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CHAPITRE VII

Notre escorte. — Visite de chefs noirs. — Erreurs d'orthographe et d'écriture. — Construction des observatoires. — Installation des instruments. — Appréhensions concernant le recrutement des porteurs. — Mauvais état sanitaire. — Soirées couvertes. — Coup d’æil sur la station et ses dépendances. — Tornade. — Intéressantes constatations climatériques. — Modifications dans notre escorte. — Examen des feuilles du barographe et du thermographe. — Tubercules comestibles. — Nécessité de rapatrier M. Maffeï. — Mauvais état sanitaire. — Délicat souvenir d'Europe. — Excursion jusqu’à la factorerie anglaise de Ki-Engué. — Promenade le long de la rive nord du Moéro. — Départs de Ki-Engué. — Coup de collier. — L’eau du Moéro est-elle potable? — Dardenne part en avant-garde. — Organisation de convois de pirogues vers le sud du lac. — Série à la noire. — Désagréables compagnons de lit. — Lettre d’un officier anglais. — Les trombes de mouches Kou’n’gou. — Lettre de Dardenne. — Toujours mauvais état sanitaire. — L’oryctérope. — Sauterelles. — Dijiques et puces. — Racontar sinistre. — Mauvais esprit des soldats. — Méchante inflammation de ma jambe droite. — Encore les sauterelles. — Difficultés dans les recrutements de porteurs. — Chute de grêle. — Mal d'oreilles. — A propos des recrutements de porteurs indigènes. — Collection intéressante. — Départ retardé. — Nouvelles de Dardenne. — Noyade de deux indigènes. — Piège à feu. — Glu indigène. - Nouvel an. — Banquet en musique. - Curieux tambour. — Soirées couvertes. — Fin de notre séjour à M’pwéto.

Vendredi, 14 octobre 1898.

Commencé la vérification des charges arrivées à Mpwéto avant nous.

Payement des caravanes, ce qui absorbe trois ballots d’étoffe; le payement achevé, je fais faire une distribulion supplémentaire, ce qui provoque l'enthousiasme général; tous les capitas amènent successivement leurs hommes pour me remercier, par une triple salve de battements de mains, et, intérieurement, Je me dis que ce contentement général est de bon augure pour nos recrutements futurs.

Choisi dans notre escorte deux soldats mariés, qui partiront aujourd'hui pour Moliro, en remplacement des soldats originaires de l’Équateur que j'ai réquisitionnés à Moliro ; on se rappelle que j'en ai emmené sept: si je n’envoie pas d’un seul coup tous leurs remplaçants, c’est que j'estime avantageux de n’envoyer ces soldats que par deux à la fois; les autres suivront à quelques jours d'intervalle.

Une constatation plutôt drôle que j'ai dû faire en recevant aujourd’hui notre escorte (dont la force a été fixée à 60 hommes), c’est qu’elle a été composée presque exclusivement de gens mariés... où du moins en possession d’une moitié; d’aucuns même avaient deux moitiés, et plusieurs avaient un ou deux pelits gosses : ma troupe de 60 hommes arrivait ainsi à me représenter 150 personnes; n’eussé-je eu que cette raison, il importait de remplacer le plus de mariés possible par des célibataires, de manière à alléger la colonne qui nous accompagnera; il suffira, pour assurer tous les services, qu’il y ait un tiers de soldats en puissance d’épouses.

Reçu les hommages du chef Paramino, un noir à qui les événements de la campagne arabe avaient donné

une certaine importance; ils étaient deux, Kafindo et Paramino, tenus comme exécuteurs des hautes œuvres d’un bandit arabe du nom d’Outourouta, et qu'il fallut réduire par la force; au cours des opérations militaires menées contre eux, fut tué le sous-lieutenant De Mol; fut blessé Kafindo, qui mourut plus tard de ses blessures; Outourouta s'était enfui en territoire anglais, au sud du Tanganika; enfin, Paramino et un autre chef, Niemba Kounda, firent leur soumission.

