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CHAPITRE VIII

Départ de M’pwéto-Station. — Étape pittoresque. — Vue sur le lac Moéro. — Le village de Niemba-Kounda. — Visite d’un fauve. — Le pays devient riche au point de vue de la végétation. — Grandes cultures indigènes. — La mission protestante de Loanza. — Le cottage du capitaine Weatherley-Poulett. — Bonnes nouvelles au sujet des recrutements de porteurs à Lofoï. — Belle journée. — Pays pittoresque et fertile. — Échappées sur le Moéro. — Campement à la Mo-Lombé. — Soirée d'observation pénible. — La pluie. — Les infiniments petits. — Marche dans l’eau. — Sauterelles. — Campement à la Lou-Salala. — Curieuses toiles d'araignées. — Continuation de la marche en un pays pittoresque. — Percées sur le Moéro. — On aperçoit l’île Kilwa. — Arrivée au village du chef Mo-Banga. — Richesses florales. — Séjour chez Mo-Banga. — Journées d'observations et de calculs. — Réception de nombreux chefs. — Pays des plaines. — La rivière Ki-Tété. — Traces de gros gibier. — Arrivée au camp de Mo-Linga. — L'île Kilwa. — Frontière à rectifier. — Émotion aurifère! — Arbre intéressant. — Pénible soirée d'observation. — Sale compagnie. — Fin de la plaine rocailleuse. — Halo. — Arrivée au poste dit de Ki-Lomba.

Dimanche, 8 janvier 1899.

De bon matin, avant le déjeuner, s'organise la caravane de départ, qui s’en va de suite effectuer le passage d’eau.

A 8 h. 20 m., nous saluons une dernière fois la garde de police, et gagnons le Lou-Alaba oriental par un chemin sablonneux que j'ai fait empierrer ces derniers jours; on met 13 minutes de la station au passage des pirogues, où nous devons attendre que la queue de la colonne ait achevé de traverser.

A 8 h. 50 m., nous prenons pied sur l’autre rive et abordons une de ces jolies grimpettes particulières aux «grand'routes » africaines.

A notre gauche, sur la pente même qui dévale pour se perdre en pointe au coin du goulot du Moéro, se voit un boma qui avait été élevé en prévision d'une marche possible des révoltés sur M'pwéto.

Le sentier court à peu près à mi-distance du lac d'une part, du Lou-Alaba oriental de l’autre; les deux nappes d’eau ne sont séparées ici que par une très étroite langue de terre, large d'environ 3 kilomètres; c’est une avancée de schistes rouges formant presqu'ile et simulant un étroit plateau bien boisé; le site serait superbe pour s’y fortifier; même une histoire se raconte d’un chef indigène qui, tarabusté par feu M'siri, avait songé à s'installer dans cette presqu'ile, en la coupant d’un chenal, qu'il aurait fait creuser en la partie la plus étroite, où existe d'ailleurs précisément une dépression naturelle donnant, à un certain moment, l'illusion que la jonetion existe.

Pourquoi ce de Lesseps noir a-t-il renoncé à ce beau projet? A-t-il toutefois jamais vécu!

Pendant trois kilomètres on suit le Lou-Alaba oriental qui, dans cette partie initiale de son cours, s’en retourne droit dans le sud et vient se briser, en éeumant de colère, dans un chaudron, d’où il ressort vers le

nord-est, pour s’infléchir bientôt vers le nord; le bruit des rapides, qui s'était enflé au fur et à mesure de notre approche, diminue bientôt, puis s'éteint : nous avons dépassé le chaudron et continuons à monter sur roches; à 1 Kilomètre à peine à notre gauche, le Moéro; nous marchons sur une sorte d’avancée des hauteurs qui courent nord-sud, à quelques kilomètres à l’ouest du sentier. Une coupe est-ouest, dans le terrain, montrerait trois plans : à l’est, le niveau du lac; à l’ouest, le sommet des hauteurs; entre les deux, une terrasse sur laquelle nous nous trouvons; le sentier y court quasi en ligne droite; il est vrai qu’il est tout ce qui reste d’une route large de 4 à 6 mètres, tracée ïadis par le chef de poste de M'pwéto, route aujourd'hui reprise par la brousse.

Maintenant, le sentier s’écarte un peu du Moéro, jusqu’à trois kilomètres environ ; on foule successivement des parties rocheuses, puis un sol argileux avec un peu de sable; plusieurs passages boisés sont pittoresques et agréables au voyageur.

Pendant les 15 à 16 premiers kilomètres de l'étape, on s'élève d'environ 200 mètres, sans traverser ni ruisseau, ni encaissement, ni dépression ; après quoi on rencontre une succession de ruisselets et d’encaissements gardant les eaux de pluie.

A signaler le ruisseau Mou-Talaba, sur roches, large de 2 mètres avec 20 centimètres d’eau courante, laiteuse (peut-être à cause des pluies). Sur sa rive droite, un boma abandonné; l’emplacement était autrefois occupé par le chef Koundja, lequel s’est porté un peu au sud. C’est chez lui que nous aurons le gite d'étape d'aujourd'hui.

Au sortir de ce boma en ruines, le sentier traverse un passage marécageux aux pluies, et qui borde un ruisseau sur grosses roches dévalant vers le pied du pie Kou-n’dapilia, dressé entre le sentier et le lac; puis, par une descente raide sur dalles schisieuses, on touche à la rivière Ki-Sendjé, dont le lit, large de 10 mètres, est creusé dans les schistes; en ce moment, la nappe d’eau de la Ki-Sendjé a 3 mètres de large, 20 centimètres d’eau à courant très rapide.

De suite on remonte une assez longue et dure montée; il fait chaud et on tire, je erois, la langue, quand, brusquement, nous tombons en plein gros d’une armée de fourmis rousses éparpillée en tirailleurs ; essouflés déjà par la montée, il faut prendre le pas de course, et croyez que c’est, en ce moment, plutôt dur, vu la raideur de la rampe.

Pour nous payer de cette alerte, voici que, brusquement, se découvre tout le lac; et la vue est si grandiosement belle qu'on comprend l'émotion qui étreignit tous les découvreurs des grands lacs africains : on ne sent plus la fatigue, on ne sait plus que l’on transpire sous des vêtements que la pluie, par trois fois déjà aujourd’hui, a détrempés; on ne songe plus aux continuelles obsessions qui hantent la tête d’un chef d'expédition; on regarde seulement, avidement, les veux très grands, pour y mettre plus de choses, l’admirable panorama, l’indéfinie nappe d’eau, dominée par nous de plus de 200 mètres, allant s’éteindre à l'horizon sud, tandis que sa rive orientale (la rive anglaise) se déroule avec son arrière-plan de montagnes, qu'on croirait peintes par quelque artiste chargé d’enluminer un beau livre de contes d’orient; au zénith le lourd soleil, très haut dans un ciel tout bleu, lavé de frais jusqu’à ce que, tantôt, il se noireisse à nouveau de lourds nimbus que la rafale roulera furieusement dans le crépitement de la foudre; alors le calme miroir d'argent fondu aura disparu ; à sa place, des vagues courtes, démontées, d’un mauvais ton gris plombé de malheur, se presseront comme si les caux voulaient sortir de leur cuve profonde, escalader la muraille rocheuse et balayer les pauvres gens qui, avec les bêtes, se seront réfugiés les uns dans leurs huttes basses, les autres dans leurs terriers.

Marchons.

Encore un village, dont le chef (Mapaïa) à émigré, pour s'installer en aval de M'pwéto, aux premiers rapides du Lou-Alaba oriental. Les cultures de cet ancien village ont été reprises par la brousse, mais certaines plantes ont lutté victorieusement contre elle, et, fièrement, s’épanouissent, très vigoureuses : ricins, canna edulis, amarantes queue de renard, et surtout plusieurs exemplaires du véritable ficus elastica.

L'emplacement abandonné par Mapaïa était excellent pour les cultures; aussi a-t-il été repris par un autre chef, Niemba-Kounda, qui, me dit-on, est venu de l’Ou-Roua.

Il est 14h. 5 m. quand nous entrons dans son village, ayant couvert 25 kilomètres en 5 heures 25 minutes, et avec plaisir.

Nous sommes par quelques 1,250 mètres d'altitude, dominant de près de 300 mètres le niveau du lac, qu'on aperçoit à environ 2 kilomètres vers l’est.

Des huttes très convenables, mêmes coquettes, ont été préparées pour nous, ear le plus souvent possible nous logerons dans des huttes indigènes, pour des raisons que j'ai dites précédemment : gain de temps, conservation des tentes, ete. Bientôt, je puis m'installer devant ma petite table et mettre au propre l'itinéraire d'aujourd'hui.

