‹ Mission Pavie, Indo-Chine, 1879-1895Chapitre 100 sur 125 · ARRIVEE DES DEUX MISSIONS A MUONG SING. ETUDE DU PAYS ENVIRONNANT · texte numérisé non relu

ARRIVEE DES DEUX MISSIONS A MUONG SING. ETUDE DU PAYS ENVIRONNANT

Avec MM. Rivière, Seauve, Caillât et Ngin, j'étais arrivé le Ier janvier 1895, jour convenu, à Muong Sing où se trouvait déjà la Mission anglaise.

Le chef de celle-ci, M. Scott, superintendant des Etats schans du Nord, qui venait de remplira Bangkok les fonctions de Ministre Résident, avait, par un séjour prolongé dans les régions schanes voisines du Mé- Khong, acquis une connaissance approfondie du pays et de ses habitants qui lui donnait une compétence toute particulière pour la mission actuelle. J'avais failli le rencontrer en 1891 lors de l'exploration de la mission dans les Sip-song Pahn 110 de la rive droite du Mé-Ivhong, il se rendait alors à Muong Sing où étaient également allés, M. Archer, consul anglais à Xieng Mai et le voyageur Lord Lamington. Sa gracieuse compagne, M""" Scott, qui l'avait toujours suivi, même dans des expéditions périlleuses où ils avaient risqué leur vie, était naturellement encore auprès de lui.

Les deux agents civils étaient MM. Warry et Stirling. Le premier, précédemment consul à Pékin, très versé dans la connaissance de la langue chinoise, alternait pour le moment avec M. Parker dans ses fonctions de conseiller pour les alïaires chinoises près du Gouvernement de Birmanie. Le second, fonctionnaire du Gouvernement des Indes, avait fait partie de la Commission de délimitation anglo-siamoise entre le Xieng Toung et le Siam, et avant la constitution de notre présente Commission, il avait déjà rempli une mission dans le pays de Muong Sing.

MM. le colonel Woodthorpe, chef du service géographique des Indes, qui, l'année précédente, avait dirigé les délimitations anglo-siamoise et

anglo-chinoise, et le lieutenant Ryder, du Génie royal, étaient chargés de la partie topographique. Le capitaine d'infanterie Walker avait la direction de 1 escorte composée de trente soldats Gourkas.

Le médecin de la mission était le D1 Lloyd, chirurgien-major, médecin en chef de l'hôpital de Mandalay.

Pendant que M. Scott, parti de Bangkok, remontait en dix-sept jours le Mé-nam, et gagnait le Mé-Khong àXieng Lap par Muong Pré, Muong Nan et Xieng Sen, les autres membres delà mission venant de Rangoon, s'étaient, par l'Irraouaddy, rendus dans les Etats schans, les avaient traversés en passant par Fort Stedman et Mong Nai. et s'étaient réunis à M. Scott à Xien Lap d'où, en quatre étapes, tous avaient atteint Muong Sing le i'\ décembre, veille de la Noël qu'ils désiraient fêter en repos, nous précédant de huit jours en exécution d'un ordre particulier de leur Gouvernement.

Gomme la nôtre, la mission anglaise avait pour moyens de transports, des mules conduites par des Yunnannais. Ses deux cents bêtes avaient été louées à des chefs de caravanes venus vendre des produits chinois en Birmanie, et qui avaient trouvé cette opération plus avantageuse que décharger, suivant l'habitude, des produits birmans.

Le personnel asiatique qui, en outre des soldats Gourkas, suivait la mission anglaise, se composait d'une quarantaine de Khas Lassis, coolies porteurs recrutés à Calcutta, et d'une cinquantaine de khas Siâs également de l'Inde, et ayant pour emploi spécial de préparer les chemins pour l'ascension des sommets à trianguler.

Le nôtre, en dehors des domestiques chinois et annamites, était exclusivement composé de Tbaïs de Laï Chau choisis par Déovanlri. ayant l'avantage de connaître h langue et les usages du pays «pie nous allions parcourir.

Nous étions tous plus ou moins topographes du côté français et chacun y était préparé à lever les itinéraires qui pouvaient lui incomber.

Le colonel Woodthorpe avait amené avec lui de l'Inde, deux de ces agents désignés sous le nom de « Pandits », faisant partie de cet admirable personnel de trois cents Indous remarquablement dressé au levé

i" Série. — II. 43

des itinéraires, et dont l'utilisation simplifie singulièrement la besogne des officiers qui peuvent ainsi se livrer uniquement aux travaux de triangulation.

Dans cette vaste plaine des rizières de Muong Sing, cernée de collines lointaines, et où la récolte venait d'être terminée, les deux campements français et anglais se touchaient, le premier installé suivant l'habitude de la mission avec les moyens trouvés sur place, le second composé de tentes militaires apportées de l'Inde à dos de mulet.