Paramino, en visite à M’pwéto Station, avait attendu notre arrivée pour nous saluer avant de retourner dans l’Ou-Roua.

Reçu également la visite du chef Mpwéto, dont le village principal est à une heure du poste, dans la plaine qui s'étend au nord du lac.

Les voyageurs et résidents européens ont pris la très fâcheuse manie de ne faire aucune distinetion entre le nom d’un village et le nom de son chef; il en résulte de nombreux désagréments pour le géographe et l’écrivain; l’un de ces désagréments est que tout récit prête aisément à confusion; un autre est qu'au décès d’un chef, un même point géographique change de nom, car ou bien le nouveau chef porte un nouveau nom ou bien, s’il garde le nom de son prédécesseur, ainsi que cela se présente parfois, il change l'emplacement du village principal; de toute façon, l'erreur qui est faite, en désignant un village par le nom du chef, n’est compensée par aucune espèce d'avantage. Ceux qui dressent un itinéraire, doivent toujours se faire donner à la fois le nom du village (nom de la terre) et le nom du chef, et veiller à assurer ces renseignements en s’efforçant d'expliquer clairement ce qu’ils veulent. On éviterait ainsi d’étranges appellations à prétentions géographiques, telles, par exemple, que le nom Katanga [en un mot), appliqué à tout le territoire sud-est de l’État indépendant du Congo. Le mot Katanga est, en réalité, un nom de chef (nous avons trouvé partout des noirs portant ce nom), et il doit s’écrire en deux mots (Ka-Tanga), pour cette raison péremptoire que le préfixe Ka n’est autre chose que l’abréviation du mot Kazembé, qui veut dire grand chef-prince, et que Tanga est le nom du grand chef ou prince.

On connaît certains chefs noirs qui s'appellent purement et simplement Kazembé; il y en a un sur le Lou- Apoula, en territoire anglais ; un autre à été vu par nous sur le Lou-Alaba.

Comme c’étaient des chefs très importants, commandant à de grands territoires, on ne les désignait que par leur titre, comme on dit chez nous le roi, le prince, sans que confusion puisse se produire.

Si le chef est de moindre importance, on le désignera par le même titre Kazembé, en y accolant son nom, et l’on dira par exemple : Kazembé N’tanda (chef avec qui nous passämes un traité sur la rivière Lou-N’genda, à l’ouest de la Kouléchi) ; enfin, si le chef est d'importance secondaire, le mot Kazembé s’abrévie en Ka, et on aecole à ce préfixe le nom du chef d'importance secondaire; est ainsi que Ka-Tanga veut dire le petit chef Tanga ; les premiers voyageurs, — et particulièrement les missionnaires anglais, — ayant été bien reçus par un chef du nom de Tanga, qui possédait des mines de cuivre lui créant une certaine importance, donnèrent au pays le nom de royaume de Katanga, comme ils avaient renseigné royaume de M'siri, royaume de Lewanika; le moindre chef s'appelait king, C'est-à-dire roi, et nous avons tout un temps suivi les mêmes errements, prodiguant les titres de roi et de prince à de vulgaires poivrots de la côte, qu'on amena même en Europe avec des honneurs vraiment bien mérités.

Aujourd'hui, le mot unique Katanga a reçu ses lettres de géographie, et vous verrez qu'on ne débaptisera nullement tout ce terrritoire pour l'appeler, par exemple, — puisqu'il est minier, — Nouvel-Hainaut (en deux mots); on préférera consacrer à jamais un résultat d'observation erroné dû à des voyageurs non qualifiés au point de vue de la géographie exacte.

Mais j'arrête cette digression qui se pourrait fort prolonger, en me réservant de signaler à leur place d’autres hérésies de langage et d'écriture, acceptées avec une parfaite bénévolence, et même patronnées par quelques bonnes volontés trop confiantes, grâce auxquelles, par exemple, le mot Mpwéto désigne à la fois une station européenne, un village indigène et un chef idem; il est heureux qu’il ne désigne pas aussi une rivière comme c’est le cas pour d’autres noms.

