‹ Mission scientifique du Ka-TangaChapitre 17 sur 47 · AVES · texte numérisé non relu

AVES

Nous n'avons qu'un hamac pour trois; M. Helaers s’est bien fait accompagner d’un âne, mais celui-ci, a pour toute garniture, une vieille selle dont la sangle à disparu depuis longtemps; elle avait été remplacée par deux bandes de saved list bleu qui n'avaient pas tardé à se briser, ce qui rendait impossible l'usage de la bête, du moins aux trois fiévreux que nous étions.

Et, malgré notre manque d’entrain, nous ne pouvions nous empêcher de rire à voir notre aliboron se prélasser haut le pied, nu comme ver, et suivi de son conducteur portant la selle sur sa tête.

Une station qui a des bêtes à monter devrait faire figurer sur ses états de besoins les objets suivants :

1° Brides à ajustage simple et à mors de bridon (exclure impitoyablement le mors de bride et sa gourmette);

2 Sangles pour couvertures, et surfaix rembourrés auxquels on puisse fixer les étrivières ;

3 Étrilles, peignes, brosses en chiendent, éponges, pour la toilette des bêtes.

Il était impossible de toucher l’âne de Moliro tant il était sale, et le simple coup de bouchon ne pouvait remplacer l’étrille.

Je viens de dire : cexelure impitoyablement le mors de bride et sa gourmette ». Ce sont ou des engins inutiles ou des instruments de torture aux mains de ceux qui n’en connaissent pas le jeu et les effets; déjà, chez nous, On voit trop d’ignorants abuser de ces instruments. Îci, que sera-ce, étant donné que les agents n’ont presque toujours aucune notion, — je ne dis pas seulement du dressage, — mais du simple habillement d’une bête de selle?

Je penche aussi vers la suppression de la selle; je ne crois pas avoir jamais vu, au Congo, une selle ajustée, quoi qu’en pensàt le cavalier; presque toujours les selles sont trop grandes, comme, d'ailleurs, presque toutes les garnitures envoyées d'Europe; en second lieu, l'entretien de la selle est presque toujours un mythe.

Alors, comme jiei on va très généralement au pas, — du moins quand on est accompagné d’une caravane, ce qui est la règle, — à quoi bon la selle? Une couple de couvertures et un bon surfaix avec étrivières sufliront toujours amplement.

Et l'on n'aura pas à faire porter la selle à tète d'homme derrière le baudet dégarni.

Et l’on ne sera guère souvent démonté par le fait des blessures de garot et de reins que provoque une selle mal ajustée.

Il va de soi que tout ce que je viens de dire ne s'applique pas aux quelques chevaux que l’on trouve aujourd’hui dans tel ou tel poste, et pour lesquels il se rencontre bien quelque oflicier ou sous-oflicier d'arme

montée pouvant habiller convenablement les dites bêtes.

Quoi qu'il en soit, nous allions donc, aujourd'hui, sans le moindre entrain.

Chaque fois que j'essaie, — au cours de celte marche, — dingurgiter une gorgée de thé, je le paye d’un accès de vomissement.

Jusqu'au gite d'étape, — au village Ka-Koma, — le sentier s'élève de façon continue; les roches affleurent et, par places, le sentier est comme macadamisé; lPensemble a les allures d’un plateau tantôt herbeux avec brousse maigre, tantôt couvert de futaie avec quelques grands arbres, dont plusieurs perdent leurs feuilles par la sécheresse; des places d'anciennes cultures se rencontrent; les trois ruisseaux vus au cours de la journée sont à sec, ne conservant que quelques trous d’eau stagnante.

Le village Ka-Koma n’est pas palissadé; les habitants sont sales, selon la règle générale du pays; le chef N Sépa est un petit bonhomme encore jeune, maladif, les bras atteints d’une affection variqueuse.

Son village est au bord du ruisseau Mou’n’géla, remarquable par sa belle galerie de grands arbres, qui nous fournira un peu d'ombre plus précieuse que jamais.

Le camp dressé, j'ai essayé de prendre une tasse d’eau coupée d’un peu de vin; tout me revient bientôt, accompagné d’une bizarre matière gélatineuse, flottant dans l’eau que je rends.

Impossible de dormir une heure en paix tant est grande l’abondance des mouches de toutes tailles, de toutes teintes, de toutes trompes. Certaines grosses mouches nous prodiguent de vrais coups d’épingles.

C'est un régal!

