MISSION IH «AI- IIOHN
nous avons vu quelques jeunes filles si* livrer par plaisir à la natation: niais elles se mettent aussi à nager, par les temps les |>lus froids, quand il s'agit, par exemple, d'aller cher» lier loin du rivage un cormoran blessé à coups de pierres, et qu'elles n'ont pas de pirogue ('). Kl les ne savent pas plonger.
Il est curieux de constater que les hommes ne savent nullement nager, au cap llorn, alors qu'ils passent une grande partie de leur existence en pirogue, et que les femmes sont nageuses habiles. Il en résulte que. dans les occasions assez, fréquentes où les pirogues chavirent pri s de terre, les femmes se sauvent à la nage et les hommes périssent infailliblement. Nous avons cherché, sans le trouver, le motif de cette particularité, et il a fallu nous contenter de cette explication donnée par un Fuégien moqueur : les femmes seules sont aptes a nager, à cause des seins qui les soutiennent sur l'eau.
3° Voix. Phonation. Langage mimique.
Nous devons à l'obligeance de M. le lieutenant de vaisseau H. de Lajarte, embarqué sur la Romanche pendant la durée de la Mission du cap llorn, une très intéressante Note relative à la voix des Fuégiens, et que nous insérons ici textuellement :
« Les Fuégiens du cap Horn », dit M. de Lajarle qui a très bien observé ces indigènes, « ont généralement la voix douce et d'un timbre agréable. Le registre élevé chez les hommes, que ceux-ci emploient souvent pour se faire entendre de loin, est seulement un peu guttural. I,es voix de femmes sont remarquablement pures et agréables à l'oreille.
» Dans la conversation courante, ils terminent souvent leurs phrases, surtout quand elles expriment une demande, en élevant la voix d'un Aem'x-Um faible, ce qui donne à leurs paroles une intonation suppliante très caractéristique.
» Ce demi-ton faible se retrouve dans leurs chants, qui sont presque
(') Nous avons ainsi vu nagor i|uatrc jeunet, femmes (dont une enceinte de cinq mois cl une autre en lactation) par une journOv do mai, la température de l'eau no dépassant pas -+- 6".
(:*B\«.TK«KS MIÏMOI.lH.iylRs. 2IS
impossibles à reproduire en notes de notre Ranime; quelques-uns de ecs chants ont été recueillis et notés cependant avec une {grande exactitude par M. de Carforl (voir t. 1, Histoire du voyage, p. aïo); niais, solfiés sur les notes de notre gamme, ils ne donnent pas à l'oreille la même impression que chantés par les indigènes, en raison précisément de cette petite diminution du demi-ton. D'ailleurs, comme le lait remarquer M. de (larfort, l'emploi du mode mineur est général dans les chants fuégiens et contribue à leur donner celte teinte de douce mélancolie qui nous a paru en être l'expression principale.
» Si les Fuégiens ont une gamine différente de la notre, il n'en faudrait pas conclure qu'ils n'ont pas le sens musical; au contraire, nous avons trouvé ce sens très développé chez la plupart d'entre eux, et les chants que nous avons pu entendre nous ont été toujours répétés avec exactement les mêmes intervalles musicaux, même par des indigènes différents.
» Le don de pouvoir répéter facilement avec leurs intonations les mots qu'ils entendent sans les comprendre parait d'ailleurs s'étendre aux sons musicaux, et Wilkcs rapporte qu'un Fuégien était arrivé à reproduire fidèlement, en chantant, toute une gamme chromatique qu'on lui avait jouée sur le violon {Narrative of the V. S. exploring Expédition during the years to i8/|2, t. I, Chap. VI ). »
La différence des sons musicaux Yahgan et des nôtres, signalée par M. de Lajarte, se retrouve dans les sons parlés, que ces Fuégiens n'articulent jamais, en raison delà douceur de leur idiome, aussi nettement que nous. De là, une grande difficulté pour apprécier, et surtout pour noter avec des lettres les sons de la voix parlée.
Toutefois, si l'on ne tient pas compte des nuances, on peut admettre que la plupart des sons de la voix parlée chez les Fuégiens se rapprochent de nos sons français. On peut en juger par les considérations suivantes, dans lesquelles nous passerons en revue nos voyelles et nos consonnes, en examinant leurs analogues en fuégien.
Voyelles : A est articulé par les Fuégiens à peu près comme en français. De plus, ils le prononcent tantôt comme E, tantôt comme OU,
Million du e,,/. Horn. t. VII.
SU! MISSION Dl CAP HOBN.
q uelqtiofois comme I ou comme El', Par exemple, on peut écrire indifféremment a lama ou atèrna (manger), tamouanamaka ou ta/nouanoumaka (bracelet), hanghaça ou hanghiça (élernucr), amachana ou amoche una (matin ).