Et je reviens à Mpwéto-Station, y faire une promenade pour choisir l'emplacement de l'observatoire météorologique et de l'observatoire astronomique.

Pluie pendant une demi-heure au milieu de la nuit.

Aujourd’hui, est à arrivé Lofoï-Station M. le sous-lieutenant Cerckell, qui a achevé un terme de quatre ans et qui rentre en Europe.

Samedi, 15 octobre 1898.

Commencé la construction de l'observatoire de météorologie.

Installé le baromètre à mercure.

Achevé la vérification et le réemmagasinement des charges.

Fermé également plusieurs lettres, dont une pour le capitaine Verdick, chef de la zone Ka-Tanga.

On se souvient qu'à la date du 15 septembre, j'avais écrit à cet officier pour lui annoncer notre prochaine arrivée à M’pwéto et lui demander d'envoyer des porteurs prendre nos charges en cette station.

Jai trouvé sa réponse en arrivant ici. Elle accentue l'impression de diflicultés dans le recrutement de porteurs, impression que m’avaient donnée MM. Helaers pour Moliro, et Chargeois pour Mpwéto.

Entre autres choses, le chef de zone à Lofoï m'’écrit :

« .… de m'étonne que Mpwéto ne puisse pas vous fournir de porteurs. Voici done ce que je vous propose : louez la barque de M. Crawford (missionnaire anglais) et faites transporter vos charges jusqu'à Ki-Lomba (sud du lae Moéro), où se trouvent un poste noir avec des magasins ; je les ferai prendre en ce point.

« Il serait préférable de ménager les porteurs du Ka-Tanga, si vous voulez en avoir pour les voyages dans le pays.

« C’est la première fois que l’on emploie les indigènes du Ka-Tanga comme porteurs. Il importe done d’user de prudence et de patience.

« Je désirerais m'entendre avec vous pour qu'aucun soldat n’accompagne les caravanes.

« Je vous souhaite la bienvenue au Ka-Tanga; je fais des vœux pour la bonne réussite de votre mission, et vous prie de me considérer, ainsi que mon personnel, comme tout disposé à contribuer à votre travail. »

Je réponds aujourd’hui à cette lettre, en remerciant pour l’aide promise, et en prévenant M. Verdick que J'enverrai un de mes adjoints à Ki-Lomba, et je vais traiter avec la mission anglaise de Loanza et la factorerie anglaise de Ki-Engué pour louer leurs bateaux. Il est entendu également que nos caravanes ne seront pas accompagnées de soldats; je partage entièrement à ce point de vue les idées du capitaine Verdick, et voudrais que jamais, sous aucun prétexte, des soldats noirs puissent avoir une autorité quelconque en dehors du contrôle direct des Européens.

Température à 18 heures : 26°.

Dimanche, 16 octobre 1898.

Consacré toute la journée à installer un bon bureau de travail, car je vais avoir à paperasser ferme.

Calculé la déclinaison approchée de Mpwéto pour la première mise en station du cercle méridien.

De son côté, Dardenne transforme un magasin en atelier de peintre; on y fait affluer le jour par un procédé radical qui consiste à jeter bas une des parois du magasin.

L'état sanitaire laisse à désirer : depuis une dizaine de jours, Michel se sent lourd, brisé, sans cœur à la besogne, bien que n'ayant pas un instant interrompu son travail; M. Maffei continue à se plaindre du foie et est hors de service; personnellement je souffre d’un dérangement d’intestin assez violent; seul, Dardenne est intact et attend toujours son premier accroc.

Lundi, 17 octobre 1898.

A 6 heures, nébulosité, 9 : alto-cumulus et strato-cumulus. Installé les actimomètres et l’enregistreur solaire; mis en marche le barographe Richard; fixé la méridienne approchée sur le terrain, au moyen du magnétomètre Delporte. De 10 heures à 11 h. 25 m., déterminé linclinaison magnétique; le vent, qui atteint une force 5, empêche de prendre ensuite l'intensité horizontale. De 6 à 18 heures, la nébulosité passe de 9 à 2.

