‹ Mission scientifique du Ka-TangaChapitre 18 sur 47 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Départ de Moliro-Station. — Une curieuse bête. — Dernier coup d'œil au Tanganika. — La lune en plein midi. — Traces de pluie. — Les oies de l'étang Pa’n’dé. — Rafales chaudes du milieu du jour. — L’aveugle de N’tambala. — Le strophantus hispidus. — Trombes de poussière. — Minerai de fer. — Vitesses de marche. — Erreurs désagréables. — Un arbre en pot. -- Distribution d’eau. — Le mont Lomboloa. — La vallée de la Tchoma. — Départ de Lou-Bambo. — Arrivée au village de Ki-Topé. — N'zila na Kapouti M’zinga. — Produits de culture. — Tabac et sel indigènes. — Le ficus à étoffe. — Greniers et bourriches. — La maison des esprits. — Premières pluies. — Départ de Ki-Topé. — Sites pittoresques. — Contrebandiers. — Feu du soir. — Le pays s’embellit — Fruits sauvages comestibles. — L’indicateur de miel. — Plus de sentier. — Bain forcé. — Pays giboyeux. — Un canellier. — Vue sur la vallée de la Lou-Fonzo. — Forêt de bambous d'Inde. — Monstrueux champignens. — Le long de la Lou-Fonzo. — Nouveaux fruits et fleurs de la brousse. — Village du chef Ki-Sabi. — Soirées couvertes. — Séjour à Ki-Sabi. — Abondance de miel sauvage. — Départ de Ki-Sabi. — Passage de sauterelles. — Village Ka-Sama. — Caoutchouc et sel indigène. — Les salines de Ka-Sama. — Vignes sauvages. — Le Lou-Alaba. — Carrefour de montagnes. — Le village Mou-Téta. — Limonade rafraîchissante. — Pluie d'orage. — Escalade de montagnes. — Camp dans la brousse. — Le lac Moéro. — Arrivée à M'pwéto-Station.

Mardi, 20 septembre 1898.

À 5 heures et demie, tout le monde est sur pied; c’est l’agitation nerveuse et joyeuse du départ. Lestement la caravane est chargée, puis l'on déjeune.

M. Maffei a reçu le ravitaillement nécessaire à la prolongation de son séjour ici et à son voyage vers M'pwéto.

Je fais mettre également au magasin du poste — d’une pauvreté monacale — deux de nos caisses de vivres, qui viendrontfort à point à M. Helaers.

8 1/2 heures, départ. Les noirs chantent à pleins poumons : les charges ne sont pas lourdes et j'ai mis un dixième de porteurs de réserve; ils savent aussi, par notre excursion au Souzi, que les étapes ne sont pas longues, et qu'il y aura en cours de route des arrêts et des distributions supplémentaires de vivres, lorsque les chefs de village nous apporteront leurs cadeaux.

Nous-mêmes respirons largement, une fois encore, la bonne brise du lae.

Et, d’un pas allègre, nous prenons la route de M’pwéto, que nous connaissons déjà jusque Ki-Tétéma.

Notre campement d'aujourd'hui a été déblayé par les gens du chef Moliro, en un point que J'avais indiqué au pied des hauteurs d’où, l’autre jour, nous avons fait dégringoler de grosses pierres.

Il n'y a ici que de l’eau boueuse stagnante, mais nous avons eu soin d’emporter quatre dames-jeannes d'eau du lac.

Au moment d'arriver au camp, on prend une curieuse arachnide, que Dardenne s’empresse de dessiner: après quoi, Michel lui fait prendre un bain de formol ; la bête est étonnamment poilue; elle à quatre paires de

pattes, les deux dernières couvertes de longs poils blancs formant une sorte de duvet; l’agilité de l'étrange animal est étonnante : on dirait une énorme semence de chardon ou un flocon de ouate légère emporté par le vent, et ça été toute une chasse pour en opérer la capture.

Vers le soir, à voir le ciel s’assombrir et se couvrir de cumulus et de strato-cumulus, nous appréhendons de la pluie; nos porteurs nous rassurent; il faut les voir regarder le ciel et examiner les nuages, puis dire, bien affirmativement, que ce ne serait pas encore de l’eau! Et ils ne se trompèrent pas.

Michel n’est pas très bien, mange peu, et est brisé de partout, quoique dormant bien; cela ne l'empêche nullement de faire toute sa besogne.

Mercredi, 21 septembre 1898.

C’est aujourd’hui équinoxe d'automne; le soleil va se mettre du même côté de l’Équateur que nous.

De jour en jour, on sent s’accentuer la morsure de messire Phébus; la sensation thermique est de plus en plus marquée, et les premières bourbouilles annoncent vaguement.

Aujourd'hui, dès 6 heures, le soleil est sur l'horizon; mais nous aurons gravi les hauteurs avant qu’il fasse chaud.

A 8 h. 15 m., nous nous retournons une dernière fois vers le Tanganika, dont la nappe semble un colossal miroir métallique; quelques pas encore, et le beau miroir à disparu.

Nous pensions ne plus le revoir; la fin de notre long voyage devait pourtant nous y ramener, ainsi que nous le dirons en temps opportun.

Maintenant que nous lui avons définitivement tourné le dos, nous filons bon train le long d’une route désherbée sur 5 à 6 mètres de largeur; par guigne, là où il y avait quelques arbres sur le tracé de cette grand'route, les noirs ont cru devoir les jeter bas, et pour comble, ils les ont coupés à 1 mètre au-dessus du sol, ce qui prive le voyageur de la bienfaisante ombre, sans toutefois avoir débarrassé le sentier.

Cette façon de comprendre le tracé des routes de caravane, nous la retrouverons plus d’une fois dans la suite, et J'aurai alors l’occasion de dire quelles réflexions elle nous suggérait.