E. Les Fuégiens l'articulent : fermé, latéch (hanche); ouvert, tèla ( œil); ou muet : lune (langue), que nous transcrivons partout ailleurs /an, ayant renoncé à IV muet dans la reproduction des mots fuégiens.
EU se rencontre quelquefois dans les mots fuégiens, avec le son français : hum (soleil).
I se prononce comme en français : milana ( plume); en outre, il se transforme quelquefois en ou; par exemple, on peut écrire indifféremment : tarouri ou larourou (froid). Celte voyelle est souvent très longue, comme notre Y : yamina (blanc), maya (pécher).
O se prononce comme en français : lotma (cri ) ; est quelquefois suivi «l'une aspiration douce : yapoh (loutre), et devient alors voisin de ou.
U. Cette voyelle n'est employée qu'exceptionnellement avec le son français : trhutrh (hirondelle de mer).
OU. Ces voyelles A et 01; sont celles que les Fuégiens emploient le plus fréquemment, lis prononcent souvent OU comme en français: kottrou (aimer). Ils l'aspirent aussi quelquefois, très doucement, au commencement ou à la (in des mots. C'est ainsi qu'on peut écrire : ott- Jlachuna ou/fac/irt/iri (pièges à oiseaux), tant est peu sensihle ce son ou aspiré.
Consonnes : B et l> , F et V ne forment que deux sons chez les Fuégiens. L'exemple le plus typique de cette particularité est constitué par leur mot de négation : on peut le rendre indifféremment par/vo/ou parfoïc.
I) et T ne sont séparés que par des nuances quelquefois insensibles : dapach ou lapach (seins); dapala ou tapala (téter).
II en est de même de tï, toujours dur, que nous écrivons aussi GH, et de K : alagana ou alakana (regarder), téghiou teki (voir).
Ç se prononce très souvent comme s'il était précédé du T adouci : ainsi, t;apa ou tçapa (sang), çima ou tçima (eau).
CH est très employé par les Fuégiens comme notre son français dans le mot CHOU : ouchkarh (front ), karhouch (nez).
c:wim:térk> i>m -holoi.i^i ks. -17
H est souvent employé à l'état d'aspiration douce : hatouch (os): en outre, les Fuégiens articulent certains sons analogues au / des tirées, par exemple dans la dernière syllabe du moi yahikh (larmes), ou au Cil allemand, par exemple dans la dernière syllabe du mot luntpakh y intestins).
J résonne en fuégieii comme en français : maojakou (ami).
S et Z sont très peu usités, mais existent cependant en fuégien : maostëka ou maoztëka (fais attention).
I. est souvent articulé fortement, mais les Fuégiens ne connaissent pas LL mouillé français.
M et N sont le plus souvent nettement articulés; cependant, ils résonnent quelquefois si faiblement que l'oreille a beaucoup de peine à les percevoir : kaïdji ou kaUljim (panier); kouchou ou kottehoun (talon).
H est prononcé en fuégien comme en français : ara (pleurer), kottrou (aimer); il peut être aspiré comme pour les mots achakhr( {{ravier), ou/ki/ir (oreille), dans lesquels l'aspiration porte sur le dernier son.
Nous avons observé comment ils articulaient K de quelques mois français, après les avoir répétés à plusieurs reprises devant eux. Ils prononçaient « lèvres » : lev, « Alexandre » : Alcxand; jamais ils n'ont pu prononcer R de Romanche, nom du bâtiment français qu'ils visitaient très souvent. Cependant, ils prononçaient bien le mot français dormira (mieux le second R que le premier).
Dans le travail inédit que M. T. Bridges a bien voulu nous communiquer, cet auteur s'exprime ainsi à propos de la phonation chez les Fuégiens :
« La langue vahgan, belle et riche, a quarante-quatre sons distincts et un vocabulaire d'au moins trente mille mots; sa structure est à inflexion et agglulinative. Elle est vraiment euphonique. Ses syllabes sont formées en général d'une consonne et d'une voyelle, quoique très souvent elles ne se composent que d'une voyelle seulement. Il y a beaucoup de mots de deux, trois syllabes, et quelques-uns de quatre
Mitiiun du cap llnrn, |. VII. 38
HX MISSION tu CIP HOUX.