Mardi, 18 octobre 1898.

Lens 6 COR RRRE

Installé les instruments de l’abri météorologique. Construit l'observatoire astronomique.

De $ h. 30 m. à 9 h. 30 m. déterminé l'intensité horizontale; préparé le catalogue des étoiles à observer à M'pwéto, à partir de 18 heures, le 18 octobre et jours suivants, et aussi l'observation de la lune qui pourra commencer le 21.

Actinomètre

d'Arago, à boules conjuguées.

Actinomètre de Bellany

Barographe.

(à éther).

Pluviomètre Baromètre Enregistreur Néphoscope. Pluviomètre Support de à 80 centimètres à mercure du solaire. posé sur le sol. l’anémomètre, du sol. capitaine George.

M'pwéto-Station : observatoire météorologique. Instruments de plein air et autres.

Reçu notre premier courrier d'Europe via Mtowa; le paquet est dans un pitoyable état, ce qui n’est guère étonnant si on lient compte que nous sommes en saison des pluies et que le transport du courrier via M'towa prend près de deux mois de plus que par voie anglaise.

Notre excellent camarade Michel recoit les palmes d’or de la Couronne, ce qui nous vaut un verre de champagne.

Toute la journée, vent d'intensité 1 à 2.

La nébulosité, à 7 heures, est 6; à 14 heures, 9; à 17 heures, 4.

Maxima diurne : 33°,3.

Mercredi, 19 octobre 1898.

Minima nocturne : 21°,8.

Achevé la construction de l’observatoire astronomique et placé le pilier du cercle méridien, en ayant soin de remplir de brique pilée le trou qui recoit ce pilier, comme protection contre les termites qui sont ici aussi abondantes qu'à Moliro.

Réglé les niveaux du cercle méridien par visées sur la ligne d'horizon du lac.

Installé le néphoscope (miroir à nuages) et les deux pluviomètres, l’un sur le sol, l’autre à 80 centimètres de hauteur.

Journée entièrement couverte, sauf une demi-heure d’éclaireie.

A 11 h. 50 m., quelques gouttes de pluie; roulements de tonnerre vers l’est, d’abord très éloignés, puis se rapprochant et se continuant toute l'après-midi.

A 17 heures, quelques gouttes de pluie:

Toute la soirée, orage éloigné dont on ne distingue pas les grondements; les éclairs se déplaçant dans le sud du lac, de l’est à l’ouest.

Observalion impossible.

Maxima diurne : 299,9.

Jeudi, 20 octobre 1898.

Minima nocturne : 200,7.

Le boy de Michel demande à retourner dans son village, ce qui lui est accordé, le gamin étant toujours souffreteux; nous sommes peu favorisés au point de vue de nos serviteurs : pas plus que Moliro (moins même que Moliro), Mpwéto ne peut nous fournir ces aides indispensables; nous devons nous contenter de quelques gamins employés jusqu'ici à la briqueterie.

Dans la matinée M. Cerckell part pour Mtowa.

Le lac est complètement démonté.

A 13 heures, la vitesse du vent, mesurée à l’'anémomètre de Robinson, est de 3 mètres à la seconde, soit 10,8 kilomètres à l'heure, petite vitesse des bateaux à vapeur.

A partir de 13 heures, roulements lointains de tonnerre

La nébulosité, qui était de 5 à 7 heures, diminue jusqu'à ?, puis augmente et, à [7 h. 20 m., elle atteint la valeur 10 (ciel entièrement couvert).

L'observation du soir est encore au diable

Durée d’insolation : 82,95. On entend par durée d'insolation le nombre d'heures et de fraction d'heure pendant lesquelles le soleil a brillé.

Maxima diurne : 300,3.

Vendredi, 21 octobre 1898.

Minima nocturne : 19°,2.

À 6 h. 45 m., la nébulosité est 10: alto-stratus et strato-cumulus; en même temps la transparence de l'air est si parfaite que toute la côte orientale parait comme découpée à l’emporte-pièce. Cette transparence diminue rapidement.