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Après deux heures de suée dans ces conditions, je puis me lever et mettre au net Pitinéraire et les notes du jour; il faut absolument procéder ainsi, aussi longtemps qu’on le peut, sous peine de ne plus en sortir.

Michel reste sous le coup d’une menace de fièvre : pas d’appétit et mal disposé.

A 15 heures, premier coup de tonnerre, roulant tout au fond d’un ciel merveilleusement bleu. Michel croit qu'à l'étang Souzi il a déjà entendu des grondements d'orage.

D'après nos gens, le premier coup de tonnerre précède d’un mois les premières pluies sérieuses. D'ici là, nous tâcherons d’avoir gagné M’pwéto-Station.

Demain nous serons rentrés à Moliro, où nous retrouverons avec un absolu plaisir une chose très commune, dont nous avons fort manqué ces derniers temps : de l’eau potable.

Car le pays que nous venons de parcourir à un terrible inconvénient, un inconvénient qui l’empéchera en de nombreux points de voir se développer population et cultures : il manque d’eau à la saison sèche, l’orographie du pays mettant à sec presque tous les ruisselets du pays, et ne laissant que peu d’eau dans les autres.

Le seul ruisseau à moitié convenable est la N'Kongué, depuis les chutes de Ki-Bwébwé jusqu'au village Ki-Pando; encore le débit de cette petite rivière est-il faible; mais l’eau y est claire et courante; puis la rivière arrive en pays sans pente et trouve des bas-fonds marécageux, où elle s'étale et stagne, quitte à reprendre parfois, sur un ou deux kilomètres, son allure d’eau courante.

La Ka-Moussenga a moins d'importance encore et prend aussi, dès Ki-Tétéma, cette même allure de rivière marécageuse.

Seule, la plaine où s'étale l’étang Souzi offre une couverture de graminées telle que j'en rencontrai rarement, au point de vue de leurs dimensions et de leur densité, qui les transforment en véritables fourrés, où les seuls éléphants et hippopotames peuvent se mouvoir à laise.

Depuis Ki-Tétéma, il nous à été impossible de trouver de l’eau qui fût quelque peu limpide, soit qu'on allàt la puiser aux épanouissements marécageux de la Ka-Moussenga, à Ki-Tétéma, de la N'Kongué à N'tambala, à l’abreuvoir Pa’n’dé, ou à la Mou’n'géla à Ka-Koma.

Durant notre reconnaissance, nous n'avons eu de l’eau acceptable que trois fois : aux sources de la Kéno, à l'étang Souzi (où lon prenait l’eau à la N’Kongué) et aux chutes de Ki-Bwébwé; filtrée à nos filtres au charbon, l'eau de ces trois campements était satisfaisante; encore l’avons-nous presque toujours bue sous forme de thé léger.

Tout le reste du voyage, nous avons dû utiliser, en dehors d’une dame-jeanne et d’un seau — qu'on remplissait quand l’eau était moins mauvaise ef qu'on emportait avec soi, — nous avons dû, dis-je, utiliser trop souvent l’eau trouble, chargée de débris organiques, souvent semblable à une purée boueuse. Je n’exagère pas d'un dx.

Et c’est là la raison qui nous a dérangé à tous les trois l'estomac.

Pourtant, il y a eu, sur la route de Moliro à M'pwéto, de nombreux et grands villages!

Les restes de Ki-Tétéma, Kassi-Kissi, Ka-Fwanka, Sa’n'dourouka, N'tambala, — sur un parcours de cinq à six lieues de marche, — en témoignent sans conteste.

Mais il y a toujours du monde, quel que soit le pays, quand il y a de l'argent à gagner.

Et l'importance de la route Moliro-M'pwéto (plus significativement Tanganika-Sud=—Moéro-Nord) n'a été due qu'au trafic d'esclaves venant du Moëéro, pour gagner le Tanganika, puis les routes de l’est; ces tristes convois exigeaient que leurs maîtres, les Arabes, eussent, d'étape en étape, de gros gites de nuit avec grandes plantations, pour parquer: et nourrir les captifs.

Ainsi s'explique la présence de ces villages ruinés, dont les doubles murs d'enceinte avec toit, formant casemales, convenaient à merveille pour le logement des esclaves de passage; ainsi s'explique surtout lextraordinaire étendue des terrains jadis cultivés, aujourd'hui repris par la brousse.

De la présence des Arabes, qui donnèrent à cette région une prospérité momentanée, il n’est rien resté de ce que l’on a complaisamment coutume de leur attribuer à bien, par exemple l'introduction du riz, du citronnier, des goyaviers.. ou certaines industries, telles que la fabrication du savon, de l'huile, de la mélasse, etc.