Au cours de l'étape, nous avons noté dans la brousse, comme spécimens de la faune : de nombreuses sauterelles; comme spécimens de la flore : beaucoup d’aloès; quelques euphorbes candélabres; des ficus elastica; le bel arbre paramouwési (dont nous avons expédié des échantillons de Mpwéto); l'amomum citratum ; le ka-méné à rhizome comestible, auquel on recourt en temps de disette.

Cette plante est très curieuse : au sortir de terre, avec sa spathe et son spadice, elle affecte des allures de gouet; continuant à se développer, elle atteint 1",50 de haut, avec de larges feuilles aussi irrégulièrement découpée que possibles, et une tige succulente très aqueuse.

D’après le docteur De Wildeman (du Jardin botanique de Bruxelles), il s'agit de lanchomanes qiganteus.

Les plantations du village de Niemba-Kounda sont en bon terrain argileux, gras et fertile, où les cultures sont superbes.

Le chef nous offre 12 poules, # paniers de farine et 2 paniers de haricots verts à manger en princesses; cela lui vaut 15 brasses d’étoite.

D'autre part, le camarade Chargeois nous a donné, pour le voyage jusqu'à Lofoï, un des chasseurs noirs de son poste; il nous apporte aujourd'hui deux pintades.

Comme nous avons emporté ce matin un cuissot de jeune zèbre et un filet idem rôtis à point, nous expédions les deux pintades à la mission de Loanza, que nous traverserons demain.

Enfin, on nous apporte encore un bel oiseau vivant, appelé par les indigènes « toba »; c'est une outarde de la grosseur d’un faisan.

Si j'ajoute que nous avons avec nous deux chèvres laitières, on pensera que nous étions loin de la misère.

A 17h. 50 m., du bout de l'horizon nord-ouest, accourt avec furie un ouragan, qui transforme en lac supérieur le plateau de Niemba-Kounda. Sauve qui peut!

I faut voir le cuisinier, ses aides et leur matériel là-dedans!

Et dire qu'ils arrivent tout de même à nous faire à souper!

La soirée couverte nous empêche de prendre le point. Nous nous rattraperons l'an prochain, au retour.

Lundi, 9 janvier 1899.

Vers 3 h. 15 m., émoi dans le village : cris, appels effrayés dans la nuit noire.

C'est un fauve — un terrible fauve! — qui est venu, en plein milieu des huttes, enlever une de nos deux chèvres laitières; le petit chef Ka-Béké (le très brave qui nous avait déjà servi avec ses hommes entre Moliro et M'pwéto) a donné lalarme, et l’on s’est mis à la poursuite du voleur, à qui on à pu faire lâcher sa proie; malheureusement, celle-ci avait eu le crâne ouvert d’un coup de dent, et avait été éventrée de la pointe du sternum jusqu'à la queue.

A peine nous sommes-nous recouchés, nouvelle alerte avec des cris d'homme qu’on égorge : un des gardes de nuit prétend que le « fauve » est revenu, — ce serait un léopard, — et a voulu enlever la chèvre morte qu’on avait suspendue sous la véranda d’une hulte; mais ledit garde s’est cramponné à la chèvre et le léopard a de nouveau déguerpi, en emportant, toutefois, le « Loba » que nous avions gardé vivant dans l’espoir de l’amener jusqu’au poste de Dardenne, afin d’en faire prendre un croquis en couleurs.

À 6 heures, le thermomètre marque 17°; le ciel est couvert et menaçant.

A 6h. 35 m., la pluie commence à tomber; heureusement, elle ne dure qu’une demi-heure.

À T heures tout est en ordre de marche, et nous pouvons nous mettre en route; la brousse étant trempée comme une éponge, nous avons la sensation de marcher avec de l’eau jusqu'aux genoux.

Au sortir de Niemba-Kounda le sentier fait un coude très marqué vers l’ouest, correspondant à un cap identique du Moéro, pour reprendre ensuite la direction sud=—sud-ouest, après avoir traversé le

ruisseau N'senfwé, large de 8 à 10 mètres, avec 20 centimètres d’eau, courant rapidement sur larges dalles.

Sur la rive droite de la N’senfwé se voient des terrains d'anciennes cultures, où subsistent encore des bananiers et des plants énormes de manioc, enchevétrés de brousse. Puis c’est la rivière Mou’n’tt-Mouné, large de 6 à S mètres, avec 25 centimètres d’eau, courant rapidement sur roches; sur sa rive gauche, un village abandonné; entre ce dernier et le lac de grands borassus mettent leur superbe plumet.

L’impression que nous avons éprouvée hier, quant à la richesse du sol arable, s’accentue aujourd'hui, et nous constatons avec plaisir que le pays est infiniment mieux habillé que ce que nous avons vu depuis le nord du Nyassa.

Bien que la forêt tropicale n'existe nullement ici, la région n’en est pas moins constamment bien boisée et, pendant toute l'étape, nous foulons un sol argileux, gras, riche, coupé de plusieurs rivières pittoresques, à allure de torrents pendant les pluies; profondément encaissées, ces rivières roulent, rapides, sur de larges dalles plates, disposées en escaliers; leur traversée par les quelques 200 noirs de notre caravane est infiniment pittoresque, dans un cadre très sauvage. Tout le pays est — ou à été — en cultures. Là où l’on a abandonné les anciens champs, le manioe à poussé à même la brousse, et ses plants — hauts de 2,50 et plus — dominent souvent les essences basses, le tout s’entremélant vigoureusement.

Le ricin, les bananiers se montrent aussi à l'abandon.

Remarque de nouveau avec grand intérêt le « ficus elastica », dont nous trouvons une douzaine d’exemplaires très vivaces sur la route. Ces exemplaires sont à l’état de « buissons » — sauf lun qui à 2 mètres de hauteur environ — parce qu'ils ont été coupés, voici six à sept mois, pour élargir la route à 6 mètres : travail inutile; la brousse à très vite repris tous ses droits.

Le ficus elastica s'appelle « Ki-lemba », et les indigènes savent parfaitement qu'il est producteur de bon caoutchouc.

Je note encore dans la brousse : l'arbre que nous avons dénommé «€ pommier-néflier d'Afrique » (Rhaptopetalum coriaceum) ; lamomum citralum à profusion; le m'filou; l'anona senegalensis. l'orseille, fort belle et très longue; quantité de fougères; abondance de champignons comestibles; des bambusacées grèles; des arbres dont l'écorce est utilisée comme étofte.

L'itinéraire d'aujourd'hui traverse trois anciens emplacements de villages : leurs habitants sont allés se grouper au \oisinage immédiat de la mission anglaise de Loanza, dont les approches s’annoncent par des cultures très étendues.

Je note : manioc, mais, courges, sorgho, haricots variés, parmi lesquels le haricot de terre (voandzeia sublerranea), arachides, piti-pili, patates douces, ignames, mioumbou, chanvre, tabac, bananiers, coton, ricin, pourguère, sésame, borassus.

Il y a aussi le « bouba », papillionacée dont le suc sert à stupéfier le poisson.

Et voici la mission brusquement découverte du bord de la terrasse sur laquelle court notre route qui va, maintenant, dégringoler de quelques 130 mètres pour gagner le fond d’un cirque enclos de collines, où s'étale très coquette l'installation des protestants anglais.

La vue sur la mission et ses abords est superbe : partout des huttes bien construites et bien plantées au milieu d'énormes cultures variées; toute la brousse a été défrichée d’une façon ordonnancée.

Au delà de la mission, on voit s’étager le cottage du capitaine Weatherley-Poulett.

Le lac d’une part, la ligne des hauteurs qui, d'autre part, forme une ceinture boisée à ces instailations modèles, produisent un contraste des plus heureux.

Nos yeux s'étant rassasiés de ce spectacle réconfortant, nous commençons à descendre vers la mission, par une pente très raide; franchissons le ruisselet Ki-Pämpé, large seulement de 2 mètres avec un filet d’eau claire sur grosses roches,et voici venir à nous un fort groupe d'Européens : MM. Pommerov, Andersen, Wilson, Mac Lacklaen, Hawkins, Higgins, entourés d’un formidable état-major de moricauds de tout âge, les uns sérieux et gais, ayant fait toilette à notre intention ; d’autres, gambadant, tels des singes; de partout, les femmes hurlent leur ordinaire salut.

M. Crawford, le chef de la mission, est absent depuis déjà trois semaines.

Nous sommes présentés à M" Crawford (doctoresse en médecine, chirurgie et accouchements), ainsi qu'à Mn Andersen, Mac Lacklaen et Hawkins.

Nous profitons de notre arrêt à la mission pour fixer en espèces le coût de la location de la barque qui a fait un partie de nos transports.

Un copieux lunch a été préparé en prévision de notre arrivée, ct c’est bien appétissant ces tartes, ces gâteaux, ces viandes froides si proprement servies, ces bananes, ces ananas.

Mais, désireux de ne pas encombrer la mission de notre bande un peu turbulente, j'ai décidé que nous pousserions aujourd'hui jusqu’à l’installation de M. Weatherley-Poulett, à une heure au delà de la mission.

