‹ Mission scientifique du Cap Horn, 18821883Chapitre 149 sur 161 · JI0KIR9 KT COUTUMES · texte numérisé non relu

JI0KIR9 KT COUTUMES

famille eut une conduite excellente. En octobre i H58, le même navire les ramena tous dans la baie Ponsonby. Les missionnaires y construisirent une maison à l'anglaise; après un séjour d'un mois, ils revinrent à l'île Koppel avec trois nouveaux couples fuégiens et trois enfants. Ils n'eurent également que des éloges à faire de ces indigènes pendant une année environ que dura leur séjour à l'île Keppel. En octobre 18.I9, M. Phillips partit sur la goélette de la mission pour reconduire ces Fuégiens dans leur pays à Woollya (baie Ponsonby): là M. Phillips, le capitaine Kell' commandant Y Mien Clardiner, son frère, olficicr à bord, et cinq hommes d'équipage furent massacrés à terre par les Fuégiens. Le seul survivant fut Alfred Colc, cuisinier, qui était resté à bord. Voici sur celte catastrophe la déposition officielle de Cole, faite sous la foi du serment au secrétaire du gouvernement des îles Falkland, le 10 mars 18G0 (') :

« V Allen Gardiner arriva à Woollya le I er novembre 1 85f), avec 9 Fuégiens passagers : 3 hommes, 3 femmes et 3 enfants. Le 2 novembre, commencé à faire du bois et débarqué les indigènes; le capitaine Fell avait ordonne, au préalable, de visiter leurs sacs, où l'on retrouva quelques objets dérobés : des couteaux, des mouchoirs, une pointe de harpon. Cette inspection des sacs occasionna le plus vif mécontentement chez les Fuégiens ; l'un d'eux eut même une altercation très vive avec le capitaine, qu'il avait saisi par le cou et qui fut obligé de le frapper pour s'en débarrasser. Finalement, ils débarquèrent sans vouloir prendre leurs sacs que le capitaine envoya à terre le soir du même jour.

» Le 3 novembre, coupé du bois et commencé à faire un jardin. Le 4, le nombre des Fuégiens s'est rapidement accru : il atteint environ 3oo individus, y compris femmes et enfants. Ce jour-là, Jcmmv Button vint à bord et se montra irrité de n'avoir pas reçu tous les cadeaux auxquels il s'attendait.

» Le dimanche matin, G novembre 1859, tout le monde alla à terre, sauf moi... Peu après que l'équipage fut entré, pour célébrer le service

( ') The loicc of Pin for Xhii/i Jmerica, vol. VII, p. IÎ6; 1860.

Wt MISSION Dit CAl- IIOBX.

religieux, dans la maison construite l'année procèdent*», deux indigènes emportèrent dans une huile les avirons du canot..., puis les Anglais sortirent de la maison en courant vers la mer; les indigènes les poursuivaient à coups de masses et de grosses pierres qu'ils faisaient voler dans toutes les directions, au milieu d'un allrctix vacarme.

» Avant d'atteindre le bord de la plage, les Anglais avaient été massacrés, sauf M. Phillips et un matelot qui essayait de mettre à l'eau une pirogue. L'un des Fuégiens dont le sac avait été fouillé à bord lança une pierre à la léte de M. Phillips, qui tomba à la mer. Tous les Anglais furent tués sur la plage, à l'exception d'un matelot assommé dans la maison, au «lire déjeunes garçons fuégiens : ceux-ci affirment que Jemmy Bullon a pris part au massacre, auquel, dans tous les cas, il assistait ainsi que sa famille. «

Cole se sauva dans une embarcation dès qu'il vit la scène qui se passait. D'abord poursuivi par une pirogue, il réussit à débarquer et se réfugia sur un arbre où les Fuégiens le laissèrent tranquille; puis il se cacha dans les bois de l'île Navarin et vécut douze jours sans autre nourriture que les coquillages qu'il ramassait sur la plage. Il rencontra ensuite un parti de Fuégiens qu'il avait connus à Woollya, mais qui n'étaient pas venus à l'île Keppel. Ils lui donnèrent des moules et du poisson et prirent huis ses vêtements. Il resta dix jours avec eux, tout nu; puis ils le ramenèrent à l'endroit où était la goélette que l'on avait mise au pillage : tout ce qui était en fer avait disparu, ainsi que les voiles. Cole demeura à Woollya. où il ne trouva pas le quart des indigènes qu'il y avait laissés. Il fut très bien accueilli dans la famille de Jemmy Bullon; on lui donna des vêtements, même de ceux qui lui avaient appartenu. Il vécut de poissons et de coquillages avec les Fuégiens, qui le traitaient comme un des leurs. Quelquefois on lui prétait un fusil et des provisions de chasse, le tout pillé à bord de la goélette, et il tuait des oies qu'il donnait à ses compagnons. Il pouvait comprendre les choses usuelles en fuégien, mais Jemmy Button avait l'habitude de lui parler en mauvais anglais. Le soir, les hommes et les jeunes gens jouaient à lutter en se donnant des coups de tête; dans le jour, ils erraient à l'aventure ou dormaient. Souvent Cole chercha, sur le lieu