Et je crains fort que la route Moliro-M'puéto ne revoie pas de longtemps sa splendeur passée, parce que le pays manque de l'élément primordial en Afrique : la bonne eau potable en abondance.

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Et je m'étonne moins maintenant de ne plus trouver ici qu'une population maigre, sale, quasi sans industrie et sûrement sans allures.

Qu'un agent maladroit tarabuste ces pauvres gens; ils passeront en territoire anglais; car, vraiment, rien ne les retient ici, sinon des villages délabrés, achevant de tomber en ruines, et de l’enceinte desquels on ne sort pas toujours pour les besoins naturels.

Dans ces villages, pas un seul de ces grands et beaux arbres, élaïs, sapho, kola, pommier d’acajou... qui, dans le bas Congo par exemple, marquent les emplacements des villages et les font plus chers à leurs occupants.

Pour le moment, — je l’ai noté précédemment, — quelques indigènes reviennent, mais je doute que le mouvement puisse être fort marqué.

En tout cas, pour un blane, parcourir un pareil pays pendant quelque temps, avec l’inéluctable nécessité d’être réduit presque constamment à de l’eau boueuse, marécageuse et contaminée, t'est être certain de se mettre l’estomac à mal.

Il me faut noter ce que je vois et ce que je déduis, avec le seul souci de la vérité. C’est ce que je fais iei.

Mardi, 13 septembre 1898.

Départ à 6 h. 38 m., pour arriver à Moliro à 13 h. 30 m., ayant couvert 30 kilomètres et marché 6 heures 28 minutes.

Aujourd’hui c’est Michel qui est le moins bien portant.

Au départ de Ka-Koma, nous faisons lever dans les plantations une grande antilope, qu’un coup de feu ne fait que mieux détaler.

Pendant cinq à six kilomètres, le sentier continue la montée douce d'hier et atteint 1,375 à 1,425 mètres d'altitude, en un point d’où l’on découvrirait la nappe du Tanganika si elle ne nous était, aujourd’hui, dérobée par les brumes.

Jusqu'à ce point d'altitude maximum, la route est restée excellente, facile, courant sur un sol d'argile noire ou brune, propice aux cultures; des bouquets de haut taillis avec assez bien de grands arbres, — entre autres des borassus, — habillent maintenant le pays.

Passé le point d'altitude maximum, et pour la première fois depuis Ki-Tétéma, le terrain se mouvemente, et se mouvemente à plaisir. Au nord du sentier, un profond encaissement boisé forme l’étroite vallée du ruisseau Ki-Ta, à sec en saison sèche, et qui débouche au Tanganika, entre Moliro-Station et Moliro- Village.

Partout la roche : grès et schistes rouges, conglomérats, cailloux roulés….

Vers l’'Est—Nord-Est, l'œil se perd à plaisir dans une percée profonde à travers une partie très tourmentée : d’étroites vallées se contournent entre des lignes de hauteurs d’altitudes diverses, ayant les orientations les plus variées; les pentes sont suflisamment boisées.

Nous voici au pied du pic Ki-Liboula (1,475 mètres), d'où nous dégringolons par un lit de torrent, à sec en ce moment; la descente est de plus de 200 mètres sur une longueur de 2 kilomètres environ.

Nous nous amusons à faire rouler de grosses roches qui, d’abord, s'ébranlent doucement, accélèrent peu à peu leur chute, bondissent et vont s'abimer au fond d’un véritable précipice, où coule, — aux pluies, — la Ki-Senga; nous traversons celle-ci au pied du raidillon que nous venons de descendre.

Nous sommes dans un étroit couloir bordé de pittoresques hauteurs à pentes clairboisées : c’est la vallée de la Ki-Senga, à terre noire; par places le sol est crevassé en tous sens; d’après les indigènes, les eaux de pluie pénétreraient complètement dans le sol par ces crevasses.

On retraverse encore la Ki-Senga et toute une série de ruisselets à see, pour rejoindre la vallée de la Ki-Ta, qu'on traverse aussi deux fois à see avant de grimper au village du chef Ka-Tanga, d’où nous revoyons enfin le lac.

Pendant le court arrêt que nous faisons en ce point perché en nid d’aigle, un coup de tonnerre bien marqué et isolé confirme l'avertissement d'hier.

Encore 3 kilomètres, et nous entrons à la station.

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Tout le personnel s’est porté à notre rencontre; les femmes surtout affectent des démonstrations de joie d'une exubérance peu en rapport avee la nullité des rapports que nous avons eus et auront avec elles.