C’est pourquoi nous n'acceptons qu'une tasse de thé, un quartier de tarte et une tranche d’ananas. En vain insiste-t-on de la façon la plus charmante; nous sommes stoïques et prenons congé de toutes ces bonnes choses en même temps que de nos hôtes, lesquels nous donnent gentiment un pas de conduite.

Ce coin de Loanza est une merveille : les habitations — pourtant en pisé et en chaume seulement — sont riantes, gaies, propres, bien et copieusement meublées; il fait ici very confortable, et l’on comprend que les missionnaires y soient heureux.

Me Crawford a un bébé de quelques mois.

Les mariés sont à envier.

Mais pourquoi n’avons-nous pas vu la jeune dame noire de la mission, la femme du missionnaire noir Higgins?

La mission a des quantités d’ananas (assez pelits et rougeâtres), de bananes, de papayes, de grenadilles, de citrons, de groscilles du Cap, etc.

Le troupeau de gros bétail compte 60 têtes.

La mission tire son nom de la rivière Loanza, large de 2 à 6 mètres, avec 20 centimètres d’eau claire courant rapide sur lit de roches ; les missionnaires ont construit sur leur rivière un pont long de 25 mètres, très utile au moment des débordements.

A la mission, le lac fait un nouveau crochet dans l’ouest ; crochet qu’imite le sentier jusqu'à l'installation du capitaine Weatherley, sur la rive droite de la Kita, ruisseau de 2 à 2,50 de large avec 20 centimètres d’eau limpide sur cascatelles.

Pendant la dernière partie de la marche nous faisons lever force sauterelles.

L'étape a été de 19 kilomètres, couverts en # heures 10 minutes.

M. Weatherley est malheureusement absent. Néanmoins, connaissant de longue date toute son amabilité et qu'il nous en voudrait d'avoir évité de loger chez lui, nous nous installons dans une partie de ses dépendances.

Le capitaine Weatherley-Poulett est un ancien oflicier anglais, très riche, dit-on, venu ici par dégoût de notre vie de conventions stupides.

Il chasse et travaille à la reconnaissance géographique du pays.

A environ une heure au sud-ouest de la mission de Loanza, il a eréé un village modèle.

Ayant habité l'Égypte, il y a appris l'importance des rigoles d'irrigation et de drainage; aussi le sol de son collage est-il soigneusement drainé par un système complet de rigoles à l'air libre.

Le propriétaire est absent depuis neuf à dix mois, en excursion au Bangwélo, dont il est allé accomplir pour la deuxième fois la cireumnavigation.

A la suite d’une note envoyée par lui à la Société de géographie de Londres, ses dires auraient été contestés par M. Crawford, le missionnaire de Loanza.

Sans hésiter, le capitaine Weatherley s’en est alors retourné recommencer ses constatations. Je dois à la vérité de déclarer qu'au point de vue scientifique, la valeur de M: Crawford (et de tous ses adjoints) était — quand nous les connûmes — tout entière à faire. Il est au moins original qu'à Londres on ait eru pouvoir mettre ses dires en opposition avec ceux du capitaine Weatherley.

Quoi qu'il en soit, nous voiei donc chez un hôte que nous ne verrons forcément pas.

Bien que sa propre demeure soit large ouverte, nous nous contentons de quelques huttes formant dépendances de la maison principale.

L'installation de Kita comporte, outre cette maison principale, construite en pisé, toute une série de huttes, 59 rectangulaires et 87 circulaires, en tout 146, séparées par des pares, où je note divers légumes, des cotonniers, des tournesols, des ignias et d’autres fleurs.

Chaque hutle, avec ses parcs, est entourée de clôtures basses en jones recroisés, transformant ce site en un nouveau labyrinthe.

Devant la maison européenne, une large place, au sol bien battu, où le propriétaire Joue au croquet avec ses noirs.

Enfin, le troupeau compte 18 têtes de gros bétail, 20 chèvres et 50 moutons.

A 14h. 45 m., averse diluvienne avec orage violent; le temps n’est plus de s'installer en plein air: aussi sommes-nous heureux de pouvoir dresser nos tables dans un grand chimbèque sombre.

La saison des pluies en ces régions est certainement caractérisée tout autrement que dans la région des cataractes (région de Matadi à Léopold-Ville) ; ou plutôt elle n’est pas caractérisée du tout : il pleut à n'importe quel moment du jour et de la nuit, et, depuis quelque temps, il pleut chaque jour.

Quelques petits chefs ont apporté œufs, poules, farine. Les indigènes continuent à n'avoir, comme animaux domestiques, que la poule, le pigeon et quelques vilains chiens ; parfois un gros canard.

Voici maintenant un soultani, qui s'intitule chef de tout le pays depuis M'pwéto jusqu'au sud du lac Moéro ; il apporte force farine, poules, poisson fumé.

Ca devient une ruine! Je prends les poules et un peu de poisson fumé, disant à cet important soultani que nous avons reçu hier et aujourd’hui trop de farine pour que Je puisse encore en accepter, n'ayant plus d'hommes pour la porter.

Jusqu'ici, le remontage et la comparaison des chronomètres se faisaient le matin, avant de nous mettre en roule.

Ce système n’est pas avantageux; il vaut mieux procéder à ces opérations à 16 heures, quand on est bien installé à l'étape; on prend ainsi mieux son temps que dans le brouhaha forcé du lever du campement.

Soirée couverte : observation impossible.

Reçu aujourd’hui une lettre du capitaine Verdick, chef de la zone Ka-Tanga; il m’annonce qu'il a expédié en tout 650 porteurs au sud du lac.

Ce chiffre montre péremptoirement que j'avais raison de ne pas m'alarmier aux lettres parlant des dificultés du recrutement.

M. Verdick m'envoie aussi un plan de sa station en y désignant les locaux qu'il nous destine; il à dû élever d'urgence plusieurs constructions, le poste étant quasi en ruines lorsqu'il le reprit.

Mardi, 10 janvier 1899.

Passé une excellente et reposante nuitée. À 5 h. 35 m., le thermomètre marque 18°,5.

La journée s’annonce bien et tiendra ce qu’elle promet. La marche est un vrai plaisir; vers 9 heures, le soleil se décide à pointer de temps en temps. Juste ce qu'il faut pour nous être agréable.

De façon générale, le sentier court sud-ouest, à mi-distance entre le lac à l’est et la bordure de hauteurs qui se dresse à quelque distance à l’ouest, distance qui varie de 200 mètres à 3 kilomètres. Cette bordure de hauteurs domine d’une centaine de mètres la terrasse sur laquelle nous marchons et qui est, elle, à S0 mètres environ au-dessus du lac.

Par places, cette terrasse est profondément coupée par des rivières ordinairement à sec, mais qui, aux pluies, se transforment en torrents.

Partout, un sol argileux riche : les remarquables cultures confinant à l'établissement du capitaine Weatherley, la brousse souvent trop dense sur le sentier même, les emplacements d'anciennes cultures

des villages qui se sont portés contre la mission de Loanza, font foi de la fertilité du pays; après ce que nous avons vu depuis trois jours, nous n’accepterons plus qu'en souriant les allégations relatives au manque de vivres pour noirs et aux disettes dans ces régions; si des blan°s y ont cru, ils se sont laissé mettre dedans.

Au départ de chez M. Weatherley, on traverse de suite un petit village de 14 huttes, suivi de la Masanza, ruisseau large de 2 à 3 mètres, avec 20 centimètres d’eau courant sur roches en cascatelles.

Grands défrichements et nombreuses cultures en argile noire, grasse; puis nouvelle rivière, la Lou-[laa, large de 8 à 10 mètres, avec 25 centimètres d’eau laiteuse, à courant rapide, sur un lit d'énormes roches.

A la rive droite de la Lou-Ilaa, forte grimpette menant à un ancien village d’où on découvre la nappe du Moéro.

Anciennes cultures très étendues, à proximité d’un ruisseau à sec.

Maintenant les ruissaux à sec se succèdent de facon quasi ininterrompue; une végétation désordonnte encombre le sentier, et voici un beau paysage en sous-bois, avec de grands arbres parasols.

De nouveau le lac est visible; et toujours des ruisseaux à sec.

On fait lever des sauterelles un peu avant d'arriver à la N’konsolwé, rivière large de 8 mètres avec 25 centimètres d’eau courant très vivement sur roches en escaliers.

Puis recommencent les dépressions à sec, montrant les larges dalles rocheuses ; parfois un filet d’eau ; le sentier suit, en ce moment, une ligne à mi-pente entre la bordure de hauteurs à l’ouest et le lac à l'est; le sous-bois esttrès beau, mais on y remarque peu d'arbres d'utilisation économique.

Au delà de cette portion de la route, nous entrons en plaine soumise aux inondalions; de larges dalles de schistes micacés affleurent; la fin de la plaine prend des allures de beau verger à herbe courte.