llUEtnS ET COtTt MES. 'W*'

ilu massacre, quelque reste des Anglais tués, mais ee fut sans le moindre succès : Jemmy Button lui disait qu'on les avait brûlés, un autre Fuégien qu'en les avait jetés à la mer; on apprit plus tard qu'ils avaient été enterrés. Enfin, un navire expédié des Malouines à la recherche des Anglais ramena Cole à l'ileKeppel, ainsi qu'un nouveau couple fuégien qui avait manifesté un vif désir d'aller habiter avec les missionnaires.

Ce dernier fait prouve que les Fuégiens n'avaient pas notion de la grande responsabilité qu'ils avaient encourue dans les meurtres de Woollva. Cependant Jemmy Button n'avoua jamais sa participation à ce triste événement : il affirma que les coupables étaient des Ona, et le Comité de la Mission à Londres accepta cette version en admettant quiles Ona furent les instigateurs du massacre, auquel les Yaligan (appelés alors Tékénika ) prirent part, poussés par une irrésistible convoitise. D'après la déposition de Cole, cette opinion ne peut être considérée comme fondée : il aurait certainement constaté la présence des Ona, si des indigènes de cette peuplade étaient arrivés à Woollva Nous pensons que l'on doit attribuer le massacre des missionnaires aux motifs indiqués précédemment par M. Bridges, pour expliquer les dangers courus par le capitaine Allen Gardiner, et spécialement à la vexation éprouvée par les Fuégiens dont les sacs avaient été fouillés:» bord de la goélette.

Le Volume du commandant .Martial, cité plus haut, contient tous les détails relatifs à l'installation définitive, en i8ti<), des missionnaires à Ouchouaya (Ooshooia des cartes anglaises, Oushouaïa des caries françaises, L'shuwia des cartes allemandes), la mission gardant toujours son établissement de l'ile Keppcl. Nous n'avons à nous occuper ici que de l'inlluence exercée par les missionnaires anglais, désormais installés dans le canal du Beagle. sur les Fuégiens de leur entourage.

Il est évident que les missionnaires devaient avoir pour principal objectif d'initier les indigènes à la religion chrétienne. Rien ne pouvait être plus difficile, puisque, nous l'avons vu, les Fuégiens n'ont aucune idée du sentiment religieux. Il ne s'agissait pas de convertir des infidèles, des fétichistes, mais d'apporter des croyances, des dogmes très compliqués, à des gens qui n'avaient jamais rien adoré. Il fallait avoir la foi et l'énergie des apôtres pour ne pas reculer devant cette tâche.

Les missionnaires ne se rebutèrent pas; il eurent la satisfaction de

Uni, un .lu ra/i Hum, I. Ml. /,o

:)«*» MISSION nr C»P IIOBX.

taire pénétrer quelques-unes des idées chrétiennes dans l'esprit dos Fuégiens groupés, » demeure, àOiiehouaya ou à File Keppel. Mais parmi 1rs indignes vivant do l'existence nomade, ces idées ne pouvaient prendre les moindres racines pendant des visites plus ou moins espacées, laites à la .Mission anglaise.

Sans doute, les missionnaires affirment que les notions religieuses se sont introduites plus ou moins chez tous les Yaligan, qu'elles ont amélioré leurs mœurs, supprimé quelques-unes de leurs coutumes barbares, tellesque l'infanticide, déraciné des habitudes contraires aux préceptes chrétiens, comme la polygamie, et, d'une manière générale, corrigé les mauvais instincts, éveillé des sentiments vertueux. Ils ont haptisé des néophytes, marié un certain nomhre de couples, et obtenu facilement l'assiduité de leurs employés indigènes au service religieux; quelques-uns des jeunes Fuégiens qui suivent le plus assidûment l'école ont fait de véritables progrès.

Mais celle influence ne s'étend pas encore aux Yahgan disséminés entre le canal du Beugle et le cap llorn.