Michel va mieux ce matin; moi aussi; M. Maffei hors de service.

iemis au chef de poste de Mpvwéto tout le matériel de notre pauvre prospector, feu William Caisley, ainsi que la sonde du regretté De Windt.

Si le gouvernement central peut nous envoyer un nouveau géologue et un nouveau prospector, ils trouveront ici ce matériel qui y sera à leur disposition.

La station de M'pwélo est de création récente; c’est le lieutenant Maréchal (un des très bons élèves de la feue école coloniale) qui fut chargé de l'installer; l’emplacement choisi est très rapproché du goulot d’écoulement du lac; la station jouit d’une vue superbe sur le Moéro qu'on voit s’éteindre dans l'horizon sud, et sur toute la rive orientale, bordée de pittoresques hauteurs; quand l'atmosphère est limpide, on distingue, vers le sud et du côté de la côte anglaise, des sortes d’ilotins, qui ne sont que des parties élevées de la rive, prenant, à cause de la grande distance, qui ne laisse voir que leur sommet, des allures d’ilots, les uns couverts de végétation, les autres rocheux et nus. C’est la visibilité plus ou moins marquée de ces simili-îlots qui nous servira à apprécier la transparence de l'air, élément qui intéresse la météorologie scientifique.

M'pwéto-Station se compose du boma des Européens, du quartier des noirs, de cultures assez développées et de jardins légumiers bien situés, en bonne terre noire légère, à proximité du lac.

Les premières constructions ont dû, naturellement, être érigées en torchis, car il faut bien un abri provisoire, rapidement installé, avant de songer à des constructions plus stables, des bâtiments en brique, par exemple, qui demandent beaucoup plus de temps et de travail. I faut dire, d’ailleurs, que — bien que n'étant

Quartier des Européens. Force publique.

Travailleurs. Jardins.

M'pwéto-Station en 1898.

qu'en pisé — les constructions élevées par M. Maréchal avaient un caractère de solidité et de confort

marqué, contrastant avec Moliro; la maison principale, entre autres, était bien comprise avec sa très large véranda.

Toutefois, M. Chargeoïis à entrepris avec ardeur l'érection d’un hôtel, dont nous ne voyons pas le soubasement sans une certaine appréhension; ce soubasement, fait d'un encadrement en gros blocs de grès rouge

8 £ {on est au pied de hauteurs où l’on n’a qu'à ramasser autant de blocs qu'on le désire), maintenant un dé en terre rapportée, est si vaste que l’on peut craindre en ce qui concerne la toiture à établir pour couvrir une une pareille surface.

Je m'empresse de dire que, quand nous repasserons à M'pwéto, en 1900, nous trouverons le problème résolu.

Pour le moment, MM. Chargeois et Fromont fabriquent force briques cuites, et dirigent activement le travail des seicurs de long et des charpentiers indigènes oceupés à confectionner la charpente — très soignée — de l'habitation projetée.

Les installations des soldats et des travailleurs du poste sont confortables, alignées en vastes avenues entre le lac et le boma des blancs, et largement séparées l’une de l’autre.

Les cultures, comprenant surtout des produits indigènes, sont en rapport, et, chaque semaine, la ration est donnée en grande partie en nature : manioc, mais, patates.

Les jardins pour Européens sont malheureusement pauvres, les semailles n'ayant pas réussi; pourtant il s'y trouve des haricots, des salades, des tomates, des aubergines, quelques choux et quelques poireaux, et beaucoup d'oignons indigènes; environ un demi-hectare de pommes de terre d'Europe poussant bien et dont nous goûterons avant notre départ vers le sud; par malheur, ces plants de pommes de terre auront fort à souffrir d’un méchant puceron blanc qui les fera dépérir.

Comme fruits, assez bien de bananiers portant peu, quelques papayers et des groseilles du Cap en abondance; les autres arbres fruitiers sont encore petits et, d’ailleurs, peu nombreux : quelques caféiers dont les premiers fleurissent cette année même, des cœurs-de-bœufs, des citronniers, des goyaviers, des barbadines et c’est tout.