I ê^m^^fmm

Fis; i3i.

Le

pement français à Muons Sine.

Ce fut un spectacle curieux que cet assemblement subitjdes hommes de tant de races qui nous accompagnaient: Indous, Gourkas. KhasLassis, Khas Sias, Birmans kouns. Yunnannais Thaïs, Laotiens Annamites, Chinois, etc., au milieu d'une population, elle-même, variée à l'extrême, Lues, Younes, Yaos, Méos, Khas Khos, etc., accourue de toutes paris pour nous approvisionner et pour nous contempler.

Suite de vicissitudes de guerres et de troubles locaux, le beau village de Muong Sing était, après plusieurs autres centres de la rive droite du Mé-Khong, devenu depuis peu le chef-lieu de la principauté de Xieng Kheng.

COMMISSION FRANCO-ANGLAISE DU HAUT MÉ-KHONG 33g

Etabli sur un plateau à 900 mètres d'altitude, parcouru par des petits cours d'eau alimentant un ingénieux système d'irrigation qui. la récolle à peine achevée, faisait la plaine toute verdoyante, il avait une population respirant l'aisance et dont le bien-être allait être sensiblement augmenté par la présence du nombreux personnel des deux missions qui, pendant un séjour de plusieurs semaines, allait avoir à s'y approvisionner de vivres, de fourrage et de bois.

Son Prince, vieillard sage et perspicace, doué d'une grande bonté, s'appliquait à faire vivre en excellente harmonie les populations, si différentes d'origine, de mœurs et de langage, fixées dans la principauté.

Fig. i3a. — Le campement anglais a Muong Sing.

Les chefs dévoués suivaient ses instructions avec un empressement respectueux. J'admirai souvent combien ils étaient de précieux et fidèles intermédiaires entre lui et la population et aussi, à 1 occasion, avec nousmêmes.

Les habitants, leurs travaux des champs étant finis, paraissaient n'avoir d autre occupation que de venir nous voir et de se montrer à nous sous leurs costumes originaux aux couleurs vives ou adoucies, que nous trouvions jolis au point d'en faire achat, assez pour remplacer, en volume dans nos bagages, les objets consommés.

Dans celte très belle saison, de repos pour les gens, de température idéale pour nous, plutôt fraîche pour les indigènes, l'impression pre-

34o MISSION PAVIE

niière éprouvée était toute de charme ; il semblait qu'après la fatigue supportée, des longues marches, nous étions arrivés en joleine pastorale, ou en acteurs inattendus dans le déroulement simple d'un conte d'Extrême- Orient.

Chefs et peuple comprenaient que la présence des deux missions européennes dans le pays marquait une phase définitivement pacifique pour la principauté, et que finies étaient les petites guerres qui habituellement en troublaient les cantons et y empochaient tout développement. Mais sous son apparence placide, étonnée, la population, au fond satisfaite, avait un souci qu'elle ne dissimulait pas et que traduisaient surtout l'inquiétude visible du Prince et sa vigilance à se tenir au courant des plus petits détails sur les vues des grands pays dont nous étions les envoyés dans ces régions.

Sous la rubrique de « zone intermédiaire ». la principauté deviendrait-elle partie d'un petit Etat entre les possessions françaises et anglaises comme il en était question ? N'appartiendrail-elle pas plutôt à l'une des deux Puissances intéressées ou serait-elle divisée entre elles suivant le cours du Mé-Khong?

Dès le traité d'octobre i8g3 conclu avec le Siam, dont Muong Sing relevait, la nouvelle était parvenue que la rive gauche du fleme devenait française, et bientôt après, notre Commissaire à Xieng Kong avait avisé le Prince qu'il relèverait désormais de la France. Dans le même temps le Gouvernement Siamois lui faisant connaître les résultats du Traité, l'informait par lettre qu'en conséquence d'un accord avec l'Angleterre, toute la principauté devenait anglaise : un commissaire anglais venait peu après le lui dire par lui-même.

Dans celte situation embarrassante, le Prince, dont les sympathies nous étaient acquises depuis surtout qu'il connaissait avec quel entraînement le pays de Luang-Prabang était venu à la France, avait arboré sur sa maison un pavillon français que la mission anglaise arrivée la première à Muons Sing, en avait retiré.

Dès notre rencontre à Muong Sing avec M. Scott, nous nous étions fait connaître que nos instructions nous prescrivaient de nous y consi-

dérer en territoire de notre propre pays. Nous fumes d'accord pour ne pas discuter cette question laisséeà la décision des deux gouvernements, et le Prince séria précieusement le pavillon qui lui avait été rendu en attendant le jour où il pourrait le faire flotter définitivement sur sa case.

Fie. 1 33 . — Le Prince de Muons Sine avec sa famille les chefs et son escorte, devant sa maison.