A notre arrivée à la baie Orange, nous avons constaté chez les Fuégiens toutes les dispositions morales signalées par les premiers voyageurs qui les ont observés : défiance, curiosité muette, absence complète de sociabilité vis-à-vis des étrangers. Si nous n'avions pas connu d'avance l'existence d'une mission dans le canal du Beugle, rien n'aurait pu nous la faire deviner dans l'attitude des Fuégiens. Ils avaient fréquenté la Mission anglaise, quelques-uns l'avaient habitée assez longtemps, mais il n'avaient subi aucune modification morale, et nous fûmes très étonnés, lors d'une visite de M. Bridges, à la baie Orange, en apprenant que ce missionnaire était connu de presque tous. Le sentiment religieux était nul chez ces indigènes. Nous avons vu, dans une hutte de la baie Orange, une trentaine de Fuégiens indigènes assister à un prêche prononcé par. M. Bridges dans leur langue. Leur contenance était recueillie, ils écoutaient avec attention, mais ils ne paraissaient pas attacher une importance quelconque aux idées religieuses qu'on venait leur exposer.

Est-ce donc à dire que l'influence dos missionnaires a été complètement nulle en dehors des limites do leur établissement? Telle n'est pas notre pensée. Les enseignements do la Mission anglaise ont cortai-

humus «:t i oi ti »E5. 387

lu'iiu'iil déterminé les indigènes à secourir les naufragés, à supporter patiemment la présence d'étrangers installés sur leur territoire, et nous attribuons en grande partie à cette influence le fait de notre séjour d'une année, à la haie Orange, sans jamais avoir eu de difficultés avec les Fuégiensqui nous entouraient.

.Mais là se borne l'action exercée par la mission anglaise sur les Yahgan qui ne se sont pas fixés à Ouchouaya : même ceux qui «Mit habité plusieurs années cette mission, qui y ont vécu comme des agriculteurs presque civilisés, finissent souvent par abandonner cette existence régulière pour retourner à leur pirogue, à leur vie errante et indépendante, en reprenant leurs mœurs primitives sans que rien dans leur attitude puisse déceler leur contact prolongé avec la civilisation. M. Bridges déclare qu'ils ont renoncé à la pratique de l'infanticide : mais il est très peu probable que ce crime fûteommun autrefois. La polygamie constitue aujourd'hui l'exception, mais a-t-elle jamais été la règle? Les superstitions sont les mêmes qu'au temps jadis, et quant aux cérémonies burlesques qui accompagnaient l'initiation des garçons, elles constituaient un simple divertissement qui devait disparaître un jour ou l'autre.

On voit à Ouchouaya des Fuégiens devenus cultivateurs, fermiers, ouvriers d'art ou manœuvres mercenaires, mais c'est une exception; qui pourrait dire combien de temps il faudrait encore pour que les elforls des missionnaires transformassent ainsi tous les Fuégiens errant dans les baies innombrables de l'archipel du cap Horn?

Sous le rapport physique, l'iiilluence de la civilisation sur les Fuégiens est importanle à noter. Les indigènes établis autour de la mission anglaise habitent des cabanes bien closes; soit comme don. soit par échange ou contre un travail déterminé, ils obtiennent des vêtements et des aliments d'importation européenne. .Mais ils oui perdu l'habitude de subvenir à leurs be-oins par les ressources de leur industrie primitive; ils ne savent même plus construire une pirogue, cette embarcation sans laquelle ils ne peuvent se livrer ni à la chasse, ni à la pèche. Les fatigues de la vie nomade, constamment en plein air. ont été remplacées par une existence beaucoup plus douce, à l'abri des intempéries. Dès lors, le Fuégien civilisé est devenu sédentaire autant qu'il était voyageur, faisant désormais le minimum d'exercice et vivant

:JSX MISSION Dl CAP UORX.

dans des logements où l'atmosphère est confinée, l'aération insuffisante. Il y a eu là une cause d'all'aiblissemeni qui n'a pas médiocrement contribué à augmenter la réceptivité morbide, et qui donne l'explication des nombreux cas de phtisie survenus dans le personnel indigène de la mission d'Ouchouaya. Les Fuégiens nomades avaient constaté eux-mêmes cette mortalité spéciale à la mission anglaise, et nous les avons entendus plusieurs fois dire que pour eux Ouchouava était un cimetière où ils n'avaient pas le désir d'habiter. Qu'il y ait en autrefois, comme le prétend M. Bridges, des épidémies meurtrières soumettant la population à une diminution accidentelle très rapide, c'est une idée purement hypothétique. Les faits contemporains, malheureusement, ne sont pas du même domaine et font prévoir à brève échéance la disparition de la peuplade fuégienne. au contact des éléments civilisateurs.