Voici la Mou-Chachi, large de 6 à 8 mètres, avec 20 centimètres d’eau courant sur larges dalles rocheuses.

Passé la Mou-Chachi, le lac, qui avait disparu, redevient visible, et sa vue charme l’œil; nous sommes en un point à allures marécageuses, l'écoulement des eaux de pluie se faisant lentement; par places, l’eau stagne complètement; le pays garde l'allure d’un vaste verger ; l'herbe est courte et drue; courte veut dire ici de 40 à 50 centimètres de hauteur.

On continue à voir le Mocéro, et l’on arrive à d'anciennes cultures, bientôt suivies d’une forte descente menant à la rivière Molombé, large de 6 à 10 mètres, avec 30 centimètres d’eau très vive sur larges dalles de mica-schistes; au bord de l’eau, des bouses d’éléphants et des excréments de crocodiles disparaissent sous des nuces de papillons variés, où le filet de Michel jette un émoi plutôt justifié.

Nous remontons en soufflant la forte pente de la rive droite, et campons au village abandonné de Ka-Loulwa, où notre installation fait lever un nuage de criquets.

les h 35m.

; nous avons fait 24 kilomètres.

Au cours de l'étape, nous avons pu remarquer à diverses reprises le ficus elastica dont, en particulier, un bel exemplaire montre des cicatrices révélant qu'il à été saigné par son latex; noté aussi le man’ganza, superbe et robuste vigne, à feuilles énormes, à belles grappes fournies. Cette vigne se tient sans appui; elle à des allures d’arbuste; son fruit est comestible; malheureusement, nous n’en trouvons pas qui soient arrivés à malurité.

Champignons comestibles de deux espèces; moungombo, plante basse à fruit rouge comestible, non encore mür; mowsolé, belle et bonne figue comestible; sd'n'+a, strychnos à fruit doux, plusieurs fois signalé ; lemban’zxao (poire d’éléphant\, gardénia observé dans le bas Congo; saucissonnier et lissochilus; tels sont les produits observés dans la brousse aujourd'hui.

Les termitières continuent à être rares.

Une poignée de piquants de porc-épic est ramassée sur le sentier.

Comme, à la tombée du jour, le ciel parait se découvrir, le théodolite est mis en station à 17 h. 30 m. La soirée devient effectivement superbe, étoilée à plaisir, et pourtant nous travaillons depuis 18 h. 45 m. Jusqu'à 22 heures passées, sans pouvoir arriver à une observation complète; il doit y avoir une bande de

cirrus précisément suivant le méridien, car je ne puis avoir les étoiles de première et de deuxième grandeurs qu'en cachant complètement les fils ; dès qu’on éclaire ceux-ci l’astre devient invisible.

Toute cette soirée, où je pointe plus de trente-cinq étoiles, en faisant de violents et longs efforts d’accommodation de l’œil, me fatigue à l'extrême.

Nous prenons notre diner par bribes et morceaux, entre deux étoiles, vers 21 heures.

A 22 heures et quelques minutes, au moment où s’amènent quelques étoiles de première et de deuxième grandeurs, le ciel se couvre brusquement.

Nous gagnons nos couchettes sous des menaces de tornade.

Mercredi, 41 janvier 1899.

A minuit, l’orage à commencé à gronder au loin; puis la pluie s’est mise à tomber calme, légère, ne cessant que vers 8 heures.

À Th. 20 m., le thermomètre de plein air marque 18°,5.

Nous resterons ici aujourd’hui pour prendre une observation complète de magnétisme et effectuer les calculs de l'observation d'hier.

Toutefois, le sergent De H. partira avec une partie de la colonne et ira installer deux abris à la rivière Lou-Salala, prochain gîte d'étape.

L'observation magnétique est faite au milieu du jour; pendant la détermination de l’inclinaison et de l'intensité, l’orage s'entend à distance; un coup de tonnerre unique, isolé, éclate au-dessus de nous.

Vers 15 heures, un peu de pluie.

Nos noirs sont à la Chasse aux insectes pour Michel.

De son côté, M. Fromont pousse jusqu'au lac, qui est à 45 minutes du camp; en route, il fait filer plusieurs antilopes.

La température, au cours de cette journée grise, ne dépasse pas 24°; à 18 heures, elle est retombée à 20°; il fait frais.

La soirée est couverte, ce qui m'empêche de faire une seconde fois le point.

Jeudi, 12 janvier 1899.

A 6 h. 20 m., température : 189,2. Il pleut.

Pendant la nuit, le vent à soufflé violemment; dans les tentes, ce temps produit toujours une mauvaise sensation, rendue plus inquiétante encore par les mouvements et les bruits du monde des infiniment petits. Qui en donnera une idée? L’aiguière que le boy a déposée à l’entrée de notre tente se couvre de minuscules escargots; la brousse où l’on à déblayé le coin du campement s’agite et vit sous le vol court et silencieux de mouchettes impalpables autant qu'innombrables; éteint-on la bougie qui, seule, éclaire notre petit groupe réuni avant l’heure du coucher, on voit s’allumer de toutes parts les fugitives phosphorescences des capricieuses lucioles; dans la nuit d'encre on ronge partout, partout; méchante musique trop peu berceuse au voyageur énervé.

Muis le jour, une fois encore, est revenu, blafard, avec une pluie câline, persistante, rendant peu agréable le démontage des tentes; mauvaise affaire pour ceux qui doivent porter celles-ci, dont le poids est singulièrcment augmenté. Le temps est trop gris, le ciel trop bas pour nous laisser espérer une éclaircie; à T h. 55 m., nous nous décidons à nous mettre en route; l'étape demande 5 heures 40 minutes, pendant lesquelles la pluie ne cesse de tomber que pendant environ une demi-heure.

Direction générale : sud—sud-ouest pendant 23 !/, kilomètres.

Le sentier est bon, sauf que, à cause de sa forme en rigole et de la pluie persistante, nous marchons de facon continue dans 10 centimètres d’eau ; nous traversons les rivières sans recourir à l’aide des porteurs, car elles ne contiennent guère plus d’eau que le sentier.

Au départ du camp, l'étape s’'amorce par la traversée d’une belle plaine horizontale, à terre noire, longue

de 2 kilomètres; aflleurent ensuite de larges dalles de schistes, où se montrent l’un sur l’autre trois ruisseaux; celui du milieu à 4 à 5 mètres de large avec 20 centimètres d’eau courant rapidement sur cascatelles ; beau sous-bois, où l’on franchit successivement quatre ruisseaux à sec où n'ayant qu'un filet d’eau dû aux pluies.

Pendant cette première partie de l'étape, le sentier s'est rapproché des hauteurs ouest; maintenant, il s’en éloigne progressivement, pour entrer dans une plaine boisée, d’où le lac s'aperçoit à 3 ou 4 kilomètres à travers des percées d'arbres; le sentier est un peu en pente; nous semblons nous porter sur le lac.

Tout est archi-garni de sauterelles; archi-garni, c’est-à-dire que ces vilaines bêtes se superposent sur les herbes du pied au sommet des tiges.

Franchissons le Niala (4 mètres de large, 20 centimètres d’eau), suivi d’une étroite dépression à see, au delà laquelle on revoit le lae, distant d’une couple de kilomètres.

Notre sentier recoupe ici des sentes d’hippopotames; puis vient le ruisseau Ki-Teau, large de 8 à 15 mètres, avec 20 centimètres d’eau sur dalles plates, bientôt suivi de la Ki-Péchi, large de 8 mètres, profonde de 60 centimètres, eaux très vive.

Au delà de la Ki-Péchi, nous foulons des schistes redressés verticalement, et entrons dans une plaine herbue, coupée d’un ruisselet à sec, auquel succède la rivière Mou-Kouba; on y arrive par une forte descente sur roches; la rivière a une largeur totale de 15 à 18 mètres, mais la nappe d’eau, profonde seulement de 20 centimètres, n'est large que de 3 mètres; la rivière franchie, on remonte une grimpette marquée, du haut de laquelle on a, sur la rivière en contre-bas, un coup d'œil très pittoresque; et la plaine herbue recommence, garnie de nombreux makoussous (pommiers-néfliers), pendant que la falaise de l'ouest commence à s'éloigner pour disparaitre bientôt à nos veux, de par les mouvements du terrain, la plaine étant en dos d’âne.

Encore un ruisseau, le Ka-Milimba, large de # à 5 mètres, dans un lit d'argile, avec 25 centimètres d’eau quasi stagnante; la plaine encore, venant s’éteindre à la lisière d’un beau sous-bois où nous entrons pour trouver la rivière Lou-Salala et notre gite d'étape.

Comme à la rivière Mou-Kouba, il faut ici dégringoler une forte pente pour atteindre le lit de la Lou-Salala, lequel lit a 10 à 15 mètres de large; l2 nappe d’eau n’a que 2 à 3 mètres, avec 15 centimètres de profondeur; elle coule rapide sur larges dalles de schistes.

