‹ Mission scientifique du Cap Horn, 18821883Chapitre 102 sur 161 · MÉMOIRE. IMAGINATION. LÉGENDES · texte numérisé non relu

MÉMOIRE. IMAGINATION. LÉGENDES

La mcmoiiv chez les Fuégiens est de courte durée. Nous avons vu à la baie Orange des vieillards doués de toutes leurs facultés intellectuelles et qui étaient déjeunes hommes à l'époque des expéditions de Fitz-Roy et de Wilkcs, quarante ou quarante-cinq ans auparavant. Ils

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n'avaient pas gardé le plus léger souvenir île ces explorateurs, qui avaient <lù pourtant frapper leur attention au plus haut degré.

La variété de mémoire la plus développée est certainement la mémoire des lieux. Mais nous avons des motifs de croire que celte mémoire elle-même n'a pas une portée bien longue, et qu'un Fuégien est peu lialiile à se retrouver dans un pays qu'il n'a pas parcouru depuis plusieurs années.

Ils n'ont pas la mémoire des mois; nos essais pour leur faire retenir quelques expressions françaises ont élé complètement infructueux.

Ils se souviennent, mais pendant peu de temps, des menus faits qu'ils ont observes. Ainsi, lorsque nous leur demandions un mot de leur langue, ils se rappelaient très bien si nous l'avions déjà écrit quelques jours auparavant; et souvent ils refusaient alors de nous répondre sous le prétexte que, l'ayant écrit, nous devions connaître ce mot aussi bien qu'eux.

Si l'on envisage la mémoire au point de vue de l'âge ou du sexe des Fuégiens examines, on arrive à cette conclusion que l'homme adulte parail le mieux doué.

La mémoire des morts est celle qui se conserve le plus longtemps : nous pensons qu'elle persiste, en s'alténuanl plus ou moins, pendant toute l'existence des adultes survivants.

La faiblesse de la mémoire, chez les Fuégiens, peut être due, en partie, à ce qu'ils n'ont aucun procédé mnémotechnique, et que, parsuile. ils n'ont pas de moyens sullisanls de développer celle faculté. Non seulement l'écriture leur manque, mais encore ils n'utilisent aucun signe conventionnel pour exprimer des idées.

X'tmttgimUion est assez vive chez les Fuégiens, si l'on entend parce mot la faculté qui reproduit on imite les sensations; elle parait plus développée chez les femmes el chez les jeunes gens. Mais l'imagination proprement dite, qui vrce les images, est très rudimeiitaire, bien que les Fuégiens soient très menteurs el Irès inventifs.

Leur langage est très imagé; à ce propos, M. Ploix a présenté de judicieuses remarques : « S'ils n'ont pas d'idées abstraites, ils n'ont pas de mots abstraits; ils emploient forcément des expressions concrètes. Il y a là, si l'on veut, un langage imagé, mais les Fuégiens n'ont pas

cinAcrimns rsvcnoi.oi.ioi '«s. 2'>i le choix, et l'on n'en sautait conclure qu'ils ont beaucoup d'imagination. On constate seulement ainsi qu'ils n'ont pas dépassé une certaine période du développement du langage ( ' ). »

Les rêves sont fréquents; maison ne parait pas, en général, leur attribuer de signification ni d'importance.

Il n'y a ni poésies, ni histoire, ni traditions quelconques du pusse touchant les origines de la peuplade, ses migrations, ses guerres avec les tribus voisines. « Leur passé leur est presque aussi inconnu que l'avenir; ils n'ont ni espoir ni crainte après cette vie: pour eux. il n'y a ni Dieu, ni bien, ni mal. ni esprits à craindre à l'exception des fantômes qui peuvent leur nuire en cette vie; la mort est le dernier terme de l'existence, et ils n'ont pas de notion d'une vie spirituelle ou de l'homme composé d'une a me cl d'un corps. » (T. Biw>r.t:s, Mémoire inédit. )

Nous n'avons constaté chez les Fuégiens aucun signe de sentiment religiciir, mais cette question nous parait mériter quelques développements. M. de (Jualrefages affirme qu'une religion, quelque simple, quelque incomplète qu'elle soit, est caractérisée par les deux points suivants : « Croire à des êtres supérieurs à l'homme, pouvant influer en bien ou en mal sur sa destinée; admettre que pour l'homme l'existence ne se borne pas à la vie actuelle, mais qu'il lui reste un avenuan delà de la tombe. Tout peuple, tout homme croyant à «'es deux choses est religieux, et l'observation démontre chaque jour de plus eu plus l'universalité de ce caractère .» (L'is/h Vr humaine, p. '} *>(>. ) Malgré ces éloquentes paroles de l'éminenl professeur du Muséum, nous ne croyons pas pouvoir modifier notre opinion sur l'absence du sentiment religieux chez les Fuégiens. Nous les avons observés trèsattcntivcmcnl à ce point de vue pendant l'année que nous avons passée parmi eux : jamais nous n'avons pu saisir la moindre allusion à un culte quelconque, ni à une idée religieuse.

