât, en quelque manière, à notre installation, et 100 de leurs soldats étaient partis vers Pon-Say, dans le nord-ouest pour combattre des montagnards qui refusaient de reconnaître leur autorité.

Le but de mes négociations avec leur général était de l'amener sans humiliation à renoncer à l'occupation du pays, et à convenir que le règlement définitif de la question serait réservé à nos deux gouvernements.

Le pays de Laï s était rallié à nous d'une manière si résolue qu'au moment de le quitter, Pennequin et moi. nous avions cru pouvoir demander à ses chefs s'ils ne trouvaient pas que le maintien d'une garnison \ était inutile, et s'ils ne seraient pas à même d'x assurer la sécurité par eux-mêmes. Très sensibles à notre témoignage de confiance, ils nous prièrent de laisser le poste militaire subsister encore quelques années [tour que le territoire fût respecté par les \oisnis. - Devant celle bonne situation, Pennequin axait chargé un officier, le lieutenant Desperles, de m'accompagner à Theng avec la moitié de l'effectif. — D'un autre côté, connue c'était I époque du relèvement des troupes cantonnées dans la région, il donna des ordres pour que la compagnie destinée à Laï passai par Theng et vînt \ grossir mon escorte. Enfin, lui-même devait me rejoindre avec une compagnie de tirailleurs qu'après le retour à Hanoï de M. de Saint-James, qui suivant noire programme devait organiser î- Séiue. — I. :i:

Theng, le général Bégin avait, sur notre demande, décidé d'y envoyer en garnison, — L'ensemble, 250 tirailleurs annamites serait suffisant pour ôter toute idée de résistance aux envahisseurs.

Kam-Houil qui, avant son enlèvement avec ses frères et Kam-Doï, était chef du canton de Theng (son père avait été nommé par l'empereur Ïhu-Duc chef des Sipsong chau thaïs), marchait en tête de noire pelite troupe, suivi ries chefs des villages où nous passions, et qui, désireux de voir comment se termineraient les choses, demandaient à nous suivre. Le 13 décembre j'étais sur le plateau de Theng. J'entrai en relations

avec le chef siamois comme avec un ami. — A l'expression de mon étonnement de voir ses soldais revenus dans la région il répondit qu'il avait des ordres. — Les tirailleurs annamites s'installèrent dans la même enceinte que ses hommes. — Pennequin arriva le 1 5 . et campa à quelques kilomètres de nous.

Les négociations furent terminées le 2*2. Les Siamois quittèrent les Sipsong chau thaïs, ils se retirèrent vers les pays des Hua Panh. et il fut convenu que le statu quo serait observé dans ces deux

Ma-Hee

(médecin).

Phva Surrissal

, (général).

Pra-Sada

(colonel).

régions en attendant

la décision des deux gouvernements.

Le Phya Surrissack me rendit Ivam-Sam un des captifs de Laï, quant à Kam-La, qui avait été laissé à Luang-Prabang, il ne devait in être remis qu'à mon arrivée dans cette ville.

Ce même jour les chefs et les notables du pays furent réunis. — Devant moi, devant Pennequin et les officiers, le général siamois leur expliqua que les Français avaient désormais la charge du territoire et de ses populations; il parla avec tout son cœur, dans un sincère désir de voir ces cantons, qu'il avait eu l'espoir d'avoir définitivement conquis,

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