L'étape a été longue, mais nous arrivons en bonnes conditions au poste, où nous trouvons le Père Castelain de la mission des Pères blancs de Ka-La, sur l’autre rive du lac.

Il y à aussi au poste un Anglais mal famé, attendant le retour de M. Helaers pour solliciter diverses autorisations de recrutement et de chasse; comme il demande à nous être présenté, je lui tourne le dos, ce qui l’engage à se retirer sous sa tente, qu'il repliera demain avant 6 heures pour filer sans tambour ni trompette.

Le Père Castelain est, au contraire, largement fêté; nous le gardons ici malgré lui; il est venu pour obtenir du sel indigène, que le poste de Moliro n’a malheureusement pas, alors qu'il pourrait en être largement approvisionné soit par les salines de Ka-Sama (que nous verrons deux jours avant notre arrivée à Mpwéto), soit par les salines de N'Gânza, à moins de deux heures au nord-ouest de Saint-Jacques de Lou-Saka.

A peine rentrés à Moliro, nous nous sommes sentis tous trois beaucoup mieux, bien qu'il fasse lourd à en transpirer sans trêve; si bien que nous recommencerons cette nuit à coucher nus comme vers.

Tonnerres et éclairs toute la nuit. Quelques gouttes de cassime. On appelle ainsi de la pluie qui n’est pas de la pluie; entendez par là des « précipitations atmosphériques » se produisant en saison sèche et dérangeant l’usuelle et superficielle conception des saisons tropicales.

D’après les indigènes de Lofoï, — ceux que j'ai décidés à rester avec nous jusqu'à Mpwéto, — la pluie arrive un mois après le premier coup de tonnerre, ainsi qu'on nous l'avait dit à Ka-Koma.

Le Père Castelain confirme la chose.

Il est curieux qu'aux dires de ce père — qui parait un observateur réservé — la pluie arriverait un mois plus tôt et cesserait un mois plus tôt à Moliro qu'à Ka-La, qui est en face, sur l’autre rive du lac.

Qu'y a-t-il d’exact dans ce renseignement ? Il me parait avoir fortement besoin d’être contrôlé.

Mercredi, 14 septembre 1898.

Minima nocturne, 210,2.

Levé bien dispos à 6 1/2 heures.

A 8 heures, le Père Castelain se rembarque, profitant de la brise pour traverser le lac dans une simple pirogue à voile. En voyant s'éloigner la frèle embarcation, ne formant bientôt plus qu'une petite tache noire, paraissant et disparaissant dans la houle mauvaise, ma pensée se reporte à la nuit du 9 au 10 août... !

ZÆs triplex!

Le Père Castelain nous a donné quelques renseignements intéressants sur la mission de Ka-La. Les débuts furent pénibles; les indigènes manquaient, et le poste, perché sur un éperon rocheux, n'avait guère de terrains à jardins non plus que d’eau d'irrigation. Mais qui aurait de la patience si les pères blancs en étaient privés ?

Aussi, aujourd'hui, on compte un millier d'habitants dans un rayon de trois jours autour de la mission; c’est peu, mais la promenade faite au Souzi ne nous en a guère montré beaucoup plus de ee côté-ci du lac.

D'autre part, on a rapporté de la terre arable auprès de la mission même et organisé un service d'arrosage, de sorte que les jardins de Ka-La sont actuellement très productifs, ce dont font foi plusieurs corbeilles de fruits et de légumes apportées par le Père Castelain : choux, tomates, betteraves rouges, salades, ananas, goyaves, citrons, etc.

A 10 h. 30 m. arrive de M'towa un daw arabe (voir la planche en couleurs); C’est une grosse barque à voile appartenant au chef-lieu de la zone Tanganika, allant à Ki-Touta voir s’il s'y trouve quelques charges pour Mtowa. M. Helaers devra aller lui-même à Ki-Touta; il partira demain; pour aujourd'hui, on tire le daw à terre pour calfater quelques fentes et fissures ; les mariniers noirs se montrent très adroits à cette besogne.

Je consacre la journée à la mise au net du long et difficile itintraire d'hier.

Puis nous payons la Caravane qui nous avait accompagné au Souzi, et rationnons les porteurs réunis pour notre proche départ.

Pendant notre excursion à l'étang Souzi était arrivée de Mpwéto une lettre du lieutenant Chargeois disant :

« … Je vous envoie, avec la présente, un premier groupe de 95 porteurs, et je pourrai vous en envoyer encore une trentaine.