syllabes, qui sont formes entièrement de voyelles; d'un autre coté, il v a de nombreux exemples de syllabes finissant ou commençant pailles consonnes. Dans quelques centaines île cas, les syllabes commencent par deux et même trois consonnes, comme chgamou, tsdagou. La langue peut très bien s'écrire avec un alphabet de quarante-quatre lettres, dont quatorze sont des voyelles et les autres des consonnes. Parmi les voyelles, le seul son anglais qui manque est celui de er dans her ou de or dans word; parmi les consonnes, les seuls sons anglais faisant défaut sont th dans thin, th dans t/ien et * dans pleasure. Comme sons qui ne se trouvent pas en anglais, il y a : J espagnol, 1 LL gaélique, 1IRH et UN. Il y a un assez grand nombre de mots de deux ou trois lettres, d'une ou deux syllabes; mais, comme c'est une langue à inflexion et agglulinalive, ses verbes prennent souvent une grande longueur, quoique les racines soient généralement très courtes. Ces mots longs ont une signification étendue, comme llatai-ati-mi-na-piki-noa : je les appelle duels. La construction est très régulière. »
Nous devons ajouter que l'auteur des lignes qui précèdent est un Anglais, bon observateur sans doute, mais ne connaissant que la langue anglaise, cl qui en a transporté, autant que cela se pouvait, toutes les particularités à la langue fuégienne, qu'il a comparée à l'anglais, comme nous avons essayé nous-mêmes de la comparer au français.
Le langage mimique ne nous occupera pas, car les Fuégiens ne l'emploient pas entre eux. Ils sont d'excellents mimes, comme la plupart des voyageurs l'ont constaté; mais celte faculté n'esi développée chez eux que pour imiter ou contrefaire quelqu'un ( compatriote ou étranger ).
Nous avons peu de chose a dire aussi des pleurs, qui sont presque toujours silencieux; des gémissements de deuil, qui s'efléetuent constamment sur un mode lent et grave, et au sujet desquels nous avons pu vérifier l'exactitude de la description de Fitz-ltov : c'est une sorte de hurlement terminé par un grognement sourd; ce ne sont pas des pleurs ordinaires, ni rien qui ressemble au vrai cri de l'homme civilisé, mais c'est un bruit paraissant spécial à ces sauvages (Fit/.-Roy, Sarratixr etc., l. Il, Chap. VII). Dans un cas, Filz-Roy a vu ce genre de
CARACTÈRES l' Il V S I O LOC I Q I E » . 2H>
hurlements effectué surtout parles hommes; une seule femme y prenait part. Nous avons constaté cependant que les Femmes le pratiquaient comme les hommes, mais non en même temps que ceux-ci.
Les cris des Fuégiens atteignent rarement un diapason élevé et. dans ce cas, ils ne sont usités que pour des appels à grande distance.
Le rire est quelquefois très bruyant, surtout en dehors de la présence des étrangers.
'l° Force musculaire.
La force musculaire des Fuégiens a été hautement appréciée par quelques observateurs, au premier rang desquels il convient de citer Fitz-Roy, affirmant que York-Minstcr. par exemple, était aussi fort que deux des plus robustes marins du Beagle. Il est vrai que York-Minster appartenait à la tribu Alakalouf; mais, dans un autre passage de sa relation de voyage (t. Il, Chap. VII), Fitz-Roy constate que les Tékénika (nos Yahgan) sont très lestes et assez forts. Cette opinion en faveur de la vigueur physique des Fuégiens nous a paru justifiée si l'on ne tient compte que de la force développée pour porter des fardeaux sur la léte ou sur les épaules. Nous avons vu maintes fois des Fuégiens transporter ainsi sans peine, pendant plusieurs centaines de mètres, des troncs d'arbre qu'ils voulaient brûler dans leurs huttes, et qu'un Européen vigoureux aurait eu beaucoup de difficulté à soulever. Leur force apparaît aussi dans l'aisance avec laquelle ils manient leurs lourds harpons pour les lancera une assez grande distance. .Mais leur supériorité n'existe plus si l'on examine, comme nous l'avons fait au moyen du dynamomètre, la force de llexion des doigts de la main ou la force de traction avec les mains.
Dans nos expériences sur les Fuégiens, la force Je flexion des doigts de la main droite, prise au dynamomètre Mathieu, peut s'exprimer par les chilfres suivants :
IIoiiioivs. Fcinim-*.
Moins de ai'* o !\
De a,Vs à sc|»« □ 3
De :$o'k à Jî W 6 3
Do3à'«à4o'« i<> ■.»
Plus de 4o k " a o
Tolal >.o ti
Ï20 mission ut cap lions'.
Le maximum était de '19'» pour les hommes, de 3-j k * pour les femmes; le minimum, de iH ïf - pour les hommes et de 2o k(; pour les femmes.
Deux hommes alakalouf examinés à Paris ont donné au dvnamomètre /|o ls comme force de flexion moyenne, chiffre qui se rapproche de celui des cas les plus fréquents ( j'i 1 * à io k *) parmi les Yahgan.
I.a foire de traction des deux mains, mesurée au moyeu du dynamomètre, le sujet étant dehout et tirant avec secousse, nous a donné chez cinq adultes :
Femme do 35 ans \\
Fille de ao ans 53
Fille de ao ans 6 a
Homme de ao ans iai
Homme de a5 ans ia6