Pour le moment, contentons-nous de constater, et entrons dans Ka-Koma, où il faudra camper, bien qu'il ne soit que 9 h. 45 m.; mais, en ce moment de l’année, les gîtes d'étape sont fixés par les points où l'on trouve encore de l’eau, fût-elle stagnante et trouble.

À 13 heures, on voit distinctement la lune; c’est bien la lune en plein midi!

Vers la tombée du jour, le vent se lève, d'intensité 3, soufflant par rafales.

A signaler à Ka-Koma un détail qui nous a échappé l’autre jour, savoir de nombreux restes de hauts-fourneaux, toujours près de hautes termitières.

Le chef de Ka-Koma nous offre # poules, 3 paniers patates douces, 1 panier arachides, 3 de farine et 17 œufs. Il reçoit en échange 3 brasses check, 50 perles, 1 miroir, 30 clous dorés; dans ce cadeau est comprise l’indemnité que je donne au chef pour lPennui que nous lui causons forcément, en logeant chez lui; car il va de soi que l'installation d’une assez forte caravane, dans un village, ne va pas sans quelque maraude ; ce n’est pas grave à condition de la réduire à son minimum par une forte surveillance, et d’mdemniser le chef.

Le brave N'sépa nous offre encore, dans une calebasse taillée en forme de corbeille, une sorte de pomme de terre sauvage, pas mauvaise, analogue de goût au mioumbou, dont nous avons déjà parlé, mais diffèrent complètement de celui-ci par la forme et la couleur; on dirait de petites pommes de terre noirâtres ayant poussé à fleur de sol, à moitié hors de terre; crues, elles sont très amères ; cuites, elles deviennent acceptables.

Jeudi, 22 septembre 1898.

À 5 h. 45 m., le thermomètre fronde marque 18°; en sortant de sa gaine, il marquait 16°.

Nébulosité, 6; alto-stratus, alto-cumulus, cirro-stratus.

A quelques kilomètres de Ka-Koma, nous constatons qu'il a plu récemment; le sol est encore comme humide, et des places ont gardé le craquelé des flaques d’eau à peine desséchées; nos guides nous confirment,

— T5 — d’ailleurs, que ce que nous voyons est bien dû à la pluie, qui — chose à noter pour comparaison avec des observations ultérieures — n’est done tombée que très localement.

A 10h. 25 m., nous sommes à l'entrée de la plaine Pa’n’dé, au point où nous campions le 11 septembre dernier.

Aujourd’hui, nous irons loger plus vers l’ouest un peu sud, nos guides disant qu'en cet-autre point nous trouverons de la bonne eau claire.

En effet, à 11 h. 5 m., nous sommes au bord d’un étang ayant, à ce moment de l’année, une couple d'hectares de superficie ; aux pluies, cet étang doit singulièrement s'étendre, et je ne serais pas surpris que toute la plaine du Pa’n’dé soit, à un moment donné, complètement sous eau.

J'aurais dû trouver pareil renseignement dans les archives de Moliro-Station, mais pour ce poste l’âge des archives était toujours à venir, ce qui n’est pas le moyen de perpétuer les connaissances recueillies successivement par les chefs de poste.

L'eau de notre étang est suflisamment claire; poisson et gibier d’eau abondent.

Michel tue deux superbes oies de l'espèce dite « oïe du Zambèze »; mon boy Djôti en tire une troisième; ce sont d'énormes bêtes brunes, bec et pattes lie de vin, les ailes armécs de gros éperons; envergure : 4",80. Dardenne en prend un croquis en couleurs, puis Michel — qui est un cuisinier expert — grande qualité dans la brousse, — prépare une des oïes au vin et aux raisins secs ; comme la chair est grasse et exquise, nous narguons une fois de plus les privations africaines.

Pour les curieux : nous avons mis une pareille oie en peau; on peut la voir au musée de Tervueren, où elle est étiquetée Plectropterus Gambensis. Les Anglais disent « Spur-winged goose » (oie à l'aile éperonnée).

Vers 13 heures, vent d'intensité 3, soufflant par rafales qui soulèvent des trombes de poussière; ces rafales sont caractérisées aussi par des bouffées chaudes très marquées; cette dernière remarque a son importance quant à l'explication des relèvements nocturnes de température enregistrés par le thermographe; pour la première fois nous observons directement cette sensation de bouffées chaudes.

La nébulosité, qui était 6 au matin, est descendue à 4 à midi, pour remonter peu à peu; à 21 heures, elle est égale à 10 (ciel complètement couvert); les nuages de ce moment de l’année sont des cumulus, des alto-cumulus, des stratus et des cirro-stratus.

La soirée est d’une douceur exquise.

Vendredi, 23 septembre 1898.

A 5 h. 50 m., la température est de 18°. Vent et nébulosité : 0. Belle matinée fraîche. Soleil dès 6 h. 10 m., pour toute l’étape.

Départ à T heures. Arrivée à N’tambala à 11 heures, avec arrêt d’une demi-heure à la N'Kongué, où le chef de N’tambala nous attendait pour nous souhaiter la bienvenue. En guise de remerciement, un de nos soldats ne trouve rien de mieux que de mettre sur la tête du brave chef sa charge de nattes et de bibelots divers; heureusement je m'en aperçois, et puis mettre bon ordre immédiatement et manuellement à cette singulière façon de faire, et le soldat — qui est pourtant un bon garçon — à l’air très interloqué et ne comprend pas pourquoi je me fâche.

Cet incident me donne à réfléchir, et je me promets d’avoir l'œil constamment sur ces gens qui doivent censément me servir à assurer la police.

A 14% heures, nous sommes rejoints par 7 porteurs envoyés de Moliro par M. Helaers, déjà de retour de Ki-Touta, où il a pu trouver une partie de notre commande; il nous arrive ainsi trois caisses de bière; comme nous disposons, pour le repas du soir, d’une des oies tirées hier, il se fait qu'aujourd'hui encore nous narguerons la misère.

