CHAPITRE VI
LANGAGE
Nous avons parlé précédemment (Chapitre III, p. 214-218) de la Voix, et, par suite, de la prononciation chez les Fuégiens. Nous n'avons pas la prétention de présenter ici une étude complète de leur langue. Outre que la place nous manquerait pour un tel travail, les considérations suivantes, que nous empruntons à M. Bridges, en feront comprendre la difficulté :
« Les Fuégiens n'ont pas la moindre idée des mots, en ce sens qu'ils sont incapables de prononcer une phrase mot par mot, ou un mot syllabe par syllabe; ils peuvent parler et c'est tout, mais ils s'en acquittent très bien, car ils connaissent tous parfaitement leur langue qu'ils apprennent facilement et qui se conserve sans se déformer. Ce fait s'explique par leur genre d'existence.
» Kn efTet, ils vivent constamment ensemble par groupe de deux ou trois familles dans la même butte, sans aucune séparation; ils sont continuellement mêlés, d'une manière intime, à beaucoup d'autres groupes qu'ils rencontrent dans leurs voyages sans fin. Ils ont une vie facile, beaucoup de temps et de goût pour la conversation. Assis autour d'un feu clair, oisifs pendant les longues nuits d'hiver, ils causent sur tous les sujets; les enfants entendent toutes les conversalions, qui sont très variées en raison de la diversité des occupations,
des intérêts, des pensées. Quel contraste avec la vie d'une famille de paysans en Angleterre!... Les Fuégiens ont été considérés par les étrangers comme le contraire de ce qu'ils sont. Les voyageurs ont cru qu'ils étaient taciturnes, lourds, sttipides, tandis qu'ils sont éveillés, enclins aux jeux et aux conversations joyeuses. Sur toute espèce de sujet de la vie indigène, ils sont à un même niveau et les sentiments d'inégalité leur sont inconnus; ils sont tous égaux en position, en fortune, en savoir, et partagent les meilleures idées sur la plupart des questions.
» Ils possèdent des noms particuliers pour toute chose qu'ils ont l'occasion d'apprécier comme utile ou nuisible, mais ils n'ont pas d'appellation spéciale pour nombre d'objets n'ayant pas d'intérêt parmi eux, par exemple les diverses espèces de roches, la plupart des végétaux inférieurs.
» Ils ont des termes particuliers pour tous les degrés de parenté, et ils respectent ces liens de famille exactement pour les mêmes raisons que les peuples civilisés. Ils ont à cet égard plus de distinctions et plus de mots que nous-mêmes.
« La richesse de leur langue comporte une exception singulière : c'est l'absence de numération au delà de 3, et le manque de mots pour indiquer les parties d'une chose, tels que demi et quart. D'après quelques expressions d'un sens indéfini dans leur langue, je crois qu'ils avaient autrefois des noms de uombre au moins jusqu'à 10. Ces mots indéfinis sont : ma tan, souzi et bounda souichi, signifiant à présent plusieurs, quelques et peu; yèla, de six à dix; sourou, moagou. moagaaïa, beaucoup. Outre ces termes, ils ont kotipachpa, inférieur ou dernier, mot s'appliquant au cinquième ou dernier doigt, ou au plus jeune enfant d'une famille; patak, katakita et annaga : le dernier, tout ou le tout, tout est fini. Je suis très enclin à penser que, parmi ces mots, yèla, koupac/ipa et palak signifiaient originairement : 4, 5 et io. En l'absence de noms, les doigts et les orteils leur servent à compter : une mère à laquelle on demande le nombre de ses enfants les indique un par un sur ses doigts, et dit hmdam ourott, tout autant, en levant le doigt sur lequel s'est arrêtée l'énumération de ses enfants. « (T. Bridcks, Mémoire inédit. )
262 MISSION Kl CAP HO UN.
Nous présenterons dans ce Chapitre la série complète îles mois fuégiens que nous avons enregistrés directement à la haie Orange, et de la signification desquels nous sommes surs. .Mais, avant cette liste, nous croyons utile d'exposer les documents publiés avant nous sur la langue fuégienne, même sur celle des Alakalouf.