Jardin légumier de M'pwéto-Station en 1898.

L'arbre N’gongo.

Il y a encore comme essences introduites le faux cotonnier et l’inévitable « lilas de Perse » (en réalité jasmin du Cap).

Les plantes sauvages que nous avons recueillies en route ont été mises en terre et presque toutes ont bien repris ; seules les vignes sont mortes; mais nous en découvrons, couvertes de fruits, dans la galerie bordière du Moéro, auprès du potager.

Dans cette galerie, il faut signaler de beaux ambachs, actuellement en fleurs, des figuiers colossaux, et aussi un arbre majestueux, le N’yongo où Bo-hongo, qui se couvre d’une multitude de fruits ressemblant en ce moment à de grosses amandes vertes. Nous ne ferons que plus tard leur connaissance à maturité, et nous trouverons alors à leur faible couche de pulpe acidulée un goût très prononcé de bon cidre. Cette pulpe enrobe un gros noyau très dur, renfermant trois amandes tout à fait analogues aux « coconots » par l'aspect, le goût et la composition huileuse; ce noyau porte à son sommet un « œil » rappelant celui de la noix de coco.

Notre promenade à travers les jardins et les cultures de Mpwéto nous mène jusqu'au petit village d'un Arabe noir, Ki-Wélé-Wélé, très brave homme, rallié et entièrement dévoué à l'Etat.

Ki-Wélé-Wélé est renommé comme fabricant de nattes, pour lesquelles il utilise, — ainsi que les indigènes, d’ailleurs, — les fibres d’un palmier borassus. (Nous en avons envoyé à Tervueren.)

Il nous fait les honneurs de son petit village, où se trouve les kraals pour le gros et le petit bétail de la station; il y a là des bêtes à grandes cornes, originaires de l’Ou-Vira (nord du Tanganika); de beaux ânes très solides, des chèvres, des moutons à queue grasse et des cochons à l’engraissage; nous voyons aussi le jardinet de Ki-Wélé-Wélé, installé près du lac, à l'embouchure d’une petite rivière; dans ce jardinet bien tenu existaient de très beaux papayers portant de gros fruits mürs, et aussi des goyaviers, des cœurs-de-bœuf et des grenadiers.

Pour compléter la description du poste, disons de suite qu'on y trouve un grand four à briques, des fosses pour scieurs de long, des jardinets à chaque habitation de noir; enfin, le poste commande le passage d’eau assuré par pirogues à l'entrée du £

goulot d'écoulement du lac, en un point large de 215 mètres; les passeurs habitent un petit village sur la rive opposée à la station; ils sont chargés d’approvisionner en poisson frais la table de Mpwéto.

Tout cet ensemble s'embrasse à merveille d’un petit pavillon de 2 $ repos, élabli à mi-hauteur des collines au pied desquelles est situé le poste; c’est de ce pavillon, d’ailleurs, que Dardenne peignilt la toile représentant Mpwélo-Station, et d’après laquelle est exécutée la gravure reproduite page 108.

Troupeau de M'pwéto-Station en 1898.

Gros hélail, ânes, moutons, chèvres, cochons.

Comme j'ai parlé légumes, fruits, poisson et bétail, j'achèverai en disant que la table de M'pwéto est bien fournie non seulement par les produits de culture et par la basse-cour et les troupeaux du poste, mais par les pêcheurs et les chasseurs; les pintades, les oies sauvages, les antilopes, les zèbres, les buffles, les phacochères paraissent régulièrement à table sous les formes les plus variées.