Mais nous n’attendons pas jusqu'alors pour dire deux mots immédiats à l’excellent breuvage: et pendant que nous l’apprécions, voici venir vers nous « l’aveugle de N’tambala ».

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C’est un chanteur célèbre dans toute la région; il est jeune et est resté aveugle après atteinte de variole; un gamin le guide hors du village jusqu'à notre campement. Il a en mains deux hochets faits d'herbes et de fruits secs. Lorsqu'il est devant nous, son guide le laisse, et le troubade noir commence ses chants qui passent pour une grande curiosité dans la contrée.

Un peu penché en avant, avec de légers mouvements du corps, il agite frénétiquement ses hochets et dégoise ses couplets avec une curieuse volubilité.

Que dit-il ?

Sans doute les louanges de l'étranger. Nous lui donnons un bout d'étoffe, et son guide le remmène doucement.

Le fait de garder des infirmes est, comme on le sait, exceptionnel chez les noirs du centre africain; c’est évidemment une bonne note pour ceux qui le font; nous en verrons d’autres cas par la suite.

Noté aujourd'hui l'existence, dans la brousse, du S/rophantus-h spidus, dont nous recueillons une belle gousse, qui peut être vue au Musée de Tervueren.

Ce Strophantus, — que nous rencontrerons à diverses reprises dans notre voyage, — n'a pas ici l'allure d'une plante grlmpante qu'il affecte parfois ailleurs, mais se présente sous forme d’arbuste; le fruit est formé de deux follicules divergents ; les grains sont surmontés d’une aigrette plumeuse assurant leur dissémination par le vent. De ces graines s’extrait la «strophantine», souvent substituée aujourd’hui à la digitale dans les affections cardiaques. Les extraits de divers Strophantus sont, d’ailleurs, des poisons violents, notamment l’iné ou onaïe du Gabon qui, dit-on, serait le « poison d’épreuve » des Pahouins, lesquels s’en serviraient aussi pour empoisonner

leurs flèches.

La nébulosité a varié lentement dans le cours de la journée, passant de 0 à 6 !/, : cirrus, cirro-stratus, cirro-cumulus, cumulus, alto-cumulus et strafo-cumulus, tels sont les types de nuages qui caractérisent Ja période saisonnière.

Belle soirée d'observation au théodolite.

Samedi, 24 septembre 1898.

À 5 h. 45 m., le thermomètre-fronde donne 14°; il marquait 159,5 au moment où on le retirait de sa gaine.

Déterminé les trois composantes magnétiques avant de quitter le camp; l’opération prend deux heures trois quarts.

Aussi ne pouvons-nous partir qu'à 9 h. 25 m. Nous laissons au village de N’tambala deux de nos porteurs, blessés au pied: ils reçoivent chacun quinze jours de ration, avec une lettre pour M. Maffei, dont ils attendront le passage pour se joindre à lui; le chef du village est indemnisé pour le logement et les soins qu’il fournira aux deux blessés,

Etape facile. Dans la plaine de N’{ambala, le vent, d'intensité 2 à 3, soulève de violents et incessants tourbillons de poussière, en forme de trombes s’élevant jusqu'à S0 et 100 mètres de haut, en minces colonnes girantes.

Il est 11 h. 50 m. quand nous stoppons chez le chef Moumbalanga, le forgeron revenu de chez le capitaine Joubert; le brave homme nous à fabriqué, et très bien, deux solides maillets en bois, que nous lui avions demandés à notre premier passage, pour remplacer les maillets de tente, trop tôt brisés; il a confectionné aussi, à notre intention, une jolie houe en fer forgé, envoyée depuis à Tervueren.

Outre Moumbalanga, les chefs de Sandourouka, Ka-Fwanka, Kassi-Kissi, apportent leur offrande de poules, œufs, farine, patates douces, etc.

En arrivant à l'étape, Michel a dû se coucher; la nuit dernière, il avait eu un peu de dérangement d'estomac.

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Dimanche, 25 septembre 1898.

Belle matinée fraiche. À 6 heures, le thermomètre marque 14.

Michel va mieux. Mon boy, blessé au pied, pourra aujourd'hui se prélasser dans le hamac de son maitre.

Départ à 6 h. 50 m.

Arrêt à mi-route, pour permettre à Dardenne de prendre le croquis d'une « maison des esprits » et d’un beau « saucissonnier », tandis que Michel photographie une vue d'ensemble de plusieurs lilongo (hauts-fourneaux), ainsi qu'un haut-fourneau intact.

Le chef Simba-Mabwé, qui nous donne un pas de conduite, nous dit que le minerai jadis exploité en grand setrouve pas très loin de là; je le charge d'aller nous en chercher un échantillon et de nous l’apporter, aujourd'hui encore, à Ki-Tété- +

Le saucissonnier.

Kigelia æthiopica. Ma, OÙ NOUS arTri-

vons à 10 h.2%5m.

En route, le boy de Dardenne a déserté. C'était un parfait paresseux,

évitant toute besogne, et n'étant présent qu'aux distributions de matabiche.

Hier, conime je demandais une bouteille d’eau, lanimal était allé prendre une des bouteilles de la caisse où Michel conserve ses Collections zoologiques; il n'a rempli cette bouteille d’eau et j'ai bu sans me douter que je risquais un empoisonnement.

La chose à été découverte ce matin, lorsque Michel à inspecté ses caisses; le boy avait alors été corrigé manuellement, d'où sa désertion.

On nous apporte aujourd’hui de l’eau plus claire que lors de notre premier passage.

Vers 15 heures, le vent s'élève, soufflant par rafales; ce phénomène se produit presque chaque jour.

Déterminé l’inclinaison et l'intensité magnétiques.

A 17 heures, le chef Simba-Mabwé arrive avec environ À kilogramme d’un Haut-fourneau de la route Moliro-M'pwéto.