«-Je m'occupe du recrutement, qui doit se faire à quelques jours d'ici. Si, toutefois, ce nombre ne suffisait pas, les mêmes porteurs pourraient faire deux voyages.

« Je serais fort heureux si vous pouviez remettre votre voyage dans l’'Ou-Roua, car à l’époque où vous arriverez ici, les pluies approcheront ct les gens sont tous aux cultures. Vous auriez beaucoup de peine par ce fait.

« Dès que je connaitrai la date de votre départ de Mpwéto, j'écrirai à M. le capitaine Verdick, qui m’enverra tous les porteurs nécessaires pour vous rendre à Lofoi. »

Les porteurs annoncés par M. Chargeois étaient à Moliro à notre retour du Souzi, ce qui nous mettait à même de quitter Moliro dès que j'aurais pris au moins deux dernières observations d'heure.

Les termes de la lettre ci-dessus n'inspiraient bien de nouveau un peu d'inquiétude pour les recrutements à venir ; Je me dis, toutefois, qu'il était inutile de nous alarmer avant d'être nous-mêmes en lace de la dificulté à vaincre.

Pour le moment, je fais arrangement avec M. Helaers pour prendre, dans la petite garnison de Moliro, sept soldats originaires de l’Équateur, qui me connaissent et avec qui je puis parler couramment. Je renverrai de M'pwétlo sept autres soldats de l’escorte qui nous y attend.

Maxima diurne : 319,2.

Jeudi, 15 septembre 1898.

Minima nocturne, 20,1. Assez bien dormi.

La soirée d'hier était fraiche; pourtant je n'ai pu encore supporter que le drap pour la nuit.

Michel doit rester au lit; la fièvre qui couvait depuis quelques jours se déclare.

L'état du lac oblige M. Helaers à différer son départ jusqu'à demain.

Consacré toute la journée à un formidable courrier, entre autres : rapport ofliciel; cinq lettres aux agents de la Compagnie des Lacs pour leur annoncer l'envoi d’une première caisse de collections vers Bruxelles; lettres aux chefs de poste de Mpwéto et de Lofoï.

A ce dernier, je fais connaitre que nous avons à Mpwélo tous nos approvisionnements, qu'il faudra expédier à Lofot avant que nous puissions nous-mêmes quitter Mpwéto; tenant compte de la lettre de M. Chargeois, — dont j'ai donné un extrait — je prie M. le capitaine Verdick d’expédier à Mpwéto, au reçu de ma lettre, le plus de porteurs possible, jusqu’à concurrence de 500,

Je fais connaitre également à cet oflicier que je dispose, pour les payements, d’une série d'articles d'échange, dont je lui donne lénuméralion, afin de faciliter ses recrutements.

D'autre part, nous faisons à la Compagnie des Lacs une commande personnelle de vin et de bière, commande qui nous rejoindra quand elle pourra.

Enfin, nous fermons deux caisses de collections à expédier à Bruxelles.

La première, qui partira demain avec M. Helaers, et prendra la voie du Nyassa-Zambèze, renferme : 1 estagnon poissons du Tanganika ; 1 estagnon caméléons et chauves-souris ; 2 flacons orthoptères, arachnides, myriapodes, ete.; 3 boîtes coquillages ; 1 boîte d'insectes; 1 boîte d'oiseaux; les outils du tréfileur de cuivre de Moliro ; des fétiches, colliers, peignes, bracelets, hochets, etc.

La deuxième caisse, qui prendra le chemin de Mtowa—Ka-Songo—Stanley-Ville, renferme les premiers travaux de Dardenne : 9 tableaux à l'huile et ? aquarelles, donnant divers sites et scènes de Moliro et environs ; ces tableaux et aquarelles furent exposés à Tervueren dès leur arrivée à Bruxelles.

En outre, J'expédiais, par la poste, des planches coloriées représentant 98 types de poissons du Tanganika.

Le tout arriva en bon état.

En ce qui concerne les poissons, ils furent remis à notre compatriote, M. G.-A. Boulenger, à Londres, qui les étudia et en fit l’objet d’une communication à la Société de zoologie de Londres (volume XV, part. IV, décembre 1899, des Transactions of the xoological Society of London).

Voici le début de cette communication :

« La richesse extraordinaire du lac Tanganika en poissons perciform de la famille des Cichlidæ, mise au jour pour la première fois par la collection de M. Moore — mentionnée dans ces Transactions, — est montrée à nouveau par la collection réunie en août 1898 par l'expédition Lemaire, à Moliro, extrémité sud du lac, déjà explorée par M. Moore.