Pris une photographie du site; malheureusement, elle ne donnera rien de bon.

Au haut de la remontée à la rive droite, nous trouvons le campement installé par M. De H.; il comprend trois huttes du moment : une pour les bagages; une, minuscule, où M. De H. s’est installé; une troisième, assez spacieuse pour que nous puissions y installer à létroit des lits des trois autres Européens, la salle à manger el ma table de travail. Les toits de ces huttes, élevées en quelques heures, étant naturellement plutôt perméables, nous les recouvrons des doubles toits des tentes.

Heureux d’être arrivés, car lever l'itinéraire dans la pluie continue peut être tenu pour une corvée sans grand charme.

L'étape d'aujourd'hui à continué à nous montrer un fort beau pays : belle et puissante végétation; les intervalles entre deux ruisseaux consécutifs constituent de superbes plaines à herbe assez basse, avec des quantités de fruits sauvages; parmi ceux-ci nous en goûtons un nouveau, le « mo-songwa », qui est une sorte de pomme-cerise très Juteuse et rafraichissante.

A diverses reprises, nous avons piétiné un véritable lit de sauterelles ; &’est le moment des amours de la salle bête; aussi ne voit-on que des couples dans une position non équivoque, aussi grotesque qu'immobile : Le mâle (de couleur jaunâtre) est cramponné sur le dos de la femelle, mais son arrière-train s’infléchit de facon à se renverser sous le ventre de la femelle qui, elle, est de couleur noirâtre.

A noter aussi les énormes toiles d’araignées qui barrent partout le sentier; notre avant-garde a pourtant passé ici hier; ces toiles, à peu près circulaires, ayant parfois plus de 1 mètre de diamètre, s’attachent à de hautes branches d'arbres, le centre de la toile étant distant des points d'attache de # et jusqu’à 5 mètres;

ce sont, dans leur genre, des constructions gigantesques; déjà hier nous avons recueilli de nombreux spécimens

ere de l’araignée qui les tisse; c’est une bête étrange par sa carapace tourmentée, dure, qu'on dirait faite de

porcelaine ou d’émail aux couleurs vives et variées.

La pluie continue avec quelques moments de répit; soirée couverte, humide, maussade! Rien à faire qu'à griller de multiples pipes à l'entrée de notre hutte, près d’un feu qui paraît lui-même s’embéter d’être dans l'eau.

La pluie, ah! la sale affaire! En voilà un réel ennui de l'Afrique non occupée! Maïs qui le croira? La pluie, c’est pas des serpents, des crocodiles, des lions, des sauvages emplumés et sanguinaires! Alors ça ne peut pas ètre une vilaine affaire!

Le diable m'emporte! Vivent les serpents, les crocos, les lions et les sauvages tant redoutés... dans les légendes des voyageurs ! Et à bas la pluie! A bas! A bas!

Vendredi, 13 janvier 1899.

Assez mal dormi.

A 5 h. 45 m., le thermomètre fronde marque 18°,5; il pleut légèrement; pluie ironique, pas méchante, mais agaçante, agaçante, agaçante!

Au départ du camp, €’est d’abord une plaine herbeuse garnie de nombreux arbres; le sol est d’argile noire; ayant marché pendant ? kilomètres, on découvre le lac distant d’une lieue; la plaine se rétrécit alors de manière à former un couloir large de 800 mètres, courant entre deux lisières boisées; on fait lever sur places de nombreuses sauterelles; en arrivant à l’extrémité du couloir, on revoit le Moéro et sa rive orientale; sur la nappe d'eru tranquille girent lentement de nombreux nuages de mouches kown'gou, dont j'ai parlé durant le séjour à Mpwéto. Le sentier s’est glissé sous bois; il franchit un ruisselet de 1 mètre de large, creusé dans l'argile et ne servant qu’à lécoulement des eaux de pluie. Une percée vers le sud découvre l’île Kilwa, qui marque le sud du Moéro; puis le sous-bois recommence; voici, sur le sentier, des laisses de fauve; et, de nouveau, vue sur Pile Kilwa, maintenant entièrement visible; un moment le sol d'argile fait place à un afleurement de larges dalles de schistes et de blocs de limonite; un lit de ruisseau s’y dessine avec de l’eau stagnante; mais la roche disparaît de suite sous un manteau de terre noire, caractérisant une belle et large plaine dont l'herbe a 60 centimètres de hauteur; quelques arbres corrigent la nudité du site; on voit encore le lac avant d'entrer dans une étroite bande boisée au sortir de laquelle on découvre la rive orientale du Moéro et l’île Kilwa.

Les parties de plaines et de sous-bois se succèdent jusqu’à la rivière Ka-Toka, large de 6 mètres, avec 10 centimètres d’eau sur dalles; la Ka-Toka franchie, on court en plaine pendant 3 kilomètres; après quoi on entre sous bois et bientôt l’on descend sur roches jusqu’au lit de la Lou-Ambaji, rivière large de 10 mètres, avec 40 centimètres d’eau sur dalles; sur la rive droite de cette rivière on traverse une partie d’une densité extrême de végétation où les fougères abondent; un moment encore l’île Kilwa est en vue, puis la plaine se boise.

Il est 11 heures; la pluie tombe légère.

Brusquement réapparaissent les hauteurs de l’ouest, que nous avions perdues de vue pendant l'étape d'hier; le sentier semble maintenant nous porter droit sur le lac; la vue et d’une grandeur sauvage ; toute l'ile Kilwa est bien à découvert; la côte du lac que nous suivons décrit une courbe prononcée vers le sud un peu est, puis repique dans le sud.

Nous sommes arrivés au bord d’une descente sur roches qui va, une fois de plus, mettre nos jarrets à l'épreuve; entré la terrasse que nous quittons et le cirque bas où nous allons prendre pied, la différence d'altitude est d’une centaine de mètres; la descente se fait sur d'énormes blocs de roches; toute le sentier est couvert de bouse d’éléphants. La descente achevée, on se trouve en terrain plat, soumis aux inondations lorsque les eaux du lac sont hautes; la terre est une argile noire, très grasse; la végétation est follement dense; l'air est

pre

lourd des odeurs fortes des plantes et du sol; de beaux saucissonniers, chamarrés de plantes grimpantes, forment de formidables dômes de verdure, où se jouent de nombreuses perruches vertes.

Et partout les sauterelles, en telles quantités, qu’elles constituent un revêtement continu à cette végétation folle; des banc de roseaux ne montrent plus que les chaumes : tout ce qui est feuille a été dévoré.

Après 2 kilomètres parcourus sur ce sol en travail de végétation désordonnée, nous arrivons au ruisseau Ka-Bouzi, large de 2",50, encaissé d'autant, et sur lequel le chef Mo-Banga, — dont le village est tout proche, — a jeté un petit pont, en prévision de notre arrivée.

Voici, d’ailleurs, ledit Mo-Banga, s’avançant à notre rencontre avec le drapeau de l'État; c’est un petit bonhomme, à l’air timide, qui nous fait de son mieux les honneurs de son village, situé sur la rive droite de la Ka-Banzi, aussi près du Moéro, — le lac nourricier, — que le permettait la laisse des hautes eaux.

Le village, qui ne compte que 20 huttes, s’adonne surtout à la pêche; et celle-ci doit être des plus fructueuse, à en juger par la quantité de poisson fumé et frais qu'on voit circuler.

Il est midi et quart quand nous stoppons; l’étape a couvert 26 kilomètres; route jolie, facile, à travers une région qui continue la bonne impression ressentie depuis notre départ de Mpwéto.

On peut remarquer que nous avons traversé moins de rivières et de ruisseaux qu'hier; ce fait provient de ce que les kou’n’déloungou se sont rejetés à plus grande distance vers l’ouest, et qu'entre eux et le sentier existe une dépression tourmentée.

A propos du mot kou’n'déloungou, je l'ai entendu aujourd'hui pour la première fois; comme je demandais le nom des hauteurs qui, vers 11 heures, avaient réapparu à l’ouest et à l'horizon sud, le chef Wabaya de Lofoï, — qui nous accompagne — me donna d’abord un premier nom; en mème temps un soldat du poste de Lofoi prononcçait le mot kou’n'déloungou ; comme j'insiste, on déclare ne pas connaître le nom de ces montagnes.

Depuis Mpwéto, à toutes mes interrogations sur le nom des hauteurs qui couraient à l’ouest du sentier, il n'a été fait qu'une réponse : « Nous ne savons pas! »

Il faut noter que le soldat qui a prononcé le mot kouw’n'déloungou est originaire de la côte; il est ici depuis plusieurs années, et cest de la bouche des blanes qu'il a pris cette appellation que les indigènes semblent ignorer.