Nous distinguons la religion de la superstition ( J ), comme M. dcQua-

( ' > Huilai,» tic ta .Société tr.4iulir»p»lo«te rf<? Pari*, p. i j ,' ; i «S;.

<«) Cependant M. A. Itéville (Let Religion* tle* peuple* mut cietlise*. x vol. in-*". Pari«, iSM > dénonce, t- I. p. jî, " l'erreur de «eux <iui dénient toute religion aux jicaplc* donl ils nous signifient les superstitions .. Il s'associe à la déclaration de M. Girard dr Iliade disant, dans sa M<th»l<>gie comparée, p. m: • L'assertion qu'il existe des peuples

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trefages le recommande lui-même, et nous avons noie quelques idées qui pourraient être rattachées à la superstition, tout en ayant pour origine réelle la crainte d'individus malfaisants. Des idées superstitieuses semblent, en outre, se rapportera certaines parties provenant du corps humain |ro/>les p. i r> i (Placenta brûlé) et i<)î (Cordon ombilical et lait jetés au feu )]. D'après Darwin, les Fuègicns jettent aussi dans le feu les cheveux arrachés ou tombés (' ). Ce n'est certainement pas par précaution hygiénique qu'ils opèrent ces destructions. Nous citerons encore à ce sujet un incident dont nous avons été témoins à la baie Orange, le 3 avril 188'î. Le lendemain d'une nuit d'insomnie complète causée par des bruits étranges entendus près de leurs huttes et attribués à des hommes sauvages (oualapatou) venus de l'Ouest poulies tuer, les Fuégiens de notre entourage étaient partis depuis trois jours pour l'ile Hurnt située à l'est de la baie, et où ils se croyaient mieux à l'abri contre leurs mystérieux ennemis. Ils reviennent le 'A avril, de plus on plus effrayés, racontant qu'ils ont continué à entendre les mêmes bruits à l'ile Uurnl, et qu'ils sont restés sur pied toutes les nuits depuis leur départ de la Mission. Ils auraient même vu deux canots en planches montés par des individus de l'Ouest, tout près de l'ile Bu ni t. et ils sont persuadés que ces sauvages ont passé toutes les nuits à roder autour des huttes dans l'espoir de surprendre les gens pendant leur sommeil. Si les hommes s'endorment, disentils, ces indigènes de l'Ouest s'introduisent aussitôt dans les huttes, coupent le cou de tous les individus, hommes et enfants (épargnent peut-être les femmes), et mangent ensuite, cuits sur le feu. les mem-

absolunienl irréligieux esl absolument inexacte », et a celle île M. T\\»r(/M Ciri/ixation primitive, trarl. Brunei, vol. Il, p. id'i i, « la croyance religieuse, même dans la vie (lu plus inculte *auvagc, éveille de vives émotions, un immense respect , une terreur profonde, de véritable* extases, parce que les seiii et lu pensée sont entraînés complètement au-dessus du niveau commun de la vie ordinaire. » ( //>»//.. p. a> > Enfin, affirme M. Hévilîe, une des causes principales de l'erreur qui fait refuser à certaines peuplades sauvage* le sentiment religieux, n c'est le manque de patience, de préparation spéciale et d'observalion méthodique chez beaucoup de voyageurs et du missionnaires ». {Ibid., p. la.) Nous avons fait notre possible pour ne pas mériter celte accusation, et nous regrettons que le* faits observés par nous ne puissent nous ranger du même côté que ces éminents contradicteurs.

<'.; l'air IlKSIki li, Discuxxiim xur Ici Ftiégietitt Hall. .W. Atithmp., 188a. p. \\ l.

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lires «le leurs victimes. De quelques autres explications contradictoires, il semblerait résulter que ces hommes sauvages sont tics morts qui reviennent sur terre pour manger les vivants ; on ne peut les voir, si ce n'est, peut-être, an moment où ils vous saisissent, mais ils font tout le temps un bruit qui imite, sans toutefois qu'on puisse s'y méprendre, la voix de certains animaux : phoques, oiseaux, pour effrayer la proie qu'ils convoitent et s'en emparer plus aisément quand la terreur la paralyse. Le soir on nous montre une femme (une Alakalouf mariée à un Yahgan), saisie hier par un ottalapatom\\\\ lui aurait, avec un couteau, coupé les cheveux au-dessus de l'oreille et érallé la joue : celte femme présente en elfet une section des cheveux au-dessus de l'oreille droite et une légère égratignure sur la joue «le ce coté; elle se serait débarrassée, dit-elle, par ses cris de l'agresseur qui était «le très haute taille et tout barbouillé de sang. Les Fuégiens croient communément que cesoualapatou ne sont autres que les Alakalouf, et qu'on peut les tuer, à coups de fusil par exemple.