M Nr ONE

minerai de fer composé de nodules très petits, allant du n° 1 ou O0 des plombs de chasse à la grosseur des chevrotines et de ballettes; ce sont des modules de limonite; l'échantillon est visible à Tervueren.

Le trajet que nous venons de faire de Moliro à Ki-Tétéma n’a plus exigé le levé de l’itinéraire, celui-ci ayant été fait à notre premier passage. Nous pouvons ainsi fixer les idées relativement à la vitesse de marche d’une caravane d'Européens.

Dans un pays généralement sans mouvements, la vitesse de marche peut être de 7,250 pas à l'heure, soit ù 1/, kilomètres environ, quand on n’a pas d'itinéraire à lever ni de notes à prendre.

S'il faut lever l'itinéraire, la vitesse de marche se réduit à 6,250 pas à l'heure, soit 4 %/, kilomètres, toujours bien entendu en pays non mouvementé.

Si le pays se mouvemente, il faut réduire ces chiffres d’un cinquième environ.

Enfin, le perpétuel lacet des sentiers indigènes allonge d’un bon sixième le trajet eftectif.

C’est à mon tour aujourd'hui à me tromper de bouteille. Voulant préparer un verre d’eau citronnée, j'ai pris une bouteille de vinaigre blanc; je me suis envoyé ainsi dans l'estomac presque un demi-verre de vinaigre pur additionné de citron ; aussi des suites désagréables ne tardent pas à me faire payer ma bévue.

Comme à notre premier passage ici, on nous apporte, en quelques minutes, une quantité d'œufs (plus de 100), à raison d’une perle par œuf.

Michel s’installe courageusement dans la maison aux rats; Dardenne et moi faisons notre lit sous la véranda. la moustiquaire et quelques nattes fermant la véranda nous protégeront suflisamment contre le froid de la nuit.

Avant de nous coucher, nous recevons un courrier de Mpwéto; le chef de ce poste m'annonce que d13 charges de nos approvisionnements sont arrivées en bon état à sa station. La pénurie de ses propres ressources l’a obligé à ouvrir de nos caisses de perles pour rationner l’escorte réunie pour nous à M'pwéto.

Pourtant si je n'avais pas fait prendre les devants à nos charges, qu’aurait fait le chef de poste?

Il est bien dificile d'obtenir l'observance, coûte que coûte, de cette règle si nécessaire qui défend que Jamais, sous aucun prétexte, on consomme dans une station ce qui y est seulement en transit ou en dépôt; pour observer cette règle, il à fallu parfois, — et je parle d'expérience, — un certain stoicisme! Mais ce stoicisme porte toujours en lui-même sa récompense, et n’est à la portée que des âmes fortes et dignes du commandement !

Lundi, 26 septembre 1898.

Soleil dès 6 heures.

Le ciel est parsemé de cirro-stratus en tous les sens, lesquels produisent un effet de lumière des plus amusant. Quelques instants avant que le soleil émerge au-dessus de lhorizon les rayons réfractés colorent en jaune d’or les bandes de cirro-stratus, ce qui, sur le fond transparent très bleu du firmament, donne une atmosphère verdâtre d'un effet déconcertant, dont on aura quelque idée par certains tableaux de Dardenne.

Avant le départ de Ki-Tétéma, j'écris au chef de poste de Moliro de venir reconnaitre au plus tôt l’emplacement des mines de fer du sud-ouest de N’tambala; ces mines, aux dires du chef Simba-Mabwé, sont sur notre territoire ; il n’y en a pas en territoire anglais. Le chef de poste de Moliro devra en reconnaitre l'emplacement et l'importance, et recueillir plusieurs charges de minerai à envoyer en Europe.

Départ à 7 heures, pour aller loger au village Lou-Bambo; 22 1/, kilomètres en 4 heures 28 minutes.

La Tee

La route s'enfonce tout le temps droit dans l’ouest. Au sortir de Ki-Tétéma, on traverse 2 kilomètres d'anciennes cultures. Le pays devient plus riant avec ses parties boisées dont, exceptionnellement, les essences ne perdent pas leurs feuilles à l’arrivée du printemps; car le printemps d'ici est annoncé par la chute des feuilles !

Le nombre d'arbres dignes de ce nom a augmenté. En voici un qui a poussé en pot, si on peut dire, et qui nous fournit un indice intéressant de l’âge des hauts-fourneaux, dont nous avons parlé à diverses reprises.

C'est sur les bords du Ka-Lou-Bamba, petit ruisseau en ce moment à sec; on y voit deux hauts-fourneaux en argile rouge, à moitié écroulés; dans l’un d’eux, en plein axe, un arbre a poussé, qui à aujourd’hui 10 à 12 mètres de haut et 30 centimètres de diamètre.

En se reportant aux notes du vendredi 9 septembre, on conclut que ceux-là avaient raison qui disaient n'avoir pas connu les hauts-fourneaux en activité; car, dans les pays herbeux à saison sèche (pendant laquelle font rage les feux d'herbes), les arbres de la brousse ne poussent que lentement.

Le Ka-Lou-Bamba franchi, on trouve une montée sur sol pierreux, par laquelle on s'élève d'environ 125 mètres pour atteintre un plateau d'argile, rouge par places, brune par d’autres; ce plateau est couvert de bois taillis à essences grêles, auquel succèdent de grands arbres plus nombreux formant un bois clair planté.

En un point de la route le sol a gardé des traces de pluie; les guides disent qu'il a plu il y a une dizaine de jours. Nous pouvons done à nouveau remarquer qu'il s’agit d’une chute de pluie tout à fait localisée, car, par nous-mêmes, nous n'avons encore rien attrapé.