« Bien que ne comprenant pas plus de 34 spécimens, la collection qui m'est confiée pour description, par le gouvernement de l’État indépendant du Congo, contient les types de dix nouvelles espèces, dont trois demandent l’établissement de genres nouveaux. Ces genres nouveaux ont de plus cet intérêt qu’ils accentuent un trait des Cichlidæ du Tanganika, trait sur lequel j'ai attiré spécialement l'attention dans ma communication précédente, et qui concerne l'extension des lignes latérales dans beaucoup des formes découvertes par M. Moore. La connaissance des types à trois lignes latérales, caractère non représenté antérieurement dans les Cichlide, ajoute à la force des remarques que j'ai faites concernant la signification morphologique des types appelés « lignes latérales interrompues ».

« La collection Lemaire est, en outre, de grande valeur par le soin avec lequel des croquis en couleurs de la plupart des poissons ont été exécutés sur place par M. Dardenne, l'excellent artiste attaché à expédition. Ces croquis m'ont permis de représenter en chromolithographie quelques-uns des types les plus remarquables par leurs couleurs.

« Outre la description des nouvelles espèces, je puis compléter la description des deux espèces d’Ectodus, dont des descriptions incomplètes avaient été données dans ma communication antérieure, par suite du mauvais état de conservation des types-spécimens. J'ai aussi ajouté des remarques sur des espèces connues dont des exemplaires se trouvent dans la collection Lemaire, ou dont des croquis en couleurs, portant l'indication des noms indigènes, ont été fournis par M. Dardenne. »

Depuis cette publication, faite à Londres, M. Boulenger a reparlé de ces poissons envoyés par nous, du Tanganika, dans les Annales du musée du Congo (Zoologie, série I, tome I", fascicule 6).

Malheureusement, dans ce superbe ouvrage, les poissons n’ont pu être reproduits en couleurs, par manque de ressources pécuniaires ; le coût de ces planches colorites est, en effet, énorme! si nous devions reproduire en couleurs tout ce qu’a rapporté Dardenne, nous aurions à dépenser plus d’un demi-million.

Maxima diurne : 30°,92.

Vendredi, 16 septembre 1898.

Minima nocturne : 23°.

La nuit a été meilleure pour moi; Michel est sur pied ; M. Maffei manque d’appétit et ne se sent pas bien.

Comme la barque ne peut encore partir ce matin, j'en profite pour répondre à une lettre touchante qui n'avait été envoyée d'Italie par l'intermédiaire de M" Parkins, l’aimable et complaisante professeur de langues à Bruxelles. Cette lettre émanait de la famille Sacchi; en termes émouvants elle nous demandait de faire des recherches relatives au docteur Sacchi, disparu pendant l'expédition Bottego, expédition italienne dans l'hinterland des Somalis.

Je ne pouvais malheureusement répondre qu’en disant combien éloignés nous étions, et resterions, des territoires parcourus par l’expédition Bottego.

Mais se représente-t-on ce que doit être la vie de parents qui croient leur enfant aux mains d'une tribu de sauvages !

À 1% heures, M. Helaers peut embarquer, emportant notre courrier.

Bonne soirée d'observation au théodolite.

Maxima diurne : 320,9.

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Samedi, 47 septembre 1898.

Minima nocturne : 22°,2,

Nuit lourde; les maisons de Moliro sont des cuves où l’air ne sait pas se renouveler; pas d'ouvertures près des lourds plafonds; l’air reste stagnant. Qui done a vanté la fraicheur des constructions genre arabe, à énormes murailles et à toits plats?

Michel est ressorti de son assiette; M. Maffei se plaint du foie. Dardenne et moi sommes tout à fait bien.

Continuation du courrier et bonne soirée d'observation.

Maxima diurne : 310,2.

Dimanche, 18 septembre 1898.

Minima nocturne : 199,9.

Les calculs de lobservation d'hier ne me donnant pas toute satisfaction, nous devrons prendre à nouveau l’heure ce soir, ce qui retardera d’un jour notre départ.

M. Boyd, l’aimable collector du poste anglais de Soumbou, nous envoie de curieux spécimens de coquilles recueillies’ dans les eaux profondes du Tanganika. Je ne sais pas encore ce que sont ces coquillages, à propos desquels M. Boyd m'écrivait : « [ls pourront être de quelque intérêt pour vous, as they are of a distinctly marine type, as are all of the Eake shells. »

Achevé le courrier et expédié vers Mtowa la caisse des tableaux de Dardenne.