En iH8'|, le gouvernement argentin a installé, sous le nom de souspréfecture, une station composée d'une trentaine d'hommes, à l'entrée <le la baie d'Ouchouaya. Les missionnaires anglais ont conservé leur établissement; mais M. Bridges, dont nous avons eu si souvent l'occasion de parler, a quitté le service actif de la mission pour fonder, à ses risques et profits, une grande exploitation agricole à Downeast, à trente milles Est d'Ouchouaya, sur la côte Nord du canal du Beagle; là une vaste étendue de terres lui a été concédée, pour l'élève du bétail, par la République Argentine, dont il est devenu citoyen.

Les Argentins établis dans la baie d'Ouchouaya ont engagé des Fuégiens comme travailleurs; plusieurs mariages ont été déjà célébrés par les missionnaires entre Argentins et Fuégiennes. Nous ignorons complètement quels seront les résultats, au point de vue des mœurs fuégiennes, de ce nouveau contact avec la civilisation, mais il est évident qu'elles devront être profondément modifiées.

En i8tSij, une autre sous préfecture argentine a été installée dans le détroit de Lemaire, à la baie Bon-Succès, et le gouvernement de Buenos-Avres a établi un poste militaire à la baie Sloggelt { The South American Misswnary Magazine, iSS<), p. ■>. \ "i ).

Tout l'archipel inagellanique est soumis de [dus en plus à l'envahissement des races civilisées. La Terre de Feu, depuis le cap Horn jusqu'au détroit de .Magellan, est le point de mire de hardis pionniers

UlH.1 IIS ET COC TIMES.

qui veulent y tenter des entreprises agricoles ou chercher des gisements aurifères.

En ce qui concerne la mission anglaise d'Ouchouaya, le gouvernement chilien, désirant favoriser la colonisation de tout l'extrême sud de la llèpubltquc, a concédé pour dix ans, par acte du 27 juillet 1888 (' ). à cette Mission évangélique une des iles Wollaslon (Pile Grévy), les trois petites iles à l'entrée du détroit qui sépare l'île Grévy de l'île Bayly, le cap Ouest de l'île L'Hermite. ainsi que la partie ocriilcntalc de file L'Hermite. sous la condition d'entretenir un phare sur le cap Ouest et une équipe de sauveteurs pour les navires naufragés.

Le 1 G octobre 1888, après avoir vainement cherché un emplacement propice sur l'île Grévy, une délégation de la mission d'Ouchouaya s'est installée sur l'île Bayly, dans une hutte, près d'une agglomération d'une centaine d'indigènes qui ont bien accueilli les Anglais, mais qui étaient, dit le Directeur M. Burleigh. dans l'état sauvage le plus complet.

Si la mission d'Ouchouaya ne pouvait se maintenir dans le canal du Iteagle par suite de son voisinage immédiat avec la nouvelle colonie argentine, elle aurait donc la ressource d'émigrer aux iles Wollaslon en territoire chilien, mais un climat extrêmement rude, un accès très dillicile semblent s'opposer à sa réussite dans ces iles désolées.

Afin de faire nettement comprendre le danger de disparition qui menace la peuplade yahgan, nous reproduisons le recensement qui a été effectué très exactement par M. Bridges en juin i88'|. A celte époque, le nombre de ces Fuégicns s'élevait à n'jç) personnes, soil •>~7 hommes, 3i(i femmes, parmi lesquelles il y avait au moins Go veuves ou célibataires, 330 enfants; le nombre des garçons dépassant autant celui des petites filles que le nombre des femmes dépassait celui des hommes, l'égalité se rétablissait dans la proportion desdeux sexes : ce qui prouverait que la puberté est beaucoup plus précoce chez les filles que chez les garçons. Dans les adultes sont comptés tous les adolescents au-dessus de 17 ans, et il y a beaucoup de garçons de i<> à 20 ans qu'on prendrait pour des enfants de 1 \ à 1 5 ans : c'est là une

(') The Snuth American M'miouary Magasine, vol. XXII, p. J40: London. iW; vol. XXIII, |». 34, i3i, îti-; London, i88<>

■VMt MISSION Dl' CAP HOUX.

observation que M. Bridges pouvait seul contrôler en consultant ses registres de naissance.

Voici cette répartition des Yahgan par localités :

tloaiini».

KufltnK

lolal

im

Haie Tékéiiika

ao

fi

IQ

1 lc> Scoll et Lennox (sud de file Navarin) .

«aies Lapatuïa cl Ycnde^aïa (enlre Ouchouava

in

«'.ou- nord de la presqu'île Dumas (canal «lu

Page 1