Avec une sûreté de jugement remarquable il comprit qu'il ne pouvait guère être créé de zone intermédiaire et que la division du pays était la solution probable. 11 se fit peu à peu à l'idée du renoncement à la rive droite, et même cédant à un entraînement vers nous, il prit des dispositions d'émigration vers Luang-Prabang pour le cas où rien de son pays ne nous serait attribué dans le règlement.

Le penchant vers nous se lisait dans tous les yeux, il nous était

34a MISSION PAVIE

exprimé par toutes les bouches. Non seulement nous nous sentions en sécurité absolue parmi les gens, mais nous comprenions combien du premier au dernier tous désiraient suivre notre direction. Ils semblaient fiers de voir que dans notre campement aucun soldai armé ne les tenait à L'écart, ils étaient contents de pouvoir s'approcher de nous en toute aisance et nous faire des questions pour leur curiosité. Hommes, femmes et enfants étaient, en tout instant, toujours en nombre auprès de nous, ils nousvoyaient charmés de leur présence, avec un tact instinctif ils savaient d'un sourire, d'un regard interrogateur nous demander la permission d'approcher de plus près, de rester plus longtemps.

En voyant cette population de mœurs douces pour laquelle nous étions réputés bons, je sentais que nous n'aurions pas. dans l'avenir plus qu'alors, besoin de soldats pour faire régner le calme intérieur et faire respecter les droits particuliers. C'était mon bonheur de songer que du bas du Cambodge jusqu'aux frontières chinoises j'avais partout où j'étais passé pris le même sentiment.

Heureux, avec M. et Mme Scott, de nous retrouver en bonne santé et de voir nos compagnons bien portants dans ce pays si éloigné de nos bases d'approvisionnement et où, en raison de la brièveté de la belle saison, nous manifestâmes le désir commun de ne séjourner que le temps strictement nécessaire, nous décidâmes tout d'abord, mon collègue et moi, en attendant l'arrivée de MM. Lefèvre-Pontalis, Thomassin et Lefèvre, l'établissement d'un croquis préparatoire de la région, comprenant outre les documents antérieurement publiés, ceux possédés par les deux missions, et qui servirait de base pour convenir des travaux topographiques à exécuter. M. le colonel Woodthorpe voulut bien se charger de préparer cette carte.

Les officiers anglais chargés sous sa direction de délimiter les frontières anglo-siamoise et anglo-chinoise avaient, les deux dernières années, parcouru les régions de la rive droite du Mé-Khong qu'ils avaient relevées presque entièrement. Leurs travaux avaient déjà été publiés par le Ser-

vice géographique des Indes, et une carte en deux feuilles comprenant la région située entre l'Irraouaddy et le Mé-Khong avait paru en 189/i. A ce document important s'ajoutaient les travaux topographiques du Service géographique Siamois, communiqués au colonel par M. Mac Carthy, et. en dehors de notre carte de la mission parue en 189.3. l'itinéraire de

Ses deux fils.

Fig. i34. — Le prince «le Mining Sing

Sa première femme et sa fille.

M. Lefèvre-Pontalis dans la région du Nam-Ta, celui levé par M. Seauve que nous venions d'accomplir, et enfin celui qu'allait nous apporter M. Thomassin pour le Sud de son voyage.

La méthode de travail des géographes de la mission anglaise différant de la nôtre, qui comportait des levés d'itinéraires appuyés sur des points déterminés astronomiquemenl ; le colonel Woodthorpe invita nos deux géodésiens, le capitaine Rivière et le lieutenant Seauve. à aller, pour s'en rendre mieux compte, visiter un sommet de triangulation qu il avait

établi en vue Je noire campement. Ils s'y dirigèrent avec lui. le 7 janvier, accompagnés du Lieutenant Ryder et du D' Lloyd.

Le moyen employé par le Colonel dans lcs-parlies du pays où il était possible de prendre des relèvements, consistait à isoler les sommets saillants en n'y laissant que quelques arbres de façon à pouvoir facilement reconnaître le point de loin. A côté de ce groupe d'arbres on établissait un signal en forme de cône très élevé, fait avec des bambous éclatés dont le blanc, placé au dehors, était visible de très loin, et pouvait durer longtemps s'il n'était détruit par accident ou malveillance.