Aussi la caravane a-t-elle soif, car il fait chaud, et on ne trouve ici, en ce moment de l’année, aucun moyen de se désaltérer. C’est pourquoi j'ai fait emporter de Ki-Télama quatre pleines dames-jeannes d’eau, et, à 10 heures, toute la caravane stoppe; je fais l'appel nominal, chaque homme vient avaler un gobelet d’eau. Force m'est de surveiller moi-même, pendant cinquante minutes, cette distribution; si nous nous contentions de donner les dames-jeannes en disant à nos gens de se les partager, il est certain qu'en un elin d'œil il y aurait bagarre, les dames-jeannes seraient brisées, l’eau perdue et personne n’en aurait profité; et il en serait ainsi, non parce qu'on aurait affaire à des nègres, mais simplement à des hommes, et que les hommes de toutes couleurs ont encore besoin, — pour leur très grand avantage personnel, — de la direction et de la poigne d’un chef; le tout est que le chef sache être Juste toujours, bon chaque fois que c’est possible et impitoyablement sévère si les circonstances l’exigent.

La caravane un peu désaltérée, nous nous remettons en route; nous voici bientôt aux sources du ruisseau Ki-Lomboloa, affluent de la Tehôma; il s’y trouve un trou d’eau où stagne un peu du précieux liquide, à peine deux litres; nos guides s’y sont jetés goulüment; d’autres noirs veulent leur part et ce n’est qu'à coups de canne que je ramène l’ordre : personne n’a bu, les batailleurs ayant transformé en boue le peu de liquide disputé.

Heureusement pour les gosiers altérés, voici bientôt que, du haut du mont Lomboloa, la vue porte au loin vers le nord et distingue l’étroite vallée de la Tehôma, courant nord-sud, prometteuse de bonne et abondante eau courante; car la rivière passe là, devant nous, à 160 mètres en contre-bas, et nous nous hâtons de dégringoler le raidillon peu agréable qui y mène.

Cette descente du mont Lomboloa vers le village Lou-Bambo est extrêmement raide. En saison des pluies, la « route » (déblaiement sur 3",50) doit se transformer en montagne russe. Les indigènes y avaient un sentier en zigzag, et cette forme rachetait quelque peu la pente du Lomboloa; le chef blane a envoyé un nyamparah dire aux chefs noirs de faire «une grande route droite ».

Aussi a-t-on déblayé tous les raidillons suivant la ligne de plus grande pente, eest-à-dire justement suivant la direction la plus mauvaise, bien que la plus courte.

Au pied de la pente du Lomboloa, on foule immédiatement un sol d'argile noire, grasse, profonde: on à nettement la sensation d’être dans la cuvette asséchée d’un ancien lac, où coule aujourd'hui la Tehôma, jolie rivière venant du Ma-Roungou, et allant se jeter dans le Moéro.

Sur cette rivière, le village Lou-Bambo, fort de 46 huttes, où se trouve en poste un noir, vêtu en soldat de l’État et armé d’un albini.

L'homme nous attend au pied du Lomboloa.

D'une voix retentissante, il crie : « Hard... à vo60! R’...tez.., ôrme! Risentez... ôrme! »

Et en même temps il exécute tous les mouvements.

Mardi, 27 septembre 1898

Il me dit qu'il n’est pas soldat, mais nyamparah du poste; il était auparavant boy d’un soldat en poste à Lou-Bambo, mais qui a été rappelé à Mtowa.

Je ne vois pas fort à quoi sert ce poste noir, pas plus, d’ailleurs, que ceux vus précédemment et ceux que nous verrons encore avant d'arriver à Mpwéto. Mais je vois très bien à quoi ils ne servent pas. Le mieux serait de les supprimer et de remplacer leur action illusoire pas des visites fréquentes et régulières des chefs de poste blancs.

Tout ce qu'on aurait pu obtenir des petits postes noirs, dans la zone où nous sommes, eût été l'établissement de jardins légumiers qui auraient comporté surtout des produits à conserver secs : oignons, haricots, riz, pommes de terre d'Europe, etc.

Ici, comme à Ki-Tétéma, l'emplacement pour de tels jardins serait excellent.

Hier, des graines de limon ont été remises par nous aux chefs de Ki-Tétéma et au chef Simba-Mabwé, ainsi qu'au caporal noir en poste à Ki-Tétéma.

Nous remettons aujourd'hui de ces graines au nyamparah de Lou-Bambo.

Il yaici d'assez beaux bananiers, — chose plutôt rare dans le pays, — mais on les a laissé toucher fort malheureusement par les feux d'herbes, au point de tuer les régimes déjà très développés.

Nous trouvons aussi du pourpier sauvage et quelques petites tomates.

En arrivant à l'étape, Michel à dû s’allonger dans son lit; il avait passé hier une mauvaise nuit, d'autant qu'en guise de souper, il avait avalé quatre comprimés d’ipéca, pour se débarrasser l'estomac, ipéca qui avait fait office non de vomitif mais de purge.

A 13 heures, se lève l'ordinaire vent soufflant en rafales.

Ciel parsemé de gros alto-cumulus d'une éclatante blancheur, d'une légèreté d'aérostat, sur le fond presque trop bleu du firmament.

Le chef de Lou-Bambo, et le chef Tehôma, du village Ma-Sanga, voisin du premier, apportent les coutumiers présents, et reçoivent en échange du check, des clous dorés et des perles.

Les plantations pullulent de tourterelles et de pigeons verts perchés sur de grands mimosas-parasols, que les indigènes ont eu l’heureuse idée de ne pas abattre ; et voiei mon boy rapportant quelques oiseaux qui figureront dignement à notre repas du soir; nous les accompagnerons même de baies de genévrier.

Avant ce repas, prenons un bain délicieux dans les eaux vives de Ja Tehôoma (certains noirs prononcent Ki-ôma); la rivière à iei 6 à 7 mètres de large, et 40 à 50 centimètres d'eau très claire courant

à la vitesse de 1,50 à la seconde, sur un fond de roches spongieuses; elle est encaissée de # à à mètres; les rives argileuses sont affouillées par les eaux; abondance de phragmites mettant dans le paysage le joli mouvement de leurs plumets d’étoupe.

