Voir vol. I, pages 2/1/1 cl r>J
naissait du reste toute la région, jusqu'au délia tonkinois, jusqu'au cœur du Yunnan, jusqu'à Luang-Prabang. Très souvent il avait suivi ce chemin ; en dernier lieu, en juin 1887, pendant son retour de l'expédition au Laos1, apprenant à Theng la marche d'une colonne française qui tentait le passage du Fleuve Rouge à la Rivière Noire 2, il accourut vers son pays, et franchit en deux jours ce trajet qui dépasse à peine 100 kilomètres, mais qu'en raison de son terrain accidenté, les altitudes variant journellement de 3oo ou de i|Oo à 1 000 et 1 200 mètres, on ne parcourt guère en moins de cinq jours. 11 nous répétait ce qu'on m'avait toujours dit au Laos, et que je savais aussi par expérience que : la Rivière Noire, le chemin de Laï à Theng, les rivières Nam-Ngoua et Nam-Jlou, formaient, dans l'état actuel de simple utilisation de la nature, la voie la plus pratique du Tonkin vers Luang-Prabang et le Haut-Laos.
En chevauchant à la file, vu l'étroilesse du sentier, il nous redisait le passé de son canton, les vicissitudes éprouvées par la population, les aspirations de tout temps de celle-ci au repos, et comme nous étions bénis par elle pour lui avoir apporté le bonheur. Il nous entretenait des Khas vivant sur les pentes des monts et dans les forêts, des Méos et des Yaos, nomades habitant des sommets, dont les migrations du Yunnan dataient d'il y avait à peine a5 ans, de cette époque de la grande révolte du ^ unnan musulman contre la Chine. Nos porteurs pour les bagages avaient été recrutés parmi les uns et les autres, il parlait leur langage à tous, de même qu'il savait l'annamite et le chinois. Avec son aide nous entendions leurs pensées et leurs désirs et nous nous attachions à les rendre contents d'être avec nous.
La vie en commun pendant ce petit voyage achexa de nous gagner son cœur, il comprit bien que nous étions sans arrière-pensée et que servir notre mission était aussi servir notre pays et lui-même. Longuement il parlait de la question des limites avec le Yunnan, qu'il connais-
i . \ ni!- vol. I. pages 3 1 3 à 217.
■>.. Celle troupe, conduite par le commandant Pelletier, lui rappelée au Tonkin avant d'avoir atteint la Rivière Noire,
sait supérieurement et qu'il aurait voulu voir résolue, souhaitant que les cantons thaïs de Muong-La et Muong-Ten dont les Chinois venaient de faire décapiter les chefs, ses parents fussent attribués à la France. Il nous montrait combien la frontière serait facile à garder et se faisait fort de suffire à cette tâche avec ses hommes.
Je reconnaissais tous les jours quel parfait collaborateur j'avais entre les mains : je m'attachai avec mes compagnons à l'intéressera l'excursion
Méos
que je projetais de faire au printemps vers les Sip-songpahn nas etleMékhong. Sans peine nous le décidâmes à la préparer matériellement et même à en rire. Ce futur von âge devint le sujet favori de nos conversations, el lorsque nous nous séparâmes de lui, la question était bien étudiée, les difficultés possibles avaient été envisagées, les moyens de les écarter prévus, le succès n'était pas douteux. Le seul danger aurait pu venir de la présence de la bande chinoise de Huyen-Khao, stationnée en terrain yunnannais près de la frontière, mais Déo-van-tri avait des liens anciens avec le chef et avec les hommes, ils lui avaient fourni un contingent pour son expédition sur Luang-Prabang et avaient participé, sur son appel, à la défense du passage du Nam-Na contre la colonne Pernol, nous
n'aurions rien à craindre deux. La course devait comprendre le voyage direct de Laï-Ghau àXieng-Houng et jusqu'à la frontière Ouest des Sipsong pahn nas,et le retour en longeant parallèlement au Nord et au Sud, la limite de ce pays et du Yunnan : enfin, nous devions bien voir une région qui, nous l'espérions, serait française un jour, et relever sa frontière.