Cette légende très confuse est admise par tous les Fuégiens. Il csl curieux «le voir, tous les trois ou quatre mois, leur frayeur panique à l'idée des oualapatou; ils se barricadent alors solidement dans leurs huttes, ayant sous la main toutes leurs armes, prêts à s'en servir à la moindre alerte, au moindre bruit. C'est la nuit seulement qu'ils sonl pris de ces folles terreurs; au fond, il ne s'agit là «|iie de la peur d'être attaques par des ennemis adroits et redouU's, qu'ils chargent des plus noires accusations, leur reprochant même de manger la chair humaine.

Un autre conte, répété partout en Fuégie, a trait aux Kachpiklt. ternie intraduisible se rapportant à des êtres fantas(iqu«-s qui vivent dans «les grottes désertes, au milieu des plus épaisses forêts; on les évite, car ils haïssent l'humanité à la«|uell«> ils cherchent à nuire, en occasionnant, quand ils peuvent, des maladies ou la mort. Il est impossible de les voir, et pourtant beaucoup d'individus déclarent les avoir rencontrés. Il n'y a pas, d'ailleurs, d'hlée caractérisée, dans l'esprit des indigènes, sur l'origine, la forme et la fin de ces Knchpikh; leur mauvaise nature esl une croyance si répandue qu'on applique ce nom de Kachpikh à toule personne qui a un caractère bizarre ou méchant.

M. T. Bridges, qui confirme tous ces détails dans son Mémoire inédit.

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relaie en outre la croyance concernant des hommes sauvages vivant an Ibixl «les bois, quelquefois en communauté, plus souvent seuls. c< On les appelle Hannnneh, et ils ont donné lieu à îles versions un peu différentes suivant les localités. Les uns croient qu'ils ont un «vil derrière la téle: d'autres, qu'ils n'ont pas de cheveux, à cause de leur habitude de dormir debout, appuyés contre les arbres; ils sont très vigilants, toujours prêts à attaquer n'importe qui ; ils tiennent à la main une pierre blanche qu'ils lancent avec une infaillible justesse contre le but qu'ils ont visé. Des hommes ou des femmes, dans le but d'exciter la curiosité ou de se rendre intéressants, déclarent, de temps en temps qu'ils ont vu ces êtres et parlé avec eux: d'autres racontent qu'ils ont été attaqués par les llurumuch ou bien qu'ils en ont tué un; mais ils n'ont jamais essayé de faire voir à leurs crédules auditeurs le Haimouch Iné. bien que quelquefois ils montrent des blessures ( qu'ils se sont laites eux-mêmes ) comme preuve île leur véracité. L'n homme, né à Mar/ir, lut, dit-on. emporté, quand il était enfant, par les Uaunouch dans un de leurs repaires écartés, d'où il fut ramené par ses amis : on lui donna le nom de llunnoiiclimachaainan, celui qui a été emporté par le llannoueb. Les Fucgiens qui ont fui le voisinage des leurs ou qui. par dérangement d'esprit, vivent seuls, isolés, sont dits Haimouch, et connus au loin sous cette appellation. Les fous sont comparés aux llannoueb; le mot. hannouehana signifie être ou devenir l'on, et le terme Inuhanmichana, tourmenter ou troubler jusqu'à la folie. »

Les autres légendes qui ont cours chez les Fucgiens ont été mentionnées par le commandant Martial {Histoire du voyage, p. 'i\ 3, 2i.'|V

Nous avons déjà parlé desyakamuttc/i'n la fin du Chapitre précédent, à propos des soins donnés aux malades. M. T. Bridges reproduit sur eux. dans son travail inédit, quelques détails qui se rapportent à leur prétendu rôle de sorciers : « ...Presque Ions les hommes àgésde la peuplade sont yakamnueh, car il est très facile de le devenir; on les reconnaît à première vue à la couleur grise de leurs cheveux, couleur due à l'application journalière d'une argile blanchâtre appelée toumarupou ; ils font de fréquentes incantations, dans lesquelles ils paraissent s'adresser ii un être mystérieux, nommé Aïapakal; ils disent tenir, d'un esprit appelé Hoakils, un pouvoir surnaturel dévie et de mort; ils racontent

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