INFLUENCE DE LA CIVILISATION SDR LES FUÉGIENS
Jusqu'à présent, dans ce Volume, nous nous sommes occupés exclusivement des Fuégiens vivant dans leur état primitif, en dehors de toute action civilisatrice. Nous n'avons pas mentionné les conséquences de leur contact avec les étrangers, si ce 'n'est en énumérant les maladies importées à la Terre de Feu et en indiquant quelques mots nouveaux passés dans le langage yaghau. Notre étude ne serait pas complète si nous n'examinions attentivement les résultats des tentatives de civilisation faites sur place par les missionnaires anglais.
Si les mœurs que nous avons observées chez les Fuégiens dans les parages du cap Horn n'ont pas été altérées par la civilisation, elles se sont au contraire transformées d'une manière notable au centre du canal du Bcagle, chez les indigènes de la même peuplade, sous l'influence de la mission évangélique anglaise. Elles continueront à se modifier par la fondation toute récente d'un poste argentin à l'entrée de la baie d'Ouchouaya.
Le commandant Martial a consacré tout un Chapitre de son Livre (Mission du cap Horn, t. I) à l'histoire de la mission évangélique anglaise du canal du Beagle. Après Fitz-Roy et Charles Darwin, après tl. Bove et nous-mêmes, il a rendu pleine justice aux efforts de ces courageux missionnaires pour civiliser les Fuégiens. Aux considérations qu'il a présentées sur l'origine de la Mission, nous ajouterons quelques détails empruntés au travail inédit de M. Bridges sur les Fuégiens, ou tirés des publications de la mission anglaise. Voici la relation de M. Bridges :
« La Mission, nommée d'abord Mission de Patagonie et ensuite Mission de l' Amérique méridionale, fut fondée en i8 jo par le capitaine
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Allen Gardiner, qui débarqua a Pile Pkion (entrée Est du canal du Beagle), au milieu de Fuégiens tout à fait sauvage». Il était accompagné d'un médecin, d'un catéchiste, d'un ouvrier charpentier et de trois pécheurs de Cornouailles ; il avait avec lui deux bateaux remplis de provisions et de matériaux de construction. Après avoir tué un ou plusieurs indigènes, il dut, pour ne pas être obligé de massacrer le reste, aller s'établir sur la côte Nord du canal du Beagle, à Port Spaniard, à vingt-cinq milles environ de l'anse Banner, celte riante baie de l'île Picton où il avait eu l'intention de s'installer tout d'abord. (C'est à Port Spaniard que toute l'expédition mourait de faim et de maladie, avant que les Fuégiens ne fussent arrivés pour l'anéantir.) Je suis convaincu que, si ces missionnaires avaient pu se faire comprendre des indigènes, ceux-ci auraient été pour eux des voisins agréables et dévoués; les circonstances en décidèrent autrement, mais les Fuégiens ne méritent pas un blâme sévère. Quoique les bons missionnaires leur eussent donné des cadeaux, sans leur faire aucun mal, ils étaient poulies Fuégiens une énigme incompréhensible, (les indigènes, en effet, qui sont éminemment sociables, qui se mêlent familièrement à toute réunion, vont avec la plus grande liberté dans n'importe quelle butte, et vivent tous dans une parfaite égalité, ne pouvaient se rendre compte des allures autoritaires, désagréables et soupçonneuses de leurs étranges visiteurs. Voyant tout ce que ces étrangers avaient apporté avec eux, ils furent irrités par l'intention bien évidente de ces nouveaux venus de garder pour eux-mêmes tant de trésors convoités. En outre, les missionnaires vivaient à part, ne formant qu'un seul groupe de célibataires : ce dernier fait avait une grande importance pour des indigènes qui étaient tous mariés et n'avaient jamais entendu parler d'une réunion d'hommes vivant sans femmes. Les Fuégiens crurent donc, tout naturellement, par intuition, que les missionnaires avaient des projets hostiles. Tant que les indigènes furent clairsemés, la prudence leur commanda des démonstrations amicales; mais, dès qu'ils se sentirent assez nombreux pour être les plus forts, ils devinrent insolents, agressifs, décidés à profiter de leur supériorité numérique, disposés enfin à tuer ces missionnaires inoiïensifs, dans le seul but de se débarrasser d'individus étranges à tous les points de vue et sujets
litt MISSION DC CAP IIORN.
à caution. Dans cette circonstance, il n'y aurait eu que deux moyens de se maintenir en territoire fut'gion : être deux ou trois fois plus nombreux, déclarer dès le début la guerre aux indigènes, en tuer quelquesuns, puis vivre isolés dans le pays, — ou bien partager de bonne grâce avec les Fuégiens toutes les provisions qu'on avait apportées, adopter le genre de vie des indigènes et vivre avec eux comme avec des égaux. »
l.a nouvelle que l'expédition du capitaine Allen Gardiner avait péri de faim et de privations causa en Angleterre une émotion profonde, et produisit un grand découragement chez les adeptes de la mission. Cependant, en i85 |.on résolut de faire une nouvelle tentative pour évangéliser les Fuégiens; un bâtiment à voiles, appelé V Allen Gardiner, fut destiné à porter des missionnaires à la Terre de Feu ; mais, sur l'avis des amiraux Fitz-Roy et Sullivan, on décida d'établir la mission aux iles Falkland, où l'on transporterait successivement quelques Fuégiens pour leur enseigner l'anglais et apprendre d'eux leur langue, sans faire aucun établissement à la Terre de Feu avant d'avoir obtenu ce premier résultat ('). Le navire, commandé par le capitaine Parker Snow, partit de Bristol le 2 4 octobre iH.» ( avec M. Garland Phillips, catéchiste. M. Kllis, médecin, et arriva le j février 18 V> à l'île Keppel. l'une des Malouines, concédée à la mission parle gouvernement anglais. L'année suivante, un clergyman, le Rév. (1. Pakcuham Dcspard, débarqua à l'ile Keppel avec sa famille, deux jeunes gens qu'il avait adoptés et dont l'un était M. Bridges, et trois autres missionnaires, parmi lesquels se trouvait M. Allen YV. ttardiner, le fils du fondateur de la .Mission. Kn juin 18 >8, le navire du la mission se rendit dans la baie Ponsonby; les missionnaires rencontrèrent à File Button Jemmv Butlon, le Fuégien l'inrnené par Fitz-Kuy en Angleterre en 18'îo : il se rappelait, parait-il. assez d'anglais pour se faire comprendre parfaitement des missionnaires, et avait gardé un très vif souvenir de Fitz-Roy. Il consentit à s'embarquer avec sa femme et ses trois enfants sur le navire de la mission, pour venir passer quelque temps à File Keppel où toute cette
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