Installation pour la nuit dans la maison, spacieuse el suffisamment propre du nyamparah qui crie si bien « Risentez... ôrme!»

Température à 6 heures : 170,5.

Départ à 6 h. 50 m. La Tchôma se Village Lou-Bambo. Pont sur la Tehôma. traverse sur un pont construit par les indigènes; sur la rive droite s'écroule un boma abandonné, à enceinte double,Sconfirmant les réflexions que nous avons faites précédemment à propos de l'occupation de la route par les esclavagistes arabes.

La route s’infléchit en une longue courbe vers le sud-ouest, courant dans la vallée de la Tchôma, que délimitent nettement deux lignes de hauteurs à peu près parallèles.

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Terrain presque horizontal; sol argileux, lantôt de bonne argile noire propice aux cultures, tantôt d'argile blanche à termites; dans cette dernière, abondance de petites termilières avec quelques grandes de-ci de-là; par places, du gros sable et du gravier brun rougeätre, où se conservent bien les traces de gibier.

La brousse est devenue méchante, maussade, herbue, n’offrant que des arbrisseaux rabougris ; l’Anona Senegalensis se montre en plus grande quantité, mais toujours sans fleurs ni fruits.

Cueilli sur la route, une amaryllidacée d’une beauté surprenante : le bulbe, fusiforme, a 12 centimètres de hauteur, 6 à 7 de diamètre; la hampe n’a que 10 centimètres et supporte un volumineux bouquet de délicates fleurs rouges, formant une inflorescence en ombelle, l’évolution des fleurs commençant par les plus extérieures; c’est un haemanthus.

A une lieue à l’ouest de Lou-Bombo, le sentier traverse le Ka-M’pinda, joli ruisseau large de 5 mètres, profond de 30 à 40 centimètres, eau limpide courant à la vitesse de 1",50 à 2 mètres à la seconde; les abords du ruisseau sont de belle terre noire.

Un second ruisseau est ensuite rencontré, le Ka-M'hala, à ce moment à sec; largeur, 3 mètres; encaissement, 4%,50 ; lit rocheux.

Près du Ka-M'hala, nous constatons, pour la troisième fois depuis le départ de Moliro, que le sol a gardé des traces de pluie; il semble done que les premières précipitations atmosphériques, annonciatrices de la saison pluvieuse, soient très localisées; plus tard, nous observerons directement cette localisation à la fin de la saison des pluies, et nous constaterons que les dernières ondées tombent sous forme de pinceaux balayés par le vent et prenant des allures de gerbes d’arrosoir qu'on aurait étalées presque en plan.

A 11h. 50 m., — après un repos de 50 minutes en cours de route, — nous franchissons la rivière Di-Lombé, affluent de la Tehôma, comme le Ka-Mpinda et le Ka-WMbala; large de 5 mètres, profonde de 20 centimètres, la Di- Lombé coule à fleur de sol dans une argile noire très fertile; son cours est marqué, son eau belle et claire.

Sur ses bords se développe le village du chef Ki-Topé, où nous stoppons, ayant marché pendant 4 heures 10 minutes, pour faire 19 /, kilomètres.

Le village compte 150 huttes et est caractérisé par deux grands bomas intérieurs, assez bien conservés; Ki-Topé est un chef noir arabisé,

Intérieur du boma de Ki-Topé.

à l’air abruti, en réalité très finaud.

Nous nous installons dans un de ses appartements, si nous osons appeler ainsi le taudis de choix qu'il fait nettoyer (?!) pour nous. à

A midi le ciel a commencé à se couvrir de cumulus et d’alto-eumulus de plus en plus nombreux; à 16 heures, le thermomètre-fronde donne 32,6 à l'air libre, à l’ombre; la nébulosité est T; les cumulus prennent des aspects de nimbus; l'air semble lourd, moite, chargé d'électricité; on transpire à sa table de travail.

A 16h. 40 m , quelques gouttes de pluie; vent n° 2 par rafales avec tourbillons de poussière, une poussière fine qui pénètre tout.

Comme j'achève — après la mise au net de l'itinéraire et des notes de la journée — la préparation de l'observation du soir, je sens me monter à la tête et me passer à fleur des mains et du visage des bouffées de chaleur, caractéristiques d’un peu de déséquilibre fiévreux consécutif à la marche fatigante de ce matin : J'ai fait toute l’étape à pied, en levant l'itinéraire, car Michel n’est pas assez remis pour quitter le hamac, et son imbévile de boy s’est déclaré malade à la halte de 10 heures; si l’animal avait prévenu au départ, il aurait pu prendre mon hamac, qui a marché 3 heures 20 minutes à vide; au moment où je voudrais l'employer pendant la

So

dernière heure, le boy trouve bon de se porter malade; si c’eût été mon propre domestique, je l’aurais obligé à continuer l'étape pedibus cum jambis, ce qui lui aurait ouvert l’entendement pour l’avenir; comme c’est le boy d’un de mes adjoints, celui-ci pourrait trouver que je ne traite pas son domestique assez bien; j’ai done mis le malade dans mon machilla (hamac), et ai continué la route par un soleil vertical et une poussière suffocante, rendant pénible le levé d'itinéraire.

De telles marches sont éreintantes et je paye maintenant le surmenage.

Par compensation, le ciel achevant de se couvrir complètement, l'observation de nuit ne peut se faire, ce qui nous permet de nous coucher plus tôt.

Nous resterons, d’ailleurs, ici, 48 heures.

Mercredi, 28 septembre 1898.

Nuit qu'on ne peut qualifier ni de bonne ni de mauvaise. Vers le matin, heureusement, je trouve quelques heures de sommeil; la fatigue d'hier a provoqué un léger dérangement intestinal.

