M. LEFEVRE-PONTALIS
9 juillet au 12 novembre 1894
DE LUANG-PRABANG A XIENG KONG, XIENG SEN ET TANG HO
M. Lefèvre-Pontalis se mit en route le 9 juillet, ayant pour but l'installation des agences commerciales de Xieng Kong et de Xicng Sen, l'achèvement de l'organisation des territoires de la rive gauche, et le relevé topographique du Nam-Ta ; il devait me retrouver sur la Rivière Noire vers la fin de l'année. Pour l'exécution de ce programme je lui avais laissé toute latitude.
M. Macey qui, de 1889 à 1 89 1 , avait été notre collaborateur, l'accompagnait. Il avait accepté la surveillance du haut Fleuve et la gérance des agences de Xieng Kong et de Xieng Sen, nous rendant ainsi un grand service, car les agents du Gouvernement général de 1 Indo-Chine, destinés à nos premiers postes du Laos, n'étaient pas encore arrivés à Luang- Prabang.
Un fonctionnaire du Roi. chargé d'assister M. Lefèvre-Pontalis dans l'examen des pays de la principauté de Luang-Prabang, et en particulier, des villages de la rive droite où des agents siamois tentaient de s'établir, était également du voyage. Lorsqu'on fut parvenu au village à l'embouchure du Nam-Ta, ce chef s'y arrêta afin de préparer l'exploration de cet important cours d'eau et des territoires au delà, et il laissa les voyageurs poursuivre leur roule vers Xieng Kong.
Le 2 .S juillet, à Xieng Kong, commença un séjour de plus d'un mois au cours duquel l'agence fut laborieusement installée, et furent réglées diverses questions relatives au passage des caravanes du Yunnan, qui y venaient franchir le Mé-Khong, se dirigeant vers Muong Nan, etc.. et à l'exode considérable de Khas Mouks habitant la rive gauche, qui suivant une habitude ancienne, vont s'engager, souvent pour plusieurs années, dans les exploitations de bois de teck des forêts du haut Mé-nam. M. Lefèvre-Pontalis eut aussi à assurer le ravitaillement de la canonnière française dont l'arrivée prochaine nous avait été annoncée.
Ayant fait connaître M. Macey aux chefs de l'intérieur, sur la rive gauche, qui devaient se conformer à ses directions, M. Lefèvre-Pontalis continua seul son voyage vers Xieng Sen ; il y parvint le 28 août, poussa jusqu'au barrage de Tang Ho où son apparition était rendue utile par les agissements de gens de la principauté de Xieng Tong qui, émigrés sur la rive gauche, avaient la prétention de la faire, par le fait de leur présence, dépendre de leur pays d'origine. Revenu à Xieng Sen et à Xieng Kong où il prit les dernières mesures en vue du fonctionnement du nouveau régime, il gagna le confluent du Nam-Ta pour y commencer son exploration.
EXÉCUTION DU TRAITÉ. ORGANISATION DU LAOS FRANÇAIS a77
DE l'AK TA A SOP NGIM i4ô kilomètres de levé nouveau.
Le 7 septembre, installé dans une pirogue légère susceptible d'affronter les nombreux rapides de la rivière, le voyageur se mit en route, surpris de la quantité de villages qu'il rencontrait sur les bords. C'était l'époque où les riz achevaient de mûrir et il pouvait constater, aux épis jaunissants de tous côtés sur les hauteurs, combien ce pays, en majorité habité par des Khas, méritait son titre de grenier de Luang- Prabang.
En passant devant ces agglomérations dont quelques-unes étaient laotiennes, et qui embellissaient le Nam-Ta dont la vallée allait en s'élargissant, il assurait notre autorité sur la région dont une partie dépendait précédemment des principautés de la rive droite.
A partir de Ban Houn, le cours d'eau manque de profondeur, et on doit quitter
les pirogues prises à Pak-Ta, pour monter sur des barques plus légères encore, formées de trois planches reliées avec du rotin et calfatées avec des fibres de bananier.
Après dix jours de voyage, il atteignit Sop-Ngim, terminus de la navigation. Ce point, un des principaux croisements de route de la région, est, à cause du passage fréquent des caravanes du Yunnan, habité par deux ou trois familles de Chinois faisant quelque commerce.
io3.
Fillette laotienne.
DE SOP NGIM A MUONG LA PAR MUONG POU-KHA, MUONG LUONG ET BO TÈNE
io5 kilomètres rie levé nouveau.
A Sop Ngim, M. Lefèvre-Pontalis trouve, l'attendant, un convoi de mules organisé par lui à Luang-Prabang. Il marche d'abord dans le pays des Khas Khouen, peuplades cantonnées presque exclusivement dans la région de Muong Pou-Kha, et qui le reçurent avec un empressement particulier. S'élevant de crêtes en crêtes il arriva au sommet du Pou Luong, limite du bassin du Nam-Ta, faisant de courtes étapes dans ces montagnes tant à cause du mauvais temps qu'à cause de l'habitude qu'ont les Khas de se relayer à chaque village.