Nous avons confectionné nous-mêmes des enveloppes en fer-blane pour les deux caisses de collections, et il a fallu les souder; l'opération n’a pas été facile, bien que nous fussions munis de fers à souder et de bâtons de soudure; tout doit s’'apprendre ; pour aujourd’hui, on s’en tire avec quelques brûlures.

A 14 heures, — et en prévision du départ fixé à après-demain, — tous les instruments de météorologie sont remis dans leurs caisses ; le baromètre à mercure est démonté; les feuilles sont enlevées des enregistreurs.

Nous emportons d'ici six feuilles barographiques et six feuilles thermographiques; toutes continuent à provoquer les remarques déjà faites à propos des feuilles recueillies pendant les deux premières semaines de notre séjour ici.

Il est intéressant de dire un mot bref au sujet des observations météorologiques faites à Moliro-station, du 12 août au 18 septembre 1898.

Le maxima le plus élevé fut de 3%,8, le T septembre; le minima le moins élevé, 26°,1, le 20 août; le maxima moyen, 29°,9.

Le minima le plus bas fut de 15°,8, le 21 août (correspondant au maxima le moins élevé); le minima le moins bas, 22°, le 2 septembre; le minima moyen, 169,1.

La température moyenne fut de 25°,3.

Les observations psychrométriques sont particulièrement intéressantes.

L'air a été très sec pendant le séjour de la mission à Moliro : presque chaque jour, le degré hygrométrique est descendu au-dessous de 40, et fréquemment même en dessous de 30.

Le T septembre, à 2 heures du soir, on à observé le degré très bas de 22. Le 31 août, on avait déjà constaté 24.

Comme indice de la grande sécheresse de l’air, nous dirons qu'à plus d’une reprise l’observateur, en venant le matin relever les indications du psychromètre, a trouvé le thermomètre dit « mouillé », absolument sec.

Les différences entre les lectures des deux thermomètres du psychromètre ont, à de nombreuses reprises, été comprises entre 10 et 13°.

On sait que l’on attribue l’état sanitaire convenable d’Aden à la grande sécheresse de l’air, qui rend plus supportable les fortes températures.

L'examen des diagrammes barographiques montre la régularité de la marée barométrique; l’examen des diagrammes thermographiques mène à une constatation frappante : c’est la fréquence d’un relèvement marqué de la température vers le milieu de la nuit. Il s'agit là, — nr'écrit M. Lancaster, — d’un phénomène non accidentel et dont il sera intéressant de rechercher la cause.

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Rappelons à ce propos que nous avons signalé précédemment comme facteurs possibles de cette cause : 1° des vents nocturnes soufflant par rafales à longues périodes et pouvant être des vents chauds ; 2° les grands feux d'herbe qui caractérisent cette période de l’année

Bonne soirée d'observation, terminant notre travail astronomique à Moliro.

Lundi, 49 septembre 1898.

Nuit assez bonne; c’est avec joie que nous abandonnerons les maisons de Moliro, où il fait si abominablement étouffant.

Après avoir effectué les calculs de lobservation d'hier, nous chargeons une caravane d’une centaine d'hommes, qui nous précédera vers Mpwéto; elle partira aujourd’hui même et marchera indépendamment de nous.

L’après-midi est consacrée à plier bagages, car nous pourrons partir demain matin.

M. Maffei reste souffrant, et comme, dans la soirée, il se plaint plus vivement, je décide qu’il restera ici

: jusqu’à ce qu’il se sente assez remis pour gagner M'pwéto. Au surplus, comme nous allons forcément voyager lentement, il est possible qu'il nous rattrape encore en route. En tout cas, il attendra, pour quitter Moliro, le retour de M. Helaers, qui est parti pour Ki-Touta.

Voici venue notre dernière soirée à Moliro; nous avons été dire adieu aux tombes de nos malheureux amis, et nous quitterons le poste peut-être avec quelque mélancolie, comme on quitte tout ce qu’on ne doit plus jamais revoir, mais, ce qui est sûr, c’est que nous partirons sans regrets, gardant surtout du poste de Moliro le souvenir aimable de son chef si complaisant.

Ce qui nous avait rendu un peu triste le séjour à Moliro, c'était son quasi-isolement et son peu de contact actif avec les quelques villages qui en dépendaient; la vie sur le lac était également presque nulle, comparée à celle des riverains du Congo central ; enfin, le personnel noir étant restreint, le poste ne pouvait guère se développer. :

Tout cela, toutefois, peut changer du tout au tout, d'autant plus que Moliro offrait, — au point de vue européen tout particulièrement, — un ensemble de ressources précieuses qu’il ne sera pas mauvais de résumer ici.