Deux jours après cette excursion, le croquis préparatoire étant terminé, il fut possible de fixer les études géograpbiques qu'il y aurait à faire. Le Colonel, pour acbever la triangulation sur la rive droite, avait besoin de déterminer un sommet dans le Nord de la principauté de Xieng klieng, ce qui exigerait le passage du Mé-Ivbong à Ban Lo. Je désirais, sur la même rive du fleuve, visiter plusieurs voies dans la principauté de Xieng kheng. vers ses limites avec les Sip-song Palin na et avec le Xieng Toung, et relever le cours du Mé-Ivbong depuis les possessions cbinoises jusqu'à Xieng Lap. D'autre part, le capitaine Rivière devait faire un certain nombre de déterminations astronomiques dans le Sud de Muong Sing, entre Muong Poukba et le Mé-khong à Xien Lap, et M. Ryderavaità relier les travaux anglais à ceux du service topograpbique siamois dans la même région, communiques par M. Mac Cartby.

Pour atteindre ces différents buts sans perdre de temps il fut convenu que la Commission se partagerait en deux fractions dont les membres topographes se mettraient en roule le plus tôt possible, les autres devant suivre peu après, et que le rendez-vous général pour la séparation définitive de la Commission se ferait à Xieng kong. Les groupes y arrivant dans des conditions de marche non encore fixées.

Le lieutenant Ryder partit le 12 janvier. Le capitaine Rivière le rejoignit le lendemain.

Le même jour, le colonel Woodthorpe et le capitaine Walker s'étaient mis en route pour le Mé-Khong à Ban-Lo où, avec M. Scott et les autres membres anglais nous devions les retrouver peu après.

Le 1 4 janvier, MM. Lefèvre-Pontalis, ïhomassin et Lefèvre arrivèrent à Muong Sing. Leur retard nous avait fait craindre que quelqu'un d'entre eux ne fût malade : heureusement il n'en était rien, il était uniquement dû à la longueur du trajet parcouru, et tout le monde était bien portant dans la caravane.

L'arrivée de ces trois membres de la mission me permettant de disposer du lieutenant Seauve qui ne m'était par suite plus nécessaire, il fut décidé qu'il irait le 22 rejoindre M. Rivière.

Un des Pandits indous allait également se rendre auprès de M. Ryder pour l'assister.

DE MUONG SING A MUONG LUONG POUKHA, MUONG MUGNE ET XIENG KONG

Du 12 janvier au ier mars.

Environ a5o kilomètres.

Le lieutenant Ryder, en partant le 12 janvier, s'était rendu au village de Ban Saï, sur le petit cours d'eau du même nom à l'Est de Muong Sing. Le lendemain, il s'occupa de faire préparer, par ses hommes, une route pour aller installer un signal trigonométrique sur un sommet, à 10 ou 12 kilomètres au Sud-Est de ce village.

Le capitaine Rivière l'y retrouva le lendemain. Après l'opération terminée, tous deux gagnèrent Muong Luong Poukha. A ce point, qu'il ne faut pas confondre avec Muong Poukha, M. Ryder exécuta un travail à la planchette pour fixer la position des sommets visibles sur la limite de la principauté de Xieng Kheng et de la province de Xieng Kong ; et M. Rivière fit une observation astronomique. Ils se dirigèrent alors sur Muong Poukha. A kiéou Dang Hé, village qu'on avait cru sur la limite, et qui en était éloigné, un point trigonométrique fut aussi recherché. Une autre station fut également faite, à l'Est de Muong Poukha, où M. Ryder relia son travail à celui de M. Mac-Carthy. Outre le lever du terrain, i" Série. — II. 44

■fmrit

le capitaine Rivière devait faire une triangulation expédiée, de la région

comprise entre Muong Poukha et le Mé- Khong, de Xieng Lap à Xieng Kong.

Comme on le verra plus loin, M. Ryder, son travail terminé, se dirigea, le 38 janvier, sur Xieng Kong, accompagné par M. Seauve qui. depuis la veille, avait joint le capitaine Rivière.

Après deux jours passés dans ce centre, M. Seauve en était reparti le 9 février pour rejoindre le capitaine. Il 1 accompagna à Muong Mugne où il fallut bientôt (pic notre malheureux compagnon arrêtât sa tache; vaincu par la maladie, Rivière

Vi'2. 1 35. — Miliciens annamites île l'escorte d'honneur.

dut s'acheminer vers le Mé-Khong et sur

Xieng Kong, où il arriva le Ier mars.

Au cours de cette partie de la mission, il avait déterminé astronomiquemcnt huit points nouveaux1 (3 janvier au 18 février),

DE MUONG S1NG A TA KIIAT ET A XIENG KONG

Du 21 janvier au 5 février.

Environ 160 kilomètres.

Parti le 21 janvier pour rejoindre le capitaine Rivière aux environs de Ta Khat, le lieutenant Seauve avait d'abord suivi jusqu'à Ban Pou Ping le chemin qui avait, quelques jours auparavant, été parcouru en sens inverse par le groupe de M. Lefèvre-Ponlalis, lorsqu'il venait faire sa jonction avec la commission. Jusqu'à quelques kilomètres en amont de Muong Nang. le chemin se confond avec la route très fréquentée

Page 1