Conférence avec le chef Ki-Tope, à propos de la route à prendre pour gagner d'ici la station de M'pwéto; pour le moment, il n'existe qu'une route, qui est la plus courte et la plus facile, mais qui a pour moi l’inconvénient de passer partiellement en territoire anglais.

Pour ce motif, Je voudrais, au lieu de prendre vers le sud-ouest, tourner au nord-ouest. À cette nouvelle, tous mes nyamparah de se récrier, afirmant qu'il n'y à aucune route dans la direction que j'indique, qu'aucun d'eux ne pourrait se charger de nous guider, et que, d’ailleurs, le pays étant désert, la caravane ne pourrait se ravitailler.

Mais voici le vieux Ki-Topé qui — les yeux souriant malicieusement — se contente de dire : « N’zila na Kapouti m’zinga? » (le sentier de Kapouti canon ?)

Il faut savoir que le capitaine Jacques était ici connu sous le nom de « Kapouti », et que « Kapouti m'zinga » était le nom du capitaine Descamps, lequel avait amené un mxinga (canon) à « Kapouti ».

Or, au cours de son commandement, le capitaine Descamps avait eu à sévir contre les Arabes de toute la région où nous nous trouvons maintenant; il élait arrivé avec un canon et avait suivi, de Ki-Topé à M'pwéto, une route aujourd'hui délaissée pour la route anglaise, mais que le vieux Ki-Topé n'avait pas oubliée.

Grâce à cette imformalion, je décide que nous tâcherons de retrouver la même route; toutefois, J'allégerai encore la colonne et, à cet effet, je désigne une partie de nos gens qui prendront la voie ordinaire, ne gardant avec nous que le personnel sirictement nécessaire; ceci en prévision du manque de villages vers le nord-est, donc de la difficulté de se nourrir; au surplus, je veille personnellement à ce que les gens qui m'accompagneront se munissent de vivres pour quatre jours au moins.

Ces dispositions prises, je puis faire un bout de promenade dans le village. Une fois de plus, je suis frappé du développement des terrains qui furent jadis cultivés ; aujourd'hui encore, d’ailleurs, les cultures sont très étendues, et nous trouvons à Ki-Topé beaucoup plus de produits, alimentaires et autres, que dans les villages vus jusqu'ici.

En voici l'énumération : beaux bananiers et beaux papayers dont, malheureusement pour nous, les fruits ne sont pas mürs; tabac, chanvre, pourguère (médicinier cathartique), ricin, éponge végétale (Louffa eylindrica), coton, oignons, herbe à déjeuner (ciboulette), piment rouge, haricots divers, aubergines, petites tomates cerises, Courges, pourpier sauvage, queue de renard, loubanga, maïs, sorgho, mil, arachides, manioc, ignames, patates douces, mioumbou et autres tubercules simili-pommes de terre; enfin, les ficus à étoffe abondent, et l’on voit quelques plantes médicinales.

Parmi ces produits très variés, il en est un dont nous faisors la connaissance pour la première fois, le loubanga; c’est une capparidacée, le pedicellaria pentaphylla, dont les feuilles s’emploient dans la soupe et en épinards; elles sont très tendres et suffisamment savoureuses, tenant un peu du cresson. C’est un des meilleurs légumes qu'il nous a été donné de manger: il devrait se trouver dans tous les jardins de nos stations.

Que je dise dès maintenant que nous trouvames le loubanga partout le long de notre route d’aller et de retour; nous fûmes souvent heureux d'utiliser cette précieuse ressource, mais nous ne la vimes

po employée par aucun autre Européen; le prestige de la boîte de conserve — qu'on se garde si soigneusement de consommer en Europe — continue à masquer les avantages naturels d’un pays pourtant vraiment favorisé.

Et qu'on veuille bien noter que la conserve que je condamne depuis toujours — par un exemple personnel constant et inlassable — c’est la conserve dont l'Afrique me donne l'équivalent à Pétat frais; ceci est particulièrement vrai pour les légumes, les fruits, les viandes et le poisson; il ne s’agit nullement de rejeter ces produits alimentaires qui, ici même, sont déjà des conserves; par exemple le beurre, le lard, le jambon, les viandes fumées, le fromage, le sucre, la farine, toutes les épices et assaisonnements, ete.

Des maladroïts — cherchant à masquer le vide de leurs idées — m'ont parfois accusé de prôner la suppression de tout envoi de vivres d'Europe. La seule suppression que je prône, c’est l'envoi au Congo des imbéciles volontaires ou involontaires.

Malheureusement, ils auront la vie aussi dure que les histoires à dormir debout qui constituent leur bagage intellectuel.

Chez les Pères Blancs du Tanganika il n’y a, à table, aucun produit européen, sauf parfois un peu de vin; tous les voyageurs qui se sont assis à cette table hospitalière des nombreuses missions de Lavigerie, n’ont pu que s’incliner devant le fait expérimental et concluant, et se réjouir de manger du vrai pain frais, des pommes de terre d'Europe, du jambon et du filet fumé fabriqués sur place, tous les légumes et fruits possible y compris des fraises, etc., ete. Je reparlerai de tout cela en détail plus tard.

Un mot à propos du tabac. Je l'ai signalé à diverses reprises déjà; si petit que soit un village, on peut être certain d'y trouver de grands champs de tabac. A Ki-Topé, c’est par hectares qu'on lexploite et, outre les champs cultivés à l'extérieur du village, ce dernier est presque nové dans ses parcs de tabac; celui-ci est tressé, puis on en forme des enroulements analogues à ceux dits de Lou-Koléla. On peut voir à Tervueren des rouleaux de tabac envoyés par nous. Nous avons fumé beaucoup ce tabac, et ne l’avons pas trouvé désagréable; même Dardenne en vint à aimer autant le tabac indigène que le tabac que des mains amies nous expédiaient d'Europe.