La seule chose qui manque pour le moment au poste, c’est la bienfaisance de grands arbres; le quartier des blancs est plus nu encore, si possible, que celui de Moliro. Mais, comme dans Carmen, «il n’est pas défendu d'attendre, et il est toujours doux d'espérer »; ici, l'espoir se portait sur quelques faux cotonniers naissants et sur de jeunes palmiers-élais, apportés de l'Ou-Roua et repiqués depuis peu. Le faux cotonnier (Eriodendron anfractuosum) est une bombacée: à Java et à Sumatra on le désigne sous le nom de Fromager. Son trone, généralement droit et élancé, est nu jusqu'à une certaine hauteur; puis les branches s’étalent horizontalement, en plusieurs étages; le fruit est une grosse capsule renfermant de nombreuses graines enveloppées dans le « faux coton », lequel est constitué de filaments brillants et fins comme la soie. Dans le

bas Zambèze nous avons constaté que cette « bourre végétale » était très employée pour la confection de matelas, oreillers, coussins, ete.

De plus la graine renferme 20 à 95 p. e. d’une huile utilisable pour la fabrication du savon.

Jusqu'ici on n’a pas réussi à tisser ou à filer le « faux coton », les filaments en étant trop cassants.

Signalons enfin que les troncs de « faux cotonniers » ont été employés avantageusement, au milieu du siècle dernier, à Java, comme poteaux télégraphiques, et que la « ouate végétale » que donne leriodendron est un article d'exportation à Java, Ceylan, dans l'Inde, à la Jamaïque et en Australie; en 1899, Java en a exporté plus de mille tonnes.

L'observation des nuages par le plein soleil.est très pénible.

À 15 heures roulements de tonnerre lointains à l'Est, se rapprochant à toute vitesse, la tornade ne mettant pas trois minutes pour arriver sur nous; la poussière passe par tourbillons épais, aveuglants, remplissant les maisons; les toits se soulèvent; les arbres plient.

L'anémomètre donne comme vitesse du vent 5",50 à la seconde, soit 20,2 à l'heure, vitesse moyenne des bateaux à vapeur.

En une heure il tombe 6 millimètres d’eau.

Cette tornade donne lieu à des constatations d’un intérêt extrême.

La première est qu’en dix à douze minutes la température tombe de 28° à 17°,9, soit de 10°; le diagramme du barographe montre de façon frappante cette chute brusque. (Voir le tableau inséré entre les pages 112 et 113.

En second lieu, et contrairement à ce qu'on pourrait attendre subjectivement, le baromètre n’a presque pas oscillé; en effet, la pression atmosphérique passe de 680%%,50 à 682 millimètres, pour redescendre bientôt à 680%m,50 et continuer sa marche normale.

La tornade avec pluie à donc été marquée surtout par une chute brusque de la température; nous sommes sept Européens en ce moment à Mpwéto, et tous nous nous sentons brusquement saisis par le froid; et, bien qu'endossant à la hâte nos paletots, nous demeurons dans un état de malaise pour le restant de la journée.

Et cette sensation désagréable est éprouvée — ïe le répète et jy insiste — par tout le monde; et nous la verrons se manifester dans la suite à chaque chute brusque et importante du thermomètre, chutes qui se produisent surtout aux tornades accompagnées de pluie.

Or, nous ne trouvämes aucun palliauif contre la dépression que nous subissions dans ces occasions, bien que l’un recourût à la quinine, l’autre à un verre d'alcool, un autre encore à sa fidèle pipe.

Dès lors, on saisit l'importance du fait que je signale dès maintenant, et l'intérêt qui s'attache pour tous à ce que les spécialistes en acclimatement arrivent à en déterminer les causes exactes et, si possible, les moyens de les pallier.

Quant à la faible oscillation de la marée barométrique, elle offre également un intérêt d’un autre genre.

Dans le Manuel de l’Explorateur, de MM. E. Blim et Rollet de l'Isle, ingénieurs français, on lit : « Dans les pays tropicaux, où les ouragans sont fréquents pendant la saison pluvieuse, les baisses énormes qu'enregistre le baromètre ne subsistent pas longtemps après la fin du phénomène. »

Les observations de la mission scientifique du Ka-Tanga, dans le sud de l'État du Congo, ne nous permettent pas de confirmer cette affirmation, au contraire : pas une seule des tornades qui furent observées par nous ici, puis à Lofoi, puis à Lou-Kafou-station, n’influença jamais le baromètre au delà de 1"%,50 plus ou moins; de sorte que, dans ces régions, il ne se produisit pas de baisses énormes du baromètre; cette remarque est éminemment intéressante au point de vue des nivellements barométriques; voir à ce sujet les premier et seizième mémoires de nos observations astronomiques, magnétiques el altimétriques; nous renvoyons à ce travail, parce que le côté trop technique de la question ne me permet pas de la développer ici; je dois me contenter de la signaler aux intéressés.