La flore a été caractérisée aujourd’hui par de nombreux pommiers-néfliers, paramouési, nioumbou (arbre à étoffe), toutes essences déjà bien connues; en outre, nous notons le mown'yjomba ou myrtille-corail comestible ; le n'gongo, qui est le m'fingwa du bas Congo, strychnos que J'ai dénommé jadis « prune des herbes »; ici l’arbuste du bas Congo est devenu un arbre énorme; J'ai déjà eu l’occasion de signaler une différence analogue pour l’anona senegalensis (malolo), qu'on voit ici en grands arbres, alors qu'il est toujours petit et rabougri dans le bas Congo.

Vu aussi deux espèces de m’filou, et énormément de protéas en fleurs; enfin, il faut noter à part un arbre énorme du nom de fehikissi, dont le fruit est une sorte de drupe sèche, s’ouvrant en trois lobes, dont chacun contient une graine de la grosseur et de la forme d'un bon grain de café; exocarpe rouge avec une tache noire; on fait sécher au soleil l’amande intérieure et on en extrait une huile employée comme huile de toilette.

Nous nous sommes installés dans deux méchantes maisons en pisé, destinées aux passagers européens; un soldat noir, marié, esten poste en ce minuscule village.

Bientôt, le chef Mobanga apporte l'ordinaire cadeau : poules, œufs, farine, haricots, un panier de poissons fumés et un paquet d’une trentaine de silures frais.

Petit incident dans l’après-diner : le soldat en poste à Mo-Banga étant parti ce matin, pour aller chercher quelques chefs de villages proches de Mo-Banga, sa femme est seule ici ;.peu après notre arrivée, elle constate qu'on lui a dérobé un panier de viande d'hippopotame fumée; elle vient se plaindre chez moi ; une perquisition rapidement faite amène la découverte de la viande volée, dans une hutte occupée par un de nos nyamparas et ses hommes; ledit nyampara sera frappé d’une retenue de deux brasses d’étoffe: lui et ses hommes sont fortement hués par le reste de la caravane.

La soirée est entièrement couverte; impossible de faire le point.

Samedi, 44 janvier 1899.

Nous resterons ici aujourd'hui; il importe de fixer notre position astronomiquement.

M. De H. prendra les devants et ira construire, à la rivière Ki-Tété, les abris pour l’étape prochaine.

Préparé le catalogue d'étoiles pour une observation de nuit.

De 9 h. 15 m. à 10 heures, déterminé la déclinaison magnétique par le théodolite d'Hurlimann.

A 10 heures, nous commençons une observation du soleil par les hauteurs correspondantes; six pointés peuvent être effectués avant midi vrai; le passage au méridien permet une observation de hauteur cercle à l’est; puis des nuages empêchent la prise de l’astre cercle à l’ouest dans les quatre positions suivantes ; seuls, les deux derniers pointés peuvent encore être faits.

Cette longue observation du soleil, pour arriver à un médiocre résultat, sans contrôle, a, comme principal effet, de me frapper d’une demi-insolation. Depuis longtemps, je m'étais juré de ne plus recommencer cette méchante opération, qui consiste à observer le soleil quasi zénithal. J'ai eu grand tort d'oublier mon serment; pendant l'observation même j'ai été pris d'accès de vomissements; l'observation finie, je dois me mettre sur mon lit pendant une couple d'heures; je puis ensuite recevoir les chefs N'gwéna de Mokissima et N'gongo de Molobanga; le premier village est à trois heures, le second à une journée de marche d'ici; ces roitelets offrent huit poules, du miel, de la farine. :

Après eux, se présente le chef Kiaka dont le village est sur la rivière Ki-Tété : il apporte deux poules, du miel, de la farine.

Les boys, qui ont charge de fondre les gâteaux afin d’en extraire le miel, sont assaillis par d’épais essaims d'abeilles dont l’arrivée est annoncée de loin par un bourdonnement intense; heureusement ces abeilles ne piquent pas; nos gens se défendent tant bien que mal au moyen de torches d'herbes sèches enflammtées; on est obligé d’évacuer dans un champ de canne à sucre tous les récipients contenant ou ayant contenu du miel.

De 16 h. 15 m. à 17 h. 20 m., détermination de l’inclinaison magnétique et de l’intensité horizontale.

A 17 heures, reçu un courrier d'Europe ne comprenant qu'un paquet de journaux, arrivé par la voie anglaise en moins de trois mois.

A 18 heures, le thermomètre marque 22'; la soirée s'annonce belle; nous nous mettons en station pour une observation dans laquelle nous réussissons à prendre 16 étoiles.

Dimanche, 15 janvier 1899.

Mauvaise nuit : puces et moustiques plus hargneux que jamais.

Désirant mettre toute la besogne au courant avant de pousser plus loin, je décide que nous passerons encore cette journée à Mo-Banga.

À 6 h. 40 m., le thermomètre marque 19.

Reçu de bon matin le chef N'djéla Ka-Béké de Diongo; ce chef est de race Ba-Séra, et dépend d'un grand chef installé sur la rivière Lou-Boulé, à l’ouest des Kou’n’déloungou, grand chef que nous visiterons à notre retour. Le chef N’djéla est accompagné d’autres chefs ; ils apportent du miel, de la farine, des poules: ils disent qu'ils habitent une colline appelée Ka-Penga-Miloundou. D’après eux, les hauteurs que nous avons à l’ouest de Mo-Banga s’appelleraient Moëla.

Voici encore un chef, le nommé Tehôla, du village M'pakissanga, sur la Lou-Fila; il se dit de race Ba-Chila; 11 offre un panier de farine, deux énormes paniers de poissons fumés et quarante gros silures frais.

Je prie ceux qui veulent bien me lire de m'accorder le droit de noter scrupuleusement toutes ces choses; elles sont les caractéristiques de notre reconnaissance, car elles montrent l’exact état du pays au point de vue de ses habitants, de sa densité de population, des produits de culture, d'élevage, de pêche, de chasse, etc. En un mot, je pense que tout ce que nous avons observé doit être ici consigné, si nous voulons rester fidèles à notre programme, qui est de faire connaître l’objectil que nous devons étudier, par des faits, non par des interprétations ou des généralisations théoriques.

Pendant dix heures consécutives je travaille aux calculs de l'observation d'hier, avec l’agrément de devoir recommencer toute la feuille d'heure.

Comme le résultat ne me paraît pas suflisamment assuré, nous nous remettons à une observation de nuit, par une soirée d’une beauté indicible; nous prenons 20 étoiles; jamais le ciel n’a été si clair depuis notre arrivée, en septembre dernier; dans la constellation du Bélier, le champ du théodolite renferme à un moment donné un groupe de sept étoiles très distinctes, ce qui m'empêche de saisir celle qui devrait être mise sous les fils. :

Inutile de dire, qu'après cette journée de calculs continus et de longue observation, je suis parfaitement abruti; au lieu de diner, je me couche avec dame fièvre, compagne aussi brûlante que génante.

Dans la journée, le camarade Fromont a construit une butte géodésique en terre; nous ne disposions ni de blocs de roches, ni de blocs de termitières.

Lundi, 16 janvier 1899.

Nuit mauvaise, naturellement.

A 6 heures le thermomètre marque 20°. De l'orage s'entend vers le nord-est; un peu de pluie est tombée avant 6 heures; toutefois le ciel a des éclaircies ; nous partirons donc aujourd'hui.

Michel lèvera l'itinéraire, car je ne suis pas remis de ma journée d'hier. Le sentier file d’abord droit dans le sud, sans s'éloigner du lac, qui reste invisible; nous foulons un sol de sable qui fut jadis le lit du Moéro, et qui se recouvre encore lorsque les eaux sont hautes; la végétation est d’abord une brousse basse très dense, sans grands arbres; puis la brousse devient plus haute; à la fin de la partie sablonneuse se montrent des dattiers sauvages.

Je note aussi l'A brus precatorius et le Sansevieria ceylindrica, qui s'appelle iei Moukongue, et est très employé par l’indigène en guise de ligatures pour tout usage.

Le sentier franchit une dépression à sec, large de 5 à 6 mètres, bordée de hautes herbes et d’une brousse très dense, où dominent des bouquets d’acacias nains et de mimosas épineux.

De nouveau on foule un sol de sable le long d’une plaine herbue, habillée de grands arbres, et l’on traverse la rivière Ka-Boumbalanga, large de 4 à T mètres; au delà de cette rivière la brousse devient haute avec de grands arbres; puis revient la plaine, sablonneuse, herbue, à brousse basse; dattiers sauvages, près de la rivière Ma-Sama, large de 4 à 5 mètres, avec 10 à 30 centimètres d’eau, et une galerie aborescente.

On commence à approcher de l'ile Kilwa, qui est visible d'un point où le sentier touche presque le lac, pour s’en éloigner ensuite, puis y revenir résolument à la fin de l'étape.