Quoi qu'il en soit, le tabac me parait pouvoir être iei l’objet d'essais intéressants; pour le moment, tout en en faisant une grande consommation personnelle, les indigènes en tirent un produit de commerce se répandant au loin en tous sens.

On fume aussi le chanvre, dans des pipes faites d’un fourneau fixé sur des calebasses ornementées.

Les noirs connaissent aussi l’usage de priser le tabac, et, ma foi, on comprend qu'ils l’aient trouvé, ne füt-ce que pour se débarrasser des poussières qui vous pénètrent par toutes les ouvertures.

Nous voyons encore à Ki-Topé, — nous venons de le dire, — le piment rouge et l'herbe à déjeuner (la ciboulette); cette dernière ne fut vue qu'ici; quant au piment, nous ne l’avions pas encore vu depuis notre arrivée à Moliro, et, dans la suite de notre voyage, nous ne le verrons qu’à titre exceptionnel, l’indigène d’iei n’en faisant guère usage et se contentant, Comme condiment principal, du sel du pays; on trouve des salines dans la partie anglaise de la vallée de la Tchôma ; nous en verrons prochainement à Ka-Sama ; plus tard, dans la plaine du Lou-Alaba, puis à Moachia (les plus importantes et les plus célèbres du Ka-Tanga) ; enfin, nous en trouverons encore près de la mission de Lou-Saka, dans l’Ou-Roua.

Comme le tabac le sel est un important produit de transactions indigènes. Même des Européens adroits en tireraient un fort joli bénéfice pour leur commerce sur place; l'exemple en est, d’ailleurs, donné depuis longtemps par les factoreries anglaises de la Compagnie des Lacs, dans les magasins desquelles j'ai vu, de mes propres veux, des centaines de charges de sel indigène, acheté à bon compte sur les points de production, et expédié vers le sud du Tanganika et vers le nord du Nyassa, où le produit acquérait une valeur très rémunératrice.

Je reviendrai sur ce point en temps et lieu.

Le ricin et le pourguère — toujours très beaux — servent à fabriquer une huile de toilette

Sans que nous ayons pu déterminer pourquoi, nous avons presque toujours trouvé les champs de mil entourés de plants de ricin poussant en tige, comme si l’on avait voulu en faire une clôture.

Le coton, quoiqu'existant partout, n’est cultivé que sur une très faible échelle : chaque village n’en à que quelques plants.

L'arbre à étoffe est le seul spécimen d'essence arborescente planté par les indigènes; ce ficus, très volontaire, est simplement rapporté par boutures qui reprennent invariablement et poussent à la diable; quand le noir désire un morceau d’étoffe, il fait à l'arbre deux entailles circulaires, qu'il réunit par une entaille longitudinale, à profondeur d’écorce; puis il bat l'arbre sur tout son pourtour au moyen d’un maillet spécial, en forme de hachette en bois (nous en avons envoyé un à Tervueren), de manière à détacher facilement lécorce; malgré ce traitement, l’arbre ne meurt pas; on voit se développer de la section supérieure de l’écorce toute une série de racines adventives, qui s’allongent peu à peu sur la partie du tronc mise à nu.

Une fois détachée en placards, plus ou moins grands selon la taille de l'arbre, l'écorce est encore traitée au maillet pour l’assouplir et la débarrasser de tout ce qui n’est pas fibre; on obtient finalement une sorte de feutre grossier.

Cette fabrication d’étoffes de ficus est très développée dans le pays; on ornemente même les étoffes de broderies en fibres ainsi qu'on peut le voir par les échantillons que nous envoyämes au musée de Tervueren.

Le ficus à étoffe, qui porte une petite figue comestible, appartient à la famille des Ficus elastica: il donne un latex abondant dont j'ai parlé pendant notre séjour à Moliro.

Deux mots sur la façon dont les indigènes conservent leurs produits de culture.

Le mode principal de conservation est le grenier, sorte de tour cylindrique en torchis, couverte d’un toit conique en herbes sèches, souvent mobile, et surélevée à quelques quarante centimètres du sol au moyen de pilotis.

On accède à l'intérieur par une échelle formée d’un seul

k 5 montant à entailles, où se pose le pied: si le toit est mobile, Lee F Ÿ on ouvre le grenier en faisant basculer ce toit; si les dimensions du grenier sont plus considérables, le toit devient fixe,

Pigeonnier et grenier au village de Ki-Topé (1598). et la paroi latérale du grenier est munie d'une petite porte

fermée par une claie.

On met dans ces greniers, après siceilé complète, le mais, le mil et le sorgho, qu'on laisse en épis ou que l’on à d’abord égrené.

Ainsi que j'ai eu déjà l’occasion de le signaler, les autres produits de conserve : haricots, arachides, graines de courges, pommes de terre douces séchées, tabac, sont emballés dans des bourriches en herbes tressées, extéricurement enduiles de terre glaise, les unes affectant la forme de grosses sphères parfaites, les autres de longs fuseaux souvent ligaturés Ces sphères et ces fuseaux sont alors pendus entre les branches de quelques arbres.

Notre promenade dans Ki-Topé nous montre encore, comme «monument » à signaler, la nioumba na n'zimou (la maison des esprits).

C’est le plus beau spécimen du genre qu'il nous fut donné de voir.

Dans la croyance des indigènes, des esprits voyagent constamment dans le pays, et, la nuit, ces esprits se reposent dans les villages. Pour se les rendre favorables, chaque village construit un certain nombre de maisons des esprits, où ceux-ci peuvent dormir en paix, moyennant quoi ils n’inquiètent pas le village hospitalier.

Ces maisons des esprits ne sont généralement que de minuscules réductions des huttes ordinaires; elles se trouvent alors en plus ou moins grand nombre à l'intérieur des villages, et on y place, de temps à autre, une calebasse contenant un peu de nourriture.

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