Le 22 septembre, près de Muong Pou-Kha, il aperçut le vaste panorama montagneux qui donne naissance au Nam-Pa, cours d'eau dont le confluent avec le Mé-Khong se trouve à Xieng Dao, un peu au-dessous de Xieng Lap, et le 25, parvenu au bas du versant, il était à Muong Pou-Kha dans les rizières de la vallée du Nam-Youk, affluent du même Nam-Pa. Ce petit endroit, chef-lieu en quelque sorte de la région des Khas Khouen, avait autrefois dépendu de Luang-Prabang ; limitrophe de la principauté de Xieng Kheng il avait été en dernier lieu sous la direction de Muong Nan ; il était actuellement totalement abandonné de ses habitants, des Thaïs Younes, originaires de Muong Nan qui, trompés sur les intentions des Français, étaient repartis pour leur pays à l'annonce du Traité. Dans le voisinage il visita les villages de Ta Khat sur la route des caravanes du Yunnan vers Xieng Kong, et de Ban Yang Nheua, habité par des Lues dont le chef avait réuni, pour les lui présenter, les délégués de plusieurs villages Khas Mouks doutant encore de notre autorité. La course jusqu'à ces points fut d'autant plus utile que deux des villages en question, Pou Kune et Ban Talong, étaient de gros centres dans la partie la plus peuplée du territoire.
Revenu à Pou Kha, M. Lefèvre-Pontalis s'en éloigna définitivement,
rentra dans le bassin du Nam-ïa, et suivit, pendant quelque temps, la grande route des caravanes remarquablement mise en état par les Khas Kliouen à l'occasion de son passage. Pénétrant dans le canton de Muong Luong, il trouva les montagnes habitées par des Chinois du Yunnan et des Yaos immigrés depuis peu ; il eut ensuite l'agréable surprise de parcourir un plateau comparable à la plaine superbe de Muong Theng.
A Muong Luong la population, depuis trois ans était en train de se réinstaller dans le pays de ses pères qu'elle avait fui, dans un temps difficile et éloigné, pour se retirer dans le canton de Muong Ngim, sur la rive droite du Mé-Khong, où elle avait vécu de longues années. Le passage de M. Lefèvre-Pontalis rendit confiance aux gens qui, depuis la conclusion du Traité, étaient sollicités de revenir vers Muong Ngim.
De nouveau en route, le 29 septembre il atteint Bo-Tène, petit centre habité par des Lues qui obéissaient aux autorités des Sip-song Pahn na. Son itinéraire se rattachait en cet endroit à la route reconnue en 1891 par MM. Massie et Macey lors de leur marche de Luang-Prabang vers Xieng Houng ; situé à une très petite distance de Muong La, un des cantons les plus importants des Sip-song Pahn na, c'est le point d'accès méridional de cette dépendance du Yunnan.
Comme le programme du voyageur ne prévoyait aucune excursion en dehors de nos frontières, il résolut de gagner directement le Nam-Hou en descendant la vallée du Nam-Pak. Mais il ne put se dispenser de passer par le gros village de Ban Sang Yang dont les habitants Lues, d'abord inquiets de son arrivée, puis, bientôt rassurés, ne lui firent pas le mauvais accueil qu'il croyait devoir craindre. Quittant alors le territoire des Sip-song Pahn na, il gagna les sources du Nam-Pak en se dirigeant sur les montagnes du Pou Lakam. Après en avoir péniblement franchi le col, il atteignit, à travers un pays habité par des gens de race Lue, Muong Haï qui lui parut un canton d'avenir et auquel ses salines contribuent à donner de l'importance.
Dans toute cette région, le sel est exploité sur de nombreux points ; de plus à Ban Sang Lek, petit village à mi-chemin entre Muong Haï et Muong La, les khas exploitent le fer de gisements dans les montagnes voisines.
t8o MISSION PAVIE
Le 7 octobre, à Muong La, beau village laotien, entrepôt du commerce du sel dont il a déjà été parlé lors des voyages de MM. Nicolon1 et Massie. et Macey\ et qu'il ne faut pas confondre avec celui Lue, du même nom, cité plus haut dans les Sip-song Palm na, M. Lefèvre-Pontalis trouva sur le Nam-Pak des pirogues qui l'attendaient. Il y arrêta son levé topographique, car il allait désormais suivre des voies fluviales et un chemin parcourus précédemment par d'autres membres de la mission.
En dehors de son but principal d'organisation de la rive gauche, le voyage que mon compagnon venait ainsi d'accomplir, dans cette partie de notre territoire, sur les confins du petit pays de Muong Sing dont, au commencement de l'année suivante, nous allions faire l'étude de concert avec une mission anglaise, devait nous être très utile, tant au point de vue géographique qu'à celui des relations avec les chefs et la population avec qui il était entré en contact. D'autre part il lui avait aussi permis de mettre fin à des querelles de limites entre les cantons limitrophes des Sip-song Pahn na, qui tour à tour, reculaient les bornes de leurs territoires respectifs.