On marche à travers une plaine à sol argilo-sablonneux, herbue, avec des arbres clairplantés ; la marche est d’une facilité absolue.

Entre le sentier et le lac voici un beau borassus isolé, se dressant en un point de terre noire grasse; et toujours la plaine herbue, jusqu'à la rivière Ki-Tété, où j'avais prescrit à M. De H. de construire des abris; rien de pareil n'ayant été fait, et la pluie devenant imminente, nous pousserons jusqu’au point où s’est portée notre avant-garde.

La Ki-Tété est large de 4 à 8 mètres; son courant est rapide, coupé de violents remous, dans lesquels on voit sauter sans relâche quantité de gros poissons; mes hommes m’avertissent que la rivière abonde en crocodiles ; elle se franchit à l’aide d’un pont sur chevalets, construit et entretenu par les indigènes.

Au delà de la Ki-Tété continue à s’étaler la plaine herbue, mal habillée d'arbres clairsemés; le sentier s’infléchit très légèrement vers l’est; à un certain moment la forme du terrain, en même temps que l’existence de rideaux d'arbres, limitent la vue à l’ouest comme à l’est; mais bientôt on se trouve devant une plaine basse, herbue et nue, où rien n'arrête la vue vers l’est; l’île Kilwa se montre très proche.

Maintenant le sentier apparaît piétiné tout du long par le gros gibier (zèbres, antilopes, ete.) ; laisses de fauves à diverses reprises.

Le sol est rocailleux, avec de nombreux affleurements de limonite et une couche de sable rougeûtre; herbe basse, arbres rabougris.

Il serait fort inutile de songer à faire pousser ici aucune espèce de moisson.

A 19h. 40 m., nous rallions le camp de Mo-Linga, où, depuis notre passage, a été élevé un poste très improprement appelé « poste de Kilwa ».

Je dis très improprement, parce que Kilwa est une ile anglaise située dans le Moro, eu face du poste en question ; le nom indigène du point où nous arrivons est Mo-Linga, bien connu et renseigné sur plusieurs cartes dressées par les agents de l’État; on se demande en vain pourquoi on ne l'aurait pas gardé.

Quoi qu'il en soit, ledit point Mo-Linga avait été occupé momentanément, en avril-mai 1898, par un agent détaché de la station de Lofoi, pour recevoir l’approvisionnement de la zone Ka-Tanga, approvisionnement arrivant par la voie anglaise, et convoyé par eau depuis la factorerie de Ki-Engué, au nord du Moéro.

A la suite de cette occupation momentanée de Mo-Linga, il SV trouvait encore quelques méchantes constructions délabrées, où nous nous installons tant bien que mal, surtout mal; ces construetions tombent en ruines, à 200 mètres du lac, qu'elles dominent d'environ 16 mètres.

L'étape d'aujourd'hui a été de 26 !/, kilomètres.

Ne l’estimant pas trop longue, M. De H. avait brülé Ki-Téte, où je lui avais prescrit de construire des abris.

La méridienne approchée est tracée et le théodolite mis en L'ile Kilwa, vue du poste de Molinga station; malheureusement, la soirée reste couverte, avec un peu (sud du lac Moéro).

de pluie.

Nous avions eu de la pluie pendant la dernière partie de l'étape, de 11 h. 15 m. jusqu'à l'arrivée à Mo-Linga.

Mardi, 17 janvier 1899.

Passé une bonne nuit; je me lève bien repose.

À 6 heures le thermomètre marque 19°.

Nous passerons la journée ici, avec le désir d’avoir une bonne soirée; je voudrais naturellement faire le point de Mo-Linga, où M. le lieutenant Cerckell doit revenir dans quelques jours installer un poste de blancs: cet officier s’est fait précéder d’un haoussa, qui à mission de mander iei les gens du chef Ki-Lomba, afin de nettoyer le terrain.

C'est au village du chef Ki-Lomba, où nous arriverons demain, qu'est installé le camarade Dardenne. M. De H. s'y portera aujourd’hui, muni d'instructions écrites relatives à la préparation des logements et de matériaux pour un observatoire-abri du moment.

Les cartes que J'ai avec moi mettent l'ile Kilwa exactement au milieu du Moéro, à égale distance de ses deux rives.

Or, de Mo-Linga, qui est un des points de notre rive le plus proche de l'ile, on distingue celle-ci très nettement, tandis qu'on n’aperçoit pas la rive orientale du lac.

Ïl me parut intéressant de déterminer l’exacte position des deux pointes de l'ile vues de Mo-Linga.

Nous nous mimes donc à cette détermination, sous l’œil de sentinelles invisibles qui nous surveillaient de l'ile Kilwa, et que décelait seul le mince filet de fumée de leur feu.

« Ce sont des gens de N’soudi qui nous observent », dirent nos noirs; N’soudi est un chef noir arabisé occupant l'ile Kilwa, et dont je reparlerai plus loin.

A la rive de Mo-Linga, encombrée d'énormes blocs de roches, nous choisimes deux points A et B, où le théodolite pouvait être mis en station sur de larges dalles de grès brun-rouge; la distance A B, mesurée à la stadia, fut trouvée égale à 210",527; les deux points dont il fallait fixer la distance étaient les extrémités C et D de la position de l’ile vue de Mo-Linga; à cet effet, les angles à la base des deux triangles A BC, A B D, furent déterminés, et le calcul fournit en chiffres ronds les valeurs suivantes : pour B G (sensiblement égal à À C), 7 kilomètres; pour A D (sensiblement égal à B D), 15 1/, kilomètres; enfin, C D est égal à 12 1/, kilomètres. Les points extrèmes de l’île, visés de A et B, n'étant pas rigoureusement les mêmes, les chiffres ci-dessus ne sont qu'approximatifs, à 200 à 500 mètres près; cette approximation est ici plus que suflisante, car ce que je désirais fixer, c’est ce fait que l'ile Kilwa est beaucoup plus près de la rive oceidentale du Moéro que de sa rive orientale, et que, de ce chef, comme des autres, cette île aurait dù nous revenir au lieu d’être attribuée à l'Angleterre.

De Mo-Linga (rive occidentale), on ne distingue pas la rive Ds orientale du lac, sauf vers le nord—nord-est.

Or le traité qui détermine la frontière anglo-congolaise dans le Moéro, dit que « la ligne frontière Joindra le point où le Lou- Apoula entre dans le Moéro, au point où il en sort, en déviant

toutefois vers le sud du lac (il aurait fallu dire vers l’ouest) de façon à laisser l’ile de Kilwa à la Grande- Bretagne ».

Ce texte — élaboré sur une carte évidemment erronée — fait passer la ligne frontière devant Mo-Linga, à 3 !/, kilomètres de la rive occidentale et à plus de 35 kilomètres de la rive orientale.

Les indigènes ne font pas le trajet en pirogues directement entre la rive occidentale et la rive orientale, ni même entre l’ile Kilwa et la côte orientale : la distance est trop grande pour le danger couru; ils partent de la pointe sud-est de l’île vers la pointe Ki-Soumpi, qui forme un cap à la rive sud du lae, près de embouchure du Lou-Apoula; de là ils remontent la rive orientale, ou bien prennent la voie de terre (renseignements fournis par le capitaine Verdick).

Jusqu'au moment de notre arrivée à Mo-Linga, les autorités anglaises s'étaient complètement désintéressées de Pile Kilwa et des arabisés qui l’occupent, à cause de la trop grande difficulté d'accéder de la rive orientale à l'ile, avec les moyens de navigation très restreints qu'elles possédaient alors.

D'ailleurs, les arabisés occupant Kilwa étaient sans importance au point de vue anglais.

En revanche, l'État du Congo n’a que des ennuis de l'existence, tout proche de son territoire, d’une île ne lui appartenant pas et dont les propriétaires ne peuvent encore faire la police et ne la feront vraisemblablement jamais, tant l’île Kilwa est en dehors de la zone d’action de la rive orientale.

En 1899, l'ile Kilwa était occupée par l’arabisé N'Soudi, successeur de Simba, allié aux Arabes esclavagistes, et attaqué jadis dans son île par les troupes de l’État, avant la délimitation de frontière.

Kilwa était tout naturellement un foyer de contrebande; N’Soudi était en relations constantes avec les riverains congolais; même un chef important de notre rive était soupçonné de vouloir se substituer à N’Soudi dans le commandement et l’occupation de l'ile, et ce afin de se soustraire à toute autorité européenne,

Il y a même à craindre de voir s'établir dans l'ile Kilwa un de ces écumeurs blancs de la brousse sudafricaine, gens de sac et de corde, dont le seul sort devrait être d’être branchés haut et court.

Ces constatations justifient amplement la conclusion suivante : l’État du Congo a seul des ennuis par suite de l'attribution de l’île Kilwa à l'Angleterre, qui ne saurait tirer aucun parti de l’île, ni même la surveiller convenablement.