Durée d’'insolation : 31,75.

Maxima diurne : 29°,8.

Soirée entièrement couverte; observation impossible.

Samedi, 22 octobre 1898.

Michel à eu de nouveau une mauvaise nuit, mais, dans la journée, il se trouve très bien et peut s'occuper de préparer plusieurs objets de collection à expédier prochainement, entre autres un échantillon de tabac indigène, qu'une femme du poste coupe aussi mince que tabac à cigarettes.

M. Maffei doit rester couché : les douleurs du foie ne le quittent pas et, depuis quatre jours, il ne prend quasi-rien qu'un peu de bordeaux; il essaye le traitement au calomel contre le point de côté qui ne cesse pas.

Procédé aujourd’hui à la modification de notre escorte; reçu du poste de Mpwéto 14 soldats originaires de l’'Équateur, en place d’un même nombre d'Abarambos; j'ai laissé M. Chargeois choisir dans mon détachement les hommes qui lui convenaient le mieux, et il s’est empressé de choisir le groupe Abarambo venu, non de M'towa, mais de Lofoï, pour compléter à 60 les 45 hommes envoyés de M'towa; ceux-ci sont des Li-Kwangoula et des Mongélima, desquels M. Chargeois me dit : « Mauvaises têtes dont on à été trop heureux de se débarrasser! »

Jeus plus tard la preuve absolue que cette réflexion était exacte. Je ne songe pas à récriminer; j'ai pu mater la bande qui ne demandait qu'à mal faire, et dont un des sergents noirs est en prison pour dix ans; mais si les choses eussent tourné autrement, si jy avais laissé ma peau (ce qui compte peu), mais celles qui m’étaient confiées par centaines, et si j'avais laissé compromettre le prestige de l’État (ce qui compte beaucoup), aurait-on fait remonter les responsabilités jusqu’à leur origine première et unique?

Le jour où tout le monde aura compris qu'il ne peut plus y avoir d'État dans l'État, pourra se marquer d’une boule blanche : l'avenir sera clair.

À 15 h. 30 m., roulements de tonnerre très sourds, très lointains.

La nébulosité descend de 5 à 3, puis remonte à 7,5; quand nous nous mettons au cercle méridien le ciel est quasi complètement couvert, mais nous attendrons jusqu'à ce que dame Phœæbé ait passé au méridien; il se pourrait qu'on puisse profiter d'une courte éeclaireie.

Malheureusement la lune ne peut être prise, el tout ce que nous pouvons faire, vers les 21 heures, est de

réussir cinq éloiles de latitude et trois d'heure; c’est piètre, mais ça vaut mieux que rien.

Durée d’insolation : 6,40.

Maxima diurne : 30°,4.

Dimanche, 23 octobre 1898.

Minima nocturne : 19°,5. La nébulosité varie de 6 à #,5, pour remonter à 8.

A 16 heures, grondements de tonnerre, puis quelques gouttes de pluie.

Durée d’insolation : 5",6. Vent variant de { à 5.

Au début de la soirée, les nimbus chargeant le ciel entier font l'observation impossible; vers 21 heures, toutefois, le zénith se découvre un peu, et nous pouvons commencer à observer, mais sans pouvoir effectuer une

observation complète.

Maxima diurne : 30°,7.

Lundi, 24 octobre 1898.

Minima nocturne : 19,4.

M. Maffei ne va pas mieux.

Déterminé la différence d'altitude entre la chambre où se trouve le baromètre à mercure et le niveau du lac; celte différence est trouvée égale à 30 mètres.

Changé les feuilles des enregistreurs de température et de pression atmosphérique.

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