DE MUONG LA A MUONG THENG ET A MUONG LAÏ
Sur le Nam-Pak, avec le fort courant de la saison des pluies, M. Lefèvre-Pontalis dépassa, non sans difficulté, les deux principaux obstacles de ce cours d'eau, le keng Luong et le Keng Quène, et en deux jours atteignit le Nam-Hou qu'il descendit jusqu'au confluent du Nam-Ngoua où il prit la direction de Muong Theng. Dans ce voyage, il apprit le passage récent de M. Garanger se rendant à Muong Hahin sur le haut Nam- Hou, pour y installer un poste d observation dont la création avait été
i. Voir vol. I, page 3o5.
a. Voir page G3.
décidée sur ma demande. A son arrivée à Muong Theng il y trouva le télégraphe établi avec Hanoï où je venais d'arriver ; il put ainsi entrer en communications avec moi, et apprendre que la délimitation avec la Chine, du Fleuve Rouge au Mé-Khong, m'était confiée, et qu'avec de nombreux compagnons je me mettais en route pour Muong Laï.
Le [\ novembre, après un rapide voyage par cette route de Theng à Laï qu'il connaissait bien, il arrivait chez Déovantri avec qui, huit jours après, il partait au-devant de moi. Le 12, tous deux me rencontraient à Quin Haï, beau village sur la Rivière Noire.
Fig. 1 • >^i . — Nos pirogues devant Ouin Haï.
ire Série. — II.
Fig. io5. — Troupe de théâtre et son orchestre à Luang-Prahai
MM. PAVIE, CAILLAT et OUM
G juillet au 9 septembre 189^
DE LUANG-PRABANG A VIENG CHANG
Ayant, ainsi qu'on l'a vu, nus d'abord en route M. Lugan, puis laissé à Luang-Prabang M. Lefèvre-Ponlalis, je m'étais embarqué le 0 juillet avec MM. Claillat. (Juin et Ngin pour descendre le Mé-lvbong jusqu'au Cambodge, en continuant l'organisation de la rive gauebe et en m'assurant de l'exécution du Traité sur la rive droite où j'avais l\ préparer l'installation des Agences commerciales.
Fie. 10G. — ■ Fresques sur les murs d'un temple à Vieng-Chang.
38i MISSION PAVIE
Quatre ans avant, à pareil jour, j'avais commencé le même parcours du fleuve ; la coïncidence des dates devait me permettre une dernière comparaison utile du régime si variable de ses eaux.
Dans tout ce premier trajet, je dus, après M. Lugan, constater la violation du Traité par la présence de soldats siamois clans la zone réservée, ainsi que par celle de fonctionnaires de Bangkok venus s'y substituer, pour l'administration et la police, aux autorités locales seules admises par cetacle. Mes protestations visèrent, en particulier, Nam-lloung et Kentao, à une douzaine de kilomètres des bords du fleuve, Paclay, Don Men et Xieng Khang sur sa rive même, points importants, surtout en ce qu'ils sont les têtes de route unissant le Mé-Khong à la vallée du Mé-nam.
Le 12 juillet, ayant parcouru en 52 heures une distance effective de 45o kilomètres, nous atteignions Vieng-Chang.
Déjà la canonnière « Massie » qui y avait fait son apparition, était redescendue à Lakhônc renonçant à remonter, cette année-là, vers Luang- Prabang et le haut Mé-Khong où j'avais émis le vœu ardent qu'elle se trouvât, pendant les opérations de notre future mission avec la mission anglaise.
Je procédai le lendemain à l'installation de M. Lugan qui devait, après l'arrivée du titulaire du commissariat envoyé par le Gouvernement général de 1 lndo-chine, prendre la route du ïonkin où il me retrouverait.
Notre compagnon avait trouvé, à son arrivée, le pays quelque peu désorganisé. Au territoire de cette ancienne métropole qu'ils avaient détruite en 1828, les Siamois n'avdient pas laissé de chefs naturels autres (pic ceux des villages ; aussi dès après l'acceptation de l'ultimatum par le Siam, les fonctionnaires au service de ce dernier pays s'étaient-ils retirés sur la rive droite d'où ils exerçaient, sans résultat appréciable d'ailleurs, une active pression pour entraîner les habitants derrière eux. Les petits chefs m'eussent néanmoins attendu sans trop d'inquiétude si deux Laotiens, se prétendant représentants des Français n'étaient venus s'y disputer l'autorité, et si, d'autre part, un descendant de la famille des anciens princes du Tranninh, envoyé par le résident de Vinh soucieux de ne pas laisser le pays sans direction, mais qui ne s'était pas rendu compte de la fâcheuse im-
pression que produirait, sur les habitants, la présence d'un chef choisi dans une principauté de race différente et qui leur avait été soumise, n'avait aussi en s'a! Iribuant le pouvoir, contribué à troubler les esprits. Réclamé par la population de son pays où il devait être mieux à sa place, ce dernier, muni de mes recommandations, reprit le chemin du Tranninh, les deux autres avaient disparu à l'arrivée de M. Lugan.
Alors tous les chefs, réunis en ma présence, choisirent à l'unanimité, l'un d'eux comme chef principal. Nous fêtâmes ensuite le i/i juillet avec la population tout entière.