Le a3 arrivée à Theng après cinq étapes, dont une faite en forêt et quatre dans de gros villages, pour les cliefs et les habitants desquels, me revoir était une fête et dont l'accueil enchantait mes compagnons Lefèvre-Pontalis et Vacle qui, depuis le début du voyage constataient avec bonheur l'entraînement vers nous de toutes les populations rencontrées.
Les pluies qui commençaient à s'établir, nous avaient retenus deux jours dans l'un de ces endroits à Muong-Moun, où, dans la nuit, une averse de grêlons, gros comme le pouce, la seule cpie j'aie vue en Indo- Chine, avait transpercé le toit de pailloltes sous lequel nous reposions.
MM. Massie et Macey, étaient partis le matin pour Luang-Prabang après un séjour de deux semaines à Theng, emmenant sur des pirogues la plus grande partie des bagages, et le soir, M. Molleur, venant de Sonia, nous rejoignit avec le reste.
Nous aussi, devons attendre pour partir que des barques demandées aux autorités de la capitale laotienne soient venues nous prendre. Cette attente n'est pas inutile pour l'organisation du canton dont le vaste plateau de Theng forme la partie la plus peuplée. Je procède à ce soin avec le nouveau chef de la région successeur du colonel Pennequin. La question importante à régler est le rapatriement d'environ quinze cents habitants réfugiés au Laos depuis les temps troublés, et qui reviendraient.de suite dans la grande plaine s ils avaient des buffles pour labourer leurs champs et si leurs anciens chefs L'entraient dans leurs fonctions d'autrefois. J'avance, sur mes fonds personnels, l'argent pour l'achat des buffles à ces chefs que nous réinstallons, et le retour en masse des gens s'effectue aussitôt.
Le 7 mai nos pirogues arrivent à Theng. Le frère de mon ami le chef du
3o MISSION PAVIE
temple de Vat-Maï les conduit. Le vieux roi et le prêtre, dans leur désir de nous voir au plus vite bien arrivés, lui ont demandé sa présence, et ses soins pour nous, dans le convoi.
M. Vacle, après mon retour en France, l'année précédente, avait dû se rendre à Pou-fang, à la frontière, ù 1 Ouest de Laï, pour y étudier l'utilité de l'établissement d'un poste commercial 1 . 11 en avait été empêché par différentes causes, entre autres l'annonce que la bande chinoise de Ilouan Dinh-Qui, venait de piller le pays et que celle de Huyen-Khao2, soumise à l'autorité chinoise et devenue troupe régulière, recommençait ses brigandages dans le voisinage. Cette situation d'insécurité avait conduit les caravanes à changer de direction. Aujourd'hui, cette idée pouvait être reprise, le colonel Pennequin qui explorait la région venait de nous en donner de bonnes nouvelles, la sécurité y était assurée par les gens de Déo-van-tri ; Il fut donc convenu que mon compagnon repartirail pour Laï le 10, avec ce dernier et se dirigerait sur Pou-Fang.
Comme nous achevions, les uns et les autres, nos préparatifs de départ, un courrier apporta la nouvelle que le vice-roi du Yunnan, ne pouvant se faire obéir par Huyen-Khao, avait exigé de lui la remise des armes de sa bande, et que devant son refus, il l'avait fait attaquer par dix compagnies de musulmans yunnannais. Huyen-Khao avait eu le dessous et battait en retraite à marches forcées, sur notre frontière avec cinq cents hommes suivis de leurs femmes et de leurs enfants. Le pays de Laï était exposé à la dévastation par ces gens sans ressources. Quelques heures après, un autre courrier, celui-là de Huyen-Khao, adressé à Déo-van-tri, lui demandait d'intervenir auprès du commandant français de la région à qui il demandait asile, et à qui, en tout cas, il préférait se rendre plutôt qu'à ses compatriotes.
Le commandant Fouquet se disposa aussitôt à gagner Laï avec M. Vacle et Déo-van-tri pour régler celte délicate question.
i . \ on' \ol . I . page 3a3.