L'erreur du tracé actuel de la frontière est due purement et simplement à ce qu’il a été déterminé par des diplomates ayant sous les yeux des cartes fantaisistes, dans lesquelles le Moéro, considéré comme expansion du Lou-Alaba, se présentait symétriquement à l’est et à l’ouest de la ligne joignant l'entrée du Lou-Alaba dans le Moéro, à sa sortie, près de M'pwéto; l'ile Kilwa était représentée en une position telle qu’en déviant un

Ltat dx Congo

peu vers l’ouest la ligne de symétrie que nous venons de dire, on laissait l'ile à la Grande-Bretagne.

Voici, à gauche de la page, un croquis montrant comment on se représentait la topographie du Moéro. Dans ee croquis, la ligne en traits interrompus marque la frontière qui aurait été ration-

nelle si ledit croquis avait été autre chose qu'une fantaisie de voyageur en froid avec la carto-

graphie même approchée,

La réalité est que le Moéro se présente comme dans le croquis donné à droite de la page. à Un seul coup d'œil comparatif met en relief indiscutable — je parle pour les 2

gens de bonne foi — que l’ile Kilwa aurait dû revenir à la rive occidentale au lieu

È d’être attribuée à la rive orientale.

RS Il ne peut être contesté que ce point demande une rectification de

frontière, question qui ne se serait jamais posée si les voyageurs chargés

Ÿ d'apporter la carte de cette région avaient été des cartographes de quelque \ 4

è valeur, ce dont il n’était pas difficile de s'assurer. lei encore, nous voyons Le &

: ? TR : : V4 à quels mécomptes on doit fatalement se heurter quand on refuse de #4] | 777) Ÿ

ST \ : Sr , . . >. LS donner à l'objectif purement géographique la valeur capitale qu’il com-

porte.

Pendant notre travail de triangulation il nous arriva une grosse émotion.

Étant en station à l'extrémité B de notre base, je vois mon aide-observateur Michel se pencher brusquement et examiner, avec une extrème attention, la roche sur laquelle nous avions dû disposer l'instrument, roche sur laquelle apparaissaient de nombreuses et brillantes parcelles métalliques Nos lectures d’angles étant achevées, l'instrument put être enlevé, et nous voilà à deux, à genoux sur le roc, et regardant de près ces parcelles qui brillent comme or; à l’aide d’un canif on les enlève; elles sont minces, minces |

Nous les montrons aux noirs qui sont près de nous, en leur prescrivant d’en recueillir le plus possible. Pendant ce temps nous nous portons sur un autre bloc de roche; mais ici rien, rien de rien. tout d’abord!

Puis brusquement voilà que les mêmes parcelles brillantes se montrent aussi, de plus en plus nombreuses : par places elles forment des traîinées. Nous nous regardons absolument intrigués, et tout à coup Michel se souvient qu'il a des clous en cuivre à ses souliers de marche!!! Lesquels clous avaient mis complaisamment des parcelles d’or (!) minces, minces, brillantes, brillantes, sur les roches grenues!

Deréchef, nous n’avions pas trouvé le précieux métal! Ce qui ne nous empêcha nullement de diner d’un fameux appétit!

Pendant que nous sommes à table sous un arbre superbe {un Mwémwé-Dousséwo), une pintade se lève lourdement d’un bouquet de buissons bas, proche de nous; on va voir et on trouve un nid de quinze œufs, que je ne laisse pas enlever.

Le Mwémuwé-Doussèwo, le bel arbre que je viens de dire, montre un trone excessivement rugueux, couvert d'énormes loupes très proéminentes ; ses feuilles sont jaunätres, collant aux doigts qu’elles teignent en jaune: mises à macérer dans un bassin d’eau et exposées pendant une journte au soleil, elles abandonnèrent une curieuse et belle gomme blanche, qui se rassembla dans le fond du bassin.

Les indigènes tirent de cet arbre une médecine employée contre les maux de ventre : ils prennent des fragments d'écorce qu'ils écrasent dans l’eau; puis ils font chauffer cette décoction et l’ingurgitent sans plus.

A quelque temps de là, je prescrivis par lettre à M. le lieutenant Cerekell de porter toute son attention sur cet arbre, et de reprendre l'expérience de production de la gomme blanche par simple macération dans l’eau pure.

M. Cerckell ne parvint pas à isoler la gomme ; ayant fait bouillir le mélange, il obtint, après refroidissement, un liquide brun clair où toute trace de gomme avait disparu.

Il peut être de quelque intérêt, pour ceux qui sont sur place actuellement, de s'occuper du Hwémwe- Dousséwo.

Soirée d'observation détestable. Après avoir pris péniblement quelques étoiles, je puis obtenir une zénithale et rectifier la déviation. Puis l’observation continue dans des conditions pénibles : étoiles difficiles à prendre dans un ciel perpétuellement variable; commencement de pluie obligeant à couvrir lPinstrument; reprise de l'observation, qui dure jusqu’à 23 heures.

Il a fallu effectuer 41 pointés d'étoiles pour obtenir une observation complète de latitude et d'heure par 15 étoiles.

En Europe, on aflirme que les jours se suivent et ne se ressemblent pas; en Afrique, il devenait naturel que ce phénomène s’appliquät aux nuits. Bonsoir!

Mercredi, 18 janvier 1899.

Excellemment mal dormi : mon lit est bourré de la vermine des tiques.

A 5 h. 40 m., le thermomètre marque 18° !/,.

Avant de lever le camp nous procédons à la détermination des trois composantes magnétiques.

Départ à 8 h. 25 m. Direction générale sud un peu ouest, pendant les 14 kilomètres de l'étape. Le sentier suit la rive du Moéro à peu de distance; un rideau d'arbres ne laisse voir le lac et l’île Kilwa qu'à deux ou trois reprises.

On achève de parcourir la facile plaine d'hier, avec son sol de grosses roches spongieuses affleurantes (limonite), une herbe basse, une couche de terre végétale de faible épaisseur; il ne faut attendre ici aucun avenir de cultures; il semble même que si l’on pouvait obtenir ici quelques produits du sol, les indigènes n'auraient pas manqué de s’y installer depuis que l'État les a assurés contre les anciennes razzias arabes; ils auraient iei l’eau du lac et ses innombrables poissons; si, depuis Mo-Banga, la rive est si peu peuplée, c’est qu’en réalité elle se prête peu aux cultures.

Vers le milieu de l'étape on distingue vers le sud-ouest la ligne de hauteurs qui a formé jadis les bords immé diats du lac, lequel, en se retirant, a laissé à see tout un vaste cirque, que nous traverserons en gagnant Lofoï.

Voici un camp indigène entouré d'une barrière faite de branches épineuses ; c’est, disent nos gens, un point où à campé le Capitaine Weatherley, en route vers le Bangwélo.

Le sol est maintenant parsemé de sable blanc; parfois une maigre ligne d'arbres coupe la plaine, qui se pare aussi de quelques borassus, dattiers sauvages et euphorbes candélabres.

Vers la fin de l’étape le manteau herbeux est un peu plus dense.

Un peu avant 11 heures, superbe halo complet dans un ciel merveilleux : au zénith, voile ténu et transparent de cirrus en spirales ; à l'horizon, cumulus isolés flottant légèrement; fond d’un bleu intense.

A 11 h. 15 m., nous sommes au poste noir de Ki-Lomba, où Dardenne était venu s'installer en novembre dernier; Pierrot est, naturellement, enchanté de nous voir arriver et de reprendre sa place de colonne.

Le poste dont il a été «le chef » se compose d’une simili-maison en torchis, d’un hangar et d’une euisine en plein vent, le tout sur dalles de limonite; entre ée point et le lac s'étend une plaine herbue, basse, sans arbres, inondable, et dont le sol est fait d’une légère couche d'argile recouvrant un épais dépôt de sable.

Deux tentes, et un abri supplémentaire à construire, compléteront nos installations.

Dès notre arrivée on commence la construction de l'observatoire où seront faites une série d'observations de culminations lunaires. Cette construction est rendue difficile par la nature résistante du sol, laquelle, d'autre part, assurera une stabilité parfaite des instruments.

Pendant que mes adjoints sont occupés à cette besogne, j’effectue les calculs préparatoires à l'observation de la lune.

Et comme une prise de culmination est chose importante, nous nous passons de déjeuner, grâce à quoi, à 17 h. 30 m., l'observatoire est terminé, le cercle méridien mis en place dans l’axe d’une percée méridiennne longue de 200 mètres. Quand l'instrument est orienté, nivelé et pointé, il n’y a plus que cinq minutes pour le passage de la lune; ce qui serait très satisfaisant si, après la prise de ce bel astre, le ciel ne se couvrait si complètement que je dois me résoudre à enlever l'instrument.

Après le repas du soir, — le deuxième de cette journée, — le ciel, très capricieux à l'époque où nous sommes, se découvre partiellement; nous reprenons l'observation aussi précaire que longue.

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