La station possédait, — je l’ai dit précédemment, — des bêtes d’une vigueur remarquable : vaches et taureaux à grandes cornes, venant de l’Ou-Vira; ânes pleins de vie; beaux et bons moutons à queue grasse; chèvres et cochons. Poules, canards et pigeons abondaient.

Journellement, la table, — où nous étions cinq, — avait à satiété du lait, du beurre frais, du fromage blanc, des œufs, de la viande fraiche.

Nous avons dit aussi qu’une équipe de pêcheurs approvisionnait chaque matin le poste de Moliro. Rappelons les poids de poissons apportés par cette équipe : du 20 au 30 août inclusivement, ces poids furent : 32, 91, 24, 929 1/,, 925, 19, 25, 18 1/2, 13 1}, 25 kilogrammes.

Aussi, pouvait-on ravitailler copieusement la table des blancs et satisfaire le personnel noir.

La chasse fournissait l’antilope, le phacochère, le perdreau rouge, la pintade, la tourterelle, etc.

Le poste fabriquait lui-même de l'huile d’arachides qui ne le cédait en rien à l'huile de nos caisses de vivres.

Les amateurs de miel pouvaient se délecter à loisir du miel sauvage existant en abondance dans toute la région.

Du bon sel indigène pouvait être obtenu de plusieurs salines (Ka-Sama, N'oûnza, etc.).

D'autre part, le poste pouvait acheter, soit à la factorerie anglaise de Ki-Touta, soit à la mission des Pères blanes, à Baudouin-Ville, de la farine africaine ou du blé à mettre soi-même en farine (soit par un moulin, soit à l’aide du simple mortier indigène), des pommes de terre, du riz, des oignons et du café.

Il s’agit là, bien entendu, de tous produits cultivés au lac Tanganika même, et que le poste de Moliro peut obtenir dans ses jardins et plantations, tout aussi bien que nos missionnaires catholiques ou que les missionnaires protestants établis en territoire anglais.

Enfin, le pombé ou bière indigène faite de sorgho, de mil, de maïs, finit par se boire; il arrive même qu'on l’apprécie; et le miel peut fournir aisémet de l’hydromel {nous en bûmes plus tard à diverses reprises); le pombé et l’hydromel peuvent aussi être distillés.

Ce qui faisait défaut à la table de Moliro, c’étaient les légumes frais et les fruits, alors que la mission de Ka-La — dont nous avons parlé — en abondait. Ce défaut a probablement disparu aujourd’hui, et, en tout cas, il est de ceux qui ne caractérisent presque toujours que les stations mal tenues, car, même en se bornant aux légumes indigènes, il est possible d’avoir, toute l’année, et partout, assez de produits maraïchers, qui sont un facteur important de l’état sanitaire; et il n’est nullement besoin de manger chaque jour — comme le faisait certain chef de poste — du kisanfou (nom indigène d’une sorte de purée de feuilles de manioc).

Il me reste à signaler que les Européens établis sur la rive du Tanganika évitent de consommer l’eau du lac; elle contiendrait une variété de petites méduses, dont la présence peut n'être pas sans danger; j'essayai, à diverses reprises, de me faire apporter des spécimens de ces méduses, mais sans y réussir, bien que M. Helaers se fût rendu en pirogue au large pour puiser de l’eau qui en contiendrait.

D'un autre côté, l'écoulement du lac, par son émissaire la Lou-Kouga, étant relativement faible, il en résulte que les apports salins des rivières qui se déversent dans le Tanganika augmentent constamment — par l’évaporation — la teneur des eaux en sels divers, particulièrement en magnésie; il faut noter que d’aueuns affluents du lac, — par exemple, la Lou-Fouko, — reçoivent les eaux des sources salines.

Malgré la défiance des Européens pour l’eau du lac, néus avons employé celle-ci pendant notre séjour à Moliro, sans en être incommodés; toutefois, on pouvait envoyer chercher de l’eau à trois kilomètres du poste, aux réservoirs de la Ki-Ta.

Au résumé, — exception faite pour les méchantes constructions de Moliro et le manque de jardins, — les conditions d'existence matérielle, en ce premier point vu par nous, étaient très satisfaisantes.

Le chef de poste s’y déclarait très heureux.

M. Helaers

Sous-intendant, chef de poste à Moliro

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