‹ Mission scientifique du Ka-TangaChapitre 20 sur 47 · TENTE · texte numérisé non relu

TENTE

Le pays continue à rester très beau, pittoresque à plaisir, mouvementé, agréable à parcourir; l'altitude s’accentue de plus en plus; aussi transpirons-nous tous les trois abondamment, bien que le soleil ait le bon goût de rester voilé.

Et nous arrivons à la rivière Di-Lombé, d’où nous sommes partis ce matin; rapide, elle chante gaiement dans son épais manteau de papyrus. Nous y faisons halte quinze minutes.

Vers le sud et l'ouest, le ciel se couvre; le tonnerre gronde; heureusement, nous pouvons arriver au campement avant la pluie, qui commence à tomber dès que les tentes sont dressées; il est alors 13 h. 45 m. et la pluie tombe — légère et rafraichissante — pendant trois quarts d’heure.

Nous campons sur la rive droite du Ki-Piribié, ruisseau large de 1 mètre à 1",50, assez encaissé, où coule, rapide, un filet d’eau claire, profond de 20 centimètres ; en bordure, une superbe galerie de hauts arbres, où existe la liane à caoutchouc exploitable, dont je fais recueillir un échantillon.

En arrivant au camp, nos noirs ont capturé un n’xibisi (Eulacodes Swinderianus), mais dans leur ardeur à se le partager, ils ont déchiqueté la bête à n’en plus savoir tirer parti.

Ils se rattrapent en dévorant une des deux chèvres laitières qui nous suivent depuis M’pwéto; elle est morte aujourd’hui, ee qui diminuera fort notre ration journalière de lait frais.

Le camp d'aujourd'hui est un des plus agréables que nous ayons connus jusqu'ici : dans la Ki-Piribié, nous avons mis à « frapper » quelques bouteilles de bière; il fait exquisement frais, au point qu'il faut, à la tombée du jour, allumer un bon feu flambant; il faut noter que, depuis Ki-Topé, nous nous sommes élevés, d’une facon continue, d'environ 500 mètres; nous sommes à 1,540 mètres d'altitude, et chaque fois que nous connaitrons ces altitudes, nous connaîtrons aussi le froid vif des nuitées, exigeant l'allumage de grands feux clairs et joyeux.

N'oublions pas de signaler que la flore s’est modifiée et qu'il nous a été donné de voir aujourd'hui des essences nouvelles, parmi lesquelles beaucoup de fleurs.

A 15 h. 30 m., la température à l'ombre était de 21°; nébulosité, 6 : cumulus, fracto cumulus, nimbus, fracto-numbus, cirro-stratus. Vent de 0 à 1. Grondements de tonnerre à grande distance.

A 18 h. 10 m., le thermomètre marque 19. Vent, 0. Nébulosité, 10.

A 21 heures, température : 17°,2.

Dimanche, 2 octobre 1898.

A 5 h. 30 m., la température est de 13°,5. Nébulosité, 6. Vent, 0. Forte rosée. Départ à 6 h. 45 m. Marche de 19 kilomètres dans l’ouest, couverts en 4 heures 40 minutes.

L’altitude continue à croître et atteint 1,700 mètres vers la fin de l'étape, puis diminue un peu. Etape très agréable à travers un pays bien boisé, ayant des allures de vaste verger, sauf une plaine nue, couverte de petites termitières ; les fleurs abondent; leur variété amusant fort l’œil du voyageur curieux. Nous recueillons plusieurs bulbes, oignons et rhizomes à porter à M’pwéto pour y être mis dans les jardins; Dardenne enrichit considérablement ses planches de flore; pour ce, il recueille en route fleurs et plantes qu'il met au frais dans des boîtes en fer-blanc où se trouvent des éponges imbibées d’eau; à l'étape, il s’installe à l'ombre et à la diable, et peint consciencieusement toute sa récolte.

Outre les fleurs jolies, la brousse d'aujourd'hui nous fait connaître plusieurs fruits comestibles dont le plus marquant est une exquise figue minuscule (les noirs l’appellent sakombi), pas plus grosse qu'un raisin violet, laissant suinter une gouttelette de sue cristallin; sa saveur fraiche, sucrée, son fondant, son délicat parfum, en font le fruit sauvage le plus agréable que nous ayons jamais eu l’occasion de goûter ; le sakombi ne fut trouvé que cette seule fois : il était porté par un petit ficus parasite que nous ne revimes plus jamais.

En revanche, nous vimes souvent la moukoua, grosse figue non allongée comme celles qui nous arrivent fraiches en Belgique, mais aplatie; elle est d’un ton d’abricot très brun, très appétissante; assez compliquée à manger parce qu'il faut d'abord débarrasser l’involucre charnu, comestible, des multiples cariopses trop dures qui le tapissent intérieurement. Le grand figuier qui donne la moukoua ploie sous l’abondance de ses fruits.

Nous eûmes aussi aujourd’hui l’occasion de manger le n’sokolobwé, fruit d'un arbre de bonne taille, le n'dobé. Le n'sokolobwé est une appétissante drupe de la grosseur d’une double baie de café, se teintant d'une

tonalité jaune rose sombre, donnant une folle envie d'y mordre à pleines dents ; mais gare si le fruit est encore m'bissi (vert)! Son astringence guérira le voyageur trop curieux, de l’envie de renouveler sa connaissance; il faut attendre que le fruit tombe de lui-même; alors il est mür, et a pris le teint terreux d’une petite pomme de terre jaunâtre ; quand on passe sous des n’dobé ayant commencé à laisser tomber leurs fruits, les noirs se jettent dessus avec avidité; pour nous, le fruit nous parait peu appréciable, avec sa pâte de pommade astringente et vaguement sucrée qui enrobe un curieux noyau à crête rappelant plus ou moins un gros grain de café.

A signaler encore dans la brousse l’orseille, l’aloès, l’asperge sauvage.

Ces zones de fleurs et de fruits sauvages sont un paradis pour les abeïlles, et voici qu'un indicateur de miel nous lance son appel insistant, et volète devant nous de branche en branche, jusqu’à l'arbre au haut duquel est le précieux nid que le gourmand nous signale; des gens de la caravane restent en arrière pour le recueillir, et à l'étape ils nous apportent un beau et bon gâteau de miel appétissant et parfumé.

Les roches rencontrées aujourd'hui sont les mêmes que celles vues hier; tout le sol est couvert d’un gros gravier brun-verdâtre.

Dans ce pays peu habité, à allures de vaste verger, on s'attend à voir force gibier; en réalité, nous n’en rencontrons que peu de traces : au départ du camp, nous avons ramassé un piquant de pore-épie; plus loin, ce fut une défense de phacochère; puis se montrent des bouses d’éléphants; près d'un petit ruisseau, la Mpondwé, nous relevons assez bien de traces d'antilopes, mais nous ne voyons en tout et pour tout que deux des gracieux animaux; en revanche, en plusieurs points, les laisses des fauves (lions, léopards) s'accumulent, comme si ces animaux avaient coutume de se grouper en des points choisis, pour y... digérer à l'aise.

Assez bien de perdreaux rouges et de tourterelles grises.

Au cours de l’élape, nous recoupons deux sentiers venant du Ma-Roungou et allant en territoire anglais.

Il est 11 h. 25 m. quand nous stoppons sur la rive gauche de la M'hisa, ruisseau large de 1 mètre, profond de 20 centimètres, dont l’eau court limpide et vive sur fond de sable; belle galerie de grands arbres dans laquelle nous faisons ouvrir une percée, afin de trouver moyen d'installer nos tables de travail à l'ombre.

À 18 heures, le thermomètre marque 20°. Vent n° 1. Nébulosité, 3 : stratus et fracto-cumulus. Tonnerre au loin dans l’est.

Soirée d’abord claire et étoilée, se couvrant rapidement de nimbus; de 20 à 21 heures, pluie légère.

Feux d'herbes illuminant deux points à l'horizon.

Lundi, 3 octobre 1898.

A G heures, la température est de 12,5. Vent nul. Nébulosité, 3 : cumulus, fracto-cumulus, strato-cumulus.

A 6 heures et quelques minutes, le soleil met une frange d’or aux fracto-cumulus, mais ne parvient pas à percer le rideau de nuages qui s'étale de plus en plus, si bien et si vite qu'à 7 heures, la nébulosité est 10 (ciel entièrement couvert); au loin, vers l’est, le tonnerre gronde de façon persistante toute la journée.

Au début de la marche notre guide se montre hésitant; le peu de sentier qu'on devine encore est si faiblement indiqué qu'au bout d’une heure de marche, dans le nord-ouest, nous nous trouvons dans un cul-de-sac, si on peut dire; le sentier a bien nettement disparu.

On stoppe pour assembler le conseil des capitas ; les points de repère sont inexistants: vers le nord-est, l'horizon se barre d'une série de lignes de hauteurs en plusieurs plans: mais dans ces hauteurs il n’est pas de pie marquant et, pendant tout un temps, nos gens ne sont pas d'accord sur la direction à prendre; quelques-uns (dont le guide) veulent continuer vers l’ouest; d’autres, — dont l'air ouvert et franc me convainc, — assurent qu'en nous rabattant vers le nord, nous retrouverons un vieux sentier menant à la vallée de la Lou-Fonzo; ceux qui donnent ce renseignement sont originaires de cette vallée et, dès qu'on y arrivera, ils sauront se reconnaitre.

Me ralliant done à leur avis, je fais piquer à travers la brousse, vers le nord-est; lallure du pays est toujours celle d’un immense verger inculte, avec d'étroites places herbues (parfois couvertes de petites termilières) ; le sol reste partout couvert du même gravier fin qu'hier, gravier qui est le résidu de décomposition de la roche caractérisant ce pays, roches qu'on voit aflleurer en gros blocs.

Nous arrivons dans l’angle de deux ruisseaux, pour lesquels nos gens continuent à nous donner des noms

qui ne peuvent plus m'inspirer confiance; il faut franchir lun d'eux, le Ka-Msenga, large seulement de 1 mètre, mais dont les abords sont marécageux, si bien qu'au moment où je prends mon élan, j’enfonce dans la vase et m'étale en pleine eau; instruments et carnet prennent un bain; les ayant ramassés, je grimpe lestement la pente de la dépression où coule le Ka-M’senga, et n'arrête pour changer de vêtements; je m'aperçois alors que ma montre manque à l'appel; Dardenne dégringole au ruisseau et, par une chance miraculeuse, retrouve ma montre dans l’eau, à deux pas du point où défile toute la colonne. Malgré ce bain intempestif, tous les instruments : montre, boussole, podomètre, anéroïde, paraissent intacts.

Encore quelques pas, et nous trouvons le sentier annoncé; il ÿ en a même deux, lun montant dans le nord, vers le Ma-Roungou; l’autre piquant dans le nord-ouest; c’est ce dernier que nous prenons; deux ruisseaux sont encore traversés, coulant au fond d’étroites et profondes dépressions; traces de cultures sur les rives du deuxième.

Vers le nord-est, se voient plus distinctement les divers plans montagneux, avec, tout en arrière, le sommet des monts Ki-Vo’n’zia. D’énormes blocs de roches émergent maintenant de partout, affectant des allures de menhirs, de portiques, de lourdes tours; par places, ces roches formes de longues parois sauvages que suit forcément le sentier; à un moment donné, on coudoie un profond encaissement encombré de grands arbres; en même temps le sol se couvre de débris quartzeux; vers l’ouest, une ligne de hauteurs se dessine, parallèle au sentier; nous avons atteint 1,750 mètres d'altitude; les blocs de roches deviennent quasi continus; le terrain se mouvemente de plus en plus; parfois le sol est littéralement dallé de dalles monstrueuses; puis des murailles énormes semblent barrer la route; mais celle-ci, passant par quelque trouée (vraies poternes étroites de ces fortifications naturelles), contourne et recontourne des encaissements en précipices, des vallonnements boisés s’enchevêtrant en tous sens; et, dans ce cadre merveilleux de sauvagerie, qui nous laisse émus, dans ce cadre digne de l’âge de la pierre, la végétation est forte, les arbres nombreux, variés, vivaces; c’est un site d’une écrasante grandeur, auquel, malheureusement, l’eau fait défaut. On voudrait voir des cascatelles ruisseler le long de ces rochers abrupts, de ces tas de pierres géantes.

Quoi qu'il en soit, le pays est devenu plus giboyeux; beaucoup de bouses d’éléphants et une quantité étonnante de laisses d’antilopes; quatre ou cinq fois nous voyons fuir de ces gracieuses bêtes.

A signaler aussi qu'il nous a été donné aujourd’hui de voir des quantités de termitières en formation; couleur à part, naturellement, elles ont assez bien l’aspect de hauts bonshommes de neige au moment du dégel; la plupart s'élèvent librement; quelques-unes entourent des troncs d'arbres.

A 15 h. 14 m., nous stoppons dans l’angle de la rivière M'wita et du ruisseau Ka-Missongo; nous avons parcouru 24 kilomètres en 6 heures 15 minutes.

La Mwita, très jolie, est large de 2 mètres, avec 20 centimètres d’eau vive, limpide, sur sable et gravier.

Aujourd'hui encore, le campement est des plus agréable, frais et ombreux.

A noter, comme fruits sauvages mangés en cours de route, le ka-songolé et le mou-loungou, deux variétés de strychnos existant également dans le Ba-Kongo; dans le sud de l'Afrique, ces fruits se désignent sous le nom d’oranges du Cafre.

Il se confondent d’ailleurs, à distance, avec de superbes oranges, du plus beau jaune d’or. Seulement, leur écorce est ligneuse et très dure; la brise-t-on en frappant violemment le fruit contre une roche ou contre un arbre, l’on trouve, dans les deux variétés, une masse remplissant complètement le fruit, et qui est formée de noyaux entourés d’une pulpe comestible.

Dans le mou-loungou, cette pulpe est jaune, à aspect de cosmétique, à saveur doucetre, rappelant un peu l’aspect et la saveur de l’abricot des herbes (Anona Senegalensis).

Dans le ka-songolé, la pulpe, abondante et juteuse, est brunâtre, consistante, et d’une saveur acidulée; on à l'impression de mordre dans une énorme framboise ferme, qui aurait des noyaux.

Nous garderons des graines de ka-songolé pour les faire planter à M'pwéto-Station; l'arbre mérite d’être cultivé dans les postes européens, ne fût-ce que pour la note riche que donnent ses nombreux fruits d'or vif.

Enfin, l'étape a été bonne aussi au point de vue de la récolte zoologique; j'ai pris, entre autres bêtes, une énorme cigale et, au camp, nous faisons les honneurs d'une boîte spéciale à de gros pucerons blanes, poilus, qui sautent très curieusement, ce qui rend leur capture amusante.

A 18 h. 20 m., la température est de 20°. Vent nul. Nébulosité, 4 à 3. Éclairs au sud-ouest.

Allumé l'ordinaire et joyeux feu du soir.

2 gÿ =

Mardi, 4 octobre 1898.

A 6 heures le thermomètre marque 16°,8. Vent nul. Nébulosité, 9 : alto-stratus, stratus, cirro-stratus. Pas de rosée.

Départ à 6 h. 55 m.; la marche nous mène nord-ouest; le pays reste très mouvementé et, cette fois, se montre riche en eaux presque toujours limpides.

Le premier ruisseau traversé est le Ka-Lengué, large de 1 mètre, encaissé de 2; eau vive et claire; bientôt après le Ka-Koroka, large de 60 centimètres, eau très limpide, courant rapide; puis viennent de suite le ruisseau Ma-Zoumba, dont l’eau est stagnante, et le ruisseau Ki-Tou, à sec.

Ces ruisseaux ont des galeries où se remarquent des phænix, des yuccas, des bambusacées. A un certain moment, je cueille et froisse dans les doigts les feuilles d’un arbrisseau, ainsi que j'ai l'habitude de faire pour chaque nouvelle essence; aucune odeur ne se dégage d’abord; puis, tout en continuant à marcher, il me semble qu’il nous vient des bouffées de parfum, et à plusieurs reprises je demande à mes compagnons de route s'ils perçoivent, comme moi, une odeur très fine, très délicate; leur réponse est négative et je demeure fort intrigué, quand, portant par hasard la main vers ma figure, je m'aperçois que ladite odeur se dégage des doigts qui ont froissé tantôt des feuilles de cannelier, car c’est bien l'odeur du cannelier que je reconnais, et que mes adjoints reconnaissent aussi nettement en flairant mes doigts.

Nous aurons beau, dans l'avenir, cueillir et froisser les feuilles de nombreux arbustes, nous ne retrouverons plus cette essence, ce qui me fera regretter de n’être pas retourné sur nos pas.

Continuant donc à marcher, nous descendons doucement vers un nœud de hauteurs formant un étroit goulot, où nous avons à traverser une très belle rivière, que nos gens appellent M’wita, comme celle où nous avons campé hier, bien que les deux soient différentes; celle-ci a 8 mètres de large, et roule 30 centimètres d’eau limpide sur un lit de roches et de sable; les roches sont des schistes qui venaient de se montrer dens un ruisselet à sec; la Mwita, dont le cours est rapide, va à la Lou-Sipou; elle coule vers le sud-ouest, à travers une étroite percée bordée de hautes falaises.

La M'wita franchie, la route s’infléchit vers le nord pour grimper vers un col très élroit, ouvert dans les hauteurs qui bordent la rive droite de la M'wita; la montée est rude pour atteindre le fond de ce col, dont la coupe transversale affecte la forme d’un V très aigu; le sommet des branches du V, constituées par des parois rocheuses abruptes, domine de 150 mètres le fond où passe le sentier. Lorsque nous cessons de monter, l’anéroïde marque 1,550 mètres.

De ce point, l’œil porte à perte de vue sur un pays mouvementé, s’élevant lentement vers le nord. Vers le nord-ouest, à l'horizon, se profile la table du mont Ka-Langa, et, plus près de nous, des hauteurs forment un angle rappelant la pointe du Ba’n'gou à Ki-M'péssé.

Plus près encore, la traînée, argentée et verte, de la Lou-Fonzo.

Pour la première fois depuis notre arrivée sur le territoire de l'Etat, nous avons devant nous une vraie rivière et, du coup, nous allons retrouver des populations, ce dont nous n’avons plus vu trace depuis Ki-Topé.

Du point d'altitude 1,550 mètres, d’où nous venons d’embrasser la vallée de la Lou-Fonzo, le sentier se met à dévaler, d’abord de façon très raide, puis plus doucement, s’infléchissant de nouveau vers l’ouest pour suivre la ligne de hauteurs qu'on vient de franchir par le col en V aigu; on redescend de 400 mètres jusqu’au ruisseau Mo-Loumboa, large de 2 mètres, avec 10 centimètres d’eau stagnante; sur ses rives existent des cultures abandonnées par le village Pa-Manda qui à émigré vers le sud. Elles sont suivies d’un massif de grèles bambous d'Inde, suivis à leur tour de nouvelles cultures abandonnées; sur le sentier que: nous parcourons vient s’en raccorder un autre venant des territoires anglais.

Nous arrivons en pays habité, car voilà qu'on distingue un filet de fumée sortant d’un bouquet de bois proche de nous. Nos capitas se sont reconnus et disent : « Ce sont des gens de Ka-Sompa travaillant aux champs ».

Allons leur dire bonjour, et pour cela quittons le sentier qui mène directement à Ka-Sompa, et faisons un peut crochet; grace auquel nous traversons, près de leur confluent avec la Lou-Sipou, deux ruisseaux merveilleux, le Ka-Nouëézi et le Zoungou, distants seulement de 300 mètres; le premier est large de 8 à 10 mètres, avec 20 centimètres d’eau de cristal courant sur roches et sable; le deuxième est large de 6 mètres, avec aussi 20 centimètres d’eau cristalline, tombant d’une chute de 2 mètres de haut.

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Et nous devons traverser également de suite la Lou-Sipou, large de # mètres, avec 50 centimètres d’eau superbe courant rapidement sur roches et gravier, pour se jeter dans la Lou-Fonzo, à 300 mètres du point où nous la traversons.

Ce nœud de rivières est d'une beauté végétale indicible, d’une grandeur de vie écrasante; des fûts d’une rectitude superbe s’élancent, impeecables flèches géantes, à 40 mètres de hauteur, et vont épanouir leur vaste parasol dans la pleine lumière; lianes échevelées, tordues, recroquevillées, parasites redoutables et insatiables, frondaisons équivoques, se mêlent et s’étreignent comme si la nature était prise de folie; des marantées ont des feuillages étrangement tachetés, mouchetés, marbrés, diaprés comme des peaux d’iguane ou de salamandre ; des canna, des aroïdées, des musacées exhibent leurs velours, leurs soies, leurs satins, leurs moires qu'irisent des reflets métalliques, des pailletés d’or ou d'argent.

Des putréfactions de tout un monde de détritus jaillit sans relâche une vie fiévreuse, incoercible! De Ja mousse la plus infime, du lichen le plus ténu, en passant par les fougères, jusqu'au flabelliformis gigantesque qu’enlacent les orchidées, les vignes sauvages, les figuiers du diable aux racines tentaculaires.…, tout est ivre de force, tout vibre dans la confusion des types.

Et cette exubérance même rapproche et confond les deux règnes organiques : tout iei s’agite, saute, rampe, glisse, bourdonne, creuse, ronge, dévore, détruit.

L’écorce crie, la fleur tombe, la feuille s'envole, le fruit éclate; de l’extrémité naissante du chevelu impalpable des racines les plus profondes, jusqu’au dernier panache que balance la brise, c’est la curée, curée äpre, festin qui ne finit pas et toujours recommence. Sur les figuiers aux fruits gorgés de lait, sur les mimosées colossales dont le parfum sucre l'air, sur les gommiers et les résiniers qui pleurent de grosses larmes sanglantes, errent d'innombrables colonnes de pucerons, de fourmis et surtout de ces termites redoutables dont l’incessant travail fait toute cette masse bruissante d’un perpétuel rongement.

L’œil est ébloui, l'oreille s’emplit de bruits inquiétants et, malgré ses ivresses, le voyageur éprouve une sorte de malaise ou de frisson indicible : il se sent dans le temple d’un dieu inconnu.

Malheureusement, cette merveille est localisée, et nous retrouvons de suite l'ordinaire brousse basse, sans richesse.

La Lou-Sipou franchie, nous entrons dans le petit village Ka-Sompa (10 huttes), en construction; les gens sont très accueillants; ce sont, d’ailleurs, des dépendants du chef Ki-Sabi, lequel à fourni une bonne partie des porteurs qui nous accompagnent.

Ka-Sompa est superbement bâti pour la question d’eau, donc de cultures.

Après quelques minutes d'arrêt dans ce minuscule village, nous gagnons à 2 kilomètres plus loin le point où nous camperons, au bord de la Lou- Fonzo,à proximité de l’angle de hauteurs Campement dans une forêt de bambous, rive gauche de la Lou-Fonzo.

rappelant le Ba’n’gou, à Ki-Mpessé. Le terrain, très pierreux, est couvert d’une véritable forêt de bambous d'Inde; malheureusement, le feu annuel des herbes arrête cette superbe graminée dans ses efforts de croissance, et néanmoins il en est de la grosseur du poignet, et de 10 à 12 mètres de haut.

Si le feu les respectait on aurait là de superbes matériaux; seulement l’indigène, — par ignorance sans

doute, — en néglige absolument l'emploi.

Ep

La Lou-Fonzo a ici 12 mètres de largeur; sa profondeur à la rive est de 1 mètre (je n’ai pas les moyens de la prendre au milieu du courant); l’eau, couverte d’une couche de saletés grasses, contraste avec l’eau cristalline des affluents que nous avons traversés ce matin; le courant est rapide d'environ 1",95 à la seconde.

Nos noirs nous disent que la Lou-Fonzo va au Lou-Alaba; jusqu'ici nous n’avons pas encore entendu prononcer Lou-Apoula.

Toute l'après-midi, roulements de tonnerre lointains vers le sud-est; de 18 à 19 heures, éclairs fréquents.

A 18 heures, recu un courrier d'Europe, envoyé de Moliro, et qui, depuis Ki-Topé, nous a suivis littéralement à la trace. Les gens qui apportent ce courrier ont cueilli en route d'énormes champignons comestibles; l’un est une demi-fois plus grand que nos larges chapeaux de feutre; nous en eussions fait un bien beau champignon farei s’il n’eût été, par malheur, complètement mangé aux vers.

Il est intéressant de noter que les champignons s'appellent iei m'hoa, ce qui est le mème nom que le m'boua du Ba-Kongo.

A 90 h. 45 m., le thermomètre marque 21°. Ciel étoilé.

Mercredi, 5 octobre 1898.

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Thermomètre à 6 heures : 18°. Vent nul. Nébulosité, T : superbe ciel de cirro-cumulus avec quelques cirro-stratus.

Départ à 7 heures. Étape de 18 kilomètres vers l’ouest, faite en 4 heures 35 minutes, le long de la Lou-Fonzo, dont le sentier suit la rive gauche, surplombant, par places, de 10 à 12 mètres la nappe d’eau miroitante.

Pendant les six premiers kilomètres, le terrain reste rocheux; cinq ruisseaux sont traversés; les quatre premiers à sec, montrant, dans leurs lits encaissés, d'énormes bancs de conglomérats; sur les dos d'âne qui séparent ces ruisseaux, apparaissent des schistes redressés verticalement, puis des roches spongieuses (limonites); par places le sol est de bonne terre noire; des rapides obstruent le cours de la Lou-Fonzo, qu'ils font impraticable aux pirogues; celles-ci ne sont guère employées que comme moyen de passage; la rivière appartient aux erocodiles et aux hippopotames. L'un des ruisseaux s'appelle Ja-Mpengwé, ce qui veut dire ruisseau aux singes; à notre passage, plusieurs de ces drôles s’y ébattent au plus haut des grands arbres.

Aux quatre ruisseaux à sec succède le Lo-Pembo, large de 1%,50, vif courant d’eau limpide.

En sortant de la forêt pittoresque de bambous, nous trouvons une partie boisée suivie d’anciennes cultures, à proximité du ruisseau Ka-Héla, à l’eau claire et vive.

Au delà du Ka-Héla, le sol se parsème de cailloux roulés, puis se couvre à nouveau de n’sengou (bambous), bientôt remplacés par un beau sous-bois auquel succèdent des terrains d'anciennes cultures, se développant de façon continue jusqu'à Ki-Sabi, soit sur un parcours de 8 kilomètres.

A mi-étape, la Lou-Fonzo s'écarte un peu du sentier; celui-ci domine une vaste plaine basse s'étendant au loin vers le nord et contournée par la falaise rappelant le Baxn'gou, à proximité de laquelle nous avons campé hier.

Ce matin, nous avons suivi ladite falaise pendant trois kilomètres, puis elle s’est redressée vers le nordouest, se détachant nettement de la rivière, qui continue vers l’ouest, et s’élevant à grande distance dans le nord-ouest pour s’infléchir à nouveau dans l’ouest, puis le sud-ouest, rejoindre la Lou-Fonzo un peu en aval de Ki-Sabi, et suivre alors la rivière jusqu’à son confluent avec le Lou-Alaba.

L'altitude de ces hauteurs, au-dessus de la plaine où coule la Lou-Fonzo, paraît varier de 250 à 300 mètres: les parois de la falaise sont abruptes et, par places, montrent des murailles verticales ; leur point dominant est le pie Ka-Langa, de forme tabulaire, et en saillie de caponnière.

Je viens de dire que les huit derniers kilomètres de l'étape montrent d'anciens terrains de culture; il faut y signaler la rivière Mpondoua, large de 3 mètres, d’eau courante assez claire; puis un passage marécageux assez diflicile à franchir, par suite d’un encombrement de végétation folle qui vous aceroche de partout : un botaniste aurait là de quoi se délecter pendant des semaines, voire des mois.

Pour nous, qui devons passer, nous avons pourtant noté dans la brousse d'aujourd'hui : de nombreux champignons comestibles dont nous faisons recueillir une corbeille pour le repas de tantôt; le ki-kounda, petit fruit ressemblant à un énorme craquelin (myrtille), sans beaucoup de goût, avec, comme la plupart des fruits de la brousse, un trop gros noyau; diverses plantes ornementales, dont deux liliacées et un musa.

L'une des liliacées s'appelle, de son nom indigène, le pangamabolo; la spathe lie de vin, en forme de draperie entourant le spadice est un charme pour Pœæil; le pangamabolo rappelle absolument le proleinophallus Rivieri. (Voir tx plinchelen couleurs.)

Le musa sauvage s'appelle ka-poundou ; il a le port d’un petit bananier; sa tige se termine par une grosse fleur non encore ouverte, simulant un véritable régime de bananes, tout petit et très vert.

Enfin, nous avons rencontré sur notre route plusieurs indigènes, dont l’un était chargé de deux gros paquets d’étoffe de fieus; nous leur avons acheté la hache en bois (£i-pamba ou n’salo) qui sert à baltre l’écorce-étoffe; cette hache à été envoyée à Tervueren.

Un peu avant d'arriver au passage marécageux que nous venons de signaler, se voient encore les ruines des deux villages Ki-Babila et Mou-Zima, dont les occupants se sont rapprochés du lac Moéro, et dépendent aujourd'hui directement de la station de Mpwéto.

Ath 55 m., nous entrons au village du chef Ki-Sabi (77 huttes) sur la rive gauche du ruisseau N'toumba : le chef s'est porté à notre rencontre avee tout un concours de populaire; il nous fait les honneurs de son village, qui est très propre et très bien entretenu, formant ainsi un absolu contraste avec l’état dégoutant de tous les villages vus jusqu'ici, exception faite pour le village du foundi Moumbalanga (entre N’tambala et Ki-Tétéma).

La hutte principale du chef est circulaire, d’une hauteur et d’un diamètre inusités. Michel en prend une photographie et Dardenne un croquis.

En prévision de notre arrivée, hier, un de nos capites nous avait demandé de pouvoir prendre les devants afin de prévenir le chef Ki-Sabi ; tout a été nettoyé dans le village et on à mis en ordre pour nous une bonne et belle hutte rectangulaire très propre, divisée en deux chambres, dont

l’une à parois à claire-voie, nous servira de salle à manger; dans l’autre Michel et Dardenne s’installeront, tandis qu'une tente sera dressée pour moi.

C'est avec beaucoup de plaisir que je constate l’exis-

tence, à Ki-Sabi, d’un grand pare de papayers, récemment a = — =

plantés, dont plusieurs portent déjà fruits; des pares Village du chef Ki-Sabi: la hutte du chef. d'oignons se voient également dans le village. Aussi, quand (C’est dans cette hutte que se tiennent les assemblées délibératives.)

le chef Ki-Sabi arrive avec ses présents, je ne manque pas

de le féliciter de la propreté du village et de la maison pour blancs, ainsi que de l'introduction chez lui des papayers et des oignons; j'accentue, d’ailleurs, l'effet de ces félicitations, en les complétant d’une pièce de belle étoffe.

Il ya en poste ici deux soldats Ba’n’gala, qui me demandent de les prendre avec moi pour la durée de l'expédition ; je leur réponds que j’arrangerai cela avec le chef de poste de Mpwéto.

L’après-midi est employée à établir le catalogue d'étoiles pour une observation de nuit.

A 17 heures, le théodolite est mis en station. Une demi-heure après, l'orage et la pluie approchent: grosses gouttes de pluie; il faut enlever l'instrument. Un vrai voile d’eau, de curieuse teinte roussàtre, couvre les hauteurs de lest et du nord; sous l'éclairage horizontal du soleil couchant leffet de lumière est très bizarre.

18 heures : température, 25°; nébulosité, 9; ciel un peu découvert au soleil par des percées d’un bleu radieux ; vent nul, puis 1 et 2 irrégulièrement.

La pluie qui nous atteint tombe à grosses gouttes, lourdes et verticales, heureusement clairsemées, tandis que le voile roux suit les hauteurs.

Vers 20 heures la pluie cesse, puis recommence, avec de violents coups de tonnerre; éclairs à l'est et à l’ouest.

Jeudi, 6 octobre 1898.

La nuit a élé bonne.

Nous resterons ici aujourd'hui pour tâcher de prendre ure observation complète, ear la soirée d'hier à été tout à fait au diable.

Soleil dès 6 heures, dans un brouillard intense, sur la Lou-Fonzo, brouillard qui noïit les hauteurs.

À 7 heures la température est de 18°; nébulosité, 2 à 3 : stratus et cirro-stratus.

De 8 h. 30 m. à 9 h. 50 m. pris l’inclinaison et l’intensité magnétiques.

A 11 heures le thermomètre marque 29°,2; vent, 1; nébulosité, 4 à 5 : cumulus, alto et fraeto-cumulus.

12 heures : le tonnerre gronde à l’est.

15 heures : température, 28°; vent violent par rafales; l'orage s’est déplacé vers le nord, où tout l'horizon se charge de lourds nimbus; nébulosité, 9.

Pendant une heure ja pluie tombe à grosses gouttes clairsemées, rafraichissant l'atmosphère.

16 heures : température, 26°; l'orage s’est éloigné vers l’ouest; le ciel s’éclaircit au zénith.

Avec la tombée de la nuit le ciel se charge d’un voile épais ‘d’alto-stratus, et nous devons encore enlever

le théodolite sans avoir pu prendre une seule étoile.

Vendredi, 7 octobre 1898.

Il nous faut rester ici, car il importe que notre itinéraire soit fixé par un nombre de points suflisants, et, depuis Ki-Topé, nous n'avons pas fait le point. C’est pourquoi nous prendrons aujourd’hui, si possible, une observation de soleil, pour le cas où la soirée serait encore couverte.

A 6h. 40 m., le thermomètre marque 19%. Nébulosité, 5 : stratus et cirro-stratus, dans lesquels le soleil se montre orange.

Michel à passé une nuit fiévreuse; toutefois, ayant fait crastinum, il se lève assez remis.

Quand nous commençons lobservation de soleil tout s'annonce bien, et cinq positions du soleil peuvent être prises à l’est; mais, à peine lastre radieux a-tl passé au méridien, le ciel se couvre et il devient impossible de reprendre aucune position à l’ouest. Tout ce que nous avons obtenu est la hauteur apparente du bord supérieur du soleil au moment où il cesse de monter, grâce à quoi nous aurons une valeur de la latitude.

Cette observation perdue à été très pénible, le soleil étant très voisin du zénith à son passage au méridien; de nouveau, je constate l’infériorité de la prise du soleil par les hauteurs correspondantes, dans les régions que nous parcourons; outre le peu de certitude de la méthode, — provenant de ce que le soleil passe presque à notre zénith en ce moment, — lobservaleur risque chaque fois une sérieuse insolation.

15 h. 30 m. : température, 31°,3; vent, 1; nébulosité, 8 : cumulus, nimbus cumuli-formis.

16 heures : orage lointain à l’est; volumineuses gouttes de pluie pendant cinq minutes. De nouveau le ciel se couvre de manière à empêcher la préparation d’une observation. Puis, brusquement, après le repas du soir, voilà que les nuages se dissipent et que nous pouvons prendre cinq étoiles, ce qui fixe Ki-Sabi.

Je me couche fiévreux, des suites de lobservalion du soleil, qui n'a à demi insolé.

Samedi, 8 octobre 1898.

La nuit à été assez mauvaise pour nous empêcher de nous mettre en route ce matin; il faut tenir compte, en effet, de ce que nous devons travailler tout le long du sentier.

De 17 heures à 17 h. 40 m., nous déterminons la déclinaison magnétique.

Pendant notre séjour à Ki-Sabi on nous a apporté une telle quantité de miel sauvage que nous avons dû finir par le refuser; nous en avons rempli une pleine dame-jeanne, et les récipients nous font défaut pour emporter tout ce qui pourrait s’obtenir ici; ce miel, nous l'avons déjà dit, est très parfumé, très

agréable,

Il nous a été vendu également force vivres variés : légumes, poules, pigeons, chèvres, poisson. D'autre part nos chasseurs ont descendu plusieurs pintades.

Enfin, nous avons acheté un beau et grand pagne en écorce battue, brodé par le moyen d’une fibre claire (envoi à Tervueren) ; il y a dans le village assez bien de ficus à étoffes.

Caractéristiques de Ki-Sabi-village : latitude, —8?. 1". 48,26; longitude Est Greenwich, 29. 6. 30,00; altitude, 975 mètres. Déclinaison occidentale, 1%, 3. 45,00; inclinaison, 35°. 39!, 99 00; intensité horizon-

tale, 0,1281.

Dimanche, 9 octobre 1898.

Passé une bonne nuit. Soleil dès 6 heures. Température : 14,8. Vent, 8. Nébulosité, 2 : cirro-stratus, cirro-cumulus.

Départ à 7 h. 10 m. Direction générale de la marche vers le sud-ouest, le long de la Lou-Fonzo; route très facile.

A la sortie de Ki-Sabi nous pouvons voir quantité d'arbres sauvages, écorcés à hauteur d'homme; ce sont des arbres à étoffe, différents des ficus cultivés et exploités dans les villages.

Pendant 1 !/, kilomètre, nous traversons des terrains d'anciennes cultures, puis le sol se couvre de cailloutis de quartz ; en même temps, le pays se boise d’essences grêles.

Traverste d’un étroit ravinement à sec; nouveaux terrains d'anciennes cultures et nous arrivons au ruisseau Ki-Zizi, à sec; son lit, large de 4 mètres, encaissé de 2",50 est encombré d'énormes conglomérats quartzeux : nous recueillons un échantillon de roche lourde, à cassure métallique, pailletée de points jaunes brillants; nos cœurs de chercheurs d’or s’'émeuvent, vainement, car ce n’est que du mica.

A la Ki-Zizi, nous voyons la Lou-Fonzo et le sentier se rapprocher, en même temps que nous revient la ligne de hauteurs qui, en face de Ki-Sabi, avait décrit un vaste demi-cercle vers le nord; ces hauteurs s'appellent maintenant Kilima-N'tendé, et leur falaise court vers le sud-ouest, proche la rive droite de la Lou-Fonzo: bientôt nous avons à notre gauche une autre ligne de hauteurs, les Kilima-Zandé, précédée de collines surbaissées, et courant également vers le sud-ouest, si bien que le dernier tiers de l'étape d'aujourd'hui s'achève dans une sorte de large couloir.

Plusieurs ruisseaux sont traversés : le Ka-Léla, large de 2 mètres, avee 20 centimètres d’eau courante limpide; sur ses bords se voient des phœnix et d'anciennes cultures; puis c'est le Ka-Pissia, aux abords marécageux, large de 3 mètres, avec 50 centimètres d’eau courante limpide.

Nous franchissons le Ka-Pissia à son confluent avec la Lou-Fonzo, un peu en amont de rapides qui barrent cette dernière, et qui font plus pittoresque encore le cours de la rivière, assez paresseux sous les grands arbres qui s’y mirent, arbres parmi lesquels se voient des borassus, des saucissonniers, des mimosées.

Aux terrains de terre noire bordant le Ka-Pissia succèdent des roches spongieuses, puis des schistes redressés presque verticalement, dans lesquels on trouve le ruisseau Mo-Avi, à see en ce moment; après ces schistes c’est de nouveau toute une étendue de belle terre noire, avec grands arbres, et un petit ruisseau, le Ki-Afoulou, marquant une étroite dépression marécageuse.

Le sentier continue à suivre la rive droite de la Lou-Fonzo, où s'entendent constamment des rapides.

A 11h. # m., nous stoppons au ruisseau N'soungwé, large de 2",50, encaissé d'autant. En ce moment, on y trouve une nappe d’eau claire, à courant faible, large seulement de 1 mètre, profonde de 10 centimètres.

Nous avons marché 3 heures 54 minutes pour faire 17 !/, kilomètres.

[ a existé jadis ici une case pour voyageurs blancs (nous sommes sur la ligne Mpwéto-Mtowa): seuls quelques pans de murs en torchis subsistent encore.

Nous dressons les tentes contre la N'soungwé, dont la superbe galerie nous fournira une ombre épaisse et bienfaisante. Dans cette galerie je note d'énormes figuiers à fruits comestibles, les « makoua », déjà

signalés.

En cours de route, nous avons mangé un fruit ressemblant fort, comme dimensions et couleur, au « ki-kounda » mangé le 5 octobre; le fruit d'aujourd'hui — que le guide appelle aussi ki-kounda — en est

complètement différent par la feuille de la plante, par le port des grappes de fruits et par le goût de ces derniers;

beaucoup plus fin que celui des Ki-kounda d'il y a quatre jours; nous trouvons à ceux d’aujourd’hui plutôt un goût de raisin.

12 h. 20 mn. : température, 2%. Vent, nul. Nébulosité, 7 à 8 : cumulus et fracto-cumulus.

A 13 h. 10 m. commence un passage de sauterelles. Spectacle effrayant. Pour la première fois, je le vois dans son plein et puis comprendre pourquoi on l’a appelé «un fléau ».

Lors de mes deux précédents séjours au Congo je n’avais pas eu l’occasion de voir les sauterelles, du moins les sauterelles migratrices, dont les bandes peuvent porter la dévastation avec elles.

La première fois que je les vis, ce fut sur le Zambèze, le 5 Juin, vers 9 heures et demie; dans les jumelles, on distinguait sur la rive droite des vols épais de ces acridiens.

Les jours suivants nous longions la rive gauche du même fleuve et pümes constater que des milliers et des milliers de sauterelles formaient, à la laisse des eaux, un singulier bourrelet quasi continu. 11 se peut qu'un passage se füt abattu dans le courant qui, en les portant à la rive, avait donné à celle-ci cette singulière garniture brune, que ses grouillements faisaient hideuse à voir.

Aujourd'hui, 9 octobre, l'atmosphère est plus remplie que par la plus violente rafale de neige; mais les flocons sont bruns et, au lieu de fondre au soleil, ils l’obscurcissent; sur le sol, les jeux d'ombre font croire au passage de colonnes de fumée dense.

Le bruit des millions, — que dis-je, — des milliards d'ailes, semble le fracas assourdi et lointain de chutes d’eau, ou bien encore le bruit de voitures pressées roulant sur le macadam.

Jasqu'à 15 heures les nuées vivantes passent de l’ouest dans l’est; des groupes épais s’abattent sur nous.

Alerte !

Qu'on ferme tout : tentes et caisses!

Pour les noirs ce parait être une bonne aubaine : grillées ou frites à Fhuile, avec un peu de sel, cela — disent-ils — vaut le meilleur poisson ! x

Je remarque qu'aucun de nos indigènes ne s'inquiète des ravages que pourra causer cette armée d’infiniment pelits; aucune figure soucieuse, aucun propos de regret; rien que le plaisir de la chasse aux n'aikés.

À 1% heures, le vol qui s’est abat sur nous s’'enlève à nouveau et prend, sans hésiter, la direction nord ; ce coude à angle droit sur la première direction de vol avait-il une raison d’être?

Ou bien les bandes de sauterelles sont-elles versatiles comme les foules, et suflit-il d’une sauterelle de Panurge pour que toutes suivent?

Mais voici que de nouvelles nuées arrivent, qui se pressent aussi vers le nord. C’est terrifiant!

Et sans reläche tombent en pluie dégoûütante les preuves stercorales que l’insatiable bande à bien mangé.

Pour compléter l'agrément que nous procure le passage des n’#ikés, la vie nous est rendue impossible — l’après-diner surtout — par une mouchelte, une sorte de maringouin, qui s’obstine à pénétrer dans nos yeux larmoyants, nos nez désagréablement chatouillés, nos orcilles méchamment agacées; et les sales bestioles piquent plus encore que moustiques altérés. À la tombée du jour, nous pourrions nous penser tous atteints de

roséole, tant nous avons été harcelés et piqués.

Lundi, 140 octobre 1898.

6 heures : le thermomètre, demeuré toute la nuit au plein air, est couvert de rosée et marque 13°.

Forte rosée partout. Vent nul. Nébulosité, S : cumulus, alto et cirro-cumulus.

Départ à 6 h. 45 m.

La N’soungwé franchie nous constatons que nous aurions eu avantage, hier, à venir camper sur la rive gauche où existe un superbe sous-bois.

Marche de 18 kilomètres vers le sud-ouest, couverts en 3 heures 31 minutes, pour atteindre le village Ka-Sama, où nous campons.

Toute l'étape est bien boisée; le nombre d'arbres dont l’industrie pourrait s'emparer est, toutefois, très

restreint. On ne voit rien d’exploitable dans la flore : pas de lianes, pas d'essence à cires ou à gommes: bref, une brousse claire, gaie, haute, mais sans emploi.

Beaucoup de fleurs toujours, parmi lesquelles nous distinguons comme nouveauté une plante à bulbe donnant une hampe à jolies fleurettes bleues.

On a la sensation de traverser un vaste verger, et l’on est choqué de ne pas voir plus de gibier; cinq ou six fois nous rencontrons des bouses desséchées d’éléphant; pas de traces d’antilopes:; toutefois, à 9 h. 50 m., en un point où le sentier touche la Lou-Fonzo, nous mettons en fuite une demi-douzaine des légers et gracieux animaux, qui étaient probablement à l’aiguade.

Nombreux indicateurs de miel.

Beaucoup de roches affleurantes ; cailloutis de quartz partout; sable rouge et petites termitières par places: beaucoup de conglomérats, surtout dans le lit de la Lou-Fonzo, qui continue à être barré de rapides; parfois on voit les dalles rocheuses se prolonger hors du lit de la rivière.

La falaise des hauteurs N’tendé suit la rive droite de la Lou-Fonzo jusqu'à hauteur du village Ka-Sama ; là elle dévale brusquement tout en s’infléchissant vers le nord.

Il est 10 h. 16 m., quand nous arrivons au village Ka-Sama (52 huttes en 2 groupes).

Le village à un aspect malheureux et malpropre; il y sent mauvais. Comme nous ne pouvons pas perdre de temps à chercher un autre campement, nous nous y installons quand même.

Une bonne place de campement eût été trouvée à quelque distance à l'est du village, sur le bord de la Lou-Fonzo, où existe un merveilleux emplacement ombreux; ici, pas moyen de trouver un demi-pouce d'ombre, et nous devons, pour manger, installer la table dans une tente, ce que nous avions toujours pu éviter jusqu’aujourd'hui.

Il y a bien eu jadis, à Ka-Sama, une case pour passagers blancs : elle a brülé et n’a pas été reconstruite.

De Ka-Sama on distingue vers l’ouest deux beaux pics, le pic Ka-

Songo et le pic Mouroumémoulé, qui se détachent dans la chaine bordant Lisière orientale du village Ka-Sama (189). la rive gauche du Lou-Alaba.

Au cours de l'étape nous avons trouvé quatre ruisseaux, trois à sec, le quatrième, — le Kôkôssi, — large de 3 mètres, encaissé d'autant, avec 20 centimètres d’eau claire courante; près de ce dernier se voient d'anciennes cultures en terre noire.

Ka-Sama-village fait quelque peu le commerce de caoutchoue, et on nous offre en vente 2 à 3 kilogrammes de caoutchouc de lianes, assez beau, mais renfermant quelques impuretés, sous forme de débris fibreux d’écorce; les boules sont collées lune à l’autre en brochettes; le procédé de coagulation par le bossanga n’est pas connu ici.

Mais la principale industrie du village est la fabrication, ou plutôt le raflinage, du sel par évaporation des eaux d’un marais salant, que verrons demain.

Après-midi employée à la mise au net de l'itinéraire, à la préparation d’une observation pour ce soir et à la détermination de l’inclinaison magnétique.

Le ciel est très beau et l'observation astronomique peut se faire complète par onze étoiles.

Avec la nuit qui s’avance on distingue de plus en plus la chanson perpétuelle des rapides de la Lou-Fonzo.

Mardi, 114 octobre 1898.

5h. 30 m. : température, 15°. Vent nul. Nébulosité, 4 à 5 : cirro-cumulus; cirro-stratus ; cumulus.

De 6 h. 15 m. à 7 h. 25 m., pris la déclinaison et l'intensité magnétiques.

Il est 8 heures quand nous pouvons nous mettre en marche; nous avons aujourd’hui le soleil exactement à notre zénith, aussi l’étape sera dure.

Au sortir de Ka-Sama et de ses cultures, nous trouvons le marais salant exploité par nos hôtes d'hier; ce marais s'étale à 1 kilomètre à l’ouest du village; il affecte la forme d’un croissant assez étroit couvrant une couple d'hectares.

Le fond de cette saline est formé d’une roche étrange, dure, d’un noir gris; on dirait du fer qui, par places, serait rouillé ; de longues crevasses, larges de 1 à 3 centimètres, découpent le sol, lui donnant l’aspect d’un fer à gaufres aussi irrégulier et tourmenté que possible; peut-être les alvéoles de grandeurs différentes qui lui donnent cet aspect sont-elles dues au dégagement des cailloux roulés que contenait le conglomérat sur lequel nous nous trouvons

Entre les parties rocheuses continues de ce sol bizarre existent des bancs de cailloux quartzeux, et des parties de terre noire grasse, cédant sous le poids d’un homme et laissant sourdre une belle eau limpide chargée de sel à saturation.

L'eau s’évapore, laissant le sol couvert d’une couche neigeuse de beaux cristaux d’un sel très pur, dont nous recueillons un échantillon (se trouvant à Tervueren).

Le village Ka-Sama exploite son marais à sel en évaporant purement et simplement l’eau qu'il y recueille, et aussi en râclant les efflorescences salines à fleur de terre.

De nombreux oiseaux, surtout des francolins, viennent becqueter les dépôts salins.

Il y aurait lieu d'installer iei quelques couples noirs, au service de l'État, qui seraient chargés de fabriquer le sel toute l’année; le sel obtenu approvisionnerait Mpwéto, Moliro et M'towa, stations qui recevaient encore du sel d'Europe au moment où nous prenions les présentes notes.

Le pays est ici infiniment pittoresque; la Lou-Fonzo, que trahissent le bruit de rapides et un grondement de chute, est bordée sur sa rive droite de collines surbaissées formant avant-plan des hauteurs N'tendé; un petit village (6 huttes) s’y montre dans un frais bouquet de bananiers; c’est un village de passeurs d’eau.

L’avant-plan de collines surbaissées se crevasse bientôt pour livrer passage à la Lou-Fonzo qui tombe d'environ 3 mètres de hauteur, puis s'infléchit vers le nord-ouest pour gagner le Lou-Alaba, dont nous sommes proches, et qui est marqué en position par la ligne de hauteurs de sa rive gauche.

Enfin, au sud, puis à l’est du sentier, une troisième ligne de hauteurs délimite la vallée, ou plutôt le large couloir où serpente le sentier.

Bientôt celui-ci tourne nettement au sud, abandonnant la Lou-Fonzo pour remonter le Lou-Alaba; au coude que fait ainsi le sentier on traverse la rivière Mo-Alala, à sec, large de 4 mètres, encaissée de 3,50, lit de gros blocs de conglomérats, de gravier, de gros sable; dans la galerie bordière, des bambous d'Inde, toujours grêles; au delà du Mo-Alala on foule un terrain sablonneux; la brousse est devenue beaucoup plus claire; partout sur les arbres maigres se voient les galeries de fourmis blanches; l'essence dominante est celle des mimosées; à noter aussi l'Anona Senegalensis (malolo du bas Congo, appelé ici mololo), qui atteint 3 à 4 mètres de hauteur, avec des fruits plus beaux que ceux des arbrisseaux brülés par les feux d'herbes dans le bas Congo. À côté de cet abricot des herbes nous avons à signaler aujourd’hui le mampata-m'béya, espèce de prune comestible non encore mûre, que nous retrouverons plus tard dans le sud de l’État, et que nous mangerons alors avec plaisir, lui trouvant une curieuse saveur de figue cuite.

Enfin je fais cueillir, pour repiquage à M'pwéto, des boutures de vigne sauvage à fruits comestibles, le manianza; disons, dès maintenant, que nous continuerons à trouver des vignes sauvages, d'espèces diverses, au cours de tout le voyage et qu’en certains points leur abondance est frappante.

Nous faisons maintenant face au sud; sur la rive gauche du Lou-Alaba, se détachent bien nettement les pies Ka-Songo et Mouroumomoulé, vus de Ka-Sama; leur altitude au-dessus du fleuve semble être respectivement de 300 et 400 mètres; à petite distance à l’est du sentier, court une falaise haute de 250 mètres au-dessus de nous; entre ces deux lignes de hauteurs, un large couloir où nous circulons, et qui me parait soumis aux inondations et aux débordements du Lou-Alaba.

Les terrains sablonneux ont fait place à un sol de bonne terre noire, très crevassée par dessiccation; à notre approche une petite troupe d’antilopes détale vers les hauteurs.

Nombreux phœnix et hyphènes, surtout dans la galerie du ruisseau Lo-N’goziba, à sec, large de 4 mètres, encaissé de 2, dans de larges dalles schisteuses. Il y a ici un point de campement superbe; au surplus, les restes d’un village abandonné montrent que le site a été apprécié jadis.

Les bruits de rapides s’accentuent fortement; l’épaisse et haute galerie bordière nous montre le fleuve tout proche, et bientôt, ayant encore traversé un ruisselet à sec, le Ka-M'pongolo, encaissé de 3 mètres dans un sol dallé, nous touchons le Lou-Alaba, en un point de sa rive droite où les passants noirs ont ouvert une percée dans sa galerie; le fleuve a ici 60 mètres de large; on entend des rapides en amont et en aval; la falaise de la rive droite s’est rapprochée du fleuve, presque à le toucher, et les hauteurs de la rive gauche ont commencé un mouvement analogue.

Le site se tourmente à plaisir; nous ne marchons plus que sur la roche et sur d’abondants débris rocheux, où vainement cherchons-nous des pierres taillées; des papyrus et des bambous d'Inde caractérisent la végétation.

Deux ruisseaux à sec, le N’zouiba et le Ki-Néma, encaissés de 1,50 à 2 mètres, sont franchis, puis commence une montée sur roches, véritable escalade des contreforts projetés par la falaise voisine jusque dans le fleuve, qu'on aperçoit en contre-bas; en se retournant vers l’aval on distingue une vaste expansion du fleuve avec de nombreuses îles et des rapides signalés par des lignes d’écume; tous nos noirs disent bien Lou-Alaba et jamais Lou-Apoula; d’après l’un d’eux, Lou-Apoula est le nom du fleuve avant son entrée dans le Moéro.

A la rude montée que nous achevons sur roches succède une descente idem, le long de la falaise, à laquelle on donne maintenant le nom de Kilima-Mända ; la falaise de la rive gauche est également très proche du fleuve, formant avec la falaise Mända un très étroit goulot profondément encaissé, laissant passage au Lou-Alaba oriental.

Ce goulot nous mène en une sorte de carrefour de montagnes, où le Lou-Alaba reçoit, par sa rive droite le Moloua, ruisseau large de 4 mètres, encaissé de 2, dans les dalles de schistes, avec 10 centimètres d’eau N A : A assez claire, mais quasi stagnante; ne nous le traversons et trouvons sur sa = ST ue \Z rive gauche le petit village Mou-Téta es RUE (16 huttes) avec une case pour pas- . ; sagers blancs; cette case comporte deux chambres minuscules où, avec beaucoup d'artifices, nous parvenons à installer nos trois lits de camp.

La vallée du Moloua est un étroit couloir venant de l’est et s’embranchant sur celui du Lou-Alaba, qui vient du sud.

La falaise Mända s’est infléchie vers l’est, bordant la rive droite du

Moloua, dont la rive gauche est RES ESEUTE Done : bordée par les monts Pou-N’goua Le pie Kia-M’boa au village Mou-Téta.

avec le pic Kia-Mhoa. {

Il est 13 h. 55 m. quand nous stoppons à Mou-Téta; 25 kilomètres ont été effectués en 5 heures 55 minutes; nous sommes légèrement esquintés, — si on peut dire, — surtout de la montée et de la descente sur roches dans l’étroit goulot du Lou-Alaba, montée et descente faites précisément à l'heure de midi, à un moment où nous ne porlions plus ombre, le soleil étant exactement à notre zénith; aussi avons-nous plus que soif, et accueillons-nous avec une certaine reconnaissance une création rafraichissante due à Dardenne : ce docteur en breuvages invente aujourd’hui la limonade au miel et à l'acide tartrique.

A 17 heures l'horizon ouest se charge de nuages orageux; sourds roulements lointains.

À 17h. 45 m., premier éclair rapproché; vent de tornade. Bientôt, nous sommes dans la tourmente; violentes rafales de poussière aveuglante ; coups de tonnerre répétés, dont l’un roule et se répercute pendant plus de deux minutes, montre en main; pluie assez forte jusqu’à 21 heures.

C’est la première averse sérieuse dont nous soyons gratifiés.

Mercredi, 12 octobre 1898.

Passé une très mauvaise nuit sans sommeil, suite de la fatigue d'hier.

6 h. 25 m. : température, 19,5; vent nul; nébulosité, T : stratus, cirro-stratus, alto-cumulus, alto-stratus.

Départ à 7 heures, vers le sud; nous devons d’abord sortir du carrefour de couloirs étranglés dont jai parlé hier ; à la terre noire des plantations de Mou-Téta suceède bientôt la roche, qui reprend tout son empire; deux ruisseaux à sec, le Pon’goua et le Zoumboula; un peu à l’est du sentier surplombe le pie Pon’goua (350 à 400 mètres au-dessus du sentier) ; à l’ouest, on voit le fleuve en contre-bas et, devant nous, au sud, se dresse une paroi de grès et de schistes rouges quasi verticale, qu'il faut ascensionner; pour nous, ça sera déjà dur, mais si l’on songe à la colonne chargée qui suit et qui va devoir arriver là haut, on ne peut s’empècher de rendre une fois de plus justice à ces « sales moricauds », sans lesquels nous ferions ici bien triste mine, ou plutôt sans lesquels nous ne ferions en Afrique aucune espèce de mine, puisque nous n°’v serions pas.

Les schistes, friables, sont redressés à 45° et forment les marches naturelles d’un escalier de géants sur lequel nous nous engageons, coupant la montée de repos fréquents; de là-haut de gros singes font dégringoler vers nous des débris de roche, comme feraient des assiégés se défendant contre l'escalade de leurs remparts.

Enfin, nous voici au haut de la falaise; asseyons-nous pour souffler et contempler le paysage : à nos pieds, c’est le carrefour de gorges étroites dont nous venons de sortir; à grande distance, au nord, on découvre toute la vallée du Lou-Alaba, dont on suit les détours vers Péperon des monts N’tendé, aux salines de Ka-Sama ; le pays, archi-lourmenté, rappelle plus ou moins le bas Congo, de Manyanga vers Vivi; ici aussi, on se demande où passe le fleuve.

Reprenant notre marche nous continuons à monter plus doucement vers un large plateau boisé où se dressent de grandes termilières en formation, et beaucoup d’euphorbes-candélabres; le sol rouge, résidu des schistes délités, parait très fertile; quand nous cessons de monter nous sommes à 1,320 mètres d'altitude ; depuis Mou-Téta, qui est à 940 mètres, nous avons done monté de 380 mètres; maintenant, nous allons redescendre de façon quasi continue jusqu'au lac Moéro, avec, à notre droite (donc à l’ouest du sentier) une ligne de hauteurs où se détache le pie Ka-M'pingui, et qui borde le Lou-Alaba par sa rive droite.

Toutefois, nous n'irons pas aujourd'hui jusqu'à la station de M'pwéto, pour diverses raisons :

1° Après la très dure montée de tout à l'heure, les porteurs se sont déclarés très fatigués et ont demandé qu'on ne gagne M'pwéto que demain;

2 Je désire, de mon côté, mettre au courant tout le travail d'itinéraire, et de l’observation de Ka-Sama ;

3° Il est toujours désagréable d'arriver avec une caravane dans une station après 10 ou 11 heures du matin.

C’est pourquoi nous stoppons à 9 h. 45 m., après avoir traversé le Ki-Pambala, ruisseau marécageux allant au Moéro, près de Mpwéto; le Ki-Pambala, sur la rive gauche duquel se voient d'anciens terrains de culture, est large de 3 à 4 mètres, avec 20 centimètres d’eau boueuse stagnante, où vient s’abreuver le gros gibier; nous avons eu soin, heureusement, d'apporter de Mou-Téta des dames-jeannes d’eau potable, car nous avions été prévenus que nous n’en trouverions plus avant M'pwéto.

Il a été fait aujourd'hui 12 !/, kilomètres en ? heures 45 minutes.

Le camp installé, on nous apporte force kasongolé (oranges du Cafre) mürs à point, ainsi qu'un nouveau fruit sauvage comestible, le soukissia, baie verte de la grosseur d’une cerise, sessile, un peu aplatie, charnue, donnée par un arbrisseau de 1",50 de haut; le fruit n’est pas encore mur.

Pendant que mes adjoints et moi sommes au travail, nos gens se dispersent dans la brousse, à la chasse — ainsi que nous les y mettons chaque jour — de tous les insectes et animaux possible; les bonnes captures sont toujours bien récompensées; on nous apporte aujourd’hui quelques spécimens de phasmides, toujours curieux.

12 h. 40 m. : roulements de tonnerre éloignés vers l’est, se continuant pendant tout l'après-midi. Vent, Dares

17 heures : rafales de tornade sèche.

18 heures : température, 24°; vent, 2; nébulosité, 6 : cirro-stratus; alto-stratus; nimbus cumulliformis ; stratus ; nimbus.

Jeudi, 13 octobre 1898.

Excellente nuit fraiche, donc reposante.

À 5 h. 30 m., le thermomètre marque 19. Vent, 2; nébulosité, 6 à 7 : cumulus; alto-cumulus; nimbus cumuliformis. 2

Départ à 6 h. 30 m.; étape très facile; 14 kilomètres couverts en trois heures dix minutes. Toujours même sol d'argile rouge provenant des schistes désagrégés ; à l’est du sentier ligne de hauteurs s’éloignant bientôt à grande distance, pour aller former la bordure orientale du lae Moéro; à l’ouest du sentier, les Kilima M'pingui, hauteurs tirant leur nom de celui du pie signalé hier, et qui se continuent jusqu'à Mpwéto, où elles s’effondrent en une étroite crevasse d’à peine 200 mètres de large, par où s’écoulent les eaux du Moéro.

Nous pouvons consigner déjà iei une remarque, qui continuera à se vérifier par la suite : en règle absolue, les indigènes n’ont pas de nom pour les lignes de hauteurs, mais seulement pour des points remarquables de ces lignes, par exemple des saillants, des éperons marqués, des pics, ete., et les noms de ces particularités s'étendent alors à leur voisinage.

Au point de vue forestier, nous avons successivement du bois-taillis grêle, du bois-taillis ordinaire, une brousse grêle.

Voici un sentier venant du nord-ouest et joignant le nôtre; il mène au village Bwiti, situé sur la rive gauche du Lou-Alaba.

Cinq ruisseaux sont franchis, tous à sec, encaissés de plusieurs mètres dans les schistes rouges. Près de lun d’eux se voit le boma en ruines d’un village abandonné pour manque d’eau; ses cultures, également reprises par la brousse, étaient en belle terre noire.

Maintenant nous avons sur notre gauche une énorme plaine basse, herbue, dans laquelle le sentier descend un moment pour regrimper de suite sur l’avancée des hauteurs

M'pingui; nous suivons une route désherbée sur 3 mètres de

large, et voici bientôt venir à nous un Européen, accompagné Sous-lieutenant À de deux soldats : c’est M. De H., sous-oflicier, désigné par F. Fromont. Lieutenant Chargeoïs. M’towa pour commander lescorte qui nous attend à Mpwéto.

Nous sommes à moins de 3 kilomètres de cette station, et pourtant nous ne distinguons pas le lac, et nous ne le verrions pas sans le secours de M. De H., qui nous affirme le voir; et les indigènes disent de même.

Mais nous avons aujourd'hui un effet de lumière grise très bizarre, et qui donne au lac l’aspect d’une vaste plaine d'herbes; il nous faut les jumelles pour distinguer le friselis des vagues.

A mesure que nous marchons cette illusion d'optique s'évanouit, et le lac se montre bientôt dans toute sa majesté, allant se perdre à l'horizon sud, tandis qu’à l’est et à l’ouest des hauteurs fortement découpées délimitent ses bords.

Franchissons encore un ruisseau à sec, le Ki-Bolo, et nous touchons la station, la deuxième de l'État, où vont se continuer des travaux analogues à ceux de Moliro.

Le lieutenant Chargeois (depuis capitaine) et le sous-lieutenant Fromont, deux jeunes gens de belle allure,

sont en grande tenue pour nous présenter la troupe en arme; ii est 9 h. 40 m., la journée est belle, le drapeau aimé elaque au haut de son mât, les indigènes des environs et les artisans du poste sont réunis en groupes curieux pour l’arrivée de ces blanes, à qui il a fallu tant de porteurs, et qui font des choses inconnues. Bref, un spectacle vivant et coloré, qui nous impressionne tous vivement et sincèrement.

Ayant serré la main à nos compatriotes, et salué la troupe raidie dans le présentez armes! je prie M. Chargeois de donner congé à tout son monde, ce qu’il fait volontiers; et ce sont des cris de joie assourdissants, des gambades et des cabrioles, des effusions entre les noirs arrivant avec nous et leurs amis et amies retrouvés.

Pendant ce temps, nos hôtes nous conduisent sous la véranda de leur habitation, où nous attend un verre de vin. Nous apprenons que M. Maffei est arrivé la veille, mais qu’il a dû se coucher de suite, souffrant toujours du foie.

De bonnes installations nous ont été aménagées, tant pour nous que pour nos approvisionnements actuellement réunis au grand complet; il va falloir les vérifier et puis les expédier vers Lofoï.

Pour aujourd'hui, nous nous occuperons de notre propre caravane, dont toutes les charges sont reprises